Histoire du Pays de Liege. Bruxelles, 1822, 2 vol. in
9. Abrégé de l'histoire de la province de JVamur, par demandes et par réponses. Bruxelles, 1822, in-12.
10. Abrégé de Vhistoire du Hainaut et du Tournaisis, par demandes et par répouses. Mons, 1rc édit. 1823; 2e édit. 1827, in-12.
11. Abrégé de l'histoire du duché de Brabant, du marquisat d'Anvers et de la seigneurie de Malines, par demandes et par réponses, en français et en hollandais. Bruxelles, 1824, in-12.
12. Cours d'histoire belgique , contenant les leçons publiques données an Musée des lettres et des sciences de Bruxelles, par Dewez, et rédigées par luiméme. Bruxelles, 1833, 2 vol. in-8°.
la juste récompense de ses travaux ('). Cette décoration lui était due sous tous les rapports : sans doute, une couleur plus heureuse l’aurait remplacée après la révolution, quand serait venue l’heure de donner des distinctions aux talents qui honorent leur pays et qui, pour jeter moins d’éclatqueles talents militaires, ne lui assurent pas une considération moins grande. Mais ces distinctions, Dewez ne les ambitionnait pas : habitué à une vie retirée et à des études tranquilles, il fuyait, au contraire, tout ce qui tenait à l’ostentation ; il était surtout jaloux de l’estime de ses concitoyens et désireux qu’on eût pour lui les égards qu’il eut toujours pour les autres. Malheureusement, il faut bien le dire, par suite de ces mutations qui accompagnent inévitablement toutes les révolutions politiques, il vit successivement remettre en doute la conservation de chacune des places qu’il avait acquises par ses talents et par de longs services. Ce déni de justice, cette espèce de défiance eu ses capacités qui lui annonçait d’une manière dure qu’il était au bout de sa carrière, avait porté de rudes atteintes à son moral. Plus d’une fois, dans son intimité, il s’en est plaint avec douceur, car des paroles aigres n’ont jamais pris part à ses discours. Mais aucune perte ne pouvait lui être plus sensible que celle de ses deux filles qui faisaient le charme de sa vieillesse. Pour une âme aussi aimante, et dans un âge aussi avancé, ces deux coups devaient être mortels; aussi ce malheureux père n’a-t-il pas survécu longtemps à ses enfants chéris. Il sentait que désormais sa place était marquée à côté d’elles et que cette place ne pouvait rester longtemps vacante.
(•) La notice, que Pou trouve ici a été lue sur le tombeau de Dewez : on a cru devoir la conserver telle qu'elle a été présentée alors.
ÉGIDE-NORBERT CORNELISSKN (1).
Il est différentes manières de se distinguer dans la carrière des lettres. Les uns, sans sortir d'une sphère étroite, s’occupent uniquement de leurs écrits, et parfois ils obtiennent d’autant plus d’estime, qu’ils s'adressent à un plus petit nombre d’adeptes. D’autres, au contraire, moins portés à manier la plume qu a agir directement sur les masses, sc rendent utiles par l’influence qu’ils exercent, par la lumière et la vie qu’ils répandent sur tout ce qui les entoure: peu préoccupés d’eux-mémes et du renom qu’ils pourraient acquérir par leur savoir, ils font généreusement le sacrifice de leur avenir en faveur des autres hommes.
D’où vient, cependant, que le public, qui leur doit plus qu’aux premiers, soit moins juste à leur égard ? Est-ce parce qu’habitué à matérialiser tout, il n’estime le talent qu’en raison du nombre de volumes qui sont produits, ou bien parce qu'il se lasse même de ses bienfaiteurs, quand il se trouve constamment en contact avec eux?
< •) Né à Anvers, le 13 juillet 17011, roorl à Gand, le 31 juillet 184U.
Le savant dont il sera question dans cette notice appartenait à celte classe d’hommes généreux auxquels je viens de faire allusion : pendant près d’un demi-siècle, il a été l'àmc d’une de nos principales cités; sa biographie, en effet, se confond en quelque sorte avec l’histoire littéraire de la ville de Gand. Sous ce rapport, elle ne sera peut-être pas sans intérêt : il est toujours curieux de rechercher par quels moyens on parvient à exercer de l’influence sur une population et comment on la détermine à créer des institutions utiles ou à consolider celles quelle possédait déjà.
Egide-Norbert Cornelissen fit ses premières éludes dans une école de la Campine (') : c'était, à celte époque, le rendez-vous des jeunes gens qui, par la connaissance du latin, se préparaient à entrer à l’ancienne Université de Louvain. L’état de fortune de ses parents lui permettait de faire des études régulières; ses premières classes terminées, il se transporta donc dans cette dernière ville et commença son cours de philosophie.
Il y était à peine qu'il entendit les premiers appels faits à la révolution de 1789. Le jeune Norbert s’y montra plus sensible qu’aux appels de ses professeurs : il s’empressa de
(•) C'est lui-méme qui nous rapprend, «laits une notice spirituelle sur les truffes, intitulée : Sur tes tubera des anciens, et insérée dans les Annales Belgique* . Voici comment il s'exprime: « Si ma mémoire me retrace fidèlement ce que j'ai appris dans ma première jeunesse, je crois me ressouvenir que mon professeur de syntaxe, lorsqu'il rencontrait le mol tubera dans un auteur ancien, le traduisait par aerdappel ou pomme de terre, et il en concluait gravement que ces tubercules étaient connus des Romains. Les élèves, à une époque où la civilisation n’était pas aussi avancée qu’elle l’est aujourd’hui dans quelques collèges, n'avaient pas encore contracté l’habitude de contredire leurs maîtres sur les bancs de l'école; j'aurais donc très-pieusement juré, in verba magistri, que le tuber de la Rome des Césars était ce que je mangeais deux fois chaque jour «le l’année dans la Campine brabançonne, contrée riche en bonnes volailles, mais où le non plus ultra de la science culinaire était une dinde farcie de châtaignes; la véritable truffe, de nom cl de fait, était inconnue dans la Campine : les prélats même de Tongerloo et d'Everhode n'en avaient jamais entendu parler. »
quilter les bancs de l'école et de retourner dans sa ville natale (').
L’imagination encore exaltée par les principes d’égalité qu’il avait puisés dans les auteurs grecs et romains, il devint un des apôtres les plus fervents des idées républicaines. Il ne s'en tint pas à des paroles ni à des chants patriotiques; il prit une part active à la révolution brabançonne et se rendit à l’armée; il fut attaché successivement aux généraux Vandermersch elSchônfeld, et il parait mémo qu’il fut fait prisonnier à Nassognc.
Cependant le gouvernement autrichien avait été rétabli, cl le dictateur Vandernoot était en fuite. Notre jeune compatriote abandonna ses idées belliqueuses ; et , vers la fin de 1790, il entra modestement, comme teneur de livres, dans une maison de commerce. Jamais profession n’avait été plus mal choisie; aussi fut-elle bientôt délaissée. Cornelissen alors tourna ses regards vers l’Italie; et, au mois d’avril 1792, il prit le chemin de la ville éternelle où l’appelaient depuis longtemps ses goûts et ses études.
Ce voyage eut toutefois une malheureuse issue. Cornelissen se trouvait à Rome au moment de l’assassinat de Bassevillc, dont le célèbre Monti a tour à tour maudit et glorifié la fin tragique (*). Notre compatriote lui-mème y courut les dangers les plus grands : il se hâta de gagner le nord de l’Italie, et, après avoir été expulsé de Cènes, il rentra en Belgique.
(•) Je dois à l'obligeance de N. Vrancken père, médecin à Anvers el parent de Cornelissen, rie nombreux renseignements dont j'ai fait usage dans celle notice : les dates ont été généralement tirées de pièces authentiques trouvées parmi les papiers du défunt.
{•) Cet assassinat eut lien le 13 janvier 1795. Basseville était secrétaire de légation à Naples pour la Convention ; on l'accusait, A Rome, d'avoir voulu soulever le l>euple : il fut assailli dans une émeute et reçut un coup de rasoir dont il mourut peu rie jours après.
La bataille de Fleurus (1794) venait de livrer ce dernier pays à la France; on créait une administration générale à Bruxelles. Cornelisscn y fut appelé en qualité de traducteur dans la division de l’instruction publique. Vers la Un de la même année, il fut proposé, conjointement avec Rouppe, depuis bourgmestre de Bruxelles, et Van Meenen, qui fut plus lard un des présidents de notre cour de cassation, pour être envoyé comme représentant des élèves de la province de Brabant, à la nouvelle École normale de Paris.
Notre jeune compatriote ne resta que six mois dans cette dernière ville. En 1795, il reprit le chemin de la Belgique, et fut nommé chef de la division à laquelle il avait appartenu. Cependant ses voyages et les dangers qu’il avait courus en Italie ne l’avaient point calmé ; sa fièvre républicaine s'exhalait dans les journaux, et, au mois de mars 1796, il fut cité devant le tribunal civil et criminel d’Anvers comme rédacteur du Républicain du Nord, journal très-exalté qui se publiait à Bruxelles (').
Après la nouvelle organisation des provinces belges en départements, Cornelissen devint secrétaire général du département de la Dyle ; et, le 9 vendémiaire an VI (30 septembre 1797), le Directoire le nomma commissaire du pouvoir exécutif près du canton de Tirlemont. Il venait de
{*) Ce journal quotidien, sous formai in-4" «le 4 page*, publié chez Tulot, a paru depuis le 15 novembre 1705 jusqu'au 18 juin 1798; il fut rédigé «l’abord par N. Cornelissen, qui, le 38 mars 1797, y consigna celle déclaration : • Je remercie le propriétaire de cette feuille de m’en avoir confié la rédaction pendant dix-huit mois; il sait si jamais j'ai considéré son entreprise sous les rapports d'un autre intérêt que celui de la République. » Répondant à celte lettre, l'éditeur (L. Tulot) ajoute : • Sentant toute l’obligation qu’il «loil aux soins parfaitement désintéressés que le citoyen Cornelissen a donnés jusqu’ici à la rédaction, il souhaite et espère les voir commuer. Mais comme la loi exige une responsabilité et que le rédacteur connu relire la sienne, l'imprimeur s’en charge dorénavant pour les articles non signés. » Cornelissen continua toutefois J prendre part k la rédaction du journal. Voyez à ce sujet le Ménager île tiand pour 1844, pages 317 et suivantes.
recevoir les instructions nécessaires pour se rendre à son poste, quand M. Lambrcchls , ancien professeur de droit canon à l’Université de Louvain, fut appelé, en France, au ministère de la justice. Ce haut fonctionnaire, qui avait pu apprécier les talents de son compatriote, l’invita à le suivre en qualité de secrétaire particulier.
Les habitudes régulières des bureaux et les formes administratives se conciliaient mal avec l'esprit d’indépendance qui caractérisait notre confrère. Il avait en horreur tout ce qui ressemblait à de la contrainte; et qui l’a connu a pu s’expliquer l’étrange fâcherie de Jean-Jacques Rousseau repoussant le bras du jeune Grélry qui voulait l’aider à passer au-dessus d’un las de pierres ('). Cet esprit d’indépendance ne l’a point abandonné jusqu’à son dernier instant, bien que ses idées sur beaucoup d’autres points , et spécialement sur le républicanisme, eussent subi les modifications les plus prononcées. On conçoit donc qu’il renonça
(') Grélry dit, en rendant compte d'une représentation de La Faune magie : « Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle : il me serra deux ou trois fois la main pendant La Faune magie ; nous sortîmes ensemble : j'étais loin de penser que c'était la première et la dernière fois que je lui parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras cl lui dis ; * Prenez garde, 1H. Rousseau; — il le retira brusquement, en disant : Laisscz-moi me servir de mes propres forces. — Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent; il prit son chemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé. » (Essais sur la musique , tome Ier, page 371}.
Quand Cornelissen assistait aux séances de l'Académie, il venait ordinairement finir la journée à l'Observatoire, quelquefois il y passait la nuit; mais, sur ce point, il ne fallait jamais l'interroger d’avance, ni s'occuper de lui quand il était à table; c'eût été le moyen de le mettre de mauvaise humeur et de l'éloigner. Quand, vers la fin de sa vie, sa vue était déjà considérablement affaiblie, on devait, vers le soir, recourir à des subterfuges pour le faire accompagner et pour veiller à ce qu'il ne lui arrivât pas d’accident. I.c malin vieillard s'apercevait parfois de cette petite ruse, mais, tout en se défendant contre cette marque d'attention, il s'y montrait cependant très-sensihle, bien différent en cela de J. -J. Rousseau, pour qui la reconnaissance, même dans les plus petites choses, fut toujours un fardeau insupportable.
à ses fonctions de commissaire du pouvoir exécutif pour se rendre aux désirs du ministre.
Gette nouvelle position convenait parfaitement à ses goûts. M. Lambreehts recevait une société choisie et composée en partie de savants et de gens de lettres; par suite, le jeune Gornclissen put passer successivement en revue tout ce que la capitale renfermait d'hommes éminents. D’une autre part, il s’était mis en relation avec ceux de ses compatriotes qu’on avait renfermés dans la prison du Temple à titre d’otages. Parmi les captifs se trouvait l’avocat Van Toers ('), avec lequel il se lia d’une étroite amitié et qui le détermina ù venir se fixer à Gand, lorsqu’en 1 799, cessèrent les fonctions du ministre belge.
A son arrivée, Cornelisscn fut attaché comme secrétaire à M. Van Wambeke, commissaire du pouvoir exécutif près du département de l’Escaut. C’est à dater de celte époque que commence une série non interrompue de bons services rendus à sa nouvelle patrie adoptive. Il s’occupa d’abord, avec le magistrat auquel il était attaché, de faire modifier les listes des émigrés et de faire redresser des injustices nombreuses. Il tourna en même temps son attention vers les institutions scientifiques et littéraires que renfermait la ville, et chercha à leur donner de la vie et de l’activité : les nouvelles fonctions dont il fut revêtu lui en facilitèrent les moyens.
Les mairies avaient été organisées en 1800, et Liévin
(•) « M. Van Toers est mort celle nuit... C’éUit le plus ancien ami que j’eusse à Gand; car l'époque à laquelle se rattache mon amitié date de la prison du Temple, à Paris (1798-1799), oh il subissait avec quarante ou cinquante autres habitants de Gand, la déloyale application de la loi draconienne dite des otages. Ce fut lui surtout qui m’engagea à me fixer à Gand. » (Lettre du 9 février 1841.) C'est à la même époque qu’il fil la connaissance «le Van Hullbem, également l’un tles détenus au Temple. Voyez plus haut la notice sur Van Hullhem, pour ce qui concerne celle captivité.
Bauwens, à qui l’on doit l'introduction des premières filatures sur le continent, avait été nommé maire de la ville de Gand. Sur l’invitation de ce magistrat , Cornelissen accepta la place de chef de bureau de la police administrative, qui comprenait dans ses attributions l’instruction publique et les beaux-arts. En septembre 1802, De Nayer, successeur de Liévin Bauwens , nomma Cornelissen secrétaire adjoint de la mairie , fonctions que notre confrère conserva jusqu’en 1811.
Par la variété de ses connaissances, par son caractère franc et ouvert, Cornelissen sut bientôt se faire des amis nombreux. 11 avait le rare privilège de pouvoir fréquenter tous les rangs de la société sans se faire remarquer : il était tout aussi recherché dans les classes élevées, qu’il charmait par la tournure orginale de son esprit, que dans les derniers rangs du peuple, qu’il savait captiver par ses conseils éclairés et par ses sentiments de bienveillance. Souvent au sortir d’un salon, il allait tout simplement s'attabler dans le plus modeste estaminet et prendre part aux conversations qu’il relevait par ses saillies et par sa gaieté communicative. Sa popularité devint extrême : il était l’homme indispensable de toutes les réunions , l’âme nécessaire de toutes les fêtes publiques. Un peu de brusquerie, quelquefois même un peu de causticité qu’il plaçait à propos, le préservaient des inconvénients d'une familiarité trop grande. Il sut habilement tirer parti de cette position pour arriver à des résultats utiles , dont nous aurons bientôt l’occasion de parier.
Cependant cette position même lui imposait de nombreux sacrifices, des pertes de temps considérables. Il lui est arrivé plus d’une fois de composer officieusement tous les discours d'apparat qui étaient lus dans une même solennité; sa modestie était si accommodante que, pour mieux
s'effacer, il cherchait à mettre en relief le genre d’esprit et jusqu’aux connaissances supposées de chaque orateur. Il était cependant un magistrat dont il écrivait habituellement les discours et qui lui causait un chagrin extrême : malgré toutes les précautions que prenait notre confrère pour éviter les rencontres fâcheuses de voyelles, le malheureux orateur trouvait toujours occasion de blesser à la fois l’oreille et la grammaire ('). Cornelissen ne refusait pas sa plume même pour les plus humbles services; parfois encore lorsqu’il avait fait quelque composition à laquelle il ne désirait pas attacher son nom, il y mettait celui de knaep Fan Dalc. Or, « ce knaep Van Date, écrit-il quelque part, était le concierge de la Société de botanique. C’était un bon homme , une espèce d’idiot qui ne savait ni lire ni écrire; je me suis souvent égayé à scs dépens. Au renouvellement de chaque année, il pouvait compter sur quelque morceau de poésie, qu’il distribuait aux membres de la société pour en obtenir des étrennes (*). »
Lorsque Bonaparte, premier consul, vint à Gand, au mois de juillet 1803, la réception fut magnifique ; et c'est beaucoup dire pour une ville qui a toujours excellé par la magnificence de ses fêtes. Les inscriptions se lisaient en abon-
( ') Dana les recueils de scs discours de circonstance, recueils qu’il a formés pour ses amis, il a placé des notes manuscrites parfois Irès-cnrieuses, mais qu’il ne nous est pas permis de livrer à la malice publique. Parmi ces discours, il en est quatre qu'il avait composés pour M. Van de Wocstync, président de la Société botanique de Gand. • Je me nomme sans scrupule l’auteur de ces discours, écrit Cornelissen, d’autant plus que le digne président, en s’adressant à ses auditeurs, avait pour invariable usage de répéter avant de prononcer ses allocutions : « Mes amis, je vais vous lire un discours que M. Cornelissen m’a préparé. »
Quelquefois même des hommes de mérite n’ont pas dédaigné d'employer sa plume. Ainsi, dans le recueil que je tiens de lui, il a écrit en marge d’un discours prononcé par Ilellebaut, à l’occasion d’une distribution de prix : « M. llellebaut écrivait mieux que moi, et aurait pu écrire des discours bien meilleurs que les miens. Il n'avait qu’un défaut, c’est qu’il n’écrivait pas. «* JUitcellanea D.
(*) Miscellunea C., volume de M. de Slassart.
dance; elles étaient composées en français, flamand, latin et même en italien. Cornelissen avait été largement mis à contribution ; il avait fait des inscriptions pour tout le monde. Dans quelques-unes perçait, sous une apparente simplicité, cet esprit malin et frondeur qui ne le quittait jamais, pas même dans les circonstances les plus solennelles. On lui avait demandé une inscription pour un immense transparent destiné à orner le portail de la Petite Boucherie ('); il conseilla d’y inscrire tout bonnement, disait-il, ces mots :
Les petits bouchers de Gand à Napoléon le grand.
Ainsi fut fait, mais le transparent fut aussitôt supprimé par ordre.
Des emblèmes et des inscriptions tirées des auteurs latins paraient la façade de l’hétel de la préfecture. Quelques-unes de ces inscriptions étaient fort ingénieuses; elles ont été recueillies dans une brochure de Van Hulthcm, devenue très-rare aujourd’hui par une circonstance particulière qui mérite d’être rappelée.
Dans un des emblèmes , on voyait le débarquement de Bonaparte à Fréjus. Un vaisseau arrivait dans le port; un guerrier en descendait et courait embrasser sur le rivage une femme qui lui tendait les bras et dont les attributs désignaient la République française. On lisait, au bas, ces vers du VIe livre de l’Énéide :
Quas ego te in terras , et quanta per aequora vectum Accipio! quant i s ereptum, gnate , periclis!
Quam metui ne quid Libyae tibi régna nocerent!
La brochure imprimée, Van Hulthemse disposait à l’offrir
(•) Par opposition avec la Grande Boucherie, qui sc trouve entre le marché aux légumes cl celui aux poissons.
au consul, mais on lui fit remarquer une incorrection qui pouvait paraître une sanglante épigrammc : les mots per œquora veclum se trouvaient remplacés par ceux perœquora viclum. Van Hulthcm s’avisa de corriger à la plume l’erreur qui n’en devint que plus saillante. On refusa de remettre la brochure; le bon Van Hulthem insista et s’adressa à Mme Bonaparte, chez laquelle il avait toujours trouvé un facile accès, mais il ne fut pas plus heureux, et en désespoir de cause, il jeta au feu tous les exemplaires, à l’exception d’une douzaine qu’il avait déjà distribués (').
Le premier consul visita tous les établissements de la ville; il retrouva à l'École centrale Cornelissen et son ami l’avocat Hellebaut, qui tous deux venaient d’y être nommés professeurs (’). Il prit plaisir à causer avec eux, quoiqu’il pût s’étonner peut-être de la manière dont ils pratiquaient avec lui les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Dans un moment où la conversation était assez animée, Bonaparte ouvrit sa tabatière, y puisa copieusement et s’apprêtait à la refermer, quand l’avocat Hellebaut y plongea brusquement les doigts à son tour et , en achevant une phrase , huma
(') Nous extrayons ces détails d'une note écrite à la main par H. Cornelissen Ini-méme sur un des rares exemplaires échappés à l'incendie. Oo y lit que Mlur Bonaparte refusa de se rendre aux désirs qui lui étaient exprimés, par un « fi » » donc, M. Van Hulthem, li donc; c'est trop peu coquet: vous vous croyez toub jours rue Chanlercine. • Il est vrai, du reste, que la notice est horriblement imprimée, et qu'elle ne fait pas pins honneur anx imprimeurs et aux papetiers qu’aux correcteurs gantois.
Bien que très-différents d'humeur et de caractère, Van Hulthem cl Cornelissen étaient liés d'amitié; autant l'un était grave, lent et circonspect, autant l'autre était enjoué, mobile et sans réserve dans ses accès de gaieté. Cornelissen, dans ces dernières circonstances, ne ménageait pas môme son ami dont il imitait, avec une vérité saisissante, les petits ridicules devenus à peu près classiques; ce qui ne l'empêchait cependant pas de rendre le plus éclatant hommage à ses excellentes qualités personnelles.
(•) Le jury de l'instruction publique avait désigné Cornelissen, te 1 1 avril 1805, pour la place de professeur d'histoire à l'École centrale. La nomination et l'installation suivirent de près la proposition qui avait été faite.
bruyamment la poudre précieuse qu’il en avait retirée. Le vainqueur des Pyramides parut un instant stupéfait, puis il referma tranquillement sa tabatière.
11 s était formé à Gand une petite réunion d’amis, convives joyeux qui se délassaient de leurs travaux par le commerce des lettres et des beaux-arts (*). Il y était souvent
(') C'étaient Cornelissen, liellehaut, Ph. Lesbroussart, Wallez, Kluyskens, Cannaet t, Rolier, etc.
Depuis la lecture de celle notice à l'Académie, noire confrère et ami M. Pb. Lesbroussart a bien voulu me communiquer les noies suivantes :
• Jamais homme, avec un esprit et un savoir aussi distingués, ne fut plus simple que Cornelissen, ne fllde meilleure grâce les honneurs de sa personne, et ne se montra aussi naturellement enclin â se moquer de lui-méme. Dans une de nos assemblées périodiques, nous reçûmes une pièce de vers sans signature, relative aux membres mêmes de la réunion et à leurs divers travaux. Celte satire, assez modérée pour la plupart d'entre eux, n'était violente qu'à l'égard de Cornelissen, qui s'y trouvait dépeint de la manière suivaote :
Cet escogriffe renommé Qui, soos sa verdâtre douillette Ou sous un vieux surtout, par les rats rnlumé.
D'un maigre cynique affamé Vient nous présenter le squelelle,
Qui se croit Diogène et n'en est que le chien ;
Qui, dans de longs discours secs cl froids comme lui.
Distillant goutte & goutte un éternel ennui,
Croit faire image, et crie â l'onomatopée
«• L'indignation des assistants empêcha le lecteur de continuer et se transforma en hilarité, quand l'objet de tant d'invectives nous eut révélé en confidence que ces vers étaient de lui, en ajoutant que c'étaient les mieux pensés qu'il edi jamais écrits.
« .... Sa joyeuse philosophie et son insouciance, plus apparente que réelle, ne le mettaient pas i l'abri de sentiments sérieux et même profonds, que ceux dont il n’était pas intimement connu n’auraient jamais soupçonnés sous celte enveloppe rabelaisienne. En 1800, il était épris d'une personne dont les agréments extérieurs et intellectuels justifiaient pleinement, au reste, cette passion, qui n'avait d'étrange que l'anlilbèse qu’elle formait avec les habitudes bien connues du disciple de Momtis et de Cornus. Un soir, le voyant pensif et taciturne au milieu de notre réunion, que d'ordinaire il animait par ses saillies : u Allons, dit l'un des nôtres, en lui versant un verre de bourgogne, il faut noyer cet amour-lâ dans le vin. — Ab! répondit le philosophe en soupirant, le petit drôle sait nager. •
« Il s'occupait avec succès de botanique, et se plaisait surtout à observer la ua-
question des querelles archéologiques de l’historien Dicrickx et du chanoine Debast , des étymologies du conseiller De Grave et de ses Champs E lysées , transportés au beau milieu des Flandres.
Une discussion avait pris naissance au sujet d’un concours ouvert par l’Académie de Gand, pour le buste de Jean Van Eyck, inventeur de la peinture à l’huile. On n 'était pas d’accord sur le véritable portrait du peintre brugeois; Cornelissen écrivit à ce sujet une brochure intitulée : Factum ou mémoire qui était destiné A être prononcé dans une affaire contentieuse où il s’agissait de deux têtes, l’une en plâtre et l'autre en marbre (').
L’auteur s’y amuse surtout aux dépens des antiquaires et des fabricateurs d étymologies. Nous aurions tort de nous arrêter à cet écrit, dont les plaisanteries ne sont pas toujours de bon goût; l’auteur, d’ailleurs, én fait lui-même justice dans un des volumes de scs œuvres, qu’il a déposés dans la bibliothèque de l'Académie (*).
turc dans scs bizarreries, lin jour, il rail par distraction une pomme de (erre dans la poche de sa redingote, où il l'oublia. Ce vêlement, déposé dans une armoire, y resta tout l'hiver, c Au retour du printemps, ajoutait gravement le naturaliste, je fus étonné de voir sortir par la serrure du meuble un long jet végétal, d'une admirable fraîcheur. Alimenté, sans doute, par la poussière qui s'amasse communément au fond des poches, le tubercule avait germé.
* Il était memhre, ou même haut dignitaire, de presque toutes les sociétés littéraires, scientifiques ou artistiques de la ville de Gand. Un soir, au sortir de la séance publique qui avait eu lieu dans l'une des principales associations de ce genre, il vint, suivant son usage, retrouver le petit cercle d'amis qu'il cultivait particulièrement. Interrogé sur ce qui s'était passé dans celte occasion : « On a fait des discours, répondil-il du ton d’un homme épuisé de fatigue. — En quelle langue? — En latin, en français, en hollandais et en flamand. Nais quel affreux latin ! et quel horrible français! et quel exécrable hollandais! et quel épouvantable flamand ! •
(*) Brumaire an XI (novembre 1802), brochure in-12 de 95 pages.
(•) Il a été écrit en télé de l'opuscule les mots suivants :
« Véritable salmigondis, rapsodie, et que l'auteur rougirait d'avoir écrit, si on ne donnait pas quelque indulgence aux juvenilia. Cette honte que je devrais avoir ne se reporte cependant pas à l'ouvrage même, ni aux intentions que l'auteur
Il faisait, avons-nous dit, une rude guerre aux archéologues, non qu’il dédaignât l’archéologie, dont lui-mème s’était occupé, mais parce qu’il blâmait l’abus qu’il en voyait faire. Nous lui avons entendu raconter fort gaiement, dans une de nos séances académiques, quelques supercheries qu’il s’était permises dans sa jeunesse pour mettre en défaut de graves savants trop conliants dans leur mérite.
Naturellement sceptique et presque constamment en relation avec quelques joyeux sectateurs de Rabelais, il ne s’était pas complètement préservé de leurs habitudes. On sait, du reste, qu a l’époque de l’empire, les mystifications avaient une certaine vogue, même dans les classes élevées de la société. Celle débauche d’esprit peut avoir son côté amusant, mais elle ne tourne pas toujours à l’avantage de ceux qui se la permettent. C’est ce que Cornelissen put reconnaître dans une circonstance que je mentionnerai, parce quelle montre en même temps le prestige qu’un simple paysan avait réussi à exercer, vers le commencement de ce siècle, dans les campagnes de la Flandre et même dans les villes.
Il n’était question que des guérisons miraculeuses et des prodiges qu’il opérait : on le nommait boereken Buyscn. C’étaient des pèlerinages continuels qui affluaient vers lui : l’autorité dut s’en mêler, non sans exciter des murmures chez ceux qui voulaient être guéris par notre Esculapc. Quelques rieurs assayèrent de mettre sa science en défaut; et, comme il se donnait pour versé dans les connaissances astronomiques, Cornelissen, sous le nom de Lalande, se chargea de soutenir une argumentation contre lui. La discussion roula sur la valeur de la semaine et sur celle de la décade républicaine. « Tout est subordonné aux nombres,
a eues en s'amusant aux dépens d'un sculpteur désappointé et à ceux de Schrickius, de Goropius Becanus, de M. le conseillcrde Grave et de ses Champs-Elysées , <1 ni n'avaient pas encore paru, etc. »
disait l'homme aux miracles ; et, malgré votre décade, la semaine subsistera tant que le nombre sept restera supérieur au nombre dix; tant qu’il y aura sept péchés capitaux et non dix; tant qu’il y aura sept planètes et non dix... Arrêtez! répliqua le prétendu Lalande; on vient de découvrir trois planètes nouvelles, et il disait vrai ; mais, par malheur, ni ses compères, ni son antagoniste n’avaient oui parler de la découverte. A ces mots planètes nouvelles, le paysan partit d’un éclat de rire inextinguible. Ce rire homérique se communiqua aux compagnons de Cornelissen , et, cette fois, le mystificateur fut mystifié, bien qu’il eût la raison de son côté. Cornelissen aimait à raconter celte petite anecdote, qui venait merveilleusement corroborer ses doutes sur la prétendue valeur de nos connaissances.
Puisque j’ai commencé à parler de ce sujet si futile en luimême, qu’on me permette une seconde anecdote; elle achèvera de représenter la tournure des esprits à celte époque et de faire connaître des tendances qui ne se sont pas encore entièrement effacées de nos jours.
On doit à notre confrère une invention dont il ne tirait point vanité : il en rougissait, au contraire, à cause des abus qu’il en voyait faire; je veux parler de ce qu'ou est convenu de nommer un canard, mot nouveau dont le Dictionnaire de (Academie française n’a pas encore consacré l’usage, mais qui s’applique, comme on sait, à une nouvelle plus ou moins absurde, à laquelle on donne cours, en lui prêtant une forme vraisemblable. Voici, du reste, l’étymologie du mot. Pour renchérir sur les nouvelles ridicules que les journaux lui apportaient tous les matins, Cornelissen avait fait annoncer dans les colonnes d’une de ces feuilles, qu’on venait de faire une expérience intéressante, bien propre à constater l’étonnante voracité des canards. On avait réuni vingt de ces volatiles : l’un d’eux avait été haché menu avec ses plumes et
servi aux dix-neuf autres qui en avaient avalé gloutonnement les débris. L’un de ces derniers, à son tour, avait servi immédiatement de pâture aux dix-huit survivants, et ainsi de suite jusqu’au dernier qui se trouvait, par le fait, avoir dévoré ses dix-neuf confrères dans un temps déterminé très-court. Tout cela spirituellement raconté, obtint un succès que l’auteur était loin d’attendre. Cette petite histoire fut répétée de proche en proche par tous les journaux et fit le tour de l’Europe; elle était à peu près oubliée depuis une vingtaine d’années, lorsqu’elle nous revint d’Amérique avec des développements qu’elle n’avait point dans son origine et avec une espèce de procès-verbal de l’autopsie du dernier survivant, auquel on prétendait avoir trouvé tics lésions graves dans l’œsophage. On finit par rire de l’histoire du canard , mais le mot resta.
Les véritables titres de Cornelissen à l’estime de ses compatriotes et à la reconnaissance de l’Académie résident, comme je l’ai rappelé déjà, dans les soins incessants qu’il mit à faire revivre, chez nous, le goût des arts et des lettres, dont le culte se trouvait à peu près abandonné en Belgique. Gand donna la première impulsion, et ce fut par son intermédiaire.
Cette ville, dès l’année 1792, avait fait l’essai d’une première exposition de tableaux; cet essai fut renouvelé en 1802. Cornelissen lui donna cette fois plus de consistance et transforma désormais les expositions d’objets d’art en une institution durable et nécessaire; il en prouva l’utilité par différents écrits, et spécialement par celui publié sous le titre A' Hommage au salon de Garni. Au moyen de ce recueil, qui servait en même temps de catalogue aux expositions, il stimula le zèle des artistes et des amis des arts, et montra que notre pays avait tout à gagner en reconquérant ses anciens titres de gloire. Plus d’un artiste, plus d’un sa-
vant doit à ses premiers encouragements la persévérance avec laquelle il a continué sa carrière et marché vers le but qu’il se proposait d’atteindre ( ').
Ce qu’il avait tenté pour les beaux-arts, il le fit aussi pour la botanique, et les Flandres lui doivent en grande partie le goût éclairé pour les fleurs qui forme aujourd’hui une des bases les plus solides de leur renommée : c’est surtout par la création de la Société d’agriculture et de botanique qu’il parvint à obtenir ces résultats.
Voici la modeste origine de cette société : Deux maisons de campagne , occupée l’une par Mn><’ la comtesse Vilain X1III, l’autre par M. Hopsomerc, à Wetteren, près de Gand, contenaient de vastes jardins. On y cultivait un grand nombre de plantes rares à cette époque et qu’on nommait plantes de bruyère , à cause de l’espèce de terre qui leur était nécessaire. Plusieurs de ces plantes étaient journellement introduites à Gand, et s’v multipliaient. Une trentaine de jardiniers, qui se réunissaient habituellement dans un estaminet, prirent la résolution de s’entre-communiquer leurs richesses florales et leurs succès de culture, d’abord une seule fois par an, ensuite deux fois : de là une exposition d'hiver, qui comprenait les plantes forcées artificiellement par la chaleur, et une exposition d’été.
Telles furent les expositions mères, comme les appelait Gornelissen , auxquelles tant d’autres ont dû leur nais-
(•) L'auteur de celle notice en particulier s'est toujours rappelé avec reconnaissance que c'est à Gornelissen qu'il a dû les premiers encouragements, reçus dans sa jeunesse, â propos d'nn dessin exposé au Salon de 1813. Il y Tut d'autant plus sensible que son éloge se trouvait associé à celui de son père, qu'il avait eu le malheur de perdre à l'âge de six ans : « Fils d’un père olîlcicr municipal, était-il dit, qui, dans des temps difficiles, a rendu, avec probité et avec désintéressement, des services que l'administration n'a pas oubliés. » ( Hommage au salon de Gand, 1812, 3« article, page 4.) Celle manière d’encourager un jeune homme annonce de la délicatesse et du tact, qualités que Gornelissen possédait à un haut degré, malgré ses formes un peu brusques.
sance , non-seulement en Europe, mais en Asie et dans les deux Amériques. Ces expositions n’ont rien de commun avec celles qui avaient lieu il y a cent et même deux cents ans; ces dernières devaient leur origine à un usage ancien d'une confrérie, religieuse; elles se faisaient par les jardiniers, au commencement de février, pour honorer, dans l’église, leur patronne sainte Dorothée. La société, telle qu’elle fui organisée à Gand, en 1808 , a eu pour but fondamenlal d’encourager l’introduction et la culture des plantes , comme aussi l’art de forcer les fleurs, c’est-à-dire de faire porter aux plantes des feuilles et des fleurs à des époques anormarles (').
(') Ces détails, extraits des notes manuscrites laissées par Cornelissen, ont paru de quelque intérêt pour l'histoire des plantes en Belgique; c'est parce motif que nous les compléterons, en y joignant ses notes sur les catalogues des expositions de la Société d'a^rtcutture et de botanique :
u Le salon d'hiver de 1815 est le premier. Le prix est donné à la plante exotique, plutôt jugée la plus rare que la plus belle.
1816. La Société s'agrandit; elle propose des prix pour la collection d'un herbier départemental. On remarque que tous les fonctionnaires supérieurs s'honorent de faire partie de ses membres.
1817. Le roi des Pays-Bas prend la Société sous sa protection. Le séjour des ministres américains pendant le congrès de Gand (pour la paix avec l'Angleterre), ouvre nos premiers débouchés avec les hotanographes des États-Unis.
La Société introduit l'usage honorifique d'exposer des plantes au uom des étrangers. Les Individus le font également pour leurs correspondants et leurs amis.
1818. La Société ennoblit l'usage d'exposer des fleurs pour les étrangers et les régnicoles, illustrés par un grand nom dans la science ou par des bienfaits au Jardin botanique ou à la Société de Gand.
La Société, en 1809, avait exposé 27 plantes; elle en expose, en 1818, 690.
L'usage d’exposer des cyprès funéraires se formule par des inscriptions raisonnées.
1819. La section d'agriculture continue à donner quelques signes de vie. (Les commissions d'agriculture instituées dans les provinces avaient à peu près annulé cette section.)
1820. Culture des abeilles.
M. Audoor présente quelques bouteilles de vin de son cru de Wesemael. La Société, très-sérieusement, prend acte de celle présentation; et, le soir, elle fait
Il est inutile d’ajouter, je pense , que cette société eut, pour premier secrétaire, son principal promoteur. 11 en fut de même de la Société des beaux-arts et de littérature de Gand, qui fut fondée pendant le cours de la même année
la dégustation du liquide à son banquet. A l’exception du respectable président, Van ilullhem, tous les dégustants le trouvent détestable.
1831. L’administration de la Société prend la résolution de désigner nominativement les juges.
1823. La Société commence à donner des prix aux collections des plantes exotiques les plus rares.
1824. La Société choisit, pour quelques-uns de scs concours, des juges étrangers à la ville, et la plupart répondent à cet appel.
.... Plus lard, la Société ne se borne plus à décerner des prix isolés à telle ou telle plante; mais elle propose ces prix tantôt pour des collections entières de fleurs, pour les plus rares, pour celles qui ont été le plus récemment introduites à Gand et sur le continent, pour des plantes sans floraison, pour des plantes en floraison, etc.; les médailles qu’elle distribue sont d’or, d’argent, de vermeil, de bronze du même module; mais, au moyen d’un bord plus ou moins pesant, on en double, s’il y a lieu, la valeur.
Au champ de la médaille, œuvre très-belle du graveur Braeml de Gand, il y a la télé de Flore, la légende désigne la Société ; le revers, qui est chaque fois gravé au burin, nomme le vainqueur, désigne pourquoi il a le prix et indique le millésime, époque d’hiver ou d’été.
Par une fiction rationnelle, c’est à la fleur qu'est censé être décerné le prix. Celui qui a introduit la plante ou qui l’a cultivée, la représente : le mol être propriétaire d’une plante, n'est pas admis.
1854. La Société célèbre son jubilé de la 50e exposition. Des Juges étrangers au pays assistent au concours.
Le nombre des plantes exposées s’élève à 2,922.
Accroissements rapides de la Société. Il faut s’en expliquer la cause : c’est que la Société s’est proposé de faire construire à ses frais, ou plutôt par souscriptions nominales, un vaste et magnifique enclos, jardin, salon d’exposition, de concert, de danse, etc.; or, les membres de la Société pourront avec leur famille, et moyennant un supplément de souscription, jouir des fêles.
1838. Le vaste bâtiment, construit sous le nom fort impropre de Casino, sert à cette exposition.
1839. La Société avait résolu, dans une de scs séances, de célébrer, tous les cinq ans, une fête plus remarquable sous le nom de Festival quinquennal de Flore. (Après le jugement, un banquet réunit plus de 400 convives.)
Le nombre des plantes exposées s’élève à plus de 3,700; mais il devient impossible, non pas qu’on dépasse, mais qu’on puisse dorénavant en admettre un si grand nombre ; car, comme l’exposition ne peut, soit en hiver, soit en été, se prolonger de plus de trois jours, pour ne pas nuire, soit par le froid, soit par le
1808. Celte dernière société se fit une collection d’ouvrages de peinture, de sculpture et de gravure provenant des dons des nouveaux membres et qui présente aujourd’hui un intérêt tout spécial : on y rencontre, en effet, les premiers
chaud, au bien-être des plantes, il devient impossible d’imprimer le catalogue numéroté et de donner le procès-verbal, pendant les trois jours (chose essentielle) de l’exposition.
Voici ce que la Société, dans la vue de diminuer le nombre des plantes envoyées, a résolu de faire. Sous peine d’amende, chaque sociétaire était tenu d’envoyer quatre plantes épanouies ; dorénavant, il sera dispensé de ce devoir. On comprend facilement que le salon ne sera privé d’aucune de ses richesses : car les plantes envoyées par devoir étaient le plus souvent des individus très-communs et trèsmédiocres.
1840. Le salon d'hiver, fixé d’abord aux premiers jours de février, est reculé ensuite jusqu’à la mi-mars. Le salon en a perdu de son attrait, avec ses milliers du fleurs épanouies, au milieu des oeiges et de la gelée. Mais trop de richesses végétales, tropicales, équinoxiales encombraient le salon, et beaucoup d’horticulteurs refusaient d'exposer ces plantes à une température trop froide, an risque d’en perdre un certain nombre.
1844. Le nombre des plantes exposées excède 5,100; plusieurs avaient été envoyées d’avance et avaient pu être cataloguées. (Le banquet du festival quinquennal a eu lieu dans les magnifiques salons de concert et le bal au théâtre). Un fait signale particulièrement les banquets de la Société de Gand, c’est que les jardiniers de la plus modeste extraction, même ceux qui sont aux gages des plus riches et des plus nobles fonctionnaires, du moment qu’ils sont ou couronnés dans un concours ou souscripteurs, s’asseyent sur les banquettes sans distinction de place.
« Le roi des Pays-Bas avait donné un noble exemple, lorsque, pour honorer l’Aorficu/fure, il demanda à sa table M. Mussche, jardinier du Jardin botanique de Gand. Cet exemple si encourageant vient d’être renouvelé. S. M. le roi Léopold et S. M. la reine, étant venus voir le salon quinquennal de 1844, plusieurs botanistes et simples jardiniers, étrangers et régnicoles, ont été admis à l’honneur de s’asseoir à la table royale. LL. MM. ont pu voir aussi que, malgré la séparation du nord et du midi.de l’ancien royaume «les Pays-Bas, la Société conservait des sentiments de reconnaissance envers ses anciens bienfaiteurs; et, en effet, des cyprès funéraires et des inscriptions exprimaient les regrets de la Société â laquelle la mort venait d’enlever S. M. Guillaume et son ancien ministre Falck.
v La Société donne également des prix à des concours de dahlia, ou d’autres espèces qu’elle détermine, soit à la fleur sur la plante, soit à la fleur coupée et placée dans des fioles remplies d’eau.
» Elle institue, à l’exemple d’autres villes (car cette fois elle ne sert pas de modèle), des concours de fruits, de légumes, etc »
ouvrages de plusieurs de nos artistes. On peut y voir le point de départ de MM. Paelinck, Navez , Van Assche, Yerboeckhoven, Noël, Delvaux, Braeml et de tant d’autres qui ont réussi à se faire un nom dans les arts.
La Société des beaux-arts acquit bientôt une certaine célébrité à l’étranger ; les West, les David, les Canova et d’autres illustrations artistiques tinrent à honneur d’en faire partie.
Lorsqu’au mois de juin 1818, David, à la demande des magistrats, exposa, à Gand, son tableau d'Eucharis et Télémaque, Cornelissen, selon ses habitudes en pareille circonstance, composa sur ce tableau une notice esthétique qui fut imprimée par la Société royale des beaux-arts et de littérature. Il y rappelle d’une manière ingénieuse les principaux ouvrages où sont décrites les amours du fils d’Ulysse et de la nymphe Calypso, et fait allusion aux inspirations quelles ont pu donner à l’artiste. Après avoir lu l’écrit, David dit en riant, qu’en composant son tableau, il n’avait pensé ni à Homère ni à Fénelon.
« Et moi, répondit Cornelissen , je n’ai songé qua Ho- » mère et à Fénelon, en écrivant ma notice ('). » N’est-ce pas là l’histoire de bien des descriptions esthétiques de tableaux et d'autres objets d’art?
Ce goût passionné qu’il professait pour les lettres et pour les arts du dessin , il avait tellement réussi à le répandre dans toutes les classes de la société, que. les distributions de prix étaient devenues en quelque sorte des fêtes communales. Chacun y prenait l'intérêt le plus vif; on ornait de fleurs et l'on pavoisait de drapeaux les quartiers de la ville qu’habitaient les vainqueurs. Ceux-ci étaient solennellement reconduits chez eux par les premiers magistrats et compli-
(') Noie manuscrite du volume B Polygrapha } donné à N. le baron de Stastart.
mentes par tous les notables de leur voisinage. A la suite de la révolution et à l’occasion de la distribution des prix de l’Académie royale de dessin ('), Gornelissen prononça, le 3 août 1853, un discours dans le lequel il eut le courage de s’élever avec force contre le premier magistrat de la province, qui, contrairement aux usages de ses prédécesseurs, n'assistait à aucune des cérémonies où il était question de lettres et d’arts. « A Gand surtout, disait-il, la sollicitude pour les arts doit former une des qualités prédominantes des premiers magistrats de la Flandre orientale; partout ailleurs, ce peut être pour lui une nouvelle source de jouissances; ici, c’est encore une tache, un devoir d’aimer les beaux-arts; c’est aussi une des conditions de sa mission; et ne fut-il pas doué d’une organisation assez heureuse pour sentir la beauté d’un tableau ou d’une statue, ni l’eurythmie élégante et correcte d’un grand monument d'architecture , encore devrait-il, magistrat flamand, se poser comme sachant au moins apprécier ce qu’il ne sent pas assez vivement; car enfin l'histoire de son pays à laquelle il ne peut pas être étranger, a dû lui apprendre combien le culte classique des arts du dessin et les succès de l’artiste contribuèrent à la gloire et non moins aux richesses matérielles du pays, et le convaincre que les honorer et les rémunérer devient un devoir national et un acte utile d’administration locale. »
Lorsqu’au mois de juillet 1812, la Société de rhétorique de Gand célébra avec solennité sa réinstallation et succéda à celle établie très-anciennement sous le nom des Amis de la fontaine d’Hypocrène , c’est encore de Cornelissen que partit la plus forte impulsion; c’est à lui que furent réservés
(•) Cornelissen ost aussi resté, juqu’à la fin «le ses jours, secrétaire lionorairc de l'Académie royale de dessin, de peinture et d'architecture.
les principaux honneurs de la séance ('). Il prononça à celle occasion, un discours remarquable Sur l’origine, les progrès et la décadence des chambres de rhétorique établies en Flandres (*).
L’orateur y démontre d’abord que, par suite des relations commerciales établies entre l’Italie et les Flandres, le grand siècle de la renaissance produisit ses fruits jusqu’au fond de nos provinces. « L’histoire des deux pays offre, à chaque page, les mêmes institutions, et souvent avec ce qu’elles renfermaient d’abus et d’inconvénients, elle présente quelquefois le tableau des mêmes crimes; mais plus souvent encore des traits vigoureux de ce patriotisme et de cet esprit public qui, selon qu’il psI bien ou mal dirigé, commande et fait exécuter tour à tour les plus belles actions et les plus noirs forfaits. Un seul trait manque à la ressemblance : Florence et ses révolutions eurent Machiavel pour historien,
(') Voici ce qu'il écrivait depuis au sujet de cette séance :
« Croyez -moi : cette fête fla mande de 1812, sous l'Empire, et dont l’Empereur, sans s’en douter, était le complice, en l’autorisant, cette fête en fut le dernier soupir (de la Société). On a fait des efforts actuellement pour reconstruire ce genre d’anciennes institutions.... Remarquez que, dans les xvcel xvi* siècles, les rhétoriques de l’époque Taisaient leurs csbatlcmenls et décernaient les prix en flamand et en français : on disait wallon et on n’avait pas peur de ce mot. C’est eu faisaut valoir ces observations que M. Van Hultbem, et bien aussi moi quelque peu aidant, nous avions obtenu la faveur de Napoléon. On aurait dû ou du moins pu suggérer.... de les reconstruire sur l’ancien pied. *
(*) Il se passa, au sujet du concours, qui eut lieu dans cette circonstance, un Tait curieux et qui mérite d’étre rappelé. Les pièces de poésie française étaient en généra) si médiocres qu’il fut décidé qu’on ne décernerait pas le grand prix. Un personnage influent, dont le frère avait pris part au concours, alla trouver les juges et leur fit observer à chacun en particulier que, puisque le prix ne devait pas être donné, on ne ferait tort à personne en décernant une médaille d’encouragement à son frère. Ce plan fut goûté, et la médaille d’encouragement volée eu principe; mais, quand il fut question de la décerner au scrutin secret, chacun sans doute se fil le même raisonnement, et voulut éviter qu'il y eût unanimité dans les voles, alors qu’il y avait tant de divergence d’opinions sur le mérite des pièces. Il en résulta que le frère si bien recommandé n’eut pas même une voix cl que la médaille fut accordée à un autre.
et c’est dans Froistart et dans la Chronique de Bruges que nous sommes condamnés à chercher ce qu'était la Flandre sous Louis de Crécy et sons le protectorat du premier des Arlevelde ('). » Sous le rapport des lettres et des arts, l’analogie n’est pas moins saisissante ; les artistes italiens trouvèrent de dignes émules chez nos aïeux.
• «La littérature flamande, dans nos provinces où cet idiome était en usage, et la littérature française, dans les provinces wallones, étaient cultivées d’après les mêmes modèles et avec la même persévérance; et à une époque où, dans d’autres pays, des hommes distingués par leur naissance, et même par les premiers emplois militaires, pouvaient, sans avoir à rougir, se dispenser de savoir écrire, la Belgique renfermait un grand nombre de ces institutions , où tout ce que l’élude des belles-lettres à de plus relevé et de plus attrayant, était recherché avec d’autant plus d’ardeur, que des succès dans cette partie étaient pour une jeunesse fière et studieuse un des moyens de s’élever aux premières dignités de l'État. On donnait à ces institutions le nom de Chambres de rhétorique; et déjà, dès les premières années du XIVe siècle, l'on trouve.ee nom générique, qui paraîtra moinssingulier si l’on veut se souvenir qu’il se rendait en flamand par Bedenjke-Kamers , comme si l’on disait, des institutions fondées pour avancer les progrès de la raison. » L’auteur fait connaître les nombreuses analogies qui existaient entre les sociétés italiennes et flamandes jusque dans la bizarrerie même de leurs dénominations. Les rhétoriques cependant ne se tinrent pas toujours dans les limites de la gage science ; elles mêlèrent à leurs esbaltemenls des excursions dans les affaires politiques et religieuses du temps. Pendant l’insur-
(') Ce jugement sévère sur noire célèbre chroniqueur lient sans doute à ce que Froissarl ne s'est pas montré favorable au dictateur gantois dont Cornelissen avait entrepris la réhabilitation.
rection contre l’Espagne, elles furent tour à tour supprimées et rétablies. Vers l’époque du règne d’Albert et Isabelle, elles avaient repris quelque consistance ; niais depuis ce temps et pendant le cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les rhétoriques, qui avaient cessé de diriger l'esprit public, cessèrent insensiblement aussi de contribuer aux progrès des lumières et de la raison : plus tard, les guerres de Louis XIV et l’envahissement de la langue française amenèrent leur décadence ; et enfin celles qui subsistaient encore à l’époque de la révolution de 1789 furent comprises au nombre des confréries et supprimées avec elles (').
L’écrit dont je viens de parler présente une circonstance remarquable. C’était la première fois, après cinq siècles, et à Gand même, où la mémoire de Jean y an Artevelde était indignement flétrie, comme dans le reste de l’Europe, qu’un orateur obscur, au milieu d'une grande solennité communale, du haut d’une tribune publique, en présence des magistrats, et sous l’autorité de Napoléon , osait décerner un éloge public au grand ruwaert du XIVe siècle.
L’idée, tout inattendue d’ailleurs, et se rattachant à l’Italie du moyen âge plutôt qu’à la Flandre, parut neuve et hardie; ce ne fut qu’après quelques périodes qu’on entendit des applaudissements timides et réservés; mais, à la fin du discours, des acclamations prolongées récompensèrent l’orateur de ce que cet éloge paraissait avoir d’audacieux.
Dès ce moment, Cornelissen osa entrevoir que J. Van Artevelde serait détaché, comme il le dit ailleurs, du pilori où une fausse opinion l’exposait au mépris de l'Europe,
(') f.e discours de Cornelissen, dont je viens «le tracer une analyse rapide, en empruntant autant que possible les paroles de railleur, est intitulé : De l’origine, des progrès et de la décadenee dès chambres de rhétorique établies en Flandres , extrait d'un mémoire, lu le 27 juillet 1812. Brochure in-R*, h Gand, chez J. Begyn.
depuis tant de siècles, et qu’au grand jour où justice serait faite, une statue lui serait érigée sur une des places publiques, par le magistrat et les citoyens de Gand.
Mais dès l’abord surgit une première et assez bizarre opposition. M. Desmousseaux, préfet du département de l’Escaut, voulut relire, à tète reposée, le discours avant qu’il fut imprimé. Or, le plus grand nombre de passages qui établissent le patricial du prétendu brasseur et les services qu’il avait rendus aux communes, avaient été prononcés à la tribune; le méticuleux préfet s’avisa de craindre que cet éloge d'un démagogue , d’un Babeuf, disait-il , ne vint à offenser et à éveiller la susceptibilité de l’empereur ou de ses ministres, et alors il ne convenait plus que les magistrats du département de l’Escaut eussent assisté, comme le Moniteur même l’avait dit, à la solennité et eussent applaudi un pareil discours.
La Société de rhétorique avec le corps des juges du concours, formé de plus de soixante cl dix Belges plus ou moins distingués dans les lettres, s’honora en s'opposant aux prétentions du préfet. Conformément à l’avis de l’orateur, le conseil d’administration envoya le discours à l’examen du comte Réal, préfet de police à Paris; celui-ci mit les dissidents à l’aise, en disant que les passages sur les Arlevelde pouvaient être rejetés dans les notes (*).
(•) On lit dans une des noies manuscrites de ses Mitcellanea (vol. III de la bibliothèque de l'Académie), d'où les précédents détails sont extraits : « L’orateur a eu la satisfaction bien douce d’avoir rallié à son opinion deux de ses collègues pour lesquels il avait la plus grande estime, et qui, d’après les erreurs consacrées, avaient beaucoup maltraité les Arlevelde : M. Lesbroussarl père, dans ses excellents commentaires sur les Annale» d'Oudeg tient , et M. Dewez, dans nombre de ses premiers ouvrages.
■ Un troisième suffrage, celui d’un illustre écrivain, est venu récompenser également l'orateur (M. de Baranlc). «
En 1825 et 1820, l’Académie royale tic Bruxelles, sur la proposition de Cornellssen, avait mis au concours la composition d’un mémoire sur Jacques et Philippe
Au reste, notre savant confrère eut la satisfaction devoir rendre cette justice tardive, qu’il appelait de tous ses vœux, et d’assister à l’inauguration d’un monument à la mémoire d’Artevelde, au lieu même où le célèbre Gantois habitait autrefois. Cornelissen était l'ami le plus prononcé de nos anciennes franchises communales; il est tout simple alors qu’il vil dans le monument d’Artevelde autre chose qu’une ligure historique: c’était le principe qu’il voulait voir consacrer, et il y avait du courage à le demander sous l’empire.
Ce qui vient d’ètre dit suffira pour faire comprendre toute l’influence qu’exerçait notre confrère et les services éminents que lui doit la ville devenue sa patrie adoptive.
Ses nombreuses relations le rendaient précieux à ceux qui avaient le maniement des affaires; réunissant toutes les sympathies, dans la confidence de toutes les pensées, il savait mieux que personne les moyens de faire réussir les entreprises difficiles. Il était d’une complaisance inépuisable; et pour répondre à la bonne réputation qu’il s’était faite sous ce rapport, il avait recours à des moyens ingénieux. Cornelissen avait autour de lui un grand nombre de personnes dont il pouvait disposer et dont il connaissait les différentes portées ; quand les touristes affluaient chez lui avec des recommandations, il commençait un premier examen; et, d’après les résultats qu’il en obtenait, il se chargeait de les accompagner lui-mème ou les recommandait à des amis, ou bien encore, pour me servir de ses expressions, il les livrait, comme les premiers chrétiens, ail bestia». Cette manière
Van Artevelde. Noire confrère, en qualité d'auteur de la question, fut nommé premier commissaire. >1. Ed. De Busscbcr, dans une notice intéressante insérée dans les Annales de la Société royale des beaux-arts de Gand, novembre 1850, a reproduit deux rapports remarquables que notre coufrère écrivit â ce sujet.
d’agir accommodait tout le monde et lui évitait des pertes de temps considérables.
Cornclissen faisait partie de notre Académie depuis sa réorganisation, en 1816 : c’était le dernier survivant des membres qui composaient la classe des lettres à son origine. S’il n’a pas enrichi la collection de nos mémoires, il nous a constamment aidés de ses lumières dans nos discussions et dans l’appréciation des ouvrages soumis à notre jugement. Il était un des membres qui assistaient le plus régulièrement à nos séances, et, ajoutons, qui étaient le plus généralement aimés et estimés de leurs confrères. Depuis un tiers de siècle, il avait accepté la tâche de composer les inscriptions latines que l'Académie destinait à ses médailles de concours; il s’acquittait presque toujours avec un rare bonheur de ce travail qui exige beaucoup de linessc d’esprit et de tact
C’est lui encore qui, dans une de nos premières séances publiques, fut chargé de prendre la parole et de faire connaître les résultats du concours relatif aux découvertes et aux inventions faites en Belgique. On retrouve, daus le discours qu’il prononça à ce sujet, les traces d’une imagination brillante cl d'un savoir étendu. C’est aussi dans une de nos séances publiques qu’il reçut, en récompense de ses longs et loyaux services dans la carrière des lettres, la croix de chevalier de l’ordre de Léopold qu’il méritait à tant de titres.
L’extrait suivant d’une de ses lettres, écrite confidentiellement à un ami à qui il supposait quelque influence, fera connaître comment il comprenait ce genre d'honneurs.
« Mais, de grâce, mon cher ami, qu’il ne soit le moins
du inonde question de pousser les avantages qu’on veut me faire entrevoir (') au point de charger ma boutonnière d’une
0) Il était i|ucstion de fixer sa pension de retraite.
décoration. Vous devez bien vous en souvenir, ni sous le règne de l’empereur, ni sous l’ancien gouvernement, je n’ai désiré recevoir cette faveur; j’avais cependant des amis dans les deux gouvernements, et, par les services que je rendais aux beaux-arts, je pouvais bien avoir des droits comme tel autre à l’attention du souverain; mais alors, comme aujourd’hui, je vivais à ma manière avec peu d’extérieur, etc.
» Je comprends parfaitement bien que l’homme public haut placé, à la tête d’une administration ou d’une cour supérieure, dans un poste, en un mol, que relève la dignité, reçoive et porte avec reconnaissance ces témoignages de faveur de la part du prince ou de la nation.
» Je comprends que le gouvernement veuille s'honorer lui-méme et l’ordre dont il dispose en le conférant à un savant de premier rang que ses ouvrages et ses talents ont distingué parmi les noms européens. Mais ni par des connaissances spéciales, ni par des services ad hoc, ni même par les détails de ma conduite, je n’ai acquis ni pu acquérir le moindre droit à une distinction toute relative de cette nature, et ce serait réellement surprendre la religion du prince, si ses conseillers lui faisaient une proposition pareille.
» Je vous ai si souvent confié mes tribulations; cette foisci, je le fais encore. Je comprends que M.... ne concevra guerre pourquoi je parais m’inquiéter peu de ce qu’il croit ctre une distinction pour tout citoyen; peut-être mes observations tendront-elles en partie à le désillusionner sur mon compte. J'aurais du chagrin de cela; je vous le confie à discrétion : Iranseat a me calyx tste. » Quoi qu’il en soit, la décoration fut décernée, et Cornelisscn ne dédaigna pas de la porter, bien différent en cela de tel autre qui croit se distinguer en ne la portant pas, après l’avoir longtemps convoitée.
Cornelisscn était membre de la plupart des sociétés lilté-
paires du royaume; il faisait depuis longtemps partie de l’Institut des Pays-Bas et de plusieurs autres sociétés savantes étrangères; il avait particulièrement des relations nombreuses dans l’Amérique du Nord, par suite de celles qu'il avait établies avec les représentants des États-Unis, à l’époque des conférences qui eurent lieu à Garni, en 1816, pour le traité de paix avec l’Angleterre.
Lors de l’organisation des universités, en 1817, Cornelissen avait été nommé secrétaire adjoint de celle de Gand ('). Cette place lui laissait tout le loisir nécessaire pour se livrer à ses éludes favorites; et quand, en 1821, Van Toers fut appelé au conseil d'Etat, notre confrère le remplaça en qualité de secrétaire-inspecteur de l’Université; il conserva cette place jusqu’en 183S, époque à laquelle il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite (*). Ce changement de position lui causa une affliction profonde ; cependant les craintes qu’il
(•) Ce* ne lui jus «ans i|uel(|ue difficulté qu'on obtint sa nomination à l'université. M. Ripclacr van Driel, alors ministre de l'instruction publique, ne le trouvait pas assez grave pour la place. « >1. Gornelissen, disait-il, vous avez fait tant l ire ma femme, s Ce motif d'exclusion lui paraissait sans réplique.
(*) Il éprouva dans cette circonstance un embarras très-grand, que l'on concevra sans peine chez un liommc habitué à ne mettre aucun ordre dans ses papiers. Il n'avait plus sous la main les litres nécessaires pour faire valoir ses droits; qu'on en juge par ceux qu'il croyait le plus en règle :
■ J'ai quarante et une années de service, il me fendra d'abord produire mes preuves que, déjà en 1774, j'ai été nommé chef de la division de l'instruction publique à l'administration supérieure de la Belgique, et je n'ai qu'une lettre de M. Lambrtchts qui l’indique indirectement.
v II faudra ensuite produire ma nomination à l'École normale par le gouvernement, et celle de professeur d'histoire à l'École centrale de Gand, et où trouverai-je ces pièces ?
» Passe encore pour 1798 à 1804, etc. » (Lettre du 13 décembre 1835.)
Dans ses préoccupations, il perdait à peu près tout ce qu'il prenait avec lui. Il ne passait pas de nuit à l’Observatoire sans y oublier sa montre, son parapluie, son mouchoir ou quelque antre objet. Voici un modèle des billets qui m'arrivaient ensuite : • Par distraction, je me suis donné un air tout à fait ridicule, en nie faisant accompagner d’un parapluie (le temps était admirable). Fort heureusement je me suis aperçu ici, à Malines, que ce ridicule-là, je ne l'avais plus... «
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avail conçues d'abord au sujet de sa pension ne se réalisèrent heureusement pas, et le gouvernement le traita de la manière la plus libérale (').
Si nous le considérons comme auteur, bien que ses écrits soient nombreux et marqués au coin d’une érudition solide, il n’en a cependant pas composé qui soient de nature à lui faire un nom durable dans la république des lettres. Il est des hommes qui, avec beaucoup de savoir, avec infiniment d’esprit, ne sauront jamais faire un livre, et peut-être Cornelissen était-il de ce nombre. On conçoit que, par livre, nous entendons, non pas un assemblage plus ou moins volumineux de pages, mais un travail bien coordonné et dont toutes les parties s’enchaînent de manière à présenter de l’unité et ;i exposer dans un style convenable des choses dignes d'occuper un lecteur.
Les écrits qu’il a laissés sont très-variés et témoignent de l’étendue de ses connaissances; ils se rapportent en grande partie à notre histoire nationale et aux beaux-arts. La littérature ancienne et l’archéologie avaient également fixé son attention; il a fait plusieurs excursions heureuses dans le domaine de la botanique et a répandu des lumières sur son histoire dans nos provinces. On possède aussi de lui des poésies latines, françaises, flamandes et italiennes qui ne manquent ni de grâce ni d’harmonie (’).
(') Sa pension de retraite fut fixée à 3,537 francs.
Celle somme ne différait que de 500 francs environ de la valeur de son traitement: «Diminution, en effet, si peu sensihle, écrivait-il, que j'ai pu recevoir avec sincère partage de sentiments, l'effusion de la satisfaction de mes vieux amis et leur communiquer toute la mienne. «
(*) Il ne voulait pas que l'on parlât de ses connaissances variées. Voici une de ses boutades qu'il m'adressait au sujet d'une demande faite au nom de l'Académie par M. Dewez, secrétaire de ce corps savant, pour l'engager à prendre part à une biographie nationale. La demande mentionnait naturellement la variété et l'étendue de son savoir.
« Jamais, mon ami, je ne me suis appuyé sur des connaissances variées; j'ai,
On conçoit qu’il serait impossible de donner ici l’analyse de tant de compositions différentes, dont plusieurs, du reste, sont des ouvrages de circonstance qui ont nécessairement dû perdre de leur valeur. Une pareille analyse serait fastidieuse et sans intérêt pour les lettres. La plupart de ses écrits ont été imprimés dans les recueils auxquels il coopérait , et particulicment dans les Bulletins et les si nnuaire de l'Académie, dans /’ Observateur belge , le Messager des sciences et dans les Annales belgiques, dont il était l’un des fondateurs (').
Notre confrère, pendant les dernières années de sa vie, s’était occupé de recueillir scs opuscules ; il y avait joint des remarques écrites de sa main et des renseignements historiques précieux. Quatre de ces volumes font partie de la bi-
en effet, écrit dans plusieurs recueils de certains articles sur des objets varies; mais j’avais tellement honte, moi-même, d’écrire sur une foule d’objets que j’étais censé peu connaître, que mes articles (et tous étaient inoffensifs) n'étaient pas signés de moi. Connaissances variées f bustes îles grands hommes! Mais si notre Belgique était une hydre non pas A cent têtes, mais à cent doigts, cent doigts A la fois ne désigneraient-ils pas tel autre académicien qui, certes, a des connaissances variées et qui n’a garde de s’en cacher? etc. » Cet citrail montre aussi comment plusieurs idées se présentaient assez souvent en même temps à son esprit, et comment il passait, sans transition, de l’une à l’autre : aussi sa conversation était parfois difficile à suivre. C’est ce qui faisait dire à un autre de nos collègues, A SI. Garnier, qu’il se présentait toujours simultanément trois ou quatre idées dans sa télé, et tout autant de phrases dans sa bouche ou sous sa plume.
(') Il lui prit un jour fantaisie de faire lui-même sa critique dans les Annales de Gand, A propos d’un discours qu’il avait prononcé, en 1810, dans un banquet de la Société botanique, et il faut convenir que ses coups portaient assez juste. » Ce discours, disait-il, comme tout ce que l’auteur écrit, se ressent de la précipitation avec laquelle il travaille, tant le fond en est léger, tant les transitions sont brusques cl peu motivées ! Il parait que, lorsqu’on lui donne un sujet ou qu’il a le loisir d'en traiter un à son choix, il ne l’envisage jamais que sous un seul rapport, et c’est celui qui pourra faire couler le plus de nœuds à son imagination; souvent ses expressions visent A la singularité, et c’est une mauvaise excuse que celle de croire qu’en affectant lui -même do les indiquer, en les soulignant, il devienne exempt de tout reproche. • Quelques journaux, qui n’étaieul pas dans la confidence, prirent fait et cause pour lui contre lui-méme.
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bliothêquc de noire Académie; trois autres ont été donnés en souvenir à M. le baron de Slassart. Mais la collection la plus curieuse, celle qu’il destinait à l’auteur de cette notice, se composait de vingt-huit volumes. Cinq seulement ont été donnés ('); les autres ont été mis en vente publique par ses
(•) Dans les derniers temps de sa vie, Cornelissen m'apportait un volume chaque fois qu'il venait assister à l'une de nos séauces. Sur le litre du volume A des .Viacellanea on lit :
« Je prie M. Adolphe Quclelet, directeur de l’Observatoire belge et secrétaire perpétue! de l’Académie de Bruxelles, d’accepter ce volume et les suivants, et de trouver en leur faveur un coin de rayon vide de sa bibliothèque pour les y conserver comme souvenir de son vieux ami,
» 1849. MoBBLtIT ÜOBM£LIM»EX,
octogénaire,
* Fivens vivo, ne mors tarda gradu quidem sed approximatif, senem puerescentem ante diem auferat. »
Les autres volumes portent également des inscriptions.
Les volumes oti MisceUanea que je possède sont les suivants : A, Litteraluria ; D, Oratiunculæ ; E, Bibliographica; K., Inslitula artium ; L, Alonumenla.
Dans le volume E se trouve une espèce de défi lancé à celui de ses confrères qui serait chargé d’écrire sa notice nécrologique ; et, pour que ce défi arrivât à son adresse, il a collé sur la page qui le contient un petit papier, en forme de signet, portant ces mots ; Note pour les biographes. Voici ce qu’on y lit : • ... Je le dis dans ma sincérité : l’on serait tenté de croire que le plus souvent on ne nous les montre déshabillés, que parce qu’il n'y a pas assez d'étofTe pour les babiller. Je ne conçois (et peut-être en m'énonçant ainsi, ne me monlré-je pas assez désintéressé), je ne conçois qu’une seule circonstance où ces petits détails, racontés avec art et avec choix, remplacent très-convenablement un grand vide, en portant quelque intérêt sur la mémoire d’un homme qui, tout à fait dépourvu des qualités qui brillent et fixent les regards, pourrait bien ne pas être aperçu de la postérité. Plusieurs académiciens sont un peu dans ce cas.... Il en est dont le passage calme et peu marqué ne demande que quelques tieurs inaperçues, espèce d'hommage sut generis qui, sous le nom convenu d'éloge académique, ne fait que glisser sur le drap mortuaire et n’atteint pas même la tombe : quand on est académicien, on entend tout cela avec je ne sais quel air de recueillement ; et tel, un peu plus maliu peut-être (alque aliquis de Dis non tristibus. Ov., Mctam.y IV, 5), essaye de deviner, ou même de mesurer d’avauce, dans le panégyrique d'un mort, la part que, lorsqu’il sera mort à son tour, il obtiendra de l'éloqueiitc affection ou de la justice impartiale d’un Stuart ou d’un Willcms chez nous, U’un Cuvier ou d’un Qualrcmère cn France »
héritiers. C’est dans les notes manuscrites des volumes qui se trouvent à Bruxelles qu’ont été puisés plusieurs des renseignements donnés dans cette notice.
Après tous les services qu’il avait rendus, Cornelissen en obtint la juste récompense : le 16 juillet 1837, les quatre principales sociétés de Gand, celles des beaux-arts, de botanique, de Sainte-Cécile et de Saint-Georges (') se réunirent dans un banquet fraternel pour lui offrir une médaille d’or de grand module, en témoignage d’amitié et de reconnaissance. « Tout ce que la ville de Gand comptait d’hommes cultivant ou aimant les beaux-arts, les sciences et les lettres, magistrats, jardiniers, artistes et professeurs, se réunirent dans la vaste et magnifique salle du Casino pour lui décerner une marque d’estime générale sans .antécédent dans la patrie de Daniel Heinsius et sans doute dans toute la Belgique (*). »
Lui-méme, pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire, projetait de réunir, dans un banquet, tous ses plus vieux amis, afin, disait-il, d’en prendre joyeusement congé. Le titre d'admission devait être une amitié non interrompue datant de quarante ans au moins. Il fallait, on en conviendra,
(') La Société <ie Sainte-Cécile s’occupe de l’art musical, et celle de Saint- Georges, qui compte plusieurs siècles d'existence, perpétue le souvenir des anciens archers et arbalétriers flamands.
(*) Ce sont les paroles du procès-verbal de celle intéressante réunion. On y lit aussi ce passage qui résume l'objet de la fête : « Il est à Gand un homme dont le nom est attaché soit à la création, soit au développement des institutions scientifiques, littéraires ou même d’agrément de l’ancienne capitale des deux Flandres. Depuis près de quarante ans, il a rendu et rend encore à ces mêmes institutions, avec un dévouement et une obligeance qui ne connaissent pas de bornes, de» services importants, en faisant connaître aux autres villes du pays et à l’étranger ces nombreuses sociétés que la ville de Gand compte avec orgueil dans son sein et en rendant annuellement compte de leurs travaux, dans des discours aussi spirituels que pleins de faits, et qui, sortant de la ligne des travaux de ce genre, sont soigneusement recueillis par les amis de notre histoire littéraire et artistique. Cet homme, c’est Norbert Cornelissen. »
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cire aimé comme il l’était pour pouvoir compter sur un nombre suffisant de convives.
Je l’ai déjà dit, il n’y avait point de fête communale dont il ne fût à la fois l’àme et la tête; j’aurais dû ajouter qu’il n’y avait point de banquet public ou particulier dont il ne fil le principal ornement : sa présence y était en quelque sorte indispensable.
Ceux qui ne l’ont point connu se figureraient difficilement combien sa conversation était amusante et pittoresque, combien elle était parsemée de saillies et d’anecdotes piquantes. Le jeu de sa physionomie, ses gestes nombreux et tout méridionaux, les inflexions et jusqu’au son de sa voix imprimaient à ce qu’il disait un cachet particulier; quelquefois même, sans l’entendre, il suffisait de le voir pour saisir toute sa pensée. D’une franchise à toute épreuve, il donnait le cours le plus libre à ses paroles. Parfois on restait tout étourdi de ses boutades; mais, chez lui, l’absence complète de toute arrière-pensée malveillante ne pouvait produire de blessure durable. D’un commerce sûr, d’une probité à toute épreuve, il eut été désolé d’avoir été, mémo involontairement, cause de quelque peine (').
Il avait un talent particulier pour dire à chacun des vérités quelquefois assez dures. Dans ces dernières circonstances, il s’associait généralement à ceux qu’il gourmandail. «Savezvous comment on parle de nous, disait-il à un individu dont l’avarice était devenue proverbiale? On dit que nous sommes deux avares, deux arabes, deux — Ah ! M. Cornelissen,
(') Il était trop en évidence pour ne pas avoir cxcilé des sentiments d’envie, on fait naître «les attaques contre sa personne. Quoiqu'il eût toutes les qualités nécessaires pour riposter vigoureusement à ses adversaires, et pour les faire repentir «le leurs injustes attaques, toujours il aima mieux garder le silence : il serait impossible de citer un article de polémique sorti de sa plume. Il en coûte parfois pour conserver celle attitude digne, surtout quand l'attaque a été trallreuse et déloyale.
reprit vivement l’autre, comment vous, qui êtes si généreux ! — Soit, dit le malin vieillard, mais prenez que dans tout ceci il n’y ail que la moitié de vrai; vous conviendrez que c’est très-fâcheux et qu'il faudrait lâcher de nous amender ('). »
Cornelissen n’avait jamais été sérieusement malade; seulement, dans sa vigoureuse vieillesse, des attaques de goutte venaient l’assaillir de loin en loin et porter obstacle, comme il le disait, à son besoin de locomotion. Ses goûts étaient extrêmement simples et modestes, eu égard aux ressources dont il pouvait disposer (’); il n’était donc pas étonnant qu'avec la plus parfaite indépendance et avec la considération générale dont il jouissait, il se trouvât dans une position fort heureuse. Cependant, vers la fin de ses jours, l'affaiblissement dé la vue et de l’ouïe avaient porté atteinte à sa sérénité habituelle; une lettre qu’il écrivit peu de
(') Qu’on me permette île ciler encore un trait de ce genre, et celui-ci je l’emprunte à Cornelisseu lui-même, qui l’a consigné dans les Annales Belgique»; seulement il l’atlribue à son ami, M . Hclle haut, dans une note manuscrite jointe â l'un des volumes qu'il m’a donnés. « Ne serait-ce pas ici le moment de raconter une anecdote qui regarde un des anciens serviteurs les plus zélés de Napoléon, devenu serviteur non moins zélé de Louis XVIII, qu'il avait suivi à Garni, et certes ce n’est pas en cela qu'il m’appartient de le blâmer : mais, toujours fougueux dans scs expressions, il avait pris l'habitude de ne désigner son ancien maître que par des épithètes que plusieurs d’entre nous ne pouvaient entendre sans dégoût dans la bouche du personnage. Nous le laissions ordinairement déclamer à son aise, et nous nous moquions de lui en parlant flamand. Cela n’était ni bien honnête, ni bien hospitalier; mais c’était le moyen d*im|K)ser silence à un bavard. Un jour il se fâcha, et quelqu’un d’entre nous, poussé â bout, lui dit :
« Mais gredin, dites-vous toujours, M. le baron ; eh bien soit, gredin, cela est trèsbien dans votre bouche : si Napoléon m’avait, comme à vous, donné une des plus belles préfectures de l’empire, s'il m’avait décoré de ses ordres, s’il m’avait conféré sa noblesse, si, en un mot, il m’avait comblé de ses bienfaits, je conçois que j’aurais acquis le droit de le traiter de gredin; mais comme je n’ai jamais ni directement, ni indirectement reçu la moindre faveur de sa part, vous seriez peut-être le premier à me contester le droit d’être ingrat, et je ne veux pas donner dans ce panneau. •
(*) Sa pension, comme nous l’avons dit, s’élevait à 3,527 francs, et celte somme était plus que doublée par son revenu.
temps avant sa mort se terminait ainsi qu’il suit : « Je remarque, en relisant ce billet, combien la rédaction en est peu soignée, combien les idées en sont incohérentes, etc. Oh! si vous compreniez (mais Dieu veuille vous en préserver un demi-siècle encore) combien tout travail pèse à celui pour qui, il y a moins de deux ans encore, il n’avait aucun poids » et ailleurs... : « A mon âge, on craint la maladie, moins parce qu'elle fait souffrir que parce qu’elle affaiblit les forces morales et vous rapproche, par une triste voie, de l’enfance. » Il ne voyait pas sans appréhension les inconvénients et toutes les infirmités de la vieillesse. La maladie à laquelle il succomba lui .évita du moins les ennuis de ce triste cortège. Il fut frappé par l’épidémie régnante, et, en refusant opiniàtrémenl de se soumettre au régime qu’on lui prescrivait, il mourut le 31 juillet 1849.
Sa dépouille mortelle a été déposée dans le nouveau cimetière qu’il a contribué à faire construire à proximité de la ville, sur la colline de Saint-Amand ; sa tombe est placée à côté de celle de son ami YVillems, dont la mort a également laissé une lacune déplorable dans les rangs des savants belges.
PHILIPPE LESBROUSSART (1).
Si l'on m'avait chargé de tracer le portrait d’un savant littérateur, d’un homme de bien, sévère pour lui-même autant que bienveillant pour les autres, aimant son pays au point de surbordonncr sa propre gloire à la sienne, lui consacrant tout ce qu’il a d’énergie et de talent, prêt à lui sacrifier sa liberté et sa vie, il m’eût été difficile de trouver un modèle plus accompli que l écrivain qui fait l’objet de celte notice.
Ses débuts dans le monde furent peu en harmonie avec sa première éducation et avec les goûts littéraires qu’il mani-
(') Lesbroussarl (J. B.-Ph.), né à Garni, le 24 mars 1781, commença, au Collège Tliérésien de Bruxelles, où son père était professeur de rhétorique, des éludes qui furent interrompues par les événements politiques. En Tan III de la république, il fut appelé (ou, dans le langage de l'époque, mis en réquisition) pour servir comme expéditionnaire dans l'un des bureaux provisoires qu'avaient organisés les représentants alors en mission h Bruxelles. Cors de la création de VAdminiitration centrale de la Belgique , il fut attaché au secrétariat général; et, plus tard, au cabinet particulier du citoyen Lamhrcchls, commissaire du gouvernement, depuis ministre «le la justice et enfin pair de France. La Belgique ayant été divisée en départements, Ph. Lesbroussarl fut employé dans l'administration départementale île la l)yle. En 1804, il donna sa démisson pour aller rejoindre son père, alors directeur de l’école secondaire d'Alost, où il occupa la chaire de troisième.. ... »>
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l'estait dès lors ('). Il outra, à l'âge de treize ans, dans l’administration départementale do la Dyle, et y passa onze de ses plus belles années. Par une sorte de compensation, il y connut Jouy, qui préludait également, par des travaux administratifs, à ses œuvres littéraires et à la composition
(') Philippe Lesbroussart était né à l'endroit nommé Padenhoek , lequel, «lit-on, faisait partie de l'ancienne habitation des deux Artevelde. Ce rapprochement n'a cependant pas empêché Lesbroussart, dans son poème Les Belges , «le traiter le tribun gantois avec une sévérité excessive.
Uii citoyen puissant, idole du vulgaire,
Ardent, audacieux, mais surtout sanguinaire.
Kl de l'obscurité, s'élançant aux grandeurs, l)c son ambition signala les fureurs.
Kii le nommant Brutus, les peuples le servirent. . . .
Le père de notre poêle, Jean-Baptiste Lesbroussart, était lui-même un littérateur distingué. Il était né à Ully-Saint-Gcorges, en Picardie, le 34 juin 1747, et avait été appelé, en 1778, à la chaire de poésie du Collège de Gand. On a de lui plusieurs ouvrages importants, qui lui ouvrirent, eu 1790, les portes de l'ancienne Académie impériale et royale de Bruxelles. Lors de la réorganisation de cette société savante, en 1816, il fut compris dans la liste des nouveaux membres, et mourut deux ans après, en laissant la réputation d'un homme aussi estimable par sa bonté que par ses connaissances approfondies. Il avait eu, d'un premier mariage, deux enfants : Philippe, qui fait l’objet de celte notice, ainsi qu'une fille (madame Lehœuf, mère de M. Emile Lebœuf, directeur du Jardin zoologiquc «lu Bruxelles). M. J. -B. Lesbroussart eut encore, d'un second mariage, trois filles, dont l'une épousa M. Alvin, membre de l'Académie cl conservateur de la Bibliothèque royale.
Les principaux ouvrages de M. Lesbroussart père sont :
1° Education littéraire , ou réflexions sur le plan d’études adopté par S. M. V Empereur pour les collèges des Pays-Bas autrichiens. In-13. 1785.
2° Eloge du prince Charles de Lorraine. Bruxelles, 1781.
3° Annales de Flandre , par P. d'Oudughcrst, avec un discours préliminaire, notes, chartes, diplômes, etc. 1789.
4" Éloge de Jean de Carondelet. In -8°. 178G.
Différents mémoires dans les publications de l'Académie : huit ont paru dans lu tome rr des iVoureaux Mémoires de l'Académie royale de Bruxelles, en 1820.
Dans une note de sou épltre Sur la tombe de Ph. Lesbroussart . 1H. Ad. Mathieu fait connaître qu’on conserve à la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, deux manuscrits de M. Lesbroussart père : 1" Ou Belgium primitif , MS. in-folio, n" 11583 ; 2" Filât et geslorum Brabantiae ducum bret>e compendium, ab ann. 1615 ad ann. 1740, MS. autographe, n° 15766.
dp Sylla, de la F estale, de V Ermite de la chaussée d’ Anlin, elc. Nos deux poêles ne lardèrent pas à s’entendre; et il est probable que les Muses eurent à s’applaudir de ce rapprochement bien plus que l’administration centrale à laquelle ils appartenaient. C’est à leur influence que l’on doit la création et la prospérité de la Société littéraire de Bruxelles, qui a continué ses utiles travaux pendant près d’un quart de siècle.
En 1805, Ph. Lesbroussart fut appelé à professer la langue latine dans l’école secondaire d’Alost, dont son père avait alors la direction. Il se trouvait, dès celte époque, en relation avec la plupart des hommes doués de quelque valeur littéraire en Belgique. Son goût le portait vers le théâtre : il composait des pièces de société dans lesquelles, à l’exemple de Molière, de Boursaull, de Picard, il réunissait la double qualité d’auteur et d’acteur; ces ouvrages, toutefois, sont restés inédits.
Son premier écrit un peu important vit le jour à Paris, en 1807 ; c’était la traduction d’un roman anglais intitulé : Fanny Seymour ('). L’auteur avait remis en même temps à son libraire le manuscrit d’un autre ouvrage, destiné à paraitre sous le titre : Adolphe et Maurice, ou lettres de deux amis; mais la censure impériale en défendit l’impression.
Par une espèce de dédommagement, le grand maître de l’université l’appela, peu de temps après, à remplir la chaire de seconde année d’humanités au Lycée de Gand. Celle ville offrait plus de ressources au développement de ses talents; elle comptait un assez grand nombre d’hommes distingués par leur esprit : MM. Cornelissen, Wallez , Rodants, Ferraris, Couret de Villeneuve, Kluyskcns, Benau, Malin-
(•) 3 vol. in- 12.
grau, etc. Le departement avait à sa tète M. Faipoul, l’un des administrateurs les plus habiles et les plus éclairés de l’empire; et, pour secrétaire général, M. Liégard, dont les chansons n’auraient pas été désavouées par les habitués les plus spirituels du Caveau. A ces hommes il faut joindre encore le savant auteur des Antiquités gauloises , le chanoine Debast, l’historien de la ville de Gand, le chevalier Dierickx et le chanoine De Graevc, à qui l’on doit le singulier ouvrage sur Les Champs Elysées que l'auteur transportait au milieu des Flandres (').
Tous ces hommes, voués au culte des lettres, vivaient en république, et ce qui vaut mieux, en parfaite harmonie, quoique avec des goûts bien différents : les uns, distingués par leur esprit, formaient un cercle joyeux et avaient de petits soupers où l’on sacrifiait aux plaisirs et aux grâces. Les autres, plus sévères, s’occupaient d’études ardues pour suppléer à ce qui leur manquait du côté de la forme, et ne faisaient aucune difficulté d’emprunter parfois la plume de leurs confrères. Ces sortes d’emprunts étaient connus et ne choquaient personne ; l’on savait notamment que Ph. Lesbroussart revoyait les pages du chanoine Debast, et ce n’élait pas sans peine qu’il les mettait en harmonie avec les exigences de la grammaire (*).
J’ai dit ailleurs avec quelle obligeance notre ancien confrère Cornelissen aidait, de son côté, la magistrature urbaine dans l’accomplissement de ses fonctions, et se chargeait, dans une même solennité publique, de faire, à lui seul, tous
t‘) Selon le chanoine De Graeve, la scène de l'Odyssée se passe en Belgique; f 'iissingen ou Ulissingue est la ville d'Ulysse; IVinove esl l’antique Ninive, clc.
(•) On raconte qu’à la veille de se marier, Lesliroussarl se présentait au confessionnal du chanoine Debast; celui-ci le reconnaissant à la voix, se tourna brusquement vers lui et ce petit colloque s'établit aussitôt entre eux ; « Eh mais... c’est vous? — Certainement. — Et à quel propos? — Je vais me marier. — Vous marier?... et qui donc reverra mes épreuves ? »
les discours qui devaient y être prononcés ; ce qui avait au moins l’avantage -de ne pas mettre les orateurs en contradiction et d’éviter aux auditeurs des redites falidieuses (').
La Société des Callierinistes d’Alost avait ouvert, en 4810, un concours de poésie; il s’agissait de célébrer la Belgique et de montrer que le mol patrie n’était pas oublié, malgré le retentissement militaire de cette époque qui faisait oublier tant de choses. Cet appel excita le patriotisme de Lesbroussart; il y répondit par son poème des Belges, le meilleur peut-être de ses ouvrages. Ce succès acheva de faire un nom à notre poète et jeta un éclat mérité sur la Société des Callierinistes.
En 1813, Ph. Lesbroussart consentit à diriger l’éducation d’un jeune homme appartenant à l’une des premières familles du pays (M. De la Bare); il devait voyager avec lui dans le midi de l’Europe. Le désir de visiter des pays pittoresques, placés sous un heureux climat, était combattu par le regret de se séparer de ses élèves du lycée et surtout de l’épouse à laquelle il venait de s’unir (*). II crut devoir céder devant les avantages qui lui étaient proposés, en se réservant de se dédommager de l’éloignement par une active correspondance. J’ai entre les mains quelques lettres écrites à ses anciens élèves; elles témoignent de sa sollicitude pour eux et de la manière judicieuse dont il mettait à profit ses excursions littéraires.
Toutefois, s’il avait les lumières et le cœur d’un Mentor, Lesbroussart n’en avait peut-être pas toujours la prudence : c’est ce que prouve un incident dont je lui dois la connaissance. Pendant son passage à Lausanne, il assistait à une revue; il s’était insensiblement rapproché d’un canon et avait
(•) Voyez plu» haut ma notice sur Norbert Cornelissen.
(•) Madame veuve Giron, née Dewaele. M. Lesbroussart devint ainsi le beaupère de IM. Aug. Giron, qui s’est tait également un nom dans les lettres.
fini par le prendre pour point d’appui, lorsqu’un officier supérieur lui ordonna brusquement de se -retirer, en ajoutant l'insulte à la menace. Le costume néglige de Lesbroussarl, sans la justifier, expliquait peut-être cette incartade. Notre compatriote se sentit profondément blessé; et, la revue terminée, il demanda à l’officier réparation de son insulte.
On convint du lieu et de l’heure. Les adversaires furent fidèles au rendez-vous, mais il se trouva que les épées étaient inégales; il fallut en aller chercher d'autres à la ville. En les attendant, une conversation littéraire s’engagea entre les témoins : il s’agissait du mérite des idylles de Gessner. Lesbroussart y avait pris part; une fois sur ce terrain, il eut volontiers vidé cette discussion au détriment de l’autre, mais il était naturellement brave, et le point d’honneur ne lui permettait pas de faire la moindre concession. Le combat eut donc lieu à l’épée : toutes les chances lui étaient défavorables, car il se trouvait myope au plus haut degré.
Cependant, au moment de croiser le fer, notre compatriote crut retrouver, dans les traits de son adversaire, la même dureté qu’il y avait remarquée en recevant l’insulte. Dès lors, il oublia ses idylles pour ne songer qu’à sa défense. La lame de l’officier suisse rencontra un obstacle contre lequel elle vint se ployer, tandis que celle de Lesbroussart lui traversa le bras. Le combat fini, les adversaires et les témoins reprirent tranquillement le chemin de la ville, ainsi que leur conversation un moment interrompue.
Dans la vallée de Ghamouni, Lesbroussart ne put se défendre d’un mouvement d’impatience, en feuilletant le livre où les voyageurs consignent leurs impressions de voya ■ ge. Il y inscrivit une boutade contre les oisifs et les faiseurs d'enthousiasme à froid, qui sont le fléau de ces montagnes ;
cet impromptu a été accueilli dans le deuxième volume de L'Ermite de la Guyane (').
Il laissa également des traces de son passage à Genève, où il imprima une réponse à 1 écrit de Chàteaubriand, intitulé : De Bonaparte et des Bourbons (*).
Ph. Lesbroussarl ne put visiter l'Italie, comme il en avait le projet. Son élève venait detre désigné pour faire partie de la Garde d’honneur, qui, sous un nom pompeux, répandait la désolation dans les principales familles et leur demandait impérieusement l'impôt du sang.
Malgré de nombreux sacrifices, la France succomba, et à
(') Comme la pièce avail été imprimée avec quelques inexactitudes, Leshroussarl l'a reproduite dans le volume île ses poésies, page 105 :
O que la nature est immense I O que les hommes sont petits !
Dans ces vastes tableaux que de magnificence*
Que de sottise en ces écrits !
l/un pense être Delillc, alors qu'en ses récits.
Tout gonflé de »en*ib{crie,
Sur des cailloux il s'extasie.
Pleure sur un brin d'herbe, et transporte en ses vers Tous les glaçons du Monlanvcrs.
Méconnaissant l'auteur de ces œuvres sublimes,
El se croyant un Spinosa, l/aulre dit gravement « que prouve tout erla? »
Taudis qu’un autre encore, en ses petites rimes.
Fier créateur d'un quolibet,
Apporte sur ces bords ses lourdes épigrammes,
Ses madrigaux, rébus de l'Almanarh des dames,
L'esprit des boulevards et le sel de Brunet.
Dans leurs décisions que de lourdes méprises!
Dans leurs quatrains que de longueurs !
Quel débordement de fadeurs!
Quelle avalanche de hétiscs!.. .
Kive de l'Arve, adieu ! Quand de tes frai* vallon»,
A regret nous nous éloignons,
Du Dieu de l'univers adorant la puissance,
Du fond de mon cœur je redis :
O que la nature est immense !
O que les hommes sont petits!
(•) Cet écrit, imprimé en 1813, sous format in -8°, est devenu très rare aujourd'hui; il m'a été impossible de me le procurer.
la suite d’une seconde défaite dans les champs de Waterloo, elle releva temporairement le trône de ses anciens rois. Les peuples saluaient avec transport le retour de la paix. Dans ces circonstances, la Société des beaux-arts de Gand mit au concours la Bataille de Waterloo; le poème devait être traité sous forme de cantate. Lesbroussart fut de nouveau vainqueur dans la lutte; mais son triomphe eut moins d'éclat. La pièce couronnée, remarquable comme œuvre littéraire, laissait à désirer peut-être sous le rapport lyrique; les opinions d’ailleurs étaient encore fort partagées, même parmi les Belges, sur l’événement politique, objet du concours.
L’auteur, en ne comprenant point sa cantate parmi ses œuvres littéraires, s’est montré certainement plus rigoureux que le public. En la composant, il avait cédé à l’entrainement général et peut-être jugeait-il, plus tard, que cette pièce ne devait être considérée que comme un ouvrage de circonstance. On jugera au même point de vue la fin de son poème des Belges, un peu trop empreinte de la couleur de son époque. Mais quel est l’homme, et le poète surtout, qui pourrait se vanter d'être resté invariable dans ses appréciations au milieu des bouleversements qui ont marqué le commencement de ce siècle et la fin du siècle dernier.
Il est cependant un point sur lequel Lesbroussart n’a jamais varié et s’est toujours montré le justum et tenacem proposili virum du poète latin ; c’est à l’endroit de son pays qu’il aimait passionnément. Dans l’alliance de la Belgique et de la Hollande, il voyait un gage d’indépendance et de bonheur; à ses yeux, les anciennes formes républicaines et les libertés communales, dont nos voisins avaient mieux que nous conservé les traditions, allaient faire revivre notre histoire nationale et y ajouter quelques pages glorieuses. C’est dans celte conviction que, à l’époque du mariage du prince d’Orange avec la grande-duchesse de Russie, en 1816, il
composa, pour célébrer cette union, un opéra comique intitulé le Fermier belye (').
Il avait également pris parla la rédaction du journal ofliciel de l’État; mais, en 1817, il rentra dans la carrière de l’enseignement, devint professeur de poésie à l’Athénée royal de Bruxelles et fut chargé, l'année suivante, du cours de rhétorique, qu’il professa jusqu’au moment de la révolution de 1830. Ph. Lesbroussart réunissait plusieurs des qualités les plus éminentes qui caractérisent le bon professeur. A des antécédents brillants, à des connaissances étendues dans les littératures ancienne et moderne, il joignait une mémoire prodigieuse qui lui permettait de placer, sans effort, l’exemple à côté du précepte; il était, d’ailleurs, d’une bonté parfaite, et plein de sympathie pour les jeunes gens, appréciateurs les plus compétents de celte qualité qui, à leurs yeux, rachète souvent toutes les autres. Ces sentiments réciproques étaient d’autant plus précieux que le professeur, par suite de son extrême myopie, était à peu près dans l’impossibilité de voir ce qui se passait dans sa classe, et devait généralement s’en rapporter aux bons sentiments de ses élèves.
L’on était alors au moment de l’émigration française. Plusieurs littérateurs distingués, qui avaient du quitter leurs loyers, avaient cherché un asile à Bruxelles. Ph. Lesbroussart les accueillait avec cordialité et les mettait en rapport avec les gens du lettres de notre pays. On rencontrait à la fois dans son salon Arnault, Bory de Saint-Vincent, Cauchoix-Lemaire, Tissot, Pocholle, Baron, de Reill'enberg, du Potier, Vaulhier, Raoul, etc.
A cette époque (1817) commença la publication du Mercure belge, dont les trois premiers rédacteurs furent MM. Lesbroussart, de Reill’enberg et Raoul. Un article de
(') Cet opéra en un acte, musique de M. Mecs, fui représenté au théâtre du Parc.
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ce dernier, contre une tragédie nouvelle de l'auteur de Marins à Min tûmes, donna lieu à une polémique assez vive que ses deux collaborateurs prirent soin d’éteindre (’); puis, le Mercure continua paisiblement sa route, et mourut après quelques années d’existence, non sans avoir rendu de véritables services aux lettres. On y relit encore avec plaisir quelques analyses de Ph. Lesbroussart écrites avec autant de goût que de tact.
La Société de littérature de Bruxelles continuait ses paisibles réunions, en s’enrichissant périodiquenVent des productions poétiques que Ph. Lesbroussart insérait dans ses Annuaires. Cependant elle ne tarda pas à céder la place à sa sœur puinée, la société Concorilia, qui semblait avoir pour tendance de substituer la langue flamande, ou plutôt le hollandais, à la langue française. Ph. Lesbroussart en faisait partie, et quand arriva son tour de porter la parole, il trancha la difficulté en prononçant un discours latin sur la lutte des classiques et des romantiques.
Au milieu des naissances et des funérailles de tant de sociétés, il s’était formé une association plus modeste, mais qui eut plus de retentissement, peut-être par ce motif même qu’elle cherchait à s’entourer d’une certaine obscurité, c’était la société des Douze, qui prenait son nom du nombre de ses membres. Ceux-ci se réunissaient hebdomairement tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, d’après l’ordre alphabétique des noms (*). Ils n’avaient d’autre but que de passer amicalement quelques heures ensemble, en devisant sur les questions du jour et en se communiquant leurs productions littéraires. Les journaux avaient pris à tâche de s’occuper
(•) Voyez plus loin la notice biographique sur Raoul.
(•) Les voici : Baron, De Doncker, L. De Potier, Drapiez, L. Gruyer, L. Joltrand, Lesbroussart, Odevaere, Quelelel, Ed. Smils, Tielemans , S. Vande Weyer.
d’elle, surtout les journaux du gouvernement, qui croyaient y voir un foyer de sédition. Malheureusement quelques poursuites judiciaires donnèrent crédita ces conjectures (').
La première fut intentée contre Lesbroussart lui-même. Notre confrère prenait part à la rédaction d'une feuille politique dont un article fut incriminé: on constata qu’il en avait revu les épreuves; on y trouva même quelques corrections de sa main; lui-mèmc ne les désavouait pas; dès lors, il fut appréhendé par la gendarmerie et mis en prison. Cette incarcération, qui dura plus d’un mois, affligea profondément sa famille et ses amis (’); elle produisit, d’ailleurs, le plus mauvais effet dans le public. Lesbroussart était un de ces hommes qui, par leur caractère et leurs talents, deviennent en quelque sorte les fils d'adoption d’un pays; et, quand le pouvoir appesantit sa main sur eux, cet acte est toujours considéré comme une calamité publique.
Notre confrère sortit de prison sans passion et sans haine contre ceux qui l’y avaient renfermé. Le gouvernement luimême ne fut peut-être pas fâché de lui témoigner, à quelque temps de là, qu’il lui avait rendu sa confiance : il le nomma professeur d’histoire générale, dans la nouvelle institution qu’il créa près du Musée de Bruxelles, dans la vue de favoriser la culture des sciences et des lettres (3).
(') Quelques années plus lard eut lieu le procès de MM. De Potier, Tielemans, Jollraïul, etc., qui eut tant de retentissement et fut, jusqu’à un certain point, l'avant-coureur de 1850.
(■) L’article était intitulé Fond de Falise et avait paru dans le Courrier des Pays-Bas. La chambre «les mises en accusation ayant déclaré qu’il n'y avait pas lieu à poursuivre contre l’éditeur et contre Lesbroussart, ils furent mis en liberté. L'auteur seul, qui s’était fait connaître, fut condamné à six mois d’emprisonnement et 500 francs d’amende.
(5) L’arrélé royal qui créait le Musée des sciences et des lettres de Bruxelles porte la date du 37 décembre 1836 : les cours commencèrent en mars 1837.
Dans la lettre de nomination adressée aux futurs professeurs, le ministre de l’intérieur disait :
« Le Roi m’a autorisé, par le même arrête, à inviter quelques hommes instruits,
L’ouverture des cours publics se fit solennellement, le; 3 mars 1827, en présence de M. Van Gobbelschroy, ministre de l’intérieur et des principales autorités ('). Ph. Lesbroussarl ne prononça son discours d’ouverture que le 7 avril suivant : il prit occasion de louer sans restriction le gouvernement d’avoir fait naître au sein de la capitale une nouvelle source de lumières.
L’annonce de cette institution eut un grand retentissement dans le royaume et surtout dans les provinces méridiales; elle fut accueillie de la manière la plus favorable; rien ne faisait pressentir encore la révolution qui devait éclater bientôt, même parmi ceux qui devaient y prendre la part la plus active. Les cours furent suspendus temporaire-
<1oni le mérite et le zèle pussent seconder scs vues bienveillantes, à vouloir bien se charger «les leçons publiques qui y doivent être données.
» Je n'ai pas hésité dans le choix que j’avais à faire, et j'ai cru, Monsieur, ne pouvoir mieux remplir les intentions de Sa Majesté, qu'en vous engageant à prendre part à cette honorable tâche. J'ose espérer que vous répon«lrez à l'appel que je vous fais en son nom et que voudrez bien vous charger du cours, en langue française, de....
» Vous trouverez, sans doute, dans la reconnaissance de vos concitoyens la première récompense de vos efforts, et il m'est agréable de pouvoir vous annoncer «|ue le gouvernement vous indemnisera, en partie au moins, des soins et du temps que vous consacrerez ainsi à un but d’utilité générale. «
Je cite avec quelque détail, parce que le Musée de 1820 appartient à l'histoire «les sciences et des lettres en Belgi«|iie, cl «ju'il importe à ce titre d'en conserver le souvenir. On a publié, à celte époque, les lunules du /Mutée des sciences et des lettres de Bruxelles; elles contiennent les discours d'inauguration. I vol. m-8°. Bruxelles, â la l.ihrairie belge, 1827.
(•) Le Musée comprenait les cours suivants :
Littérature générale
Histoire des Pays-Bas
Chimie générale
botanique ... *
Littérature nationale
Histoire générale
Histoire des sciences et physique expérimentale .
Constructions
Zoologie
Histoire de la philosophie
M. Baron.
kM. Dcwcz.
M. Drapiez.
M. Kiekx père.
M. La uls.
M. Lesbroussart.
M. Quctelct.
M. Roget.
M. Vanderlinden.
.M. S. Mande Wcycr.
■Digitizcd — iogle
ment après 1830 ; on essaya de les réorganiser ensuite, puis on finit par les supprimer complètement à l 'époque de l’organisation de l'Université libre.
Lesbroussart faisait partie de presque toutes les institutions littéraires et scientifiques de Bruxelles : parmi ces institutions se trouvait le Comité de lecture des théâtres royaux ('). C’est dans cet aréopage que j’eus plus particulièrement l'occasion d’apprécier son extrême indulgence en matière littéraire. Il n’y avait pas de si mauvaise pièce, où il ne trouvât des scènes à faire valoir, des vers à citer avec éloge. A l’en croire, tous les ouvrages que l’on présentait étaient excellents ou tout au moins admissibles. Philinlc ne montre pas plus d’indulgence dans son appréciation du fameux sonnet d’Oronte (*).
(*) Ce comité se composait de MM. Ph. Lesbroussart, Ch. Morel, directeur de la Compagnie du Luxembourg, le général Mcllinet, Nicaise, qui fut plus tard secrétaire général du ministère de la guerre, railleur de cette notice et deux acteurs, MM. Bossclct et Folleville.
(*) Cette excessive bienveillance éclata surtout à la première représentation d’une tragédie de M. Éd. Smits, intitulée : El f rida ou la J'engeance. La pièce, du reste, renfermait des beautés réelles; mais le plan était mal conçu; trop d’allées et de venues suspendaient à chaque instant l’attention cl détruisaient l'intérêt. Nous nous trouvions, avec l’auteur, dans une loge d’avant- scène, d’où nous pouvions voir l’intérieur de la salle sans être aperçus nous -mêmes. Le premier acte fut écoulé avec intérêt, il y eut des applaudissements : Smits était joyeux et triomphant. Peu à peu des efTels mal calculés, des entrées non motivées jetèrent du froid dans la salle; quelques nuages se formèrent à l’horizon et passèrent sur le front du poète. Nous cherchions à lui donner une assurance que nous n’avions pas nous-mêmes. Au premier enivrement succéda un découragement visible, et bientôt l’auteur s’éclipsa. Dès que le bon Lesbroussart s’aperçut de son absence, il conçut les inquiétudes les plus vives : tous les dangers que peut faire naître le désespoir sous l’influence des passions les plus vives, il les voyait fondre en même temps sur le malheureux poète; il était désolé et furieux contre le parterre. J’essayai vainement de le calmer, je finis par le suivre, et nous allâmes ensemble à la recherche du fugitif. Lesbroussart, dans sa préoccupation, se dirigea vers le canal, bien persuadé que la tragédie avait dû y trouver son dénomment; mais tout était calme de ce côté. Il prit alors le parti plus simple de sc rendre à la demeure de l’auteur. Ce ne fut pas sans hésitation qu’il sc décida à entr’ouvrir la porte du salon... Smits était assis devant une table
Mais c’était surtout devant les jurys chargés de conférer les grades académiques que l’indulgence du bon Lesbroussart se trouvait mise à de rudes épreuves : en voyant les embarras et les angoisses des récipiendaires, il oubliait à tout instant son rôle d’examinateur; et, soufflant officieusement les réponses, il faisait sourire l’auditoire et compromettait parfois la gravité du jury (').
L’appel aux armes, en 4830, fit vibrer de nouveau la fibre patriotique de Lesbroussart. Notre confrère quitta ses livres et alla se mêler au peuple ; il ne craignit pas de se présenter au plus fort du danger, non pour attiser le feu de l’insurrection, mais pour servir de médiateur. Un pareil rôle est difficile et il devenait d’autant plus dangereux, que son étal de myopie ne lui permettait pas toujours de distinguer à quels combattants il avait affaire. C’est ainsi qu’il faillit être tué, pendant les journées de septembre, à l’entrée de la rue Nolre-Dame-aux-Neiges (*).
portant une douzaine de couverts; et, quoique seul, il avait entamé résolument un plat d’hullies. Ce début nous rassura ; nous primes place à côté de lui, et nous achevâmes d'oublier tous trois l'orage de la soirée.
(*) Dans une séance présidée par M. l’abbé de Ram, Lesbroussart sc livrait aux élans de sa bienveillance habituelle. Cette fois le récipiendaire était du dernier médiocre. On venait de lui demander le nom du vainqueur des Sarrasins â la bataille de Poitiers; après avoir erré dans toute la salle, ses regards inquiets s'étaient arrêtés sur Lesbroussart; celui-ci, en regardant une prise qu'il froissait entre scs doigts, murmura le nom de Charles Marlel; le récipiendaire aussitôt de répéter : Charles Marlel, et l'auditoire de sourire. Une seconde question demandait le nom du chef des Sarrasins; Lesbroussart, interrogé du regard, prononça encore à mi-voix le nom d'Abdérain, * l'abbé De Ram! » répondit vivement le récipiendaire. Pour le coup, l'hilarité fut à son comble; Lesbroussart lui- même ne put s'empêcher d'y prendre part.
(*) Cet excellent homme, qui n'a jamais fait le moindre mal à personne, qui n'en a pas même eu la pensée, avait parfois, comme tant d'autres, la manie de vouloir paraître terrible. Ainsi, pendant les premiers jours de la révolution, il avait laissé croître sa barbe et traînait un grand sabre : Qui» generum meum huic yladio alligavit , disait Cicéron, en voyant son gendre dans le même appareil belliqueux.
Ce qui prouve, du reste, qu'au début de la révolution, Ph. Lesbroussart n'avait
Ses services et son dévouement ne furent point méconnus : au mois d’octobre suivant, il fut nommé administrateur général de l’instruction publique. Ce poste avait aussi ses dangers, mais ils étaient d’une autre nature ; il fallait faire exécuter des mesures sévères : deux ou trois facultés furent supprimées dans les universités de l’État, et parmi les professeurs destitués se trouvaient quelques amis de Les-
en vue que le maintien de Tordre public, c'est la noie suivante remise par lui, à M, Téodore Juste, auteur lui -même d'une notice sur Pli. Lesbroussart, dans VJlbum national de 1845 :
<* Après l'incendie de l'hôtel Van Maanen, Ph. Lesbroussart fut du nombre des six ou sept personnes qui, dans la matinée du lendemain, se rendirent près de la régence, à l'effet de proposer la formation d’une garde urbaine pour la protection des personnes et des propriétés. Ce corps ayant été immédiatement organisé et armé, Ph. Lesbroussart, accompagné de quelques citoyens détachés d’une patrouille commandée par le colonel Plelinckx, fut assez heureux pour négocier, avec l'officier commandant à la caserne des Annonciades, l'évacuation de ce local par la troupe et sa remise à la bourgeoisie. Il eut également le bonheur de faire cesser les hostilités qui commençaient à s'engager sur le Grand-Sablon, après quelques instants de conférence avec le major sous les ordres duquel était placé le détachement qui occupait ce point. Nommé membre du conseil de la garde urbaine, Lesbroussart prit part en celle qualité à toutes les délibérations qui eurent lieu à l'hôtel de ville, et fut du nombre de ceux qui se rendirent au palais du prince d'Orange, lorsque celui-ci, par une détermination honorable pour son caractère, mais infructueuse dans ses résultats, fut entré â Bruxelles avec ses aides de camp. Le 21 septembre, la garde se trouvant à peu près dissoute, par suite d’incidents assez connus, il se rendit avec M. l'avocat Plaisant, depuis administrateur de la sôreté publique, dans le Hainaut, d’où ils revinrent, le 24, avec une assez forte compagnie de braves villageois des communes de Fayz, Lahutre et Morlenweiz, à laquelle se joignirent sur la roule des volontaires de Cbarlerni. Pendant les deux dernières journées de la lutte dont la capitale était le théâtre, il se trouvait auprès de don Juan Van Halen, qui l'avait, dès ce moment, attaché à son étal-major, et dont le quartier général était alors établi à l’hôtel de Chimay, d’où il fut, dans la soirée du 25, transféré à l’hôtel de Tirlemont. Les seules personnes qui, pendant la nuit suivante, se trouvèrent auprès du général, étaient MM. Michaux (de Limbourg), Palmaerl aîné et Ph. Lesbroussart. Après le départ des Hollandais, ce dernier assista, pendant quelques semaines, avec voix simplement consultative, aux séances du gouvernement provisoire, qui le nomma, conjointement avec MM. Nicolay et Vautier, membre de de la commission d’> nseignement, et plus tard, administrateur général de l'instruction publique. •
broussarl('). On n’ignorait pas qu'il était étranger à ces mesures, cependant ceux qui en étaient atteints lui savaient mauvais gré d’en être l’exécuteur (*).
Après avoir détruit, on songea à réédifier : une commission spéciale fut nommée par arrêté du 30 août 1831. Elle avait pour mission de proposer un plan d’organisation pour les trois degrés d’enseignement. Elle demanda, comme couronnement de l’édifice, une seule et grande université dans le centre du pays, avec deux écoles spéciales à Liège et à («and, l’une pour les différents services publics, civils et militaires, l’autre pour l’industrie et le commerce (l).
En sa qualité d’administrateur général de l’instruction publique, Pb. Lesbroussart présenta également un plan général d’organisation; il admettait, ainsi que la commission royale, une seule et grande université; mais il la démembrait et en distribuait les quartiers dans les quatre principales
(*) Entre autres, Raoul, ancien collaborateur de Ph. Lesbroussart, dans le Mercure belge.
(•) l/un d'eux, faisant malignement allusion à l'étal de délabrement de renseignement, disait : a qu'il administrait l'instruction publique comme on administre un malade. * Ph. Lesbroussart était si loin d'étre partisan des mesures de rigueur, qu'il s'employait, au contraire, avec la plus grande activité, à faire valoir les droits de ceux qui se trouvaient lésés. Si l'on pouvait douter de ce que j'avance, il suffirait de lire les lignes suivantes qu'il écrivait, le 20 septembre 1851, à l'appui de l'article 27 de son projet de loi sur l'enseignement, article qui ne permettait la destitution que pour inconduite notoire ou négligence habituelle. » Celle disposition de l'article 27 est suggérée, disait-il, par l'expérience affligeante et multipliée de la légèreté inhumaine et ahsurde avec laquelle des hommes recommandables, par de longs services et une conduite sans reproche, ont été et sont encore journellement démissionnés par les régences, souvent inéme au mépris d’un contrat dont la validité n'est pas reconnue. »
(*) Les grades devaient être conférés par un jury central constitué à peu près identiquement comme il l'a été depuis pendant une douzaine d'années.
La commission se composait de MM. Arnould, secrétaire-inspecteur de l'Université de Louvain; Belpaire, greffier du tribunal d'Anvers; J. -G. -J. Ernst, professeur à l'Université de Liège et plus tant ministre de la justice; Cauchy, professeur à l’Athénée deNamur; Ch. Lecocq, ancien membre du Congrès national, et Ad. Oudclcl, membre rapporteur.
villes du royaume : heureusement celte idée ne prévalut point (').
Depuis 1830, on n'a cessé de retoucher à l’édifice de l’enseignement, avec d’excellentes intentions sans doute, mais avec des résultats presque constamment problématiques. Cet insuccès ne tient-il pas à ce que les réformateurs étaient, la plupart du temps, étrangers à l’enseignement et ne se rendaient pas compte de ce qu’on peut raisonnablement lui demander? On a cru qu’en exigeant des jeunes gens ce qu’on pourrait à peine demander à des hommes formés par de fortes études, on arriverait à constituer une génération vigoureuse, et l’on a complètement perdu de vue ce principe de mécanique, qui reste toujours vrai sous quelque aspect qu’on le considère : ce que l'on gagne en temps, on le perd en force.
Maintes fois on a répété et avec raison : l’enseignement doit bien moins consister à faire des savants qu’à donner l’aptitude à le devenir. On voudrait créer autant de branches d’enseignement que notre civilisation moderne a fait naître de carrières di (1ère nies; mais il est impossible de tout prévoir : en prétendant former de fortes spécialités, on ne fait bien souvent que surcharger les jeunes gens d’un bagage tout différent de celui qui devra leur servir plus tard.
Loin de moi la pensée de rendre notre confrère responsable de la complication jetée dans l’enseignement des sciences et des lettres. Je montrerai tout à l’heure qu’il était, au contraire, éloigné de l’idée de vouloir tout enseigner, tout ré-
(') Après avoir examiné le pour el le contre, dans les notes île son projet d'organisation, il conclut en ces ternies : « Malgré les avantages incontestables qui résulteraient, pour l'enseignement, de la réunion des diverses facultés dans un même lieu, il convient, au moins pour un laps de temps que les circonstances peuvent restreindre ou prolonger, de distribuer les facultés conformément à l'article 90 du projet ri joint. » Les villes désignées étaient Louvaiu, Liège, Bruxelles el Gand.
glementer. Ce qui prouve le mieux l’importance qu’il attachait aux éludes, c’est le parti qu’il prit, en 1835, d’abandonner son poste d’administrateur général de l’instruction publique pour rentrer dans l’enseignement : il échangea sa position contre une chaire de littérature française et d’histoire de littérature moderne à l’Université de Liège. Il y avait, d’ailleurs, une véritable modestie à choisir des fonctions qui s’accordaient le mieux avec ses talents et qui, sous le rapport pécuniaire, devaient amoindrir sa position (').
Indépendamment de la connaissance des langues anciennes, Ph. Lesbroussart savait les principales langues modernes; il a laissé des traductions de différentes pièces du théâtre anglais et du théâtre espagnol, de poésies écrites en langue portugaise, et des deux premiers chants du poème italien de Casti, Gli Animait parlant i; il s’était surtout attaché avec prédilection à faire passer dans la langue française les beautés de Shakespeare (*).
L’Académie royale de Belgique l’admit, en 1838, au nombre de ses membres. Cette nomination pourra paraître tardive, si l’on considère que Lesbroussart avait composé, depuis longtemps, plusieurs ouvrages placés au premier rang de notre littérature. Ce retard ne provenait cependant pas de ce qu’on méconnut son talent ou de ce qu’on ne rendit pas justice à son caractère; il tenait à l'organisation même de l’Académie, qui ne comprenait pas la poésie dans le cercle de ses travaux. Ce fut donc, jusqu’à un certain point, malgré son règlement, que la compagnie appela Ph. Lesbroussart à la place assignée par son mérite.
(') Le traitement de professeur d'université était de 6,000 francs; on conserva à Lesbroussart son traitement d'administrateur général, qui s'élevait à 8,400 francs.
(*) Parmi les pièces anglaises, on trouve Venict preserved , par Otway, The mourning bride, par Congrève; parmi les pièces espagnoles, El café , par Moralin, et Contigo pan y cebolla , par D. Manuel de Gorostizza, alors envoyé du Mexique à la cour des Pays-Bas.
Cependant la santé de notre confrère s’était sensiblement affaiblie, et il avait presque perdu l’usage de la vue ('). Ces infirmités le portèrent, en 1848, à solliciter sa retraite et l’éméritat auquel il avait droit. Il comptait, à celte époque, cinquante-quatre années de services, dont quarante-trois consacrées à l’enseignement. Rendu à lui-mème, il vint s’établir dans un des faubourgs de Bruxelles (le faubourg d’ixelles), bien décidé celte fois à vivre en dehors de toute espèce d’occupation sérieuse et surtout des discussions politiques (s).
Ph. Lesbroussart n’avait rien qui annonçât son mérite, rien qui fixât l’attention : il était maigre et de taille moyenne; son regard distrait!3) manquait, en outre, d’expression par suite de son extrême myopie ; ses cheveux blonds étaient clair-semés et ses joues, sillonnées de rides, présentaient avant l’âge, la plupart des caractères de la vieillesse. Sans avoir rien d’embarrassé, sa tenue était simple et modeste, quand il gardait le silence; mais dès qu’il parlait, sa physionomie, habituellement grave et pâle, s’animait d’un sourire de bienveillance; sa voix vibrait d’une manière sympathique, et ses phrases, d’une pureté irréprochable, se déroulaient sans effort, toujours pleines et élégantes, nettes et précises : on eût pu les imprimer sans avoir un mol à y changer.
Si nous jetons maintenant les yeux sur ses ouvrages, nous
(*) Ph. Lcsbroussarl a toujours élé très-myope ; il avait tle lionne heure perdu l’usage d’un œil, comme il le rappelle lui-même dans son éptlre à S. 1. Akdola, roi des Puris ;
J 'admirais, de tout l'œil que le ciel m'a laissé.
Les vigoureux contour» de ton corps élancé ...
(•) Ph. Lesbroussart avait été nommé depuis longtemps chevalier de l’ordre de Léopold; il était, en outre, décoré de la croix de Fer.
(5) On cite de lui des distractions nombreuses, dont quelques-unes pourraient figurer avec avantage dans le Distrait , si gaiement dépeint par Regnard, ou dans le portrait que nous eu donne La Bruyère.
serons étonnés peut-être en voyant combien peu notre confrère en a laissés, malgré une carrière longue et laborieuse : il travaillait pour se distraire et pour s’instruire; il ne songeait guère à obtenir de la célébrité par ses écrits. Il imprimait peu, et la plupart de ses productions ne sont connues que par des extraits qu’on lui empruntait pour en enrichir des journaux littéraires.
Quand, en 1827, quelques amis voulurent publier le recueil de ses poésies, ils apprirent avec étonnement que lui-raème n’avait point conservé de copies de ses ouvrages : heureusement l’un d’eux y avait pourvu. Mais il restait encore à obtenir de l’auteur la permission d’imprimer; jamais censeur officiel ne se montra plus rigide : c’est tout au plus s’il conserva de quoi former un modeste in— 1 8. 11 faut préférer sans doute celle extrême réserve à l’excès contraire : on s’achemine mal vers la postérité avec un bagage trop lourd ou trop volumineux.
Dès que Lesbroussart sut écrire, il écrivit en vers (*). Ses poésies avaient dès lors une pureté et une élégance remarquables; cependant son principal ouvrage poétique ne parut qu'en 1808, à l’occasion du concours ouvert par la ville d’Alost (*).
On ne nous a pas fait connaître le nombre des concurrents dans celte lutte toute nationale; nous voyons seulement que trois récompenses furent décernées, mais à des litres
(•) On cite de lui une pièce de ver*, composée à l’occasion de la mort de Marie- A moi ne Ile ; elle a élé imprimée dans les journaux de 1794. L’auteur n’avail alors que treize ans :
Quidquid lentabam dieere, verstu rro I.
(») Le programme du concours arrêté par la Société des Cailierinistes d’Alost, le 15 novembre 1807, se bornait à demander, pour le 15 mai suivant, un poème de 500 à 500 vers sur les Belges, et pour être admis, il fallait être né Belge; cette clause pouvait étonner 5 l’époque même où nos provinces faisaient partie du grand empire.
bien différents ('). Le jugement avait été déféré au comte François de Neufchàteau , titulaire de la sénatorerie de Bruxelles (*}. Ce savant littérateur, après avoir consulté quelques-uns de ses confrères de l’Académie française, déclara qu’il n’y avait qu’une voix pour adjuger le premier prix au pocme dont je vais essayer de donner une idée.
Le plan en est très-simple et se trouvait en quelque sorte commandé par le programme; le mérite ne pouvait consister que dans l'exécution. Aussi les trois poèmes mentionnés à la suite de ce concours se ressemblent-ils pour le fond ; mais quelle différence pour la forme, pour l’élévation des pensées, pour l’élégance du style! Dès le début, on reconnaît, dans le vainqueur, un écrivain formé d’après les grands modèles ; son allure est ferme, pleine de dignité ; sa diction à la fois pure et harmonieuse :
Sol du Belge, salul ? Salut, (erre chérie !
Cet hommage l’est dû, terre féconde en hlens,
Riche «le vrais trésors eide vrais citoyens?
Ton sein n’est pas rempli de ces métaux perfides,
Que de l’homme aveuglé cherchent les main9 avides :
Dans tes champs nourriciers, sous tes rochers brûlants,
L’or ne se forme point en blocs étincelants,
Et ne vient point flatter, en voyant la lumière,
Des peuples abusés l’opulente misère ;
Tu ne recèles point ces rubis éclatants,
Du luxe oriental frivoles ornements :
Mais les dons de Cérès enrichissent tes plaines,
Mais des fleuves nombreux coulent sur les domaines,
El ton front embelli par de riants guérels S’élève, couronné de superbes forêts.
(') Un second prix fut décerné à M. Lemayeur, et un accessit à M. Benau, de Gand.
(*) C’est à lui t|iie Voltaire écrivait, avec sa politesse habituelle envers ceux qu’il aimait :
Il fuut bien que Ton me succède ;
El j'nime en vous mon héritier.
( Efiilrr à M. François de .XrnfchiUran.)
O Belgique! jamais sur ion heureux rivage La nalure en courroux ne délruil son ouvrage, Jamais du haut des monts le bitume brûlant Dans les vallons fleuris ne se roule en torrent : Jamais d'affreux volcans, vomissant leurs entrailles, Sous des rocs embrasés n'écrasent les murailles.
L’auteur présente ensuite un tableau animé des principaux aspects de la Belgique; il se complaît surtout à revêtir des plus riches couleurs ces magnifiques plateaux du Brabant et du Hainaut qu’on voit reproduits avec tant de charme dans les œuvres de nos anciens peintres. Toute cette partie de l’ouvrage peut être considérée comme un modèle de poésie descriptive.
A la peinture des lieux succède l’esquisse rapide de notre histoire nationale. Le poète rappelle sommairement, et presque toujours d’une manière heureuse, les faits saillants qui ont illustré le nom belge, à partir des temps les plus anciens où nos aïeux prirent rang parmi les peuples. Dès lors, on leur trouve un esprit d’indépendance et de bravoure qui ne s’est point démenti, même dans les circonstances les plus calamiteuses :
Lorsqu'on voyait aux fers des superbes Romains Le monde épouvanté tendre ses faibles mains,
Les belliqueux enfants de ce climat sauvage D'un bras désespéré repoussent l'esclavage,
Au grand nom de César, à son art destructeur, Opposent sans pâlir leur farouche valeur,
El par leurs fiers efforts, de ce mortel terrible Balancent uu moment la fortune invincible.
Enfin Rome triomphe; cl le Belge abattu Sous un joug délesté voit plier sa vertu.
Le vainqueur, s'avançant vers les terres lointaines, Croit laisser ses captifs endormis dans leurs chaînes, El va, pour échapper au tourment du repos, Chercher en d'autres lieux des esclaves nouveaux. Tout à coup une voix, rompant ce vil silence,
Frappe les airs surpris du cri d'indépendance.
Ce cri par mille voix soudain est répété.
Tout à la fois s'embrase au nom île liberté,
El ce magique nom, réveillant leur furie,
Du Belgium entier fait un vaste incendie.
Après avoir décrit les luttes de nos aïeux contre les armées romaines et contre l’invasion des Francs, le poêle montre les étendards de la Belgique (louant glorieusement sur les murs de Jérusalem, et un prince de notre pays proclamé roi par tous les princes de la chrétienté. Il dépeint ensuite les Belges s’occupant de conquêtes plus paisibles et livrés au commerce et à l’industrie. Dans ce nouveau champ ouvert à leur activité, ils recueillent de nouveaux triomphes :
Sans s'armer désormais du glaive de la guerre,
De l’Orient soumis ils font leur tributaire.
Malheureusement la prospérité de nos provinces se trouve compromise par l’esprit de sédition. Au milieu de ces troubles, l’audacieux Arteveldc, s’appuyant sur l’Angleterre, combat son prince et la France qui le soutient; il finit par succomber lui-mème sous les poignards de ses compatriotes. Le poète s’élève contre le tribun gantois, dont plus tard un autre de ses confrères a tenté de réhabiliter la mémoire (’). Vient ensuite Charles-Quint :
Enfin des murs de Gand s’éleva le grand homme, Qui fut et le soutien et la terreur de Rome : Vainqueur de Frédéric et rival de François,
Le modèle, la crainte, et l'arbitre des rois.
A ce glorieux règne succèdent des jours désastreux. Si la pensée de Ju vénal est vraie : facil indignalio versum, le règne de Philippe 11 ne pouvait manquerd’inspirer de beaux
(>) X. Cornclis.cn. (Voyez |ilus haut la nolice qui le concerne.) Beaucoiqi <t’erreurs avaient été imprimées au sujet du célèbre rnward des Flandres.
vers au poète qui, dès son début, a dit avec une noble simplicité :
L’amour de mon pays fera seul mon génie.
L’indignation déborde en effet; mais elle cède bientôt à d'autres sentiments; le pocte reprend ses couleurs les plus vives et les plus animées pour peindre le règne prospère où l’on vit :
Des arls consolateurs le céleste génie
Aux torches de la guerre allumer son flambeau.
Le règne des archiducs Albert et Isabelle fut, en effet, pour nos provinces, à peu près ce que furent le siècle des Médicis pour la Toscane et celui de Louis XIV pour la France. Les glorieux noms des Rubens, des Van Dyck, des Jordaens, des Tenierk, des Juste Lipse, des Mercator se pressent sous la plume de l'auteur; je dois renoncer à citer tous les beaux vers que lui inspire son enthousiasme patriotique; je ne puis toutefois me refuser au plaisir de rappeler ceux où il a fait revivre les charmants tableaux de Teniers : ils sont pleins de charme et de fraîcheur. Je le fais avec d’autant plus de raison que ce genre de peinture appartient à peu près exclusivement à notre pays. Pour la grande peinture historique, quelques nations nous opposent de dignes rivaux ; mais, dans la peinture de genre, l’école flamande a conservé une supériorité incontestée. Nos aïeux ont parfaitement compris qu’en peinture comme en poésie, la comédie doit trouver place à côté de l’épopée ; la postérité a confirmé ce jugement, car les tableaux de Teniers sont recherchés avec autant d’ardeur que ceux de nos premiers peintres d’histoire. Sous ce rapport, l’école belge n’a rien perdu de son ancienne splendeur; elle continue à compter de dignes représentants :
Que j'aime de Teniers les peintures champêtres!
Là, ce sont des buveurs, accroupis sous des hêtres !
Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné :
D'un côté celui-ci, sur la table incliné, t Suivant du coin de l'œil la légère fumée
Qu'exhale dans les airs sa pipe bien-aiméc:
Celui-là, savourant sa double volupté,
Son verre devant lui, sa belle à son côté,
El l'entourant d'un bras, sur sa fraîche maîtresse Fixe des yeux brillants de vin et de tendresse;
Plus loin, sous cet ormeau tourne un cercle joyeux,
Qui, s'agitant au sein d'un tourbillon poudreux,
A la franche galté sacrifiant la grâce,
Du terrain sous ses pas fait trembler la surface;
Tandis que du sommet d'un énorme tonneau Un rustique amphion, le charme du hameau,
Pour guider les élans de la foule bruyante Joint son archet criard à sa voix glapissante.
Le seigneur du canton, dans un fauteuil à bras Gravement étendu, préside à leurs ébats.
Mais quels sont dans ce coin ces quatre solitaires ?
Ce sont de vieux fumeurs, entre-choquant leurs verres .
Leur regard est humide : un heureux vermillon De ses vives couleurs enlumine leur front :
Ils parlent; je crois presque entendre leur langage;
Le rire épanoui sur leur large visage Par son aspect joyeux excite ma galté,
Et je souris moi-méme à leur félicité.
Le tableau de létal des sciences, des lettres cl des arts en Belgique, en même temps que le tableau du commerce et de l'industrie qui lui sert de pendant, conduisent l’auteur à parler du règne glorieux de Marie-Thérèse et des régnes orageux qui le suivirent.
En terminant son poëme, un instinct prophétique lui annonce des jours meilleurs pour la Belgique; il s’écrie en parlant des lettres et des arts :
Peuple que je chéris, sors d'un sommeil funeste;
Trop longtemps engourdi dans un honteux repos,
Tu laissas reposer ta lyre et tes pinceaux :
Rallume enfin ce feu, si cher à la mémoire,
Ce feu pur et sacré, la source de la gloire.
Seulement l’auteur se trompe sur les moyens politiques qui peuvent assurer le bonheur de son pays. Peut-être aussi n’osait-il entrevoir alors l’indépendance de sa patrie que comme un rêve irréalisable.
Cet ouvrage, je le répète, me semble constituer le monument le plus important qu’un poêle belge ail consacré à la gloire de son pays; c’est en même temps, si je ne me trompe, le meilleur poème que nous puissions signaler aux étrangers. Il serait peut-être digne de nos artistes d'unir leurs talents et de faire que ce monument patriotique devinl aussi remarquable sous le rapport de l’art que sous celui de la poésie ('}.
S’il n’était question que de poésie descriptive, L'Art de conter pourrait peut-être balancer le mérite du poème des Belges. Il serait diflicile d’être mieux pénétré de son sujet et de s’en montrer plus élégant interprète. L’auteur avait longtemps étudié l’art d’intéresser un auditoire et de le charmer par ses récits; lui-même, il mettait très-heureusement en pratique les leçons qu’il donne avec tant de charme; sa conversation était instructive, attrayante, empreinte de la plus douce bienveillance, bien qu’à travers cette bonhomie spirituelle perçât de temps en temps un grain de malice.
Que le cœur à l'esprit n'ait nul reproche à Taire. Hans vos récils joyeux, moins méchant «pie malin, Effleurez doucement les travers du prochain. Aisément à ce tort l'enjouement s'abandonne; Contents de chatouiller, n'égratignons personne.
Il n'avait pas besoin de se rappeler ces préceptes pour les suivre ; il les trouvait tout naturellement dans son cœur. On
(') Ce serait un hommage d'autant plus mérité, que le |K>éle, en célébrant les gloires nationales, a relevé avec un amour tout particulier la gloire artistique cl ceux qui ont le plus contribué à la reconquérir.
ne lui a jamais entendu prononcer, je pense, un rnotqui pûl blesser ; présents ou absents, tous conservaient les memes titres à sa bienveillance; on ne le voyait pas non plus se faire lecho des petites médisances du jour, aliment ordinaire des conversations, et qui assurent presque toujours un succès au conteur. Ses moyens d’intéresser, il les puisait surtout dans la grande variété de ses connaissances et dans sa prodigieuse mémoire, qui lui permettait à chaque instant de citer, avec esprit et à propos, des anecdotes piquantes ou des faits curieux en rapport avec la conversation.
Son extrême bienveillance ne l’empêchait pas de voir cl de sentir les ridicules; il les décrit même dans quelques pièces de vers qui peuvent être citées comme des exemples de bon goût; mais les ridicules alors nes’atlaehent plus à des individus : ils tombent dans le domaine public et personne ne peut en souffrir ni s’en offenser. On trouve dans ses œuvres inédites quelques épigrammes qui présentent ce caractère, et entre autres la suivante, intitulée: La Confession :
Daignez, mon père, écouler mes scrupules Ce carnaval, à mal faire excité,
Du cher Dom.... j’ai lu les opuscules;
Je me confesse en toute humilité D’avoir trouvé ses vers duriuscules,
El d'en avoir méchamment plaisanté.
Point n’en veut fuir la juste pénitence.
— Hé bien, reprit le moine avec aigreur,
Pour expier si condamnable offense,
Ces vers si durs, les apprendrez par cœur.
Nous avons un autre et plus brillant exemple de celte même facilité dans le début de son poërn e L' Art de conter :
Maudit soit le bourreau, dont la loquacité,
Depuis une heure au moins, m'enchaîne A son cAté!
A-t-il assez de fois, brisant ma patience,
Aux voisins fatigués commandé le silence,
Répété que le fait csl digne de crédit,
Distillé goutte à goutte un éternel récit,
Brodé chaque détail, commenté chaque phrase,
El prenant bonnement mou ennui pour extase,
Quand de son long discours j'entrevoyais le bout,
Ramené ce refrain : « Monsieur ce n'est pas tout? «
Ce portrait semble destiné à servir de repoussoir à celui qui va suivre :
Heureux qui, dans un conte amusant et léger,
Élégant sans manière et simple sans bassesse,
Toujours au naturel unissant la Anesse,
A l'esprit enchanté raconte un joli trait,
Répète un mot piquant, ou dessine un portrait,
Et sait, par l'enjoûment, la grâce et la saillie,
Voler quelques instants aux longueurs de la vie!
On ne voit pas ses mots se (rainer pesamment,
D'un cerveau ténébreux pénible enfantement;
On ne voit pas non plus d'une fausse élégance Sa phrase symétrique étaler l'apparence :
Rien n'y vise à l’eflTel, rien n’y trahit l'effort;
Il cesse de parler, chacun écoule encor,
Et partout le plaisir empreint sur les visages Des auditeurs charmés proclame les suffrages.
Le poêle trace ensuite une esquisse historique de l’art de conter chez les différents peuples. Ce sujet intéressant se rattache intimement à l'histoire de la civilisation et suffirait, à lui seul, pour faire la matière d’un gros volume. « Dis-moi ce que tu manges, je dirai ce lu es, » écrivait Brillât Savarin; il serait encore plus rationnel, je pense, de juger un peuple par sa conversation que par sa table. C’était aussi la pensée de notre confrère : voici comment il caractérise les Grecs et les Romains , vers lesquels on est toujours ramené instinctivement, quoiqu’on semble avoir hâte d’en finir avec eux :
Des Grecs ingénieux la facile éloquence.
Toujours habile en l'art d'animer les propos,
Exerça ce talent si fertile en bous mots.
L'Athénien -surtout, frivole autant qu'aimable, Joignit d'autres plaisirs aux plaisirs de la table. Athènes fut la ville où Ton causa le mieux.
Dans des discours sensés, et jamais ennuyeux,
Ils mêlaient l’enjoômenl à la philosophie,
Et Ton contait sans doute aux soupers d'Aspasie. Aux cercles du Portique, assez souvent Platon D'un récit attachant sut parer sa leçon :
Les Grâces l'inspiraient, et toujours l'auditoire Pardonnait la morale en faveur de l'histoire.
Rome, longtemps grossière, ignora ce talent;
Le seul Nénénius le connut un moment :
La vertu des Romains fut rarement aimable;
Pour manger seulement ils se mettaient à table; Jamais un chant joyeux, jamais un coule en l'air Ne vint d'un sénateur égayer le dessert.
Mais tout changea plus lard; et je pense qu'Horacc Aux dîners de Mécène occupait bien sa place.
Ce qui se passait chez les anciens Romains s’observe assez généralement dans nos petites villes : si la conversation y est à peu prés nulle, en revanche, les dîners y sont copieux et interminables ; c’est comme si l’on entreprenait de dédommager l’estomac aux dépens de l’esprit. Madame de Maintenon faisait tout le contraire :
Quand Scarron, jeune encor, mais non pas inconnue.
El n'ayant pour tout bien que sa grâce ingénue,
Rassemblait à la fois dans ses petits banquets L'élite de la cour et du Pinde français,
Si parfois du festin la modeste ordonnance Venait aux conviés prescrire l'absliuence,
Soudain de sa mémoire empruntant le secours,
Du repas, par un conte, elle arrêtait le cours :
Sa naïve finesse et sa galle décente Captivaient doucement l'oreille obéissante;
Et son art séducteur, par un simple récit Au lieu de l'estomac savait nourrir l'esprit.
Aux dîners de nos jours c'est assez le contraire.
L’histoire de l’art de conter chez les différents peuples est suivie de préceptes exprimés avec autant de goût que de
délicatesse. Je regrette de ne pouvoir en donner des exemples, mais je dois éviter d’étendre outre mesure mes citations. Il est diflicile, d’ailleurs, de choisir dans un ouvrage poétique dont toutes les parties sont exécutées avec une égale perfection.
J’ai déjà dit que le talent de Ph. Lesbroussart avait une légère tendance vers la satire; ies ridicules politiques surtout ont été habilement saisis par notre confrère et dépeints d’une manière heureuse dans plusieurs de ses compositions, telles que le Manuel du vrai royaliste, Y ÉpUre à Édouard ('), le poème de Y Alogistonomie ou Y Art de raisonner par écrit, et Y EpUre à S. M. Akdola, Ier roi des Paris (*).
Cette dernière pièce fut écrite à l'occasion de l’arrivée à Bruxelles du chef d’une tribu sauvage du Brésil et de sa femme , amenés en Europe par le prince Maximilien de Nicuwied. Notre poète saisit habilement cette circonstance pour endoctriner le chef étranger et le mettre au courant de l’état politique d’alors: c’était vers 1826.
Après avoir prodigué scs conseils, l’auteur fait offre de services :
Un jour, dans les Élals j’irai le visiter,
Contempler ton ouvrage cl le féliciter.
S’il le faul des journaux, accepte mes services.
Je puis charger un brick de rédacteurs novices,
Dont je ferai pour loi l’achat à peu de frais,
Et que leurs éditeurs livreront au rabais.
Tu verras aussitôt ton heureuse patrie Acquérir du savoir, du goût et du génie.
Puisse de la tribu la rude aspérité Imiter de leurs mœurs l’aimable aménité!
(') Le même qui a composé avec Ph. Lesbroussart le vaudeville ; L'Intrigue en l’air ou les aérostats. Celle petite pièce dont je conserve le manuscrit, est restée inédite.
(') On trouve, à la suite de son recueil de poésies, un compte rendu de VHéracléide , poème épique en vingt-quatre chants : c’est l’analyse d’un ouvrage qui n'a jamais existé.
Puissent -ils en vantant ton règne populaire,
Comme la vérité, respecter la grammaire!
Celte pièce peul donner une idée de la manière dont le poêle comprenait la satire politique; je voudrais pouvoir montrer aussi combien le langage de la haute poésie lui était familier, et combien son talent excellait à peindre de grandes images et à lesanimer par de vives couleurs ; il suffirait, pour en donner des exemples, de rappeler le Rêve du tyran, Le Spartiate mourant et Les Malheurs de la Grèce.
Dans un genre bien différent, où ont excellé plusieurs de nos compatriotes, MM. deStassart, de Reiflfenberg, Vanden Zande, Rouveroy, etc., dans le conte et l’apologue, il occupe encore un rang fort distingué et a fait preuve d’un talent remarquable. Scs fables peu nombreuses sont écrites avec une facilité et une grâce qui rappellent souvent le poète par excellence dans ce genre, celui qu’on a nommé l’inimitable. Je n’en citerai qu’une et je la prends, non parce que je la crois la meilleure, mais parce quelle est courte, et qu’elle exprime toute la pensée de l’auteur au sujet des études dont on surcharge la jeunesse. Celte fable est intitulée : L'Enfant et la Lampe :
Un enfant arrangeait.... qu'arrangeait- il? ma foi, Je n'en sais rien : c'était, je croi,
Son théâtre on bien son optique,
Ou le petit château par son oncle construit,
Ou bien sa lanterne magique :
Peu m'importe. Or, il était nuit,
Et notre artiste près de lui (•)
Avait mis l'instrument utile à Démoslhène, C'est-à-dire une lampe. A l'instant, ayant vu Que le fanal d'aliment dépourvu,
Répandait faiblement sa lumière incertaine,
(•) La rime n'est pas irréprochable; mais cette petite négligence qu’on rencontre en passant, ne saurait nuire au mérite d’ouvrages remarquables à tant de litres.
Il y verse de l'huile : et la flamme aussitôt De pétiller. » Bon ! voilà ce qu'il faut, »
Dit-il, charmé de l'imaginative;
Pour rendre la lumière un tant soit peu plus vive,
* Versons encore. » Aussitôt fait que dit.
Par le fluide épais la mèche est assiégée;
Sous les flots onctueux la flamme est submergée;
Elle décroît, s'éteint : mon sage est dans la nuit.
Parents, instituteurs, maîtres de toute espèce,
Voulez-vous croire mon avis?
Nourrissez sobrement l'esprit de la Jeunesse.
N'apprendre rien du tout est mal, je le confesse;
Mais en trop apprendre est bien pis.
Ph. I .esbroussart ne s’esl point borné à publier des poésies : on a de lui plusieurs ouvrages en prose : j’ai déjà cité deux romans et divers écrits politiques; on doit y joindre encore l’ouvrage Êverard T" Serclaes, chronique brabançonne, publiée à Liège. Ce qui a surtout absorbé une grande partie de son temps, c’est sa collaboration à différents ouvrages périodiques et en particulier à la Galerie historique des contemporains , qui parut à Bruxelles en 4816 et dans les années suivantes (*).
Quoique notre auteur assistât assidûment aux séances de l’Académie, il y a fait peu de communications écrites; cependant il s’acquittait avec empressement de la lâche qui lui était confiée, lorsqu’il était désigné comme commissaire pour l’examen de quelque ouvrage littéraire ; sa santé chancelante et sa cécité presque complète l’empêchaient de se
(') On trouve dans la Bibliographie académique, publiée, en 1854, par l'Académie royale Bruxelles sur les indications des auteurs, une liste des principaux ouvrages de Ph. Lesbroussart. On y voit que cet écrivain a pris part à la rédaction des ouvrages périodiques suivants : Journal général, etc., 1815; Gazelle générale des Pays-Bas ( Algemene nederlandsche Courant) pour la partie française, de 1815 à ^818; Mercure belge; Annales littéraires; Revue belge , à Bruxelles; Recueil encyclopédique belge, Revue belge, à Liège; Revue de Liège.
On doit à la plume de Ph. Lesbroussart des répliques spirituelles à quelques articles superficiels dirigés contre la Belgique par des touristes malveillants, qui avaient étudié notre pays du fond d’une diligence ou d’une chambre d’auberge.
mêler activement à nos discussions. Quand il prenait la parole, il était écouté avec le silence religieux que l’on n’accorde qu’aux hommes dont on estime le talent et le caractère. Le plus bel éloge qu’un puisse faire de lui consiste, je crois, dans cette simple remarque : Quoiqu’il fût un des hommes les plus distingués de son pays, on ne lui a connu ni ennemis ni envieux. Je ne voudrais pas faire trop d’honneur à l’humanité, et assurer qu’en effet il n’en eut point; mais ils se seraient bien gardés de se montrer. Leur silence était un nouvel hommage rendu à son mérite.
Vers la lin de sa carrière, Pli. Lesbroussarl vivait complètement dans la retraite : entouré des soins les plus assidus de sa famille, il ne voyait que quelques amis avec lesquels il aimait à parler de ses souvenirs littéraires. Ses pensées, d’ailleurs, avaient pris un cours plus élevé; et, en les épurant encore, il semblait se préparer à rentrer dans le sein de son Créateur.
Il conserva sa présence d’esprit à peu près jusqu'à son dernier instant : la veille de sa mort, malgré la difficulté qu’il éprouvait à respirer, il prit part à une conversation sur le caractère et le mérite des écrivains anglais, et, par intervalle, sa pensée se manifestait encore vive et lumineuse, comme les derniers jets d’une flamme près de s’éleindre. Son agonie fut de courte durée. Lesbroussart mourut à Bruxelles dans les sentiments d’une piété vive, vers une heure de relevée, le 4 mars 1855.
Un juste sentiment de reconnaissance a porté l’Académie à prier le gouvernement de se joindre à elle pour rendre un dernier hommage à la mémoire d'un des hommes qui ont cultivé avec le plus de succès les lettres en Belgique : elle a exprimé le désir de voir placer son buste dans le local des séances. Le ministre de l’intérieur, M. de Decker, s’est empressé de souscrire à celte demande, qu’il avait, d'ailleurs,
l'intention Je prévenir lui-même, en sa double qualité d’académicien et de chef du département qui comprend l’encouragement des lettres dans ses attributions. Et quels plus nobles encouragements la patrie pourrait-elle, en effet, offrir à ses fils que le tribut de sa reconnaissance pour des travaux qui ont ajouté à sa gloire, et la consécration de ce pieux sentiment par un monument public !
CiOSW I N -JOSEP1 1- A Vf i lT STIN BARON DE STASSART (1).
Le baron de Stassart, par sa naissance, appartient à celle époque de deuil qui vit mourir l’illustre Marie-Thérèse; son enfance se rattache à une époque plus douloureuse encore, celle de la révolution la plus sanglante peut-être que mentionnent les annales des peuples. Le jeune de Stassart put en apprécier les effets jusque dans le sein de sa famille, qui, à l’approche des armées républicaines, en 1 794, suivit le torrent de l’émigration et alla se fixer temporairement en Weslphalie. Toutefois, sans se laisser intimider par le danger qui subsistait encore dans Paris, il ne craignit pas d’aller s’établir sur les bords de ce cratère à peine fermé, et de s’y livrer à l’étude des lettres, qui devaient, plus tard, lui assurer un nom et faire le charme de sa vieillesse.
L’empire avait surgi du milieu de tant de débris; noire jeune compatriote en suivit avec dévouement toutes les phases jusqu’à l’instant de sa ruine. Les emplois élevés qu’il fut appelé à remplir, les marques de confiance et de distinction dont il fut honoré, l’enivrement produit par les conquêtes
(•) Ne ii Balines, le 2 septembre 1780, mort à Bruxelles, le 10 octobre 1854.
de cette époque, l’espèce de fascination que répandait le chef de l’État sur ceux qui l’entouraient, tout contribua à exalter sa jeune imagination et à lui imprimer des sentiments dont il ne s’est plus départi. Tel qu'il était alors, tel on l’a toujours retrouvé depuis : son bienfaiteur est resté l’unique objet de ses pensées, et le règne impérial, le sujet constant de son admiration. On a pu s’étonner de cette sorte d’immobilité politique, mais le sentiment de la reconnaissance qui la produisait mérite sans nul doute nos respects.
D’ailleurs, il n’est point vrai que le baron de Stassarl ail peu compris les grands mouvements qui s’opérèrent ensuite autour de lui, et spécialement dans sa patrie. Il y prit, au contraire, une part active : son nom se rattache aux principaux faits qui ont porté la Belgique au degré de splendeur et de prospérité où elle se trouve élevée. Il avait vu se dérouler lotis les événements qui amenèrent notre émancipation politique, et lui-mème il était intervenu dans ce long enfantement si douloureux dans son origine et si dangereux quand il fut près de s’accomplir.
Si j’avais à considérer notre confrère comme homme d’État, je devrais faire passer sous vos yeux la plupart des grands événements de notre histoire contemporaine. Telle n’est certainement pas la tâche que je me suis imposée.
La première éducation du baron de Slassart se fit au sein de sa famille, par les soins d’une mère qui l’aimait avec une tendresse sans égale : c’est elle qui lui apprit à lire cl lui donna les premières notions d’histoire et de géographie. Lui-mème nous a conservé ces détails dans quelques feuilles retrouvées après sa mort et destinées à faire partie de ses mémoires (*). « Mon enfance, dit-il avec un sentiment de reconnaissance, fut entourée de témoignages d’affection ;
(') Voyez, d’ailleurs, la nolice intéressante que M. Van Bemmel a écrite sur M. de Slassart et que l’Académie a récompensée par sa médaille d’or.
aussi lorsque, plus tard, je fus au collège, je cédais volontiers aux moyens de douceur, niais je savais me roidir, avec une obstination sans égale contre tout ce qui ressemblait le moins du monde à la violence. » Je cite celte remarque avec intention, parce qu’une roidcur obstinée, dans certaines circonstances, était en effet un des traits caractéristiques de notre confrère. Ceux qui ne le connaissaient pas intimement pourront s’en étonner, car le sentiment qui apparaissait plus spécialement en lui et qui semblait en quelque sorte absorber tous les autres, était celui de la condescendance.
Nous n’avons point oublié le discours qu’il prononça, en qualité de président de l’Académie royale de Belgique, dans la séance solennelle du i9 mai 184-7, en présence de LL. AA. RR. le duc de Brabant et le comte de Flandre. Nous savons avec quel sentiment d’indignation il s’éleva contre Jean Breydel et contre les meurtriers du comte d’Artois à la bataille des Éperons. Nous nous rappelons également avec quelle amertume vibra la fibre flamande et avec quelle sombre murmure fut accueillie celte espèce d’acte d'accusation. Quelques amis justement alarmés des passions qu’avaient soulevées ses paroles et des attaques qui ne tarderaient pas à les suivre, lui conseillèrent inutilement de tempérer des expressions qui allaient à l’encontre de nos traditions les plus populaires. Notre confrère tint bon et ne consentit point à supprimer la moindre parole de son discours. Quand l’orage éclata ensuite, il l’affronta bravement, et si ses paroles ne furent point convaincantes, elles furent du moins empreintes d’une noble franchise. « Je n’ai jamais hésité le moins du monde à mettre au grand jour mes opinions, ditil, à l'un de ses agresseurs (') : c'est une habitude de toute ma vie. J’ai dit la vérité (ou du moins ce que je croyais être
(') Œuvres diverses du baron de Stassart. p. 328.
la vérité) aux ministres de l’empereur, à l'empereur luimême; je l’ai dite aux ministres du roi Guillaume; je l’ai dite à tous les hommes d’État ou prétendus hommes d’Élat qui, chez nous, se sont succédé au pouvoir depuis 1830. Je ne l’ai pas épargnée non plus aux tribuns populaires, et je la dirai partout où j’aurai pour mission de prendre la parole. C’est le plus sur moyen de déplaire aux deux camps ennemis; je l’ai plus d’une fois éprouvé dans ma longue carrière; mais le temps de la justice arrive tôt ou tard, et, suivant un de ces vieux adages qu’un vieillard aime tant à se rappeler: La raison finit toujours par avoir raison. » Puis continuant le combat sur le même terrain, il justifia scs tendances nationales. « Si le maintien de notre nationalité, dit-il, si la prospérité de notre pays, si nos progrès intellectuels me paraissent exiger que nous conservions de bons rapports avec la France, c’est une manière devoir comme une autre. Réfulez-la, je le veux bien, mais qu’on n'aille fias plus loin ! Je déteste toute espèce do fanatisme. Je me suis élevé souvent contre le fanatisme religieux...., faut-il maintenant, faut-il qu’à l’époque actuelle où la liberté en tout et pour tous se proclame avec faste, j’aie à me plaindre du fanatisme historique! »
Il est à remarquer que cet homme qu’on regardait comme étant d’un caractère si facile, disons même si souple, a perdu, par une sorte de fatalité, plusieurs positions brillantes, a fait même, dans certaines occasions, le sacrifice de sa popularité pour maintenir ce qu’il croyait devoir à ses convictions. N’est-ce point là une suite naturelle des lois d’équilibre qui régissent nos facultés morales? Les sentiments comprimés jusque dans leurs dernières limites liuissent par réagir, et avec une violence d’autant plus grande que la compression a été plus forte. Ajoutons que ces sortes de réactions ne se manifestent que chez l’honnète homme qui
tient à rester dans un juste milieu et qui, poussé au delà des bornes dans lesquelles il voulait se renfermer, se rejette souvent dans un sens contraire pour reconquérir le terrain enlevé par surprise. Les hommes d’une forte trempe résistent mieux; et si, en cédant à la compression, ils s’écartent de leur ligne habituelle, ils ont, pour y rentrer, moins de chemin à parcourir.
Si je me suis permis de m’étendre sur les conséquences qu’ont eues, dans l’éducation de notre confrère, des moyens de violence succédant à des moyens de douceur et de persuasion, c’est que je suis persuadé que ces alternatives doivent toujours amener des résultats semblables et qu’il importe d’en signaler les exemples chez les hommes même les plus naturellement bienveillants.
Le baron de Stassart appartenait à une famille distinguée dans la carrière des armes et de la magistrature : son père était conseiller au grand conseil, c’est-à-dire à la cour suprême de justice dans les Pays-Bas autrichiens ('). Il n’avait eu sous le toit paternel que des exemples de toutes les vertus domestiques. Parmi les qualités que sa mère avait cherché à lui inspirer, notre confrère cite avec raison l’éloi-
(') • La famille de Slassart, qui n'a cessé de se consacrer au service de ses souverains, depuis Philippe le Bon, s'est distinguée dans la carrière des armes et dans la magistrature; elle a fourni, outre plusieurs bous officiers, un colonel de cavalerie tué devant les lignes de Valenciennes, en 1656. Le nom de Stassart est inscrit avec honneur dans les fastes du grand conseil de Matines, du conseil privé sous Marie-Thérèse, du conseil d'État et du conseil de Namur. Celle famille, alliée aux meilleures maisons du pays, reçut de l'empereur Charles-Quinl, motu proprio et pour des services rendus, conflrmation d'ancienne noblesse et décora • lion d'armoiries, par diplôme du 17 novembre 1547; et de l’empereur Léopold II, par diplôme du 21 décembre 1791, le litre de baron en la personne de Jacques- Joseph de Stassart, chevalier, conseiller d'État cl président du conseil de Namur, aïeul du baron de Stassart actuel. » (Manuscrits.)
Le père du baron de Stassart, Jacques Joseph-Augustin de Stassart, vicomte de Noirmont, seigneur de Ferot et de Corioule, était né à Namur, le 28 août 1737, cl il avait épousé, le 18 août 1765, dame Barhe-Françoise-Scholaslique marquise de Maillen. Celle union produisit deux 61s et quatre Hiles.
gnement pour le mensonge; en effet, celle qualité, résume en quelque sorle toutes les autres : par elle on évite de tomber dans des fautes dont on aurait bientôt à s’accuser et à rougir. Ce n’est pas avec moins de raison qu’il loue ses parents de l’avoir laissé le moins possible aux maius des subalternes, chez qui l’habitude du mensonge devient, en général, une seconde nature. C’est le sentiment de la faiblesse, de la crainte qui conduit à ce vice; la véracité, au contraire, caractérise l’homme fort et indépendant.
Dans les conditions favorables où il se trouvait, notre jeune compatriote montra des talents précoces. A peine âgé de quatorze ans, il préluda à sa carrière littéraire par une traduction des Méditations religieuses d’ Eckarlshausen . L’émigration le retenait alors avec sa famille dans une petite ville de la Westphalie.
Le baron de Stassart nous a conservé les premiers vers qu’il fit à la même époque; ils portent la date de 1796 et sont adressés à sa mère (').
Dés qu’il fut rentré dans sa patrie, sa verve prit un nouvel essor : le Chansonnier des Grâces et quelques autres recueils poétiques eu reçurent la confidence et publièrent scs premiers essais. En 1799 parurent, sous le litre de Bagatelles sentimentales, quelques idylles en prose, qui sont insérées dans le volume de ses OEuvres diverses; mais notre confrère a senti lui-mème l’espèce d’anachronisme dont il se rendait coupable en les publiant, et, dans sa préface, il s’exprime à cet égard, avec tant de candeur, qu’on aurait mauvaise grâce de lui en faire un reproche. « Que voulez-vous, dit-il, ce sont des péchés de jeunesse; on aime à se les rappeler. »
Si ses premiers écrits ne décèlent point encore un véri- (*)
(*) Œuvres diverses , p. 176.
table talent, on y rencontre du moins le mérite de la forme, et c’est beaucoup, si l’on considère comment on écrivait alors en Belgique. Pour s’en faire une idée, il suffit de parcourir les ouvrages publiés à cette époque, même par notre Académie, ou de se rappeler les chants patriotiques et les pamphlets enfantes par la révolution brabançonne. Ce pays, l’ancienne patrie des trouvères et de la plupart des ingénieux chroniqueurs qui ont posé les premières bases de la langue française, semblait avoir complètement oublié son passé.
On aurait tort cependant de croire que nos provinces fussent dépourvues d’hommes capables de rendre convenablement leur pensée ou de la revêtir de formes poétiques. Le prince de Ligne, les poètes liégeois, Reynier, Bassenge et Henkarl suffiraient pour prouver le contraire. Quelques écrivains belges que nous avons comptés, depuis, parmi nos confrères, faisaient également alors leurs débuts dans la carrière littéraire : je citerai parmi eux MM. Cornelissen, Lesbroussart, Van Meenen, Pycke, Dewez, Raou.x. On sait avec quelle énergie et quel courage ce dernier défendit l’indépendance de la Belgique à la veille detre unie à la France et d'en devenir le satellite (').
Ce fut en 1802 que le baron de Stassart, après avoir terminé ses études humanitaires, se rendit à l’Université de
(') Ce ne fut certes point le courage qui manqua à celte époque. Voici ce qu'on lit dans la notice que le baron de Stassart a écrite sur l'ancien député Barthélemy de Bruxelles : « Lorsque les armées françaises eurent conquis la Belgique, en 1794, Barthélemy fit partie du conseil provisoire de Bruxelles; et s'honora, dans ces circonstances difficiles, par un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays. Le conventionnel Haussman, ayant éprouvé, de la part du conseil, un refus positif de procéder à l'exécution d’un arrêté qui prescrivait la levée d'énormes contributions sur la ville de Bruxelles, s'écria transporté de fureur: « Sais* lu, citoyen Barthélemy, qu'il y va de la tête? — Il eirjaillira du sang et non de l'or, » répondit froidement le magistrat. Ces énergiques paroles imposèrent au proconsul, qui n'osa plus donner suite à ses projets d'exactions. * ( Œuvres diverses, p. 381.)
jurisprudence de Paris. Il y trouva son compatriote et ami M. Blondeau (') et le baron de Gerlache, destiné k partager, plus lard, avec lui la présidence de nos premières assemblées législatives.
Les études du baron de Stassart furent brillantes; les trois premiers prix d'éloquence, de législation criminelle et de plaidoirie attestent ses succès. Ils appelèrent sur lui l’attention du gouvernement, qui, au mois d’août 1804, le nomma auditeur près du conseil d’État, et qui, vers la fin de l’année suivante, l'attacha à l’intendance générale de l’armée dans le Tyrol. Quoique jeune, notre compatriote se conduisit avec tant de prudence et de sagesse dans cette contrée, que, dix ans après, l’empereur d’Autriche, voulant lui en témoigner sa reconnaissance, lui conféra la clef de chambellan.
Je n’ai point à parler ici de différentes missions délicates qui furent confiées au baron de Stassart, ni des places qu’il occupa successivement dans l'intendance militaire, soit en Prusse, soit en Pologne. Partout il fil preuve d’une probité sévère, d’un esprit conciliant, d’une capacité peu commune. Il avait eu l’occasion de rendre un service important k la ville de Kœnigsberg; des députés vinrent pour le remercier et lui offrir une somme de dix mille ducats, en témoignage de reconnaissance. De Stassart refusa en disant : » Voudriez-vous, Messieurs, me faire rougir d’un acte de justice (’)? »
(*) Par un singulier rapprochement, ces deux hommes, si estimables à tant de litres et si étroitement liés depuis leur enfance, sont morts presque en même temps : M. Blondeau esldécédé à Ermenonville, près de Paris, le 13 novembre 1854. L'Académie royale de Belgique avait inscrit depuis longtemps son nom parmi ceux de nos associés, comme celui d'un des hommes qui honoraient le plus le nom belge à l'étranger. M. Blondeau, doyen i la Faculté de droit de Paris et académicien libre de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut de France, était né à Namur, le 30 août 1784.
(*) Sa conduite avait été la même dans une autre circonstance analogue.
Son activité faisait face à tout : au milieu de ses occupations administratives, il trouvait encore des instants pour sacrifier aux Muses, et il leur est resté fidèle dans toutes les circonstances de sa vie.
Pendant son séjour à Berlin, l’empereur lui demanda un travail statistique sur les ressources de la Prusse. On sait avec quel empressement le maitre voulait cire obéi; pour lui, la promptitude, en pareille circonstance, était la qualité essentielle : le jeune intendant le servit à souhait; les témoignages de satisfaction ne lui firent point défaut. Un succès qui lui avait coûté si peu, ne devait pas lui faire concevoir une bien haute idée de la statistique; et, quoique cette science fût alors fort en vogue, les romans plus ou moins fabuleux qui circulaient sous son nom n otaient pas de nature à rectifier les idées de notre intendant; aussi ne revint-il jamais du premier jugement qu’il s’était formé à cet égard.
Il aimait cependant à citer scs rapports administratifs sur les provinces de Namur cl de Brabant , dont il avait été gouverneur; et il les citait avec raison, car ces rapports renferment des documents intéressants et offrent de nouvelles preuves de la régularité et de l’ordre qu’il avait su introduire dans l'administration (').
Comme sous préfet d’Orange, en 1809 (’) , et préfet de Vaucluse, en 1810, le baron de Slassart a laissé des souvenirs honorables qui ne sont point effacés. On se rappelle
• Lorsque M. le baron de Slassart quitta l'intendance d'Elhing pour passer à celle de Kœnigsherg, en juillet 1807, la régence de la première de ces villes manifesta l'intention de lui offrir un présent; mais pour la mettre mieux à son aise, il déclara qu'il n'acceptait que des lettres de bourgeoisie. » (Manuscrits.)
(•) Il parait que c'est à lui qu’on doit l’idée heureuse de faire constater par l'administration des postes, sur les lettres mêmes, la date de leur arrivée.
(*) • J'avais été nommé sous-préfet dès l'année 1807, au mois de novembre, mais H. le comte Daru m'avait retenu eu Prusse. • Ces mots sont écrits à la plume, en marge de la notice de M. Pascal Lacroix sur !H. le baron de Slassart, notice que j'ai trouvée parmi les papiers du défunt.
encore avec reconnaissance tout ce qu’il (il pour répandre cl faire fructifier le goût des lettres , pour assainir et embellir les villes, pour conserver les monuments et pour honorer la mémoire des hommes distingués par leurs talents ou leurs vertus.
Le charme des lieux qui avaient inspiré Pétrarque le ramena vers la poésie et vers des sentiments que le bruit des armes et le maniement des affaires avaient longtemps comprimés ('). C’est à Vaucluse que le baron de Stassarl a certainement passé les années les plus heureuses dosa vie; aussi se les rappelait-il avec attendrissement. Il épousa à cette époque Caroline-Gabrielle du Mas de Peysac, issue d’une famille noble du Périgord (5), et trouva dans cette union un bonheur qui se refléta sur toute son existence (*).
Peu d’étrangers ont été traités aussi bien que lui par le gouvernement impérial ; est- il étonnant alors qu’il soit resté aussi attaché à la France? Notre confrère devait à celte seconde patrie ses premiers succès, une épouse chérie, un
(*) On lui «loi! une médaille consacrée à la mémoire de Pétrarque.
(>) Catolinc-Gabriellc-Jeannc baronne de Stassart, comtesse de Peysac, née à Paris, le 4 novembre 1789. Son |>ère, le comte de Peysac, vidame héréditaire de Limoges, colonel de cavalerie au service de France et chevalier de Saint- Lazare et de Saint-Louis, était neveu du dernier maréchal de Biron. Sa famille, une des plus anciennes du Périgord, alliée aux Chapl-dt-Raslignac, aux Latizun, aux Fénelon, aux Caumont de la Force, aux Talleyrand, etc., a compté, parmi ses membres, un gouverneur du Limousin, des évéques et plusieurs officiers généraux. La terre de Peysac fut érigée en marquisat par Henri IV pour un des ancêtres de Mn,r de Stassart. (Manuscrit .) Le mariage de M. île Stassarl eut lieu le 30 décembre 1810.
A l’entrée de noire excellente reine en Belgique, Mfl,c la baronne de Stassarl lui avait été attachée en qualité de dame du palais, et elle conserva cette position élevée jusqu'à son dernier instant. Elle était d'une bonté et d’une bienfaisance qui ont laissé de nombreux souvenirs après elle.
(5) C'est avec raison qu'il écrivait, dans une épltre adressée à l'un de ses amis, M. Le Gros, ancien secrétaire du prince de Ligne :
Grèce au bonheur qu’llymcn fixa dans mon ménage,
L'hiver, comme au printemps, j'oi des jours sans nuage.
(OEhvtcs diverses, p. 139).
rang distingué et tous les moyens de satisfaire aux plus généreux penchants de son cœur 11 n’a point varié depuis : tout en aimant la Belgique, il ne voyait de véritable bonheur pour elle que dans sa réunion à la France. Ce sentiment, comme je l’ai fait observer déjà, a dominé toute son existence, et il explique toutes les circonstances de sa vie politique et de sa vie littéraire.
Sa nomination à la préfecture des Bouches-de-la-Meuse, en I8H, fut une véritable calamité pour lui : en s’établissant à la Haye, non-seulement toutes ses habitudes se trouvaient changées, scs relations d’amitié à peu près rompues, mais il quittait une population dont il était aimé et vénéré, pour passer chez une autre hostile au joug de la France et impatiente de renverser ou de briser, au premier signal, tout ce qui pouvait s'opposer à son élan patriotique (').
(') K. Polain a Tait hommage à l'Académie d'un petit volume in- 1 2, contenant vingt-sept discours, prononcés par M. le baron deStassart dans différentes solennités pendant qu'il élailà Orange, à Vaucluse et à la Haye; deux ou trois seulement figurent dans ses Œuvres diverses. Dans les six premiers discours prononcés àOrange,de septembre 1809 à 1810, M.de Slassart prend le litre de chevalier, sans doute à cause des décrets sur la nouvelle et l'ancienne noblesse. Les seize derniers discours ont été prononcés à la Haye, dans des circonstances peu importantes; ils n'auraient par conséquent présenté qu'un médiocre intérêt; et l'auteur a bien fait de ne pas les reproduire. Quelques-uns ont cependant une couleur locale assez curieuse; il suffira pour en donner une idée de rappeler les premières phrases du discours prononcé, le 15 août 1819, à l'occasion de la remise d'un drapeau à la compagnie de réserve en garnison à la Haye : « Soldais, que ce jour, ou l'airain devenu l'interprète de noire amour et de notre reconnaissance, proclame la fêle de Napoléon le Grand, est cher à tous les peuples qui composent la nation française ! je l'ai choisi, ce jour mémorable, pour vous donner un témoignage éclatant de ma confiance; je l'ai choisi pour vous remettre ce drapeau que vous saurez défendre, s'il en est besoin, au prix mémo de votre sang. Vous allez voir flotter au milieu de vous ces trois couleurs qui, depuis vingt ans, font l'étonnement et l'admiration de l'Europe. Ralliés sous ces nobles enseignes, puissiezvous bientôt participer à la gloire de combattre et de vaincre les ennemis de votre patrie! que ne vous est-il permis de suivre nos aigles victorieuses dans les champs de la Pologne et de la Russie! mais le devoir vous enchaîne ici .. > La vive admiration du baron de Stassart pour l'empereur éclate dans tous ses dis-
— Mi -
Le baron de Slassarl avait d’ailleurs des ordres difficiles à remplir, des ordres dictés par la défiance, empreints d’une sévérité excessive dont sa bienveillance ne pouvait tempérer la rigueur (').
Il voyait la tempête se former autour de lui et menacer de l’engloutir. Les choses en vinrent au point qu’il faillit être assassiné : le couteau fut levé sur lui, et, dans cette circonstance encore, il montra autant de sang-froid que de magnanimité : il se borna à faire désarmer l’assassin (4).
Cependant, après la bataille de Leipsick,sa position devint insoutenable. Le prince Le brun, gouverneur général, évacua Amsterdam dans la nuit du 15 au 16 novembre 1813.
cours, qui se terminent en général par les mots écrits en grandes capitales : Vive Napoléon le Grand et le Bien-Aimé!
(') Vans une notice, du reste Tort exacte, sur le baron de Slassart, ffl. le chevalier Pascal-Lacroix avait dit en parlant de la préfecture de ta llayc : «Souvent, au risque de déplaire, le préfet des Bouches-de-la-üfeuse a servi le commerce, en le délivrant des nombreuses entraves qu’on ne cessait d’y apporter. Les négociants hollandais peuvent lui rendre justice à ce sujet, et attesteront que leurs demandes en licences furent toujours expédiées dans les vingt-quatre heures et remises sans le moindre retard. « M. le baron de Stassarl a écrit de sa main sur un exemplaire dont j’ai eu communication : « Ceci n'est pas exact : j’expédiais les demandes de licences et les licences ensuite, avec la plus grande célérité; je ne cessais de plaider la cause du commerce, auprès de l’empereur et de ses ministres, mais je n’avais garde d’accorder des faveurs contraires au système continental; c’eût été m’écarter de mes devoirs. *
(•) Dans ces circonstances difficiles, le courage ne manqua point à notre compatriote, c’est un hommage que scs ennemis même lui ont rendu. Voici comment s’exprime à son égard M. Vander Palm, dans son Mémoire historique sur la restauration des Pays-Bas en 1813, quand il parle du départ des Français : « De Slassart, pendant cet intervalle, était resté à son poste. Il avait bien l’intention de partir avec eux (les fonctionnaires français) : des rapports secrets ne laissaient pas le moindre doute à cet égard. Le départ de son épouse, l’emballage de scs effets, le désordre qui régnait dans sa maison, tout l’attestait. Mais quel prétexte pouvait-il alléguer pour s’éloigner ainsi, lorsque la ville était, du moins en apparence, paisible et tranquille, et que sa personne, ni sa dignité ne se trouvaient menacées ! et s'il fût resté plus longtemps, peut-être eût-il songé à se défendre, car il avait à sa disposition une garnison forte de cinq cents hommes avec deux pièces d’artillerie, et le courage ne lui manquait point. » Traduit du hollaudais par Aug. Joos, avocat, p. 55, in-8*; Bruges, 1828.
Quelques jours après, le baron de Slassarl dut également quitter la Hâve et se rendit à Paris.
En 1814, il assista au siège de cette capitale, cl l’ancien préfet de Vaucluse devint officier d’ordonnance du roi Joseph. Après l’abdication, il rentra dans la vie privée (') : ce fut vers cette époque (juin 1814) que parut, chez P. Didot, la première édition des Pensées de Cireè (*). Cet opuscule obtint un succès mérité. Parmi les épitres laudatives qu’il fit naître et que notre confrère a pris soin d’enregistrer, on remarque un Billet du matin du prince de Ligne, écrit deux mois avant la mort de cet écrivain spirituel, que Voltaire a loué avec une exagération poussée peut-être an delà des licences poétiques (*).
(') « A la chute de l'empire, M de Stassart revint en Belgique habiter la terre de Corioule. Se» parents lui avaient laissé peu de fortune et les dignités ne l'avaient pas enrichi, de manière que, pour se faire une existence honnête, il fut obligé de vendre sa bibliothèque, ses tableaux et sa vaisselle d'argent. » ( Manuscrits .)
(•) Quelques méprises assez singulières eurent lieu au sujet de cette publication et du nom placé sur le titre. « Ces graves auteurs, dit M. de Slassarl, sans se rappeler le moins du monde à quelle catégorie d’êtres vivants avait appartenu Circé, placèrent très-sérieusement ce nom parmi ceux des écrivains bipèdes; et, grâce à l’ordre alphabétique, ma défunte levrette jouit de l’insigne honneur d’élre installée sur la liste des moralistes mis à contribution par M. Mahire, entre Cickrou et Cuite...: c'est un succès que j'aime à constater ici. » ( Œuvres diverses 9 p. 97.)
(5) Voici les vers de Voltaire ;
Sous un vieux ehéne un vieux hibou Prétendait aux dons du génie ;
Il fredonnait, dans son vieux trou Quelques vieux airs sans harmonie :
I u charmant cygne, au cou d'argent,
Aux sons remplis de mélodie,
Se fit entendre nu chat-huant.
Et le triste oiseau sur-le-champ Mourut, dit-on, de jalousie.
Non, beau cygne, e’est trop mentir;
II n'avait point cette faiblesse :
Il ertt expiré de plaisir
Si ce n’rAl été de vieillesse.
Le baron de Stassart se rendit ensuite en Autriche, où il avait de nombreux parents, et, après quelque temps de séjour, il songea à rentrer dans sa patrie. En passant par Munich, il apprit le retour de l’empereur et la révolution qui venait d’éclater en France.
Cette nouvelle comblait tous ses vœux; il se dirigea en hâte vers Paris, et, le 16 avril 181S, il reçut une mission de confiance : il fut chargé par l’empereur de se rendre à Vienne avec de pleins pouvoirs pour négocier le maintien du traité de Paris. Toutefois il dut s'arrêter à Lintz, mais il trouva moyen de faire parvenir de là au gouvernement autrichien les pièces dont il était porteur.
La bataille de Waterloo renversa de nouveau ses projets d’avenir. Le baron de Stassart avait été désigné pour être, en cas de succès, commissaire général de la Belgique ('). Quand le désastre fut consommé, il vint se fixer dans son château de Corioule et reprit l’élude des lettres qu’il avait momentanément abandonnée au milieu de l’enivrement des cent jours. Il composa, vers cette époque, son recueil de fables, qui est incontestablement son meilleur ouvrage cl qui lui assure une réputation durable. Notre poète se trouvait là véritablement sur son terrain. Doué de quelques-unes des qualités du bon La Fontaine, il n’est pas étonnant qu’il ait manifesté les mêmes goûts littéraires cl qu'il ait, après lui, tenté de recueillir quelques épis pour en former sa gerbe :
Car ce champ ne se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n’y trouvent i glaner.
M. De Stassart est un fort agréable conteur : il a le talent de dérouler ses petits drames sous une forme spirituelle; sa pensée est presque toujours rendue avec finesse; sa diction
(*) Cette circonstance est connue; on dit, dans une notice biographique, que le baron «le Stassart n’accepta pas la position qui lui était offerte.
a de lelégance, de la grâce; enfin il connaît le secret d’animer ses tableaux et de leur donner ce pittoresque, ce brillant coloris qui prêtent tant de charme et d’intérêt. Homme politique, il a, dans un grand nombre de circonstances, transporté tout naturellement ses acteurs, bipèdes ou quadrupèdes, sur le terrain qui lui était le plus familier, et il les a fait parler sous ses inspirations, ou si, l’on veut, sous les inspirations du moment : cette manière de composer appartient essentiellement à la Fable. Une fiction ingénieuse, sans nuire à la vérité, lui ôte son caractère trop austère, et la fable, comme la comédie, se sert volontiers du masque de convention, en lui conservant toute sa transparence; la seule condition qu’on lui impose, c’est de réussir à charmer tout en instruisant. Notre fabuliste, dans quelques rencontres, a singulièrement égayé son public, mais comme c’était aux dépens du maitre, ou plutôt de ceux qui exerçaient ses droits, il n’a pas toujours eu lieu de s’applaudir du succès. Les fables Le Pinson roi, Le Trône de neige. Le Léopard et l'Eléphant, rois des animaux, et tant d’autres expliquent assez pourquoi M. de Slassart ne se trouvait pas en faveur auprès du roi Guillaume , à part les préventions qu’élevaient contre lui ses anciennes fonctions de préfet du département des Bouches-dc-la-Meuse. On sait qu’un des principaux griefs des Belges contre le gouvernement déchu était l’obligation d’employer la langue hollandaise dans les actes publics; cette obligation soulevait de vives réclamations et froissait vivement l’amour-propre, surtout des provinces wailones; c’est dans cette circonstance que notre confrère composa la fable intitulée : Le Pinson roi. Qu'on me permette de la rappeler ici; elle donnera, d’ailleurs, une idée de sa manière d’écrire :
J’ai lu qu'en Allemagne ou bien en Italie....
Le lieu n’imiiorle, mes amis:
il 6 -
Un nom facilement s'oublie.
Bref, j’ai lu qu'en certains pays le ne sais quelle fantaisie Prit aux oiseaux : ils élurent pour roi Maître Pinson. Fier «lu pouvoir suprême,
Croyant servir l'honneur du diadème,
Dans ses États il proscrivit l'emploi (I)tU-on ne lui parler qu'avec un interprète)
De toute langue étrangère aux pinsons :
Ainsi du rossignol, de la douce fauvette,
On n'entend plus les aimables chansons.
Pour réussir aux champs, à la cour, à la ville,
Il fallait de sa majesté,
Ce qui n'était pas trop facile,
Que le fausset ftU imité.
Du roi la bizarre ordonnance Conduisait aux honneurs la médiocrité;
Le mérite par là se trouvait écarté.
On rit d’abord de tant d'impertinence,
Mais bientôt les meilleurs esprits Dirent de toutes parts : « Quoi! Sommes-nous conquis?
•* El doit-on nous traiter avec cette arrogance? p Le mécontentement sur tous les points gagna...
Du monarque adieu la puissance!
Sur les seuls pinsons il régna;
Il vit tomber son trône en décadence.
Fauvettes, rossignols, chez le cygne voisin S'en vont jouir du droit de rompre le silence.
Hélas! qu'importe au sonverain Si l'on parle allemand, français, grec ou latin,
Pourvu qu'on soit soumis à son obéissance !
C'est ainsi qu'en jugeaient Louis cl Charles-Quinl;
Mais de ces rois prudents on en compte un sur vingt :
Ils sont plus rares qu'on ne pense.
Comme notre confrère i’a fort bien fait observer depuis, ce qui notait qu’une fable en 1818 est devenu de l’histoire en 1830 (‘).
La crainte d’étendre outre mesure celte notice me fait renoncer au plaisir de citer quelques autres de scs charmantes compositions; elles sont d’ailleurs dans la mémoire de la plu-
(•) Œuvres divers es, p. 87.
part de mes auditeurs. Le recueil des labiés du baron de Stassart fut accueilli de la manière la plus favorable; il en parut successivement plusieurs éditions, ainsi que des traductions dans diverses langues. Encouragé par ce succès, l'auteur revit son travail avec soin et augmenta le nombre des fables à chaque édition nouvelle ('). Son goût l’avait porté en même temps à faire des éludes plus approfondies sur ce genre de composition et à se former une collection aussi complète que possible de tous les fabulistes anciens et modernes. C’est cette collection précieuse que possède notre Académie, grâce à la munificence de celui qui L'a créée (*).
Dans la préface de sa première édition, l'auteur a rendu compte du plaisir que lui fil éprouver la composition de ses fables. «J'ai, dit-il, joui cette année, à la campagne, d’un loisir que des travaux importants ne m’avaient pas permis de goûter encore; j’ai succombé, comme tant d'autres, à la séduction : j’ai fait des fables, et, sans m’en douter le moins du monde, à la fin de l’hiver, je m’en suis vu cent vingt-neuf, en y comprenant le prologue et l’épilogue.» — Peut-être un auteur, consultant bien ses intérêts, a-t-il tort de faire
{') < Il en a paru huit éditions in- 1 2, in- 1 6 el in-18. Bruxelles el Paria, 1818, 1819, 1831, 1823, 1837, 1847 et 1852. M Keane en a donné une traduction complète en anglais. Londres, 1852 ; in-12.
« Plusieurs de ces fables ont été traduites en hollandais, par Swan ; en allemand, par Caltel: en suédois, par Wahnnk, el ont paru dans différentes feuilles ou revues d'Amsterdam, de Berlin et de Stockholm. Quelques-unes ont été traduites et imprimées en provençal, par Hyacinthe Morel, cl en patois liégeois et namurois, par MM. Dumarleau et Wéroltc. • ( Bibliographie académique, page 91, 1 vol. in-18. Bruxelles, 1854.)
(*) Lors de la publication de la première édition de ses fables (25 mars 1818), le barou de Stassart comptait que la France seule avait eu deux cents fabulistes, l'Allemagne cinquante, et que tous les pays se trouvaient partagés dans les mêmes proportions; or. si l'on considère que ses recherches, depuis, ont bien amplifié ces nombres, on concevra mieux combien celte partie spéciale de sa bibliothèque doit avoir de valeur.
- ils —
de pareilles confidences au public. Le Misanthrope répond à Oronte, dans une circonstance analogue :
Voyons, Monsieur, le temps ne fai! rien à l’affaire.
Souvent même l’auteur produit un effet opposé à celui qu’il attendait (') , et moins équitable qu’Alceste, le public se dit avec Voltaire :
Les vers aisément faits sont rarement aisés.
A celte époque, la Belgique, délivrée du fléau de la guerre, sentait le besoin de se tourner vers les éludes et de reconquérir, dans les sciences, les lettres et les arts, la gloire dont elle avait brillé autrefois. Le nouveau gouvernement était favorable à cet élan généreux : il venait de créer les Universités de Gand, de Louvain, de Liège, et de réorganiser l’ancienne Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles qui avait cessé d’exister pendant l’invasion française. On n’a peut-être pas assez tenu compte des avantages que nous avons recueillis par notre association temporaire avec la Hollande. Pendant les quinze années de cette union, nos provinces, qui avaient été courbées successivement sous différentes dominations étrangères, curent le temps de se relever et de se refaire aux anciennes institutions dont les provinces du Nord avaient mieux quelles conservé les traditions; elles jouirent d’emblée des mêmes libertés et des mêmes moyens d’activer le développement de l’intelligence.
Parmi les sociétés nombreuses qui prenaient un nouvel
(') Quelque* critiques, en effet, montrèrent «les prévention* contre un recueil poétique composé en si peu tic temps; et, prenant la date du 35 mars comme officielle, ils comptèrent que 139 fables produites en 91 jours ne pouvaient constituer une œuvre suffisamment mûrie.
essor ou qui s’organisèrent alors dans la vue de favoriser la culture des lettres, il convient de citer, en première ligne, la Société littéraire de Bruxelles. Elle avait été créée sous le gouvernement français, et elle comptait parmi ses fondateurs l'écrivain à qui l’on dut, plus tard, la Festale, Sylla, Y Ermite de la chaussée d'Anlin et une série d’autres ouvrages peut-être trop vantés alors et trop oubliés aujourd’hui. Cette société, modeste d’ailleurs ('), avait souffert de la crise de 1814 et tendait à s’organiser d’une manière plus stable (*). Ses Annuaires poétiques, devenus assez rares aujourd’hui, témoignent de l’ardeur avec laquelle on s’occupait alors de poésie, premier indice d’un retour vers l’étude des lettres. A côté du nom du baron de Stassart, on rencontre ceux de plusieurs de nos confrères, MM. Ph. Lesbroussart, le baron de Reiffenberg, Raoul, Baron, Cornelissen, Alvin, Van Bemmcl, O Sullivan, Leglav, etc. On conçoit que tout n’était pas de même valeur dans un recueil ouvert à tant d’individualités (s) ; aussi jamais épigraphe ne fut mieux justifiée :
Qui legis ista t tuam reprehendo, si mea laudas Omniaty stultitiam : si nihii, invidiam.
Own.
De son coté, la Société d’émulation de Liège soutenait également avec succès son ancienne réputation, grâce au talent
(') Les réunions avaient lieu, le dimanche malin, chez l’un ou l’autre de ses membres; et, après 1830, au coin de la Place Royale, dans une des salles du café de l’Amitié. Chacun y lisait ses productions et recevait les éloges ou les critiques de ses confrères. Les principales pièces qui avaient été lues servaient à composer V Annuaire poétique qu’on publiait à la fin de l’année. De loin en loin, les membres se réunissaient dans un banquet, cl l’on y chantait ou l’on y lisait des vers dont, le plus souvent, le sujet avait été indiqué d'avance.
(•) L’^/manac/« poétique de Bruxelles pour 1817, qui était le 14* de la collection, fut publié à Gand par les soins de M. Van Bemmel père; les autres Annuaires continuèrent d’élre publiés à Bruxelles.
(*) Le 20"** et dernier volume parut en 1823, époque où la Société s’éteignit sans bruit, par la négligence de son président.
de son secrétaire général. En même temps se formaient quelques revues littéraires qui présentaient aux auteurs de nombreux moyens d'arriver à la publicité. Citer le Mercure belge, \’Obse)valeur,]es Annales belgiques, c'est rappeler les noms des rédacteurs, qui, depuis, ont presque tous figuré dans un rang distingué.
Ce mouvement littéraire était surtout favorisé par la présence d’un grand nombre d'écrivains de mérite que l’exil avait rejetés de ce côté de nos frontières; car, sur ce sol où la foudre a frappé tant de fois, nous aimons à tendre une main amie à ceux que des naufrages nouveaux amènent vers nous.
LesBory de Saint-Vincent, les Arnault, les Cauchois-Lemaire, les Tissot, les Berlier et tant d’autres, en publiant leurs ouvrages en Belgique, ou en prenant part à la rédaction de nos journaux, nous exerçaient à une gymnastique qui nous était encore peu familière. Ce qu’il nous fallait, avant tout , c’était une certaine confiance en nous-mêmes, qu’il ne nous avait pas été donné d'acquérir dans l’état d’abandon où la France avait laissé nos provinces. Tout était à former dans l'administration comme dans les lettres. Chacun cherchait à tâtons et trouvait avec peine le poste que lui assignaient ses facultés au milieu de nos institutions nouvelles.
Lors de l'organisation de l’ordre Équestre, en 1815, le baron de Stassart y fut compris [tour la province de Namur; en 1818, il fut élu membre des états provinciaux; et, en 1821 , envoyé à la seconde chambre des étals généraux, dont il fit partie jusqu’à l’époque de la révolution de 1830. Il nous a conservé les nombreux discours qu’il a prononcés dans celle assemblée; ils sont également empreints d’un caractère de modération cl d’impartialité. Il fut un des plus ardents champions d une liberté sage en matière d'enseigne-
- «il —
ment, à l’époque où le gouvernement, préoccupe à l'excès des soi-disant tendances catholiques, voyait du jésuitisme partout et mettait, sous ce prétexte, des entraves à notre indépendance. « L’on nous parle de prétentions ultramontaines et de l’invasion du territoire par les jésuites, disait-il, mais le privilège de la police fut toujours, on le sait, de voir autour d’elle des conspirateurs et de se créer des fantômes pour les combattre (').» Il rappelait avec raison cette maxime de Fénelon dont l’oubli sera toujours fatal pour un gouvernement : « Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude (*). »
Il est de l’essence des Etats constitutionnels de voir leurs représentants se partager en deux groupes, dont les uns, plus timides, tiennent à la chose établie ou à la conservation du passé, et dont les autres, tournés vers l’avenir, demandent des changements et des améliorations incessantes. Ces partis se forment partout sous différentes dénominations et avec différentes nuances ; on les voit, selon les pays, se classer en droite cl gauche, en wighs ettorys.en catholiques et libéraux, etc. Il est dans leur nature d'être à peu près également forts; car dès que l’équilibre se trouve rompu en faveur de l’un, l’autre sent la nécessité de faire des concessions pour se renforcer, pour se soutenir avec avantage, et dès lors il recrute et rappelle à lui le juste milieu, qui tour à tour sert d’appoint à l’un ou à l’autre côté de la balance (*).
(•) Œuvres diverses, page 585.
(*) Son dernier discours à la deuxième chambre, en 1 830, Cm pour s'élever contre l'inconcevable violation de la correspondance particulière de M. de Potier, que la police avait fait saisir et qu'elle livra à la publicité, mesure fatale qui tourna contre ceux qui l'avaient employée.
(*) Quelquefois le rapprochement des extrêmes se fait sans l'intervention du milieu, quand celui-ci manque entièrement de ressort, et la circulation vitale se rétablit entre deux points que l'infini semblait séparer. C'est ce qui arriva eu Belgique, en 1830 ; ce fut entre les libéraux et les catholiques extrêmes que se forma l'union qui renversa le gouvernement.
Tel est l’état normal :• ce ne fut point celui du royaume des Pays-Bas. La défiance finit par s’établir entre les deux grandes fractions du pays. Ce n’étaient pas des adversaires, mus par des sentiments différents, mais voulant également une seule et même chose, le bien général : c’étaient des partis n’ayant pas les mêmes intérêts, n’ayant pas la même patrie, n’ayant pas la même religion ; restant étrangers l'un à l’autre, malgré la communauté des institutions, celui-ci semblant dominer en vainqueur, celui-là répudiant avec énergie la condition du vaincu, et réclamant ses libertés auxquelles il croyait voir porter atteinte.
C’est à cette époque que se forma l’union catholique libérale, qui devait bientôt après conduire au renversement du gouvernement de 1815. Une suspension d'armes fulconclue entre les deux camps qui avaient jusque-là divisé les Belges. Un mécontentement général, qui s’élail traduit par un vaste pélitionnement tendant à obtenir le redressement des principaux griefs de la nation, avait annoncé le commencement de la lutte ('). Il s’agissait, pour les Belges, catholiques ou libéraux, de réunir leurs efforts et de succomber ou de triompher ensemble, sauf à reprendre ensuite leurs positions respectives.
Avant d’en venir à celte extrémité, on eut reconrs à des négociations. Le baron de Stassarl fit partie d’une députation envoyée à la Haye, au commencement de septembre 1830, par la province de Namur. On peut voir, dans la notice in-
(') Tout en appuyant les griefs de la nation, de la manière la plus énergique, le baron de Stassarl penchait pour des moyens de conciliation. C'est ce que prouve la lettre qu'il adressa au prince d'Orange vers la fin de 1890, lettre que j'ai reproduite dans V Annuaire At Bruxelles pour 1855, à la suite de cette notice et dont j'ai trouvé la minute dans ses manuscrits. Même, après les journées de septembre, il croyait encore la conciliation possible, mais arec deux gouvernements distincts; c’est ce que prouve une seconde lettre que j'ai reproduite également.
sortie en lète de ses OEuvres diverses, l’insuccès de celle mission. Arrivé à Rotterdam, l’ancien préfet de la Haye courut les plus grands dangers : de nombreux rassemblements s’étaient formés sur le port; une foule immense, poussant de sinistres vociférations, demandait qu’on lui désignât le baron de Slassarl. Le danger était imminent. Le courageux député, malgré le péril qui menaçait ses jours, et pour éviter à ses collègues de tomber victimes d’une émeute populaire, déclara hautement à la foule qu’il était celui que menaçait son aveugle furie. Je ne fais ici que rappeler les paroles des députés namurois dans le rapport fait à leurs mandataires.
On voit que, dans cette circonstance encore, le baron de Stassart ne manqua ni de courage ni de fermeté. Peu de jours après, il en donna une preuve nouvelle; il retourna en Hollande, et reprit son poste aux états généraux réunis à la Haye. Son séjour, du reste, y fut de peu de durée : menacé d’ètrc arrêté, il se réfugia en France, et de là lit connaître au gouvernement qu’il so regardait désormais comme dégagé de ses serments. Dès le commencement de la même année, il avait été privé de sa pension comme ancien préfet ('). Mais à cet acte, le public en opposa un autre non moins significatif : une médaille d’or fut offerte par souscription à celui que le gouvernement venait de frapper. Ces sortes d’escarmouches précèdent souvent les combats politiques qui amènent la chute des États.
La révolution de septembre éclata enfin : le baron de Stassart lui donna toutes ses sympathies, et fut appelé presque aussitôt à la présidence du comité de l’intérieur (1er octobre 1830) ; mais le tumulte qui se mêle toujours à
(') Une ordonnance, en date du 8 janvier 1830, lui relirait une pension de 1,800 florins, <|ui lui avait été donnée comme retraite d’ancien fonctionnaire ou plutôt comme traitement d’attente.
un pareil bouleversement ne pouvait convenir à un homme essentiellement ami de l’ordre et qui ne concevait de gouvernement possible qu’avec la plus complète subordination. Au bout de dix jours, il se retira dans la province de Namur, dont il avait été nommé gouverneur ('). Il s’attacha à y rétablir la tranquillité, à faire respecter les personnes et les propriétés, et montra à ses ennemis que s’il avait recherché une révolution, ce n’était point pour favoriser l’anarchie (’).
Quant les passions furent plus calmes et que le congrès national eut été convoqué, le baron de Stassart y fut envoyé par la ville de Namur. C'est sur sa proposition que le gouvernement provisoire fut invité, le 12 novembre, à conserver le pouvoir exécutif jusqu’à ce qu’il y fut pourvu autrement par le congrès.
Tout était à faire : la première question qui se présentait
(') M. le baron de Stassart succédait, dan» celte province, à un autre de nos confrère les plus honorables, M. d’Omalius d’Halloy, qui avait été gouverneur pendant tout le règne du roi Guillaume. Celle mutation se fil presque sans qu'on s'en aperçût : rien ne Tut changé dans l'hôtel du gouvernement, pas même les domestiques. Par un autre rapprochement singulier, quand, plus tard, le baron de Stassart sortit du sénat, M. d'Omalius vint y prendre place, cl il y siège aujourd'hui encore comme vice-président, dans la dignité la plus voisine de celle qu'occupait son prédécesseur. Nos deux confrères avaient commencé leur carrière ensemble à Paris, en 1802; tous deux sont constamment restés dans de bonnes relations; mais par une espèce de fatalité, quand l'un montait au pouvoir, l'autre en descendait.
(*) « M. de Stassart se montra toujours ami de la modération. On ne cite de lui aucun acte de réaction politique. Triomphant, il n'abusa jamais de la victoire pour servir ses haines personnelles; il tendait au contraire une main généreuse à son ennemi renversé. L'anecdote suivante vient à l'appui de notre assertion. Pendant que M. de Stassart siégeait aux états généraux, une médaille lui fut décernée. M**, magistral et chaud partisan du roi Guillaume, s’était avisé de faire, à cette occasion, une chanson assez mordante, qui fut insérée dans un journal ministériel. Bientôt la révolution éclata ; M. de Stassart arriva aux afTaires, elle roagislal chansonnier craignit d’étre destitué ; mais, pour toute vengeance, M. de Stassart lui fil donner une place supérieure à celle qu'il occupait et qu'il méritait d'ailleurs. * (Manuscrits. j Le nom de cc magistrat chansonnier n’est pas indiqué.
était de savoir quelle forme de gouvernement il convenait de donner à la Belgique. Ceux qui connaissaient le baron de Stassart pouvaient prévoir son vote. « Des institutions vraiment libérales, disait-il, des institutions presque républicaines, si l’on veut, mais sous un chef héréditaire qui nous en garantisse la durée, voilà ce qui doit nous servir de point de ralliement et prouver à l'Europe que, si nous avons su conquérir notre indépendance, nous saurons aussi la conserver ('). » Cette opinion prévalut, en effet, et 174 voix contre 13 proclamèrent la monarchie constitutionnelle représentative sous un chef héréditaire.
Le choix de ce chef formait une autre question vitale pour la Belgique. Ici encore, l’opinion du baron de Stassart ne pouvait être douteuse : « Dans ma pensée, dit-il, il n’v avait de résultat convenable pour la Belgique qu’une quasiréunion, de manière à garantir la prospérité de Bruxelles, le plus possible, au moyen de la présence permanente d’un prince français, gouverneur général de nos provinces, avec des pouvoirs très-étendus (*). » Cependant, quand il crut reconnaitrc que le roi Louis-Philippe n’accédait pas à cette combinaison, ses vues se portèrent sur le duc de Leuchtenberg. On sait ce qui advint ensuite.
J’ai déjà dit que le baron de Stassart fut appelé à l’honneur de présider le sénat, dès l’époque de sa création, et cet honneur lui fut conféré pendant sept années consécutives (jusqu’en 1838-1839). Je n’ai point à rappeler ici ses actes pendant cet intervalle de temps : je ferai remarquer seulement qu’il ne perdait aucune occasion de défendre les intérêts des sciences, des lettres et des arts.
Notre confrère avait passé, en septembre 1834, du gouvernement de la province de Namur à celui de la province
(') Œuvres diverses, p, 654.
{•) Idem, p. 658.
de Brabant. En se fixant dans la capitale, il put, par sa position et par ses talents, servir plus activement l'Académie, qui, dans sa séance du 12 octobre 1833, venait de l'appeler à siéger parmi ses membres.
L’Académie, à cette époque, se ressentait encore de l'état déplorable où l’avait placée la révolution. Par le fait de la séparation des deux pays, plus de la moitié de ses membres se trouvait dans les provinces septentrionales, et elle regardait comme une question d’honneur de ne point prononcer le divorce entre eux. La république des lettres, en effet, doit rester dans une région inaccessible aux passions politiques.
Des personnes qui ne pensaient point ainsi expliquèrent mal l'espèce d’isolement dans lequel se tenait alors l’Académie. On parla de la modifier; elle crut devoir se roidir contre d’injustes préventions; mais, quand elle.put agir plus librement ensuite, elle fixa son choix sur deux hommes éminents dans les lettres et qui, par une heureuse coïncidence, s'étaient trouvés à la tète des deux premiers corps politiques du pays: le baron de Slassarl, président du sénat, et le baron de Gerlache, qui venait de quitter la présidence de la chambre des représentants pour celle de la cour de cassation.
Jamais choix ne fut mieux justifié, car jamais nous n’eussions pu rencontrer deux hommes mieux pénétrés des qualités de l’académicien, apportant plus d’urbanité et de courtoisie dans la discussion, plus de déférence pour les opinions des autres, et comprenant mieux les égards qu’on se doit mutuellement. Grâce à ces rapports de bienveillance, la classe des lettres, qui pouvait devenir une arène dangereuse, devint un champ clos où l’on ne combat jamais qu’avec des armes courtoises. A une époque où les opinions sont partagées sur tant de choses, et spécialement dans les sciences
politiques, c’esl la seule assemblée peut-être où jamais les discussions n’ont été passionnées (').
Une autre dignité semblable devint pour le baron de Stassart une source de chagrins de tout genre : ce fut la présidence dont l’investit le titre de grand maître de la maçonnerie nationale. Le ministère s’irrita de le voir dans des rangs qui lui étaient hostiles. Le sénat, qui l’avait élu à la présidence jusqu’en 1838, ne renouvela plus son mandat. Aux élections suivantes, le baron de Stassart, par une espèce de représailles, fut porté au sénat par une triple élection, celle de Nivelles, de Namur et de Bruxelles. Ce n’était pas le moyen de concilier les choses : aussi, le 17 juin de la môme année, fut-il révoqué de ses fonctions de gouverneur et admis à faire valoir ses droits à la retraite. Pour le consoler de sa disgrâce, une médaille d’or lui fut offerte par souscription comme en 1830.
Ces actions et réactions successives entre lesquelles notre confrère se trouvait ballotté, étaient peut-être ce qui convenait le moins à son caractère!*). Sa position était évidemment fausse; il le comprit, et donna, en 1841, sa démission de grand maître de la maçonnerie (3).
(') Ce n’était pas dans notre Académie seulement que le l>aron de Stassart recevait des témoignages d'estime. Par son caractère conciliant et par sa haute position, il semblait président-né de toutes les sociétés et de toutes les assemblées dont il Taisait partie. Je citerai en particulier la commission chargée de préparer la loi communale et la loi provinciale; à la suite des événements de 1854, la commission des indemnités pour les pillages; en 1855, le jury de l'exposition nationale de l'industrie et le jury pour les grades universitaires. En 1851, il présidait le congrès d'Orléans ; en 1853, le congrès d'Arras. La Société des sciences, des lettres et des arts du Hainaul Tarait nommé son vice-président à vie.
(*) u Enclume ou marteau, a-t-il dit quelque part : tel est le sort de la plupart des hommes! heureux, mille fois heureux le sage qui possède le secret de n'élrc ni l'un ni l'autre, et qui parvient à quitter ce monde sublunaire sans avoir été ni froissantlii froissé. » ( Œuvrei diverses, p. 105.)
(3) Cette démission le mit naturellement mal avec un parti, sans se réconcilier avec l'autre. Il put reconnaître alors que le rôle le plus difficile à remplir, c’est
La I u lie dont il venait de sortir lui inspira du dégoût pour les affaires publiques; peu à peu il s’en éloigna davantage. Une mission diplomatique qu’il eut a remplir à Turin, en 1840, en qualité d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, le rattacha, mais pour peu de temps, aux affaires de l’Etal. Quand cette mission fut terminée, le baron de Slassart revint par la Provence, dans le but de revoir son ancien département de Vaucluse. Il y goûta quelques instants de bonheur; il fut l’objet d’ovations d’autant plus flatteuses quelles étaient complètement désintéressées de la part des populations et des autorités.
En 1847, il cessa de siéger au sénat; il cessa également de faire partie du conseil communal de Bruxelles et de différentes commissions du gouvernement; mais ce qui le décida à quitter complètement les affaires publiques et à ne plus vivre qu’au milieu d’un cercle d’amis, ce fut la perle cruelle qu’il lit le 8 juillet 1849 : la mort le sépara brusquement d’une épouse digne de toute sa tendresse. Madame de Slassart se trouvait alors à Liège : elle y fut atteinte d’une attaque de choléra à laquelle elle succomba presque aussitôt (').
Le baron de Slassart s’était retiré, depuis quelques années, dans le nouveau faubourg Léopold : il y vivait au milieu de scs livres et de ses manuscrits qui, à toutes les époques de sa vie, lui avaient procuré de douces distrac-
•le n’eo pas avoir, cl tic se trouver, sans le mol d’ordre, enlre deux partis <|ui er sont aux mains : les chances d'élrc frappé sont doubles. Il n’existe, en pareil cas, que deux manières de se préserver, c’est de s’effacer par une nullité complète ou d'exercer sur tous un puissant ascendant. Or, cet ascendant, le baron de Slassart l’avait perdu, et, d’une autre part, il n’était point un homme que l’on put considérer comme étant île médiocre importance.
(•) On ne pourrait mieux caractériser celle union qu’en rappelant un vers que ha Fontaine a placé dans une de scs plus charmantes compositions :
Ni le temps ni l’hymen nétcignircnl leur flamme.
lions. Dans celte paisible retraite où il trouvait \’otium cum dignitate tant vanté des anciens, le baron de Slassarl était devenu collectionneur. J’ai déjà parlé des peines infinies qu’il s’élait données pour réunir tous les fabulistes connus; il mettait en ordre ses précieux autographes, acquis parfois 5 des prix considérables ('), ainsi que les lettres des hommes distingués avec lesquels il avait correspondu; il y joignait, autant que possible, leurs portraits. Il avait aussi commencé une collection de tableaux; mais ses prétentions à cet égard étaient fort modestes : on voyait qu’il n’avait été guidé dans ses choix que par le désir d’encourager de jeunes artistes, bien différent en cela de tel prétendu amateur dont un de nos poêles a dit d’une manière fort spirituelle :
Il aime les tableaux mais, par un sort fatal,
Il n’a, dans son salon, que lui d’original.
Est-il étonnant qu’entouré de tant de trésors et des souvenirs des grands événements dont il avait été témoin , le baron de Stassart ail eu le pensée d’écrire des mémoires ? Il ne se faisait pas illusion sur l’espèce de discrédit dans lequel est tombé ce genre de littérature, par suite des abus qu’on en a faits; mais il tenait à réunir, à conserver des matériaux utiles pour l’histoire contemporaine.
(') En véritable amateur, M. de Slassai t n’allacbait d’importance à scs auto* graphes que lorsqu’ils rappelaient quelque événement historique ou quelque souvenir littéraire. Sa collection est très-nombreuse et renferme au moins six mille lettres, écrites en général par des personnages célèbres et dont plusieurs lui ont été adressées. Elles sont rangées par ordre alphabétique et lui-méme a pris soin d’en faire le catalogue. Quand il s’agissait d'échanges d'autographes, cet homme si généreux marchandait en véritable juif, comme il en faisait lui-méme la remarque en riant. Il fallait le voir ensuite content et radieux, emporter ce qu’il nommait ses dépouilles opiraes, les classer dans sa bibliothèque et les exhiber avec un plaisir d’enfant à la curiosité de ses visiteurs. L’acquisition d’un autographe rare était la seule chose pour laquelle il ne craignit pas de se rendre importun.
Nous n'avons malheureusement de scs mémoires que les premiers linéaments, ou plutôt une table des matières trèssuccincte, avec quelques notes destinées à faire partie du premier chapitre. Plusieurs cartons , retrouvés après sa mort, contiennent les matériaux qu’il se proposait de mettre en œuvre.
Ce genre de travail eût été un véritable délassement pour sa vieillesse. Les notices biographiques insérées dans ses OEuvres diverses et qui sont au nombre de soixante et quinze, montrent que l’ouvrage projeté n’eût été dépourvu ni d’instruction ni d’agrément. Le baron de Slassarl, comme je l’ai fait remarquer déjà, est un conteur aimable et spirituel qui présente avec charme les détails propres à faire apprécier les personnages mis en scène. 11 avait peu de penchant pour les ouvrages de longue haleine : la peinture de genre et celle des portraits allaient mieux à ses habitudes et à ses goûts que la grande peinture historique; en écrivant, d’ailleurs, il recherchait moins la gloire qu’un agréable délassement (').
Dans toutes les circonstances de sa vie, le baron de Stassart a su faire dignement les honneurs des emplois élevés qui lui étaient confiés : il vivait véritablement en gentilhomme. Dans un Age avancé, il se faisait encore un plaisir de réunir à sa table quelques gens de lettres et des amis, afin de deviser et de, s’entretenir des objets favoris de ses études. Il était d’une bienveillance extrême pour les jeunes gens; il les accueillait avec plaisir et leur prodiguait des encouragements.
(') Aussi le vit-on prendre successivement part à la rédaction de différents recueils périodiques, tels que la Revue encyclopédique de France , la Bibliographie universelle des frères Michaud, la Revue belge, le Trésor national , le Bibliophile belge, les Bulletins de notre Académie, la Jîeeue du nord de la France de son digne ami M Arthur Dinaux, etc.
Sa physionomie n’offrait point de ecs traits saillants et largement accentués dont l’art sait tirer un parti si heureux, et qui, pour lui, valent souvent mieux qu’une beauté régulière : ce qui dominait, dans son extérieur, celait plutôt un air de bonté que de distinction. Il avait généralement le sourire sur les lèvres, non pas ce sourire banal et de convention qu’y portent habituellement les gens du monde, mais celui qui nail d'un sentiment profond de bienveillance et qu’une sorte d'instinct ne nous fait jamais confondre avec l’autre. Sa taille était peu élevée, et un certain embonpoint était loin de racheter ce qui lui manquait de ce côté.
Ainsi que le bon La Fontaine, notre confrère prenait parfois de l’humeur et se permettait l’épigramme; mais ses traits n’étaient point acérés : il eût été affligé tout le premier d’avoir pu causer quelque blessure; après avoir eu à se plaindre des autres et s’étre fâché, il pouvait dire avec le poète français :
Je me sens né pour élre en bulle aux méchanls (ours:
Vienne encor un trompeur je ne larderai guère.
Il était sujet à des accès d’impatience qui se manifestaient par une vive rougeur, un certain embarras d’expression et un mouvement nerveux dans toute sa personne ; mais sa fâcherie même était celle d’un excellent homme.
On l’a parfois accusé de céder à des mouvements de vanité ; mais n’csl-ce pas plutôt qu'en désirant vivement une chose, il n’avait point l’art de dissimuler et allait droit au fait? Il avouait avec candeur ce qu'il voulait; un autre, plus habile, eût atteint son but par des voies détournées. Ajoutez d’ailleurs que, quand notre poète demandait pour luiméme, c’était par exception, et qu’on le voyait presque constamment s’employer pour les autres et mettre leurs intérêts avant les siens.
Son obligeance était sans bornes : s’agissail-il de faire redresser des injustices, de faire obtenir aux autres des faveurs ou des distinctions, il était toujours prêt. L’activité qu'il déployait lui faisait manquer parfois le but qu'il voulait atteindre ; car c’est en pareil cas surtout qu’il faut savoir attendre pour saisir habilement l’occasion.
Parlerai-je ensuite de ses qualités comme homme du monde? il était du commerce le plus sûr, et toujours disposé à prendre la défense des absents, quand il les voyait injustement accusés. Un homme de lettres, qui se piquait d’une grande franchise et qui prenait souvent les formes de la brutalité, trouva un jour M. de Stassart avec le comte de Lacépède. Celui-ci s’étant éloigné, l’homme de lettres dont il s’agit s’écria : ce Lacépède m’excède avec sa politesse. « Que voulez-vous, répondit le baron de Stassart, c’est un vice d’éducation; il faut bien le lui pardonner; ne l'a pas qui veut ('). »
Il avait un genre de courtoisie bien rare, celait de savoir écouler les autres; qualité d’autant plus méritoire qu'il était naturellement impatient. Il a dit quelque part avec un sentiment de malice : « L’honnèle homme ennuyeux l’est bien plus qu’un autre, car non-seulement il faut qu’on le supporte, mais encore qu’on prenne sur soi de l'écouler avec des égards et même avec l'air de la bienveillance (’). » I! faut croire qu'il avait connu ce genre d'ennui et qu’il a voulu s’en venger en mettant le papier dans sa confidence. (*)
(*) Le baron de Stassart s'est sans doute souvenu de celte anecdote, en écrivant les Nouveaux dialogues épigrammatiques et moraux qu'il a placés à la fin de son ouvrage, mais il l’a présentée sous une autre forme (Œuvres diverses, sous le titre Miscellanées , p. 1049). X. Je vous quitte..., Florimond, que j’aperçois là- lias, me déplaît. — Z. Pourquoi vous déplaît- il ? — Je ne sais trop... sa politesse ine fatigue, elle m'excède. — Z. Je conçois qu'elle vous embarrasse.... que voulez-vous? C'est un vice d'éducation ; ne l’a pas qui veut?
(■) Œuvres diverses , pensée 145.
Comme académicien , il était pour ses confrères d’une déférence sans égale. Assister aux séances n’était pas seulement pour lui un devoir, mais une sorte de politesse : aussi fallait-il des motifs puissants pour l’empécher de s’y rendre, bien différent en cela du bonhomme La Fontaine, qui, pour y arriver, avait soin de prendre le plus long.
Le baron de Stassarl avait conservé les traditions de cette urbanité exquise qui se perd chaque jour davantage et qui bientôt ne se retrouvera plus que dans les livres. Jamais il n’a songé à se prévaloir de sa position que pour se rendre utile, ni à rappeler sa noblesse que par ses sentiments et ses actions; les qualités de son esprit, il ne les mettait en évidence que par le plaisir qu’il avait à faire valoir celles des . autres; il ne faisait usage de sa fortune que pour de bonnes actions et des largesses. Il a conservé ces habitudes libérales jusqu’à son dernier instant, témoin le testament par lequel il a si richement doté notre Académie (').
Personne plus que lui n’avait à cœur les intérêts de la compagnie; tout ce qui pouvait contribuer à sa prospérité, à l'avancement des lettres ou à l’illustration de la Belgique devenait l’objet de sa sollicitude. C’est dans ces dispositions et par une bien noble initiative qu’il fonda un prix en faveur de la meilleure notice sur un Belge célèbre I1). « Je suis heureux, Messieurs, disait-il dans l’acte de fondation, je suis heureux de donner à l’illustre compagnie qui m’a fait l’honneur de m’admettre dans son sein, ce témoignage de l’intérêt que je lui porte et de mon dévouement sans bornes. »
Mais là ne devaient pas s'arrêter des dispositions aussi généreuses : notre digne confrère a voulu que ce qu’il pos-
(') Ce testament est daté du 19 du mois de mai 1854.
(•) Séance du 3 novembre 1851. Voyez Bulletins , tome XVII I, 21*** partie, page 4àO.
sédait de plus précieux devint, après sa mort, la propriété de l'Académie; que les livres au milieu desquels il avait vécu, que sa riche collection d’autographes qu’il avait formée avec tant de soins et l'on peut dire avec tant d’amour, que les récompenses honorifiques qu’il avait méritées, que tous ces objets qui rappelaient sa carrière par les côtés les plus intimes, fussent déposés chez nous, comme dans le sein de sa famille d’adoption; il est à regretter seulement que cette bibliothèque précieuse n’ait pu être mise en place jusqu’à présent, mais l’Académie a eu soin d’en publier le catalogue. Ce n’est pas tout encore: à tant de bienfaits il a joint la fondation d’un prix nouveau, plus magnifique que le premier, destiné à encourager l’élude de notre histoire nationale (' ).
On peut regarder comme formant, jusqu’à un certain point, partie de son testament, le volume des OEuvres diverses, publié au commencement de 1855. Une sorte de pressentiment annonçait au baron de Slassart qu’après cette publication, il ne lui restait plus qua dicter ses dernières volontés (s).
(') Pour témoigner sa reconnaissance à la classe des sciences morales et politiques de l'Institut de France, qui l'avai t inscrit parmi ses correspondants, le haron de Slassart a mis également à sa disposition une somme de 10,000 francs pour fonder lin prix à décerner tous les six ans pour le meilleur éloge d'un moraliste et pour une question de morale alternativement.
Par un sentiment de délicatesse qui achèvera de le faire connaître, il a légué au jeune officier qui sortirait premier de l'École militaire, un précieux autographe de Bayard, le seul qu'il ait consenti à distraire de sa riche collection; il y a joint une somme de trois mille francs, pour acheter ses premières armes. Outre des legs nombreux faits à des amis et à des gens de lettres, il a largement doté ses domestiques, et il a voulu que les pauvres de sa ville natale et de plusieurs autres localités eussent également part à ses bienfaits. Son testament est véritablement l'œuvre éclairée d'un homme de bien : et nous ajouterons que le donateur a trouvé de dignes interprètes dans son légataire universel et dans son exécuteur testamentaire, ML le marquis de Maillen et M. le président Mans.
(•) « J'ai sous mes yeux mon acte de naissance, dit-il à ses lecteurs; je ne puis me faire illusion : je suis né le 2 septembre 1780. C'est aujourd'hui que
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Cependant sa santé n’avait pas souffert d’altération sensible. Ce 2 octobre 1854, il présidait encore notre séance académique : rien n’était modifié en lui, ni ses qualités physiques, ni ses facultés intellectuelles. Une légère cholérine se manifesta dans la journée du 8 octobre; elle devint plus aiguë le lendemain; et, pendant la nuit suivante, notre confrère fut atteint de douleurs violentes qui firent croire à l’existence du choléra. On se hâta de lui faire administrer les secours de la religion. Un assoupissement profond succéda à ses douleurs; c’est dans cet état que la mort est venue lesurprendre : le mardi matin, 10 octobre, il avait cessé d’exister.
Les funérailles du baron de Stassart eurent lieu le vendredi suivant : tout ce que Bruxelles renfermait de plus distingué dans la diplomatie, l'administration , l’armée, les sciences, les lettres et les arts voulut payer un tribut d’estime à l’homme de bien qui avait consacré plus d’un demi-siècle de son existence à servir son pays.
Le corps du défunt fut présenté à l’église de Saint-Josselen-Noode, et transporté de là au cimetière de Laeken, pour être déposé à côté de celui de sa digne épouse, dont il n’avait cessé de déplorer la perte (').
commence ma soixante et douzième année.... il est plus que temps de dresser mon bilan littéraire. « Dans r Annuaire de l’Académie |>our 1855, on trouve, à la suite de celte notice, le plan et quelques documents destinés à former les Mémoires du baron de Stassart.
(') MM. le secrétaire perpétuel de l'Académie et Van Bemmel se sont rendus successivement les interprètes de la douleur publique.