‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 26 sur 41 · LE BARON F. -H. -A. DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

LE BARON F. -H. -A. DE HUMBOLDT

La science se présente sous des formes très-diverses; il faut des talents spéciaux pour répondre à chacune des questions qu’elle soulève. Un géomètre pourra, si l’on veut, reconstruire la géométrie tout entière, sans recourir à des secours étrangers. Pour d’autres connaissances, au contraire, il n’en est pas de même; un ensemble d’hommes est nécessaire, et ces hommes doivent obéir à une même voix : c’est en quelque sorte la voix d'un général qui commande; tout dépend de la sagesse de ses ordres. Ces chefs sont rares, parce que, indépendamment du talent naturel et de l’étendue des vues, il faut un esprit conciliant qui rallie tous les rangs et sache inspirer la confiance et le désir de marcher en avant. C’étaient ces qualités variées, cet esprit ferme et persuasif, cette haute intelligence qui formaient le fond du caractère de l’homme éminent dont nous rappellerons ici le souvenir. Alexandre de Humboldt appartenait à tous les pays par la variété de ses connaissances et par ses sentiments éminemment justes et distingués.

() Frédéric -Henri -Alexandre de Humboldt, né à Berlin, le 14 septembre 1769 ; mort dans la même ville, le 6 mai 1859.

Nous n avons pas la prétention de faire apprécier, dans tous ses détails, cette perte immense ; nous nous bornerons à joindre nos regrets à ceux des autres pays, et à rendre un hommage mérité à cet homme illustre, tout en rappelant quelques-uns des liens qui le rattachaient à notre Belgique.

Alexandre de Humboldl était né à Berlin, d’une famille ancienne et honorable. Sa naissance date d’une année remarquable, celle de 1769, qui vit naitrc plusieurs hommes célèbres, et entre autres, Napoléon et Wellington, les deux plus grands capitaines du commencement de ce siècle.

l es premières années de de Humboldt annonçaient le physicien qui s’apprêtait à illustrer la scène du monde; son incroyable activité le poussait partout à reconnaître ce qui se passait dans la sphère scientifique; de 1767 à 1790, on le voyait avec son frère passer tour à tour dans les écoles supérieures de Francfort, de Gôtlingue, de Hambourg, de Freibcrg, et y rechercher les hommes les plus distingués. C’est alors que commencèrent ses liaisons avec Werner et Léopold De Buch; c’est alors qu’il se mit en rapport avec le baron de Zach et qu’il apprit à connaître et à manier les instruments d'astronomie qui pouvaient lui être nécessaires dans ses voyages.

En 1790, il fit, avec le naturaliste Forster, un voyage géologique sur les bords du Rhin et dans l'intérieur de l’Angleterre : il n’avait que 21 ans, et cependant on le vit publier avec succès ses premières recherches minéralogiques. Un moment on put concevoir des craintes sur son avenir. Le désir de lui être utile avait porté le gouvernement à lui confier les fonctions d' oberbergmeisler dans les mines de Bayreuth. Il conserva ces fonctions de 1791 jusqu’en 1795 ; mais le besoin d’étendre le cercle de ses connaissances et de travailler sur un plus grand théâtre le conduisit bientôt en

France. Il entreprit avec Bon pland le projet de visiter l’Amérique et d’explorer ce vaste continent dans tous ses détails. 11 partit le 5 juin 1799, et jusqu’au mois d’août 1804, il visita les principales parties du nouveau monde avec une activité et une intelligence admirables.

Dès son arrivée eu Amérique, il fut témoin du phénomène extraordinaire des étoiles filantes, qui se manifesta vers le milieu du mois de novembre suivant, et il en fit connaître les merveilles en Europe. Ce beau spectacle, sur lequel il avait appelé l’attention des physiciens, se reproduisit plus tard à la môme époque, et le retour périodique prit le nom de son premier observateur.

Nous ne suivrons pas l’intelligent voyageur dans la belle roule qu’il sut parcourir avec tant de gloire et d’énergie; qu'il nous suffise de dire, avec un de scs compatriotes les plus distingués, qu'il donna en quelque sorte une forme et une extension nouvelle à trois sciences qui captivent aujourd’hui l’attention des hommes : la géographie des plantes, la météorologie et la géographie statistique (').

A son retour d’Amérique, il revint en France et mit en ordre les trésors qu’il avait réunis pendant ses voyages. Il laissa sur le continent nouveau le compagnon de ses travaux, M. Bonpland, qui resta fidèle à sa nouvelle patrie, et qui y mourut dans un âge avancé, peu de temps avant son ancien compagnon de voyage.

De Humboldt s’établit à Paris et ne larda pas s’y mettre en relation avec un grand nombre d’hommes supérieurs. L’étendue de ses connaissances, le courage et le savoir qu’il avait montrés dans sa dangereuse expédition, en même temps que le charme et la variété de son commerce, l’eurent

(') Alexander von Humboldt, deux articles insérés par M. le professeur C.-O. Weber, dans les n01 52 cl 55 du tf^ochenschrift de le Dr Heiss, pour 1R59.

bientôt fait rechercher par ce que la France avait de plus illustre.

Un autre homme, aussi brillant par ses qualités personnelles que par ses talents, se trouvait alors en captivité sur la côté d’Afrique; après de nombreux efforts pour arriver à la liberté, Arago parvint enfin à la conquérir, grâce à l’heureuse intervention de la France. De Humboldl fut une des premières personnes dont il serra la main, en rentrant dans sa patrie : il commença dès lors avec lui une amitié à jamais honorable pour la science.

Pendant vingt-trois ans, le célèbre voyageur s’occupa avec des soins incessants de réunir et de publier les documents de son voyage, d’assister à la plupart des réunions scientifiques de l’Institut de France, de se Jier avec les hommes les plus éminents, et d’apporter, dans toutes ses relations, celte dignité naturelle qui le plaçait au premier rang partout où il se présentait.

Ce qui ne sortira jamais du souvenir de ceux qui, pour se guider, ont eu recours à ses lumières, c’était cette grâce particulière, c’étailcette bonté avec laquelle il accueillait leurs demandes et celles des jeunes gens qui entraient dans la carrière illustrée par ses travaux. Il ne se bornait pas à des paroles obligeantes, il les aidait de ses conseils, il ouvrait autant qu'il le pouvait le chemin qu’ils avaient à suivre, et leur parlait un langage noble et encourageant. Plein d’esprit et d’enjouement, il conservait avec eux cette politesse douce et tranquille qui leur donnait toute assurance et leur inspirait une véritable vénération.

C’est sous ces dehors bienveillants que j’appris à connaître ce savant, dont le souvenir me sera toujours cher. Profitant de ses offres, j’ai souvent demandé ensuite pour de jeunes savants le bon accueil que j’avais reçu moi-même, sans que jamais mon espérance ail été trompée; souvent

meme mes demandes étaient dépassées avec un soin et une délicatesse que je n'osais espérer (').

De Huinboldt logeait à Paris, dans le voisinage du Pont- Neuf, en face de l’hôtel des Monnaies; son appartement, assez élevé, était d'ailleurs dans une position agréable. Malgré son éloignement de l’Observatoire, le savant naturaliste y allait fréquemment et s’enfermait avec Arago, pour causer des différentes branches de la science. La conversation n’était pas toujours calme : quelquefois la vivacité s’en mêlait, et l’un ou l’autre de ces hommes éminents se retirait avec la bouderie d’un enfant. Je tiens d’Arago lui-même, qu’un jour de Ilumboldt quitta l’Observatoire avec tant d’humeur et de rapidité, qu’il oublia, en sortant, de reprendre soit chapeau. Arago le poursuivit, en le priant au moins de se couvrir; nouveaux refus du naturaliste, nouvelles instances de l’autre part. La discussion fil à la fin place à un éclat de rire, et de Humboldl se couvrit (4).

(') Me trouvant à Paris, en 1822, pour me livrer aux travaux de l'astronomie, mon premier soin fut de me rendre chez de Humboldl. Je ne le trouvai pas, mais j'y retournai avec assez d'assiduité, pour porter son concierge à me dire la vérité. De HumhoUlt, toujours occupé, demandait naturellement le nom «les personnes qui désiraient le voir : je m'empressai tic donnrr le mien et je reçus aussitôt un billet d’invitation plein de bienveillance.

Je ne manquai pas de me rendre à l'appel qui m'était Tait, et j'eus lieu de m'en applaudir -, le savant physicien me conduisit à l'Institut que je voyais pour la première fois, cl me présenta à ses amis. Une pareille recommandation pouvait me dispenser de toutes les autres, si j’en avais eu.

On faisait alors à l'Observatoire l'essai des grandes lunettes construites par Lerebours et Caucboix. La visite se prolongeait parfois jusqu'à minuit ou une beurc du matiu : de Humboldl était visiteur assez régulier, et je m'estimai toujours heureux de pouvoir l'accompagner à son retour.

(•) Sa conversation vive et empreinte de causticité prenait parfois des proportions alarmantes ; elles inquiétaient les personnes (|iii le connaissaient peu. Un soir que, dans une réunion, il avait égayé la société par scs remarques spirituelles et spécialement sur «les personnes qui venaient de quitter le salon, on vit une jeune femme élégante, qui avait annoncé le dessein de se retirer, demeurer ensuite et s'agiter sur sa chaise avec une certaine impatience; la dame de la mai<on s’informa de la cause qui l'agitait! • Oh ! je ne partirai jamais avant ce

En 1827, le célèbre voyageur retourna en Allemagne, après avoir vécu environ trente ans éloigné de sa patrie. Il y reçut l’accueil qu’il méritait; la cour ne lui témoigna pas moins de déférence que le public. C’est alors qu’invité à se faire entendre devant ce que Berlin renfermait de plus distingué, il fit les premières lectures de son ouvrage le Cosmos, qui, plus tard, eut tant de succès et de retentissement.

Cependant ce premier essai fut interrompu par le grand voyage entrepris, en 1829, avec MM. Rose, Ehrenberg, Erman et d’autres savants. Il pénétra dans l’intérieur de la Russie et visita la partie asiatique de cet empire. Je ne m’arrêterai pas à décrire les résultats scientifiques de cette grande entreprise ; je dois les passer sons silence, comme ce qui se rapporte à son voyage explorateur en Amérique.

Je me trouvais à Berlin, pendant son séjour en Asie, et je pus juger, par tout ce que j’y vis, des soins qu’il prenait pour continuer à marcher, en première ligne, dans les sciences d’observation. Il avait établi dans les jardins de M. Mendelson ('} un cabinet magnétique, dont, pendant son absence, le soin était laissé à quelques-uns de ses amis. MM. Encke, Magnus et Poggcndorlf voulurent bien m’en faciliter l’accès et m'offrir le moyen d’y faire mes observations. Ces expériences furent reprises ensuite et continuées sur une échelle plus grande, avec le concours du célèbre Gauss. Cette reprise n’eut cependant lieu qu’en 1837.

monsieur, dit-elle; je veux éviter qu’il ne parle de moi.» Arago me racontait ce petit incident, et me disait en riant qu'il avait souvent tourmenté son ami en le lui rappelant. Du reste, ajoulail-il, quand il est lancé dans ce sens, il ue s'épargne pas plus que les autres. Il est bien inutile d'ajouter que ses plaisanteries Otaient pures de toute malveillance.

(') Félix Mendelson était, comme on sait, l'un des premiers musiciens de l'Allemagne ; ses deux soeurs, également distinguées par leurs latents, avaient épousé, l'une, le célèbre mathématicien Lejeune-Uirichlet, et l'autre, l'habile artiste M. Henzel, peintre du roi.

C’est pendant cette même année que je reçus du baron de Humboldt la lettre suivante, qui se rapportait aux observations magnétiques, dont il s’occupait alors avec ardeur et dont le célèbre Gauss se préparait, de son côté, à enrichir la théorie par ses précieux développements (').

« Une seconde lettre si bienveillante et si aimable que

m’apporte M me fait sentir tout le poids de mes torts

envers vous. Je sens combien je suis coupable, mais je compte sur votre indulgence, parce que, dans les hommes d’un talent supérieur, il y a une manière de voir les choses et la position des individus de plus haut. J’avais à vous offrir l’hommage de ma vive reconnaissance pour tant d’importants travaux de magnétisme, de température souterraine et atmosphérique, d’astronomie pure, de cette intéressante réunion de notices météorologiques et historiques, que vous savez réunir dans votre Annuaire. Pour ne pas vous importuner par la monotonie de ces vagues éloges, je devrais m’entretenir avec vous sur tous ces objets qui , malgré ma vieillesse antédiluvienne et ma position à la cour, occupent encore toutes mes pensées. Hoc crat in votis ; mais des occupations qui ne sont pas très-littéraires, une vie nomade (la cour passe trois jours de la semaine dans les châteaux de Potsdam et ailleurs), des courses en Allemagne et à Paris, un bras très-faible (pour avoir couché si longtemps sur des feuilles mortes dans les forêts humides de l’Orénoque), des épreuves à corriger et que l’on m’envoie toutes les semaines de Paris à Berlin.... Voilà plus qu’il ne faut pour avoir quelque droit à votre pardon. J’ai le bonheur de n’avoir besoin que de quatre heures de sommeil; j’observe le plus

(') Je cite celte lettre en entier, telle qu’elle a parti dans la Correspondance scientifique et littéraire, etc., de de Humboldt, publiée par M. De la Roquelte. Paris, chez Ducrocq, libraire, 1865, 1 vol. in-8", pages Ô64 et suiv.

souvent une aiguille de déclinaison horaire encore après deux heures du matin: j’ai terminé, malgré de cruelles distractions dont j’ose vous ennuyer, 115 feuilles de mon Examen critique de l'histoire de la géographie du xv“ siècle, et des feuilles d’un énorme volume in-folio; je fais paraître en ce moment, avec mon ami et compagnon de voyage, M. Gustave Rose, en allemand, le premier volume de l’expédition physique et géologique que j’ai faite, par ordre de l’empereur de Russie, à l’Oural, à l’Altaï et à la mer Caspienne. Je vous donne l’histoire de ma vie pour que vous m’en vouliez moins de ce coupable retard d’une réponse. C’est un double crime, puisque je vous ai fait perdre deux mois par des recherches magnétiques, auxquelles vous vous livrez avec une si noble ardeur. Cette année a été bien intéressante sous le rapport de ces lumières polaires dont l'apparition se fait pressentir dix à douze heures d’avance, par des changements dans la tension électro-magnétique du globe. C’est cette année aussi qu’on a de nouveau pu sentir comment les perturbations de l’aiguille sont différentes dans deux endroits où l’aurore boréale semble se montrer avec le même éclat, mais non à la même hauteur; nous n’éprouvons pas tous le même orage magnétique, et l’orage qui a lieu dans un point très-éloigné agit quelquefois plus énergiquement sur leguille là où il n’y a pas de trace d’aurore boréale visible, qu’un orage magnétique placé près de notre zénith. Tout cela se débrouillera par des observations correspondantes très-multipliées en mesurant plus précisément qu’on n’a coutume de le faire, les apparences de l’aurore et les temps où les changements ont lieu. Le parallélisme des courbes des déclinaisons horaires est à présent un phénomène si bien constaté et à de si énormes distances, qu’il devrait (sic), dans la monotonie, moins occuper les physiciens. Ce qui intéresse le plus, c’est le non-parallélisme, qui se

montre quelquefois à de petites distances (Berlin et les mines de Freiberg), c’est l’influence de l’état météorologique de l’atmosphère sur les tnaxima et minima des élongations diurnes. Il reste à découvrir les rapports intimes de la manifestation du magnétisme avec les changements instantanés de l’air.

» Mon ami ., M.' Encke, qui professe aussi une haute estime pour vous, se chargerait sans doute très-volontiers de me remplacer et de surveiller la construction d’un appareil de Gauss à Berlin ; mais, nous-mème, nous avons beaucoup plus de confiance dans les appareils à miroir construits à Gôtlingue, où l’on a une longue habitude de construire en différentes dimensions. M. Encke veut changer son petit bareau avec un plus grand, et compte lui-même avoir recours, cet été, à M. Gauss, pour obtenir un appareil fait à Gôltingue. Vous voyez que quelquefois les Berlinois peuvent aussi être modestes. Vos observations de la latitude de Bruxelles (passages de la polaire) sont d’une admirable précision. Agréez, je vous supplie, monsieur et cher confrère, l’hommage de ma haute et affectueuse considération

» A. de Humboldt.

• A Berlin, le 3 mai 1837.

» Votre Académie imprime (je pense) un mémoire sur les chiffres indous de M. Chasles, et sur un passage de Boëtius qui m’a beaucoup occupé aussi. Je crois même avoir expliqué comment l’admirable découverte de la (valeur de) position a pu se faire ( Journal de mathématiques de Crelle, 1829, t. IV, pp. 205-231). Si peut-être il existe déjà des tirages du mémoire de M. Chasles, je serais très-heureux d’en posséder un. J’ai publié un grand ouvrage de mon frère Guillaume de Humboldt sur la langue kawi de Java, et sur l’influence générale du langage sur le développement

de l’intelligence des peuples (en allemand). Vous voudrez bien m’indiquer une adresse ici, ou à Leipzig, ou à Hambourg, où je pourrai adresser deux ou trois exemplaires (très-gros volumes in-4°), si vous en désirez pour vous ou pour vos bibliothèques. Je pense qu'un jeune physioligisle prussien , très au courant des belles découvertes microscopiques de mon compagnon sibérien, M. Ehrenberg, est arrivé à Bruxelles M. Gluge est un jeune homme très-estimable et très-instruit. »

Le système de recherches publiées pendant cinq années, à Gottingue, par les soins intelligents de Gauss et l’obligeant concours que lui prêtait de Humboldt, ne déliassait guère les limites de l’Allemagne : j’avais concouru à ces travaux, d’après les invitations de ces deux hommes illustres; mais bientôt, sous les inspirations de de Humboldt, l’Angleterre (il un nouvel appel, et invita, sur les différents points du globe, les physiciens à réunir leurs efforts à ceux de ces savants. Il ne s’agissait plus de trente-six heures d’observation par mois; il fallait des travaux horaires faits constamment de jour et de nuit, pendant l'espace de plusieurs années. L’appel était fait par la Société royale de Londres, mais de Humboldt avait donné le signal. Des observatoires furent établis à de grandes distances, sur les principaux points du globe, et trois ou quatre furent organisés en Europe, indépendamment de ceux d’Angleterre. Ce furent ceux de Munich , de Prague, de Saint-Pétersbourg, de Dublin et de Bruxelles. Les observations commencèrent en 1840 et se sont prolongées pendant plusieurs années, jusqu’au moment où elles furent remplacées par des moyens mécaniques.

Un autre genre de recherches, non moins étendu, s’était répandu en Europe, et de Humboldt y occupait encore une

des premières places; je veux parler des étoiles filantes. Il avait, en 1799, comme nous l’avons dit, été témoin d’une apparition extraordinaire d’un grand nombre de ces météores; le récit qu’il en a fait avait vivement frappé les esprits; mais ni cette apparition, ni les curieuses recherches de Brandès et Benzenberg, toutes récentes alors, ni les travaux que je repris en 1822, pendant que Brandès renouvelait les siens en Allemagne, rien n’avait pu déterminer les savants à s’en occuper d’une manière suivie. Arago voulut, dans Y Annuaire de France, éveiller l’attention des savants à cet égard; c’est alors qu’il signala une seconde nuit de périodicité, remarquable par le nombre des étoiles filantes : celle du 10 août dont il a été parlé précédemment. (Payes 572 et suivantes.) (').

Si je me permets de parler ici de ces phénomènes, c’est pour faire apprécier le défaut général de nos lumières sur ce qui les concerne. On voit Brandès et Benzenberg passer de l’une à l’autre hypothèse, pour expliquer leur existence; l'ingénieux Chiadny n'est pas plus assuré dans ses conjectures, et de Humboldt, lui-mème, malgré la pénétration de son génie, marche avec la même défiance (*).

(•) Quelques personnes ont attribué la première annonce de celle périodicité ail célèbre Olbers, mais voici comment il s'est expliqué à ce sujet dans les noies de son second article sur les étoiles filantes : • M. Quetelel avait lui-méme observé, en 1854 et 1855, un nombre extraordinaire d’étoiles filantes dans la nuit du 10 août. Il pouvait donc hasarder avec plus de confiance une prédiction positive. Ce savant laborieux a fait un catalogue des nuits d’août qui avaient été remarquables par de nombreuses apparitions d'étoiles filantes, etc. » (JahrbucU fur 1837, pag. 51, publié par Scbumacbcr, et Corretpondance mathématique pour 1838, p. 452, où l’article de M. Olbers se trouve traduit.)

(*) On peut voir toutes ces incertitudes dans l’ouvrage publié en dernier lieu par Benzenberg, Die Sterntchnuppen , Hambourg, chez Perlhès, 1839, in -8°. l/auleur cite la correspondance qu’il a eue à cet égard avec Olbers, de Humboldt et avec plusieurs autres avants. Il avait prié de Humboldt de juger une difficulté sur laquelle nous n’étions pas d’accord, mais je crois qu’avec les connaissances actuelles, il serait difficile de se prononcer en dernier ressort.

Sa position présentait un autre avantage non moins fécond, quoique moins apprécié : c’est l’influence dont il jouissait personnellement. Il était l’àmc et le conseil des jeunes savants; il leur inspirait en quelque sorte ses connaissances. S’ils voyageaient, ses recommandations en d'autres pays leur donnaient accès chez ses amis et ses nombreux admirateurs. Les Académies mêmes cédaient au besoin de le prendre pour guide. La Société royale de Londres n’hé-

Voici quelle était la réponse de de Humbotdt, qui faisait plutôt counaltrc sa propre idée qu'il n'examinait la nôtre ;

«• Vos observations sur les étoiles niantes, matière dans laquelle vous avez fait faire à la science les progrès les plus louables, ont été pour moi d'un haut intérêt.

» C'est précisément la vitesse prodigieuse de leur mouvement qui m'a toujours déterminé à considérer les aérolithes comme des corps se mouvant circulairement dans des zones rapprochées. C'est ainsi que presque toutes les petites planètes se trouvent aussi à peu près dans une même orbite.

» La grande différence de Cérès à Saturne est peut-être égale à celle du plus grand aérolithe non encore décomposé en fragments.

» Les aérolithes qui se meuvent autour du soleil peuvent être distribués eu zones déterminées dans lesquelles ils se suivent, espacés entre eux, comme les billes d'un billard : de manière que les nœuds des orbites n'amènent point nécessairement toutes les années, à l’époque du 13 novembre, par exemple, des chutes d'étoiles (liantes.

• Quelques-unes de ces orbites peuvent traverser l'orbite de notre globe, M. Quetelet dit au mois d'août.

• Où se trouvait, dans l'origine, la matière dont les aérolithes sont formés? Cette question est absolument la même que celle ; Où gisait autrefois la matière qui a formé Mars, Vranus ou les planètes?

» Sans doute, la lune et les autres satellites peuvent donner de la matière par jets, mais la question agitée est beaucoup plus générale et n'est pas plus soluble que ne le sont toutes celles qui se rapportent à l'origine des choses. Les aérolilhes peuvent, tout aussi bien que les autres planètes, s'étre conglohés séparément et comme noyaux, après de nombreuse» modifications et dans des atmosphères mues circulairemenl comme celle qu'occasionne la lumière zodiacale, par exemple.

• Pourquoi cette matière qui, dans l'espace, se conglobe diversement en planètes, comètes et aérolithes, aurait-elle été autrefois précisément dans la lune?...» Voyez Die Sternschnuppen de Benzenberg, et la traduction de celte lettre dans la Correspondance mathématique et physique , tome IX, page 387; Quetelet, Bruxelles.

sita pas à demander ses conseils pour les observations magnétiques qu’il s’agissait d’organiser sur le globe entier.

Notre illustre savant exerçait sur tous les esprits la plus grande influence. Cette alliance entre l’homme supérieur qui sert d’appui et le jeune homme qui a besoin de conseils, étend utilement l’empire de la science et produit toujours les résultats les plus assurés.

Les siècles de Périclès, d’Auguste, de Louis XIV, mon trent les puissants avantages que produisent les hommes éminents qui s’interposent entre les représentants du pouvoir et ceux dont ils ont reconnu les talents. De Humboldl en était un exemple frappant pour la Prusse. Dissolvez ce lien précieux, et le savant se trouve réduit à lui-même; vous rompez tous les rapports qui le rattachaient aux autres hommes. Les jeunes travailleurs, sûrs de ne rencontrer aucun soutien, se trouvent abandonnés à eux-mèmes. Au lieu du savant qui sache les apprécier et leur tracer la route, ils doivent chercher un appui dans les administrations gouvernementales : les plus capables reculent devant ces démarches. Généralement des avantages dus à la faveur ou aux privilèges étouffent le talent et font germer les passions au lieu du mérite. Voulez-vous avoir une idée de la prolccliou qu’un pays donne aux sciences, aux lettres et aux arts? voyez quelle position on y fait aux hommes supérieurs dans chacune de ces parties.

De Humboldt était, je pense, un de ces exemples qui échappent aux lois communes : il a toujours joui de la plus profonde estime; bien différent en cela de la plupart des savants distingués, qui se voient parfois payer d’ingratitude ou d’un injuste oubli, surtout quand on peut croire que leur influence vient à cesser. L'humanité a ses faiblesses meme chez ceux qui devraient en être le plus exempts.

Quand on aborde les grands sujets de la météorologie et

qu’on cherche à s’en rendre compte, il est presque impossible de ne pas reconnaître, par l’étude de certains phénomènes, que nos idées sont incomplètes quant à la structure et au mouvement de notre atmosphère, et qu’une modification doit être apportée dans la théorie actuelle.

En 1853, à l’invitation du gouvernement des États-Unis, les États maritimes de l'Europe formèrent, à Bruxelles, un congrès destinéà répandre les mêmes vues scientifiques parmi tous les marins et à réunir leurs efforts pour arriver à un but commun. M. Maury, lame de cette noble entreprise, sentit fort bien qu'un des hommes les plus en état de comprendre l’étendue de ses vues, était le célèbre de Humboldt : aussi jugea-t-il avantageux, après la conférence, de se transporter à Berlin et d’aller en conférer avec ce savant qui avait illustré le sol de l’Amérique et qu'il n’avait malheureusement pas vu à la réunion de Bruxelles.

De Humboldt trouvait à la cour de Prusse la distinction qu’inspiraient son savoir et son noble caractère; il vivait alternativement à Berlin et à Postdam, et y jouissait de tous les égards dus à son mérite. Ce qui pourra étonner chez un veillard de son âge, c’étaient, au milieu de toutes ces distractions de la cour, son exactitude à continuer jusqu’à son dernier moment les travaux qu’il avait entrepris, et sa régularité à répondre aux missives qui lui arrivaient de tous les points du globe.

De Humboldt vint à Bruxelles en 1844; je fus assez heureux pour passer avec lui le peu de temps qu’il put nous donner; ce qui m’étonnait surtout, celait cette vivacité de conversation et de mouvements qui annonçait plutôt un jeune homme qu’un octogénaire. De Humboldt, quoique étranger au pays, avait été nommé, en 1830, membre ordinaire de l’Académie royale de Bruxelles, en vertu d’un article spécial du règlement de l’Académie ancienne, qui

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perracltait do nommer deux savants étrangers parmi ses membres. L’autre place avait été décernée à Fourier, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris. Nos pères aimaient ces privilèges accordés à des hommes supérieurs, dont les talents appartiennent à tous les pays, et ne marchandaient pas les honneurs qu’ils leur rendaient. Lors delà réorganisation de l’Académie en 1845, la place de membre ordinaire fut abolie et changée en celle d’associé de la Compagnie (’).

Au moment de son passage par Bruxelles, de Humboldt se rendait à Paris avec le désir de revoir d’anciens amis et d’y porter son nouvel ouvrage, le Cosmos, qui y était à peine connu de nom, bien que déjà attendu par toute l’Allemagne depuis plusieurs années.

Je ne dirai rien du succès de ce brillant écrit qui parle à la fois à toutes les intelligences. Il ne s'adresse pas aux savants, et cependant ils peuvent y recueillir les renseignements les plus utiles; ils doivent surtout admirer ce regard perçant jeté sur l’ensemble de nos connaissances.

Lorsqu’en 1857, fut déterminée la différence des longitudes entre les observatoires de Berlin et de Bruxelles, de Humboldt prit le plus vif intérêt à ce travail scientifique; non content de témoigner une douce affection à mon fils, il lui remit un billet amical : « Conservez-le, dit-il, comme souvenir d’un veillard que vous ne reverrez probablement plus.» On voudra bien m’excuser de rapporter celte circonstance, mais elle peint mieux que je ne pourrais le faire par mes expressions la courtoisie et l’excellent cœur de cet homme d’élite.

J’eus occasion, moi-mème, de lui faire une dernière visite à mon retour du Congrès statistique de Vienne, dans le

(■) D* Htirnholdl avait aussi reçu tle notre souverain la décoration du grand cordon de l’ordre de Léopold.

cours de la même année; je ne faisais que passer par Berlin ; je suivis les bons conseils de MM. Encke et Dieterici (*) et, grâce à leurs soins, j’allai trouver, le lendemain, à Potsdam, l'illustre vieillard que je ne devais plus revoir. C’était la veille de son 881, anniversaire; il venait de terminer son dernier volume du Cosmos. Je lui trouvai toujours la même amabilité, la même animation; il me parlait de ses travaux, comme il l’avait fait trente ans auparavant (*). C’est à lui surtout qu’on pouvait appliquer ces deux vers de Lafontaine :

Approche- l-il du but, quitte-t-il ce séjour, Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.

Alexandre de Humboldt mourut le 6 mai 1859, mais ses funérailles n’eurent lieu que le 10; elles furent célébrées avec éclat et réunirent ce que Berlin avait de plus marquant; toute la famille royale voulut prendre part au deuil universel et rendre un dernier hommage à ce grand homme (’).

(') M. Dieterici et .M. Encke, tous deux associés de notre Académie, ont euxmêmes succombé depuis, et ont laissé un grand vide dans les sciences qu’ils cultivaient avec supériorité.

(*) Quoique appartenant à un palais royal, l’appartement était d’une simplicité extrême. Je remarquai sur le mur son portrait et l’aspect de sa chambre, dans une composition exécutée par Hildehrandt : c'était l'original du dessin qui m’avait été remis, à Bruxelles, par M. le colonel E. de Olherg, nommé plus tard gouverneur de Luxembourg.

(*) Depuis, l’empereur des Français lui a fait ériger une statue à Versailles; le prince DemidofT a présenté à l’Institut de Paris un buste exécuté par Ranch; et le Mexique, qu’il nous a fait connaître par ses écrits, a voulu également qu'une statue perpétuât son souvenir.

AIÆXIS BOUVARD (1).

Depuis longtemps, Bouvard était l’un des astronomes les plus actifs de l’observatoire de Paris; il avait rendu de grands services à la science, soit comme observateur, soit comme calculateur.

« Né le 27 juin 1767, dans un chalet du Mont-Joli, qu’on signalait encore, il y a peu d’années, aux étrangers qui passaient prés de là, comme remarquable sous ce rapport, il appartenait à une famille estimable de propriétaires dans la paroisse des Contamines, située dans le haut Faueigny, en Savoie, près des bains Saint-Gervais et au pied du Mont- Blanc. Le commerce auquel ses parents le destinaient n’ayant eu aucun attrait pour lui, il se rendit à Paris en 1785, étudia les mathématiques et l’astronomie, et devint bientôt assez instruit pour être admis à l’observatoire en 1793, au moment où le comte Cassini s'en retira. Lors de la création du Bureau des longitudes, en 1793, Bouvard en lit partie en qualité d’astronome adjoint. Il découvrit, la même année,

(') Bouvard était né en Savoie, et il est mort à Paris le 7 juin 1843. Nous extrayons les premiers paragraphes d’une notice que lui a consacrée M. AIT. («au lier, dans la Bibliothèque universelle de Genève, pour aotU 1843.

une nouvelle comèle et en calcula les éléments. Il fut chargé, en 1797, par le célèbre Laplace, de calculer des observations de la lune de Bradlcv et de Maskelyne, faites en 1750 et 1795, pour déterminer la valeur numérique de l’équation séculaire de l’apogée et du nœud de l’orbite lunaire, que ce grand géomètre venait de découvrir par la théorie de la gravitation universelle, et qui devait diminuer assez notablement les erreurs des tables de la lune. Les immenses calculs que Bouvard a été appelé à effectuer successivement, pour appliquer aux divers corps de notre système planétaire et réduire en nombres et en tables les formules obtenues par l’illustre auteur de la Mécanique céleste, constituent un de ses principaux titres à la reconnaissance du monde savant. Il a été infatigable sous ce rapport, et il était toujours prêt à se dévouer aux travaux de ce genre dont Laplace le chargeait. Heureuse alliance du génie avec des facultés de calcul remarquables, qui a fort avancé la détermination précise d’un grand nombre de mouvements et de phénomènes célestes.

» Bouvard partagea avec Bürg, en 1800, le prix proposé par l’Institut de France, sur la comparaison des observations avec les tables, pour fixer les longitudes de l'époque, de l'apogée et du nœud de l’orbite de la lune. Il fut élu membre de l'Institut en 1803. Il publia, en 1808, la première édition de ses tables de Jupiter et de Saturne; la seconde, qui a paru en 1821 , a été augmentée de tables d’Uranus, que Bouvard s’est occupé de perfectionner jusque vers la fin de sa vie.

» A travers les grands travaux de calcul dont je viens de parler, Bouvard n’en continua pas moins avec beaucoup de zèle ses travaux d’observation. L’observatoire de Paris ayant acquis de nouveaux instruments, il se dévoua, pendant un très-grand nombre d'années, soit aux observations régu-

Itères, faites avec les instruments placés dans le plan du méridien, soit aux observations occasionnelles. Il découvrit et observa un assez grand nombre de comètes, et en calcula les éléments paraboliques d’après la méthode de Laplace. Il fut l’un des astronomes qui mirent le plus d’intérêt à la détermination des différences de longitude géographique, d'après les observations de la lune et des étoiles voisines de son parallèle, et il calcula d’après ces observations la différence des méridiens entre Paris et Greenwich.

» Bouvard s’est occupé aussi de météorologie. C’est lui qui a longtemps dirigé les observations de ce genre, faites par son frère à l’Observatoire de Paris. Il a communiqué, en 1827, à l’Académie des sciences de Paris, un excellent résumé de ces observations, qui a été publié dans le tome Vil des Nouveaux Mémoires de cette académie. Il a lu aussi, à la réunion delà Société helvétique des sciences naturelles, qui eut lieu, en 1829, à l’hospice du grand Saint-Bernard, un mémoire intéressant sur les variations diurnes du baromètre, dont il a paru un extrait dans le tome XL1 de la première série de la Bibliothèque universelle.

» Ce n’est pas seulement par ses propres travaux que Bouvard a été utile à la science, il l’a été aussi par les services qu’il a rendus à ceux qui la cultivaient et par les élèves qu'il a faits. C’est lui surtout qui a découvert et développé les facultés distinguées dont Gambart était doué, et dont ce dernier a fait preuve dans sa trop courte carrière astronomique. Gambart donnait à Bouvard le titre de père; et lorsqu’il a senti les progrès de sa maladie devenir graves, c’est chez lui qu’il est venu mourir. M. Quetelet, directeur actuel de l’Observatoire de Bruxelles , a reçu de Bouvard d’utiles directions pendant ses premiers séjours à Paris , et a entretenu dès lors avec lui de très-amicales relations. Bouvard a eu aussi la satisfaction de former à

l’astronomie l’un de ses neveux , M. Eugène Bouvard, qu s’est déjà fait connaître avantageusement par divers travaux d'observation et de calcul.

» Bouvard joignait à un grand dévouement pour la science, beaucoup de simplicité, de droiture et de bonté de cœur. C’est lui qui a bien voulu, de concert avec M. le baron Maurice , commander à Gambev les deux principaux instruments du nouvel observatoire de Genève. Je lui ai eu personnellement de nombreuses obligations; et en attendant qu’un hommage plus digne de lui soit rendu à sa mémoire, j’ai éprouvé le besoin de lui payer un léger tribut de reconnaissance et de regrets. »

La notice qui précède signale quelques-uns des titres que Bouvard s’est acquis à l’estime des savants, et présente un aperçu des travaux qui ont marqué la carrière de cet astronome distingué. Je me permettrai de faire connaître plus intimement un type de ces hommes rares qui se dévouent entièrement aux sciences et à ceux qui les cultivent : c'est pour ainsi dire s’attacher à eux par des liens plus saints que ceux de la parenté, que de partager leurs goûts et leurs travaux.

Jetais arrivé à Paris, vers la fin de 1823, avec la perspective de pouvoir construire un observatoire en Belgique, mais en même temps avec la conviction que toute mon instruction en astronomie pratique restait à faire. Mon premier soin fut de me rendre à l’Observatoire royal ; mais, en entrant dans ce monument illustré par tant de grands travaux, je sentis mieux encore tout ce qui me manquait. Je n'avais pas même de lettres d’introduction pour sauver les embarras d’une première visite Je montai cependant avec assez d’assurance le grand escalier; mais quand je me trouvai entre les portes voisines d’Arago et de Bouvard, je restai quelque temps indécis. J'allais frapper à la première, quand Bouvard, qui sortait de chez lui pour se rendre dans les salles

d’observation, me demanda qui je cherchais. Je lui racontai tout d’abord mon histoire, que cet excellent homme parut écouler avec intérêt; puis, il m’emmena avec lui et me mit en présence des instruments astronomiques, spectacle tout nouveau pour moi. Il eut la bonté de m’en expliquer la destination et l’usage, et me permit de venir observer, quand je le voudrais.

Dès le soir même, je profitai de celte permission; et, à mon grand étonnement , je pus pénétrer librement et seul au milieu des instruments et des papiers de l'observatoire. Je revins les soirs suivants, et toujours même confiance. Ce que je viens de dire est l’histoire de tous les étrangers qui, à cette époque, ont visité l’observatoire de Paris dans le même but que moi, et ils sont assez nombreux. Ils doivent reconnaître qu'il serait impossible de trouver ailleurs plus d'obligeance et plus de facilités pour s’instruire (').

Pendant que je m’exercais , le bon Bouvard venait de temps en temps s’informer de mes observations et il les examinait. Ses paroles étaient toujours encourageantes; et, quand il remarquait que j'avais trop froid.il m'invitait à passer chez lui. Peu à peu, il me témoigna plus d’affection, et me proposa de m’initier aux calculs pratiques de l’astronomie. Dès lors, il voulut bien diriger toutes mes études avec une bienveillance vraiment paternelle.

Il ne s’en tint pas à ces témoignages de bonté ; il me présenta à ses amis, et parmi eux se trouvaient Laplace et Poisson. Je fus admis aussi à ses petits diners des jeudis (*),

(') Je me trouvais à l’Observatoire de Paris en même temps que IH. Gautier, qui venait également s'occuper de la pratique de l'astronomie, eu attendant la construction du nouvel Observatoire de Genève, qu’il était appelé à diriger. Je range parmi les acquisitions les plus précieuses de celle époque l’amitié de ce savant astronome.

(•) Il y réunissait habituellement une dixainede personne*, choisies parmi les savants et ses amis intimes.

et je devins en quelque sorte un membre de sa famille.

Bouvard n’avail alors auprès de lui que son frère aîné ; il s était marié, mais des chagrins domestiques l’avaient séparé de sa femme ; et cette excellent homme sentait le besoin de reporter son affection sur des personnes sûres et dévouées.

Dans son intimité, il aimait à rappeler les souvenirs de sa jeunesse et les épreuves pénibles par lesquelles il avait dû passer, surtout au moment de la révolution. Il enseignait les mathématiques à Paris, quand, de par la loi, il fut nommé astronome à l’observatoire que Cassini venait de quitter. Il voulut représenter humblement que ses études n’avaient pas été dirigées vers l’observation , mais il fut renvoyé à son poste, avec menace d’étre emprisonné, s’il le quittait : ce fut le commencement de sa carrière astronomique. Ces licences, qui ressemblaient un peu à celles de Sganarelle, eurent cependant les meilleurs résultats. Bouvard, dans son nouveau poste, n’avait les moyens ni de se vêtir ni de se nourrir; il me parla souvent des privations cruelles qu’il dut s’imposer alors. Il se livra cependant franchement et avec ardeur aux éludes astronomiques, et finit bientôt par aimer avec passion la carrière dans laquelle il avait été poussé d'une manière si brusque.

Le récit de ses relations avec plusieurs des principaux personnages de cette époque, et surtout avec les savants, jetait beaucoup d'intérêt sur sa conversation intime; mais il fallait le prendre en dehors de ses heures de travail, qu’il n’entendait pas voir déranger.

On se ferait difficilement une idée des calculs immenses qui ont été exécutés par Bouvard, soit pour les réductions des observations de tout genre, soit pour la confection de ses tables astronomiques, soit pour les Annuaires et la Connaissance des temps, soit surtout pour la Mécanique céleste. Les calculs relatifs à ce dernier ouvrage formaient, à eux seuls,

des piles de cahiers qui semblaient avoir dù occuper plus que la vie d’un homme ('). L’habitude de calculer lui avait donné, il est vrai, une admirable facilité pour ce genre de travail.il était si sûr de son fait que, quand il entreprenait des calculs nouveaux pour résoudre une difficulté scientifique, il faisait, à peu près comme l’ingénieur, un devis de son travail et estimait d'avance combien il aurait de logarithmes à chercher, d'équations à résoudre , combien de cahiers à remplir et de journées à employer. On conçoit qu'on était mal venu , en cherchant à faire perdre son temps à un homme qui savait si bien en régler l’emploi.

4e revins en Belgique en 1824 , et je continuai à recevoir de nouvelles preuves de l’amitié de Bouvard ; il me transmettait les nouvelles scientifiques qui se rapportaient à mes travaux et me tenait au courant des découvertes astronomiques.

L’Académie royale de Bruxelles à qui je faisais part de ces communications, inscrivit, le 8 octobre 1825, le nom de Bouvard parmi ceux de ses correspondants pour la classe des sciences. Notre nouveau confrère parut sensible à ce témoignage d’estime. « Celle faveur m’est d’autant plus flatteuse, m’écrivit-il, que je ne m’y attendais pas. Être associé aux académies, c'est la seule ambition du savant; quant à moi, je n’en ai pas d’autre; malheureusement plus on obtient de faveurs de ce genre, plus on a de devoirs à remplir. » Sa correspondance fil preuve que ce n’était pas là une formule de simple politesse; il ne se borna pas en effet à accepter le titre, il remplit fidèlement les devoirs de correspondant de l’Académie.

L’année suivante, Bouvard fit le voyage d’Angleterre, où

(•) Ses manuscrits furent vendus publiquement, après sa mort, pour la modique somme de trois à quatre cents francs; ils ont été achetés par son neveu M. Eug. Bouvard.

il était attendu avec son illustre ami, l’auteur de la Mécanique céleste. Mais lage et la santé de M. De Laplace dérangèrent les plans arretés. Bouvard seul fît le voyage et reçut des savants anglais l’accueil le plus cordial, accueil bien mérité par son noble caractère et par cette longue série de services qu’il n’avait cessé de rendre aux sciences. Il fut surtout vivement louché de sa réception à la Société royale de Londres, dont il fut nommé membre étranger par acclamation. Cette distinction en effet, qui ne s’accorde qu’à un petit nombre delus, devait le flatter surtout par la manière dont elle était accordée dans les lieux même où avaient siégé Newton, W. Herschel et celte série de savants illustres qui feront à jamais la gloire de l'Angleterre.

Bouvard revint par la Belgique et me prêta l’appui de son nom auprès du gouvernement, pour m’aider à réaliser mes projets de construire un observatoire à Bruxelles ; déjà une somme de 20,000 florins avait été allouée à cet effet, mais elle était insuffisante. J’eus le plaisir de pouvoir lui annoncer, presque aussitôt après son retour à Paris, que le gouvernement entendait faire les choses d’une manière convenable et construire à Uranie un temple qui fut véritablement digne d’elle. Bouvard en fut enchanté, il en parla à tous ses amis, comme d’une faveur qui le touchait personnellement (').

(■) • C'est avec un bien grand plaisir que j'ai reçu la lettre que vous m'avez Tait l'honneur de m'écrire pour m’annoncer l'arrélé de $. M. le roi des Pays-Bas concernant la création d'un observatoire à Bruxelles. Il n'était pas douteux que les Tonds promis avant l'arrélé royal, ne fussent insuffisants, pour ériger un observatoire réellement utile à la scieuce. Maintenant, puisque la dépense n'est pas déterminée, faites votre plan de telle sorte qu'il soit le plus convenable et le plus avantageux, afin de pouvoir y placer les instruments principaux qui doivent meubler un observatoire complet, fait pour honorer le souverain qui en a ordonné la construction. Je me suis empressé d'annoncer à tous les savants la création de votre observatoire. Les journaux en ont parlé. Je suis chargé, de la part de mes confrères, de vous féliciter de l'heureux succès de vos constantes sollicitudes en faveur de la science. MM. Poisson et Laplace prennent un véritable intérêt à voir créer un observatoire en Belgique. > (10 juillet 1836.)

Dés lors il me lit pari du projet qu'il avait formé de revenir fréquemment en Belgique; il voulut le réaliser dès le commencement de l’année suivante, et venir assister aux premiers travaux du nouvel édifice ; mais cette époque que nous appelions l’un et l’autre de tous nos vœux, devait lui être fatale; elle devait porter la douleur chez tous les amis des sciences. L’illustre auteur delà Mécanique céleste mourut le § mars 1827. Bouvard perdait en lui son ami le plus intime^ l'homme à qui il avait consacré tous ses travaux, toute son existence : il resta comme anéanti par cette perle immense (').

J’essayai de lui porter quelques consolations et de le dé-

(') Col événement fatal me fut annoncé aussitôt par la lettre suivante de M. Célestin, jeune homme que Bouvard avait pris en affection et qui demeurait auprès lui.

Lundi, 5 mars, Il 1/4 heures du matin, 1827.

« Je viens vous faire part de la perte irréparable que nous avons faite de l'illustre auteur de la Mécanique céleste. Il est expiré ce malin, à neuf heures cinq minutes, dans les hras de son ami de trente ans, M. Bouvard, qui ne vivait, en quelque sorte, que pour M. De Laplace. L'excellent et respectable .M. Bouvard est plongé dans la plus grande désolation. Celte séparation est pour lui un coup de foudre. Faut-il que j'aie vu couler des yeux de cet homme de bien des ruisseaux de larmes! Joignez-vous à nous pour le consoler de celte perte. Il vous aime tendrement et il recevra vos consolations avec reconnaissance. Je vous écris ce peu de lignes à côté même de l'illustre défunt; la garde de sa dépouille mortelle vient de m'élre confiée par la famille désolée, pendant que M. Bouvard a été accompagner madame De Laplace à Arcueil. »

Je reçus presque en même temps une lettre de M. Nicollet, qui me marquait également le deuil que la mort du grand géomètre français avait répandu, et particulièrement à l'observatoire : «Vous aurez appris, disait-il, la perte irréparable que les sciences, H. Bouvard et moi en particulier, nous avons faite par la mort de M. De Laplace. C'était la représentation de la science en Europe, le chef d'une grande école, le génie planant sur les supériorités qui restent, un géomètre philosophe prodiguant son savoir, ses conseils et son affection à tout ce qui pouvait contribuer aux progrès des lumières, et portant dans tout ce qui pouvait en hiler les progrès un feu sacré, un zèle et une activité dont on verra peu d'exemples. Je ne pourrais vous dire quelle a été ici notre douleur et notre confusion dans les premiers moments. Quelle est la main qui pourra tracer l'histoire d'une si vaste et si glorieuse carrière? Notre respectable ami M. Bouvard se remet difficilement de son chagrin. Il est encore à Arcueil auprès de madame De Laplace.

terminer à venir en Belgique, mais il ma répondit par la lettre suivante , où perce à chaque ligne le chagrin dont il était accablé.

« Je suis bien sensible à toutes les choses bienveillantes que vous m’avez fait le plaisir de m’écrire dans votre lettre du 7 du courant. La perte que nous venons de faire sera sentie dans toute l’Europe. La mort de ce grand homme m’accable; ami intime depuis trente-deux ans, ayant passé ma vie à travailler avec lui pour les progrès des sciences, confident de ses pensées, je me trouve maintenant abandonné sans retour de l’homme avec qui j étais pour ainsi dire identifié. Je ne suis plus en état, quant à présent, de penser à rien. Mes idées sont tellement confuses que je passe les jours sans trop savoir comment.

» Le jour fatal de la mort du Newton français, je suis parti pour Arcueil, avec sa veuve inconsolable, et je ne viens à Paris que pour y passer quelques instants. Je ne puis quitter cette famille si respectable , mon absence serait dans ce moment impossible. En conséquence , mon cher ami, je ne quitterai point Paris avant quelques mois. Recevez , je vous prie , mes remercîments pour votre obligeante invitation d’aller me consoler, chez vous, de mes peines et de mon profond chagrin. Je préfère aller vous voir dans un temps plus heureux, dans un temps où j’aurai l'âme plus calme... »

(19 mars 1827.)

Gambart, que Bouvard considérait comme son propre fils, avait fait les mêmes tentatives pour l’éloigner de Paris

Vous foriez bien de lui écrire; dans son amitié (tour vous, il en éprouverait du bien. >

On me pardonnera sans doute de citer ces passages de lettres particulières, mais rien de ce qui se rattache à une époque aussi remarquable dans l'histoire des sciences ne doit être omis.

et l’attirer à Marseille, mais inutilement; il en reçut la même réponse. Gambart m’écrivit alors le billet suivant que je conserve avec les sentiments que je porte à la mémoire de deux astronomes pour qui j’avais la plus profonde estime. Le même billet m’annonçait la découverte qu’il venait de faire d’une comète, pendant la nuit du 21 juin 1827. « Comme ami et bon ami de Bouvard, je vous aime pour la sollicitude que vous prenez pour alléger ses peines. Je vous engage à continuer à l’attirer auprès de vous. C’est le plus grand service que vous puissiez lui rendre dans l’étal présent de sa santé. 11 vous aime beaucoup et votre société lui ferait un bien infini. C’est au point que je vous l’enverrais , si je l’avais ; car, avec mon caractère tant soit peu récalcitrant, je ne serais guère capable de consoler son cœur ni de calmer son esprit. »

Je n’ai point eu le bonheur de connaître personnellement Gambart, et néanmoins, placés à deux cents lieues de distance, nous nous sommes aimés comme des frères, par l’amitié même que Bouvard nous portait. La lettre si touchante et si amicale de Gambart m’autorisait à insister auprès de notre bon père, et j’eus le bonheur de l’emporter en effet. Bouvard revint en Belgique pendant le mois de juillet, et bientôt ma famille devint la sienne. Mon beau-père, né comme lui dans les montagnes de la Savoie, médecin d’un savoir profond et d’un noble caractère, fut un lien de plus pour le rattacher à la Belgique. Il fut convenu, dès lors, que les voyages seraient plus fréquents et que les deux familles n’en formeraient à l’avenir qu’une seule. Mais l’àge et I état de santé de Bouvard devinrent bientôt des obstacles qui empêchèrent de réaliser ce projet. Il ne cessait cependant de m’encourager et de me prodiguer ses conseils. « Si j’étais jeune, mon ami, je me livrerais sans relâche aux travaux les plus pénibles de la science, me disait-il, afin que ma

patrie put rivaliser avec les pays étrangers. Vous êtes jeune, et bientôt vous aurez un bel observatoire, muni de bons instruments; tâchez de prendre rang parmi les savants que j'admire et dont je suis presque jaloux. Mais, hélas ! mon temps est presque passé; je ne puis plus rivaliser avec personne. 11 ne me reste donc plus rien d’important à faire sinon d’exciter les jeunes savants, à leur donner des conseils, à leur tracer grossièrement la route qu’ils doivent suivre pour acquérir une réputation bien méritée et les éloges de la postérité. (29 octobre 1828.) »

Pendant l’année 1829, le projet de nous revoir dut être différé encore, à cause de la mauvaise santé de Gambart. Depuis la mortde De Laplace, le bon Bouvard avait senti plus que jamais le besoin delre aimé: il éprouvait un vide que rien ne pouvait combler. Appuyé sur une tombe encore humide de ses pleurs, il ne voyait pas sans un sentiment d’effroi une autre tombe prête à s’entr’ouvrir pour engloutir son (ils adoptif, l’une des plus belles espérances de la France. « Je compte bien aller en Belgique, ce printemps, écrivaitil, et aller passer une quinzaine de jours en Hollande, mais sans pouvoir espérer d'aller plus loin; car la santé de mon cher ami Gambart se rétablit un peu; il doit aller prendre les eaux en Savoie; je me propose d’aller le rejoindre pour passer quelque temps avec lui. Je ne puis guère lui refuser cette satisfaction, car si je donnais la préférence au nord de l’Allemagne, il serait très-affligé de ma conduite à son égard. C’est un de mes enfants adoptifs; mais, hélas ! je crains bien que sa misérable santé ne l’empêche de voyager. »

Bouvard se rendit, en effet, en Savoie et passa, avec Gambart, trois semaines aux bains d’Aix. Il parcourut ensuite les principales villes de la Suisse : Bâle, Zurich, Lucerne, Berne, Lauzanne et Genève, et assista à la réunion de la Société helvétique qui avait lieu, cette année, à l’hospice du

grand Saint-Bernard. Gambart se trouvait dans un état de santé beaucoup plus satisfaisant. Les deux amis se séparèrent à Lauzanne, le 23 août, et Gambart reprit le chemin de Marseille.

Cependant Bouvard n’avait pas entièrement renoncé à la culture des sciences : du vivant de De Lapiace, il s’était occupé de discuter les observations météorologiques qui avaient été faites à l’Observatoire royal, et, après la mort de cet illustre géomètre, il en présenta les résultats à l’Académie des sciences {'). Ce travail immense est basé sur plus de cent mille observations tant barométriques que thermomé- Iriques. Avant l’impression, il en publia un résumé dans la Correspondance mathématique et physique de Bruxelles. Il donna en même temps le résultat de ses remarques sur les différents vents qui peuvent régner simultanément dans l’atmosphère, et sur leur influence dans les indications du baromètre (’). On n’a peut-être pas eu assez égard à ces dernières observations, qui n’ont été vérifiées nulle part, du moins à ma connaissance.

L’année suivante, Bouvard me communiqua l’extrait d’un nouveau mémoire Sur les Variations diurnes du baromètre, extrait qui fut également inséré dans la Correspondance mathématique. L’auteur s’y proposait de rechercher la loi et les causes des variations diurnes de la pression atmosphérique, en tirant parti des observations faites dans divers endroits du globe; et il croyait pouvoir déduire de ses travaux qu’en partant de l'équateur , les périodes diminuent à peu près proportionnellement au carré du cosinus de la latitude , et que ces mêmes périodes, sous l'équateur, en s'élevant à de grandes hauteurs, diminuent dans le rap-

(') Mémoire sur les observations météorologiques faites à l’Observatoire royal de Paris, par M. A. Bouvard, lu le 23 avril 1827, lome VII des Mémoires. (•) Corresp. math., tome III, p. 154, année 1827.

port inverse des températures des lieux où les observations sont faites. ,

Bouvard communiqua ce travail à l’Institut au mois de décembre et le retira ensuite pour le revoir. Les membres du Bureau des longitudes l’accueillirent favorablement; il fut même convenu qu’on favoriserait le plus possible ce genre d'observations, pour arriver à la connaissance plus intime des lois qui dominent les grands mouvements périodiques de notre atmosphère. C’est ce que Bouvard s’empressa de me faire connaître par la lettre suivante, écrite le 24 janvier 1829 :

« Pour confirmer mes hypothèses sur le phénomène de la variation diurne du baromètre, le Bureau des longitudes m’a autorisé à faire construire des baromètres pour en donner aux voyageurs qui seront disposés à faire des séries d’observations dans des lieux où il importe le plus d’en faire : sous l’équateur, au niveau de la mer et à de très-grandes élévations au-dessus de ce niveau. Il serait également important d’en faire à de très-grandes latitudes; mais, pour obtenir des résultats exacts, il faut que ces observations soient continuées longtemps, afin de détruire les erreurs des causes locales, qui sont d’autant plus prépondérantes que les périodes diurnes sont moins prononcées; et, comme elles vont toujours en diminuant en allant vers l'un ou l’autre pôle , les erreurs des observations , indépendamment des causes locales, sont du même ordre que la plus grande des quatre périodes diurnes.

» Pour bien déterminer les lois de ces variations, il importe que les observations soient faites aux époques des maximum et minimum. On peut également faire concourir les observations faites à d’autres instants, parce que la formule peut les employer conjointement avec les autres, et même,

pour bien déterminer les lois, il faut multiplier les observations autant que possible.

» Lorsque j’aurai réuni un grand nombre d'observations équatoriales, que je regarde comme les plus importantes, je ne doute pas que je ne puisse alors confirmer mes idées sur ce singulier phénomène météorologique. J’espère qu’alors les géomètres daigneront s’occuper de la théorie; et, si l’on parvient à démontrer ma formule, la même théorie fera connaître également la cause des grandes variations du baromètre qui, jusqu’à présent, sont inexplicables. La météorologie deviendra une science, car jusqu’à présent, elle n’a pas mérité ce nom , puisque nous ne connaissons encore rien sur cette matière. Les temps à venir confirmeront, je l’espère, mes idées, à moins que je ne me trompe grossièrement sur les lois de ce phénomène. »

Cependant les lois que Bouvard croyait avoir établies ne furent pas adoptées sans difficulté. Il s’éleva même des objections assez graves pour qu’il crût devoir soumettre tout son travail à un nouvel examen. Il le fit avec toute la candeur et tout le désir de connaître la vérité, qu’il portait habituellement dans ses recherches. Qu’il me soit permis de citer encore un passage de sa correspondance où il rend compte de la perplexité dans laquelle il se trouve :

« J’ai présenté mon travail à l’Académie en décembre dernier, mais il est encore entre mes mains pour y faire quelques changements et satisfaire des amis difficiles, concernant la formule empirique que j’ai établie pour réduire les observations des périodes à l'équateur. Pour réduire ces périodes, je suppose quelles varient comme le carré du cosinus de la latitude, et ensuite dans le rapport inverse des températures correspondantes, comme je l’ai dit dans ma notice que vous avez imprimée dans votre journal. Messieurs

nos géomètres physiciens m’objectent que ce rapport n’est point admissible, attendu que le zéro du thermomètre est arbitraire ; que si j’employais la division de Fahrenheit, la loi supposée ne serait plus vraie, et qu'en pareil cas, je ne devais employer que les différences des températures, et non les quantités absolues de ces températures. Longtemps avant de présenter mon travail, j’avais bien songé à cette difficulté; j’avais cherché s’il était possible d’introduire dans ma formule une fonction arbitraire du rapport des hauteurs du baromètre. Mais je fus obligé de revenir à ma première hypothèse, celle des températures. Au reste, comme je ne donne cette loi que comme moyen de satisfaire aux résultats déduits des observations, je ne pense pas qne je puisse me compromettre sous le rapport scientifique, de sorte que je suis bien décidé à publier ce travail tel qu’il est, sauf à le modifier plus tard, si de nouvelles recherches m’autorisent à le faire.

» Vous verrez, dans le Bulletin de Férussac, un extrait de mon premier mémoire, suivi de l'analyse du second. J’y suis revenu sur des corrections de chiffres, que je regrette d’avoir faites, principalement pour les limites des variations des instants du maximum du matin, par les observations delé et d’hiver. Les corrections dépendent du 3me terme de la formule que j’ai négligé, d’après des conseils que je ne crois pas bons. Aussi reviendrai-je sur cette matière, en conservant le terme que j’ai négligé par déférence. Mais que je supprime ou que je conserve ce terme, cela ne produit rien de fâcheux pour mes recherches; les variations du baromètre ne sont pas sensiblement changées. Les époques des instants des maxima et des minima changeront sans nuire à la partie que je regarde comme la principale de mes recherches sur les lois de ce phénomène, dues à l’action du soleil comme corps échauffant. » (1 3 mai 1829.)

C’est ce même mémoire dont Bouvard donna lecture à la réunion de la Société helvétique, à l’hospice du grand Saint-Bernard, et dont un extrait fut inséré dans la Bibliothèque universelle, tome XL1.

L’année suivante, en passant par la France pour me rendre en Italie, je vis Bouvard à Paris, et je fus chargé de ses lettres pour sa famille. J’eus le plaisir de me rencontrer, près de Saint-Gervais, avec MM. Gautier et de Necker- Saussure, dans l’humble hameau qui l'avait vu naitre. On touchaitaux fameuses journéesde juillet; la révolution belge, qui suivit de près celle de France, me donna une nouvelle occasion d’apprécier la bonté vraiment paternelle de Bouvard. Le sort de ma famille et celle de l'observatoire lui causèrent les plus vives inquiétudes; mais j’avais lieu de concevoir des craintes plus réelles sur ce qui le concernait personnelment.

En 1831 éclatèrent de la manière la plus déplorable les symptômes d’une maladie qui affligea le reste de ses jours et dont il avait déjà senti les premières atteintes dés le commencement de 1827 (').

On se méprit d’abord sur la nature du mal, mais l’amitié fut plus clairvoyante que l'art. Gambart se trouvait heureusement auprès de son ami, et il eut le bonheur de contribuer à abréger ses souffrances. Qu’on me permette de citer encore, car ce n’est que par leurs propres paroles que je puis exprimer les rapports d’amitié qui s'étaient établis entre ces deuxhommes, si bien faits pour s’entendre :

« Partagez notre contentement, s'écriait Gambart. Notre ami est non-seulement sauvé, mais encore il est tranquille;

(') Il écrivait, le 21 mai 1827 : « Ma santé n'est |>as très* bonne. J'ai des inquiétudes fondées. Je crains d'étre atteint d'une maladie de vessie d'une nature assez grave. >

il est exempt de douleurs et la vie lui est devenue douce. Cet heureux changement nous le devons à M. Civiale, qui est notre ange protecteur et que des rivalités fort tristes avaient éloigné tout d'abord de chez nous, car il était venu à l’origine, comme je vous l’avais dit. Le jour où je vous écrivis, M. B..., dontla célébrité est européenne, visita Bouvard, et décida, comme le médecin ordinaire, que la maladie était rhumatismale. Le traitement se borna en conséquence à des frictions sur le dos et le ventre. Cependant les douleurs étaient atroces; elles le devinrent encore plus le samedi. Pendant la nuit, il n’était plus possible d’v tenir. J’avais parlé de Civiale dès le soir, avec celte hésitation que l’on met à parler d’un confesseur ou d’un testament. Bref, dimanche, à quatre heures du matin, je fus expédié pour l’amener en cachette. Civiale vient, vide la vessie, et le pauvre Bouvard renaît à la vie. Cette maladie rhumatismale n’est point autre chose qu’une paresse de la vessie, qui ne lui permet pas de rejeter les urines... Il ne nous faut que du temps, mais il nous en faudra d’autant plus que, pendant douze jours , le principe de la maladie a été méconnu. » (29 juin 1831.)

C'est un spectacle bien triste, mais bien consolant en même temps, de voir ces deux habiles astronomes, l’un au commencement de sa carrière, l’autre vers la lin, tous deux en proie à des souffrances continuelles, et tous deux néanmoins, animés toujours de la même ardeur pour la science, se prêter un appui mutuel, et chacun s’alarmant bien plus des douleurs que souffre l’autre que decelles qu’il éprouve lui-même. Celte lutte de générosité devait cependant avoir son terme ; et, contre les lois de la nature, ce fut le plus jeune qui succomba le premier. Gambart sentant sa fin prochaine, avait quitté Marseille; il voulait mourir auprès de son ami. Sa longue agonie affligea vivement le bon vieillard, qui l’avait adopté pour fils. « Il est resté quatre mois dans son lit,

m’écrivait-il, placé à côté de ma chambre, et, presque toutes les nuits, j’entendais ses soupirs et ses cris de douleur sans pouvoir le soulager. Il est mort le 23 juillet (1836), vers 10 heures du soir. Sa perte m’a vivement affecté; mais une consolation me reste puisqu’un savant pour qui je n’ai rien fait me donne également le nom si doux de père. »

Dans son âge avancé, et malgré ses infirmités, Bouvard ne craignit pas de recommencer un travail immense, devant lequel le jeune homme le plus actif aurait pu reculer. « Depuis environ deux ans, dit-il dans une de ses lettres ('), j’ai repris la construction de mes tables de Jupiter et de Saturne, en y faisant entrer toutes les observations qui ont été faites depuis vingt ans, dans l’espérance de les perfectionner encore , et surtout dans le but de corriger les masses de ces deux planètes, principalement celle de Jupiter. Par suite de l’immense travail du calcul des observations et de la formation des équations de condition , entre les éléments elliptiques et les masses des planètes troublantes, je suis conduitàsix inconnues; et j’ai pour Saturne 163 équations à résoudre par la méthode des moindres carrés. Ce travail, commencé le Ier décembre, ne sera terminé que le mois prochain. Alors mes 1 63 équations seront réduites à six, nombre égal aux six inconnues; et j’en tirerai, je l’espère, les corrections définitives de mes tables de Saturne.

» Ayant renoncé, pour cause de santé, aux observations, j’emploie tout mon temps, depuis mon lever jusqu’au soir, à mes calculs favoris. Mais, hélas ! je n’ai plus cette activité que j’avais il y a 30 ans. A mon âge (70 ans bientôt), les forces physiques sont bien affaiblies, et l’envie d’achever ce que l’on a commencé , fait que l’on ne trouve pas un instant à perdre, dans la crainte de ne pouvoir terminer. »

(') 18 janvier 1857.

Des rechutes continuelles l'empêchèrent de conduire les travaux avec toute l’activité qu’il aurait voulu y mettre. D’ailleurs ses facultés étaient affaiblies ; il n’était plus en état d'apporter la même attention ni la même force d’esprit dans ses calculs ; il faisait des fautes, il s’en apercevait et en éprouvait du chagrin. Il ne sortait plus guère que pour aller à l’Institut, à Arcueil, chez Madame De Laplace (*), ou près de Vincennes, chez le baron Louis. Il eut encore le chagrin de perdre ce dernier ami, pendant l’automne de 1837. Peu à peu les personnes auxquelles il avait été le plus attaché l’avaient précédé dans la tombe. Deux ansauparavant (17 décembre 1835), Bouvard avait également perdu son frère, qui lui fut enlevé par une mort subite. Tant de secousses successives avaient porté de rudes atteintes à son moral, en même temps quelles avaient aggravé ses souffrances physiques.

Je ne devais plus m’attendre h le revoir en Belgique. Il y était venu pour la dernière fois, avec son neveu, au mois d’aoùt 1833. Les grands instruments n’étaient pas encore en place; mais il put juger au moins que le monument auquel il s’était si vivement intéressé ne tarderait pas à pouvoir être utilisé pour la science.

Vers la fin de 1839, le gouvernement belge lui avait fait parvenir la décoration de chevalier de l’ordre de Léopold, en lui exprimant sa reconnaissance pour la manière obligeante dont il était intervenu, avec Arago.Daunou et Gambey, dans la comparaison du mètre et du kilogramme destinés à la Belgique avec le mètre étalon et le kilogramme déposés aux archives de France. Bouvard portait aussi la décoration d’officier de la Légion d’honneur.

(•) Toute l'amitié que Bouvard avait pour M. De Laplace , il semblait l'avoir reportée sur sa veuve. Il sc rendait encore régulièrement à Arcueil, comme si la mort n'y avait rien changé. S'il ne voyait plus son ami, il avait au moins la consolation d'en parler dans des lieux qui étaient encore pleins de sou souvenir.

C’est le 7 juin 4843, vers six heures un quart du soir, que la mort vint mettre un terme à ses souffrances. Jusqu’à son dernier instant, et lorsque déjà la raison ne dirigeait plus le cours de ses idées, il parlait encore de ses études chéries. Ce n’était qu’en cessant de vivre qu'il pouvait cesser de s’occuper d’astronomie (').

(') Qu’on me permette de citer encore un exemple du dévouement sans bornes avec lequel il cultivait cette science. Pendant une nuit d’hiver, il s’était placé sur te haut de l’observatoire pour s’occuper de la recherche des comètes. Le froid l’y surprit ; et, quand il s’en aperçut, il lui restait à peine la force nécessaire pour se traîner sur la plate-forme; il se laissa choir le long de l’escalier, plutôt qu’il ne le descendit; on le trouva sans connaissance. A la suite de cet accident, il fut pris d'un crachement de sang; son état était des plus alarmants, et l’on désespéra longtemps de sa vie.

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