DOMINIQUE - FRANÇOIS - JEAN ARAGO
Je n'ai point la prétention d’offrir ici la notice biographique d'un savant dont le nom se rattache à la plupart des belles découvertes de notre époque, ni de faire valoir ses litres nombreux à la reconnaissance de la postérité. Je me bornerai à rappeler quelques-uns des liens qui le rattachaient à la Belgique. On voudra bien me permettre de joindre à ces détails des souvenirs particuliers qui feront mieux apprécier les qualités personnelles de cet homme éminent.
Je n’insisterai pas sur ce qui appartient à la jeunesse d’Arago; lui-méme, d’ailleurs, a pris soin de nous conserver ces souvenirs en les entourant du charme poétique que sa brillante imagination prêtait à tous les sujets qu’d traitait (*) ;
(*) Né à Eslage), le 26 février 1786, morl à Pari*, le 2 octobre 1853.
(•) Voyei V Histoire de ma jeunesse, tome «le* Œuvres posthumes d’Àrngo. Paris, elle* Gide et Baudry, ln-8*, 1854.
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je ne puis cependant me refuser au plaisir de citer le passage où il rend compte d’une circonstance particulière qui, en quelque sorte, a décidé de sa vocation; ce passage, d’ailleurs, concerne l’un de nos anciens confrères : « Je dois le dire, écrit Arago, mon véritable maître, je le trouvai dans une couverture du Traite d'algèbre de M. Garnier. Cette couverture se composait d’une feuille imprimée sur laquelle était collé extérieurement du papier bleu. La lecture de la page non recouverte me fit naître l'envie de connaître ce que me cachait le papier bleu; j'enlevai ce papier avec soin, après l’avoir humecté, et je pus lire dessous ce conseil, donné par d'Àlembert à un jeune homme qui lui faisait part des difficultés qu’il rencontrait dans ses études : « Allez, Mon- » sieur, allez, et la foi vous viendra. » Ce fut pour moi un trait de lumière : au lieu de m’obstiner à comprendre du premier coup les propositions qui se présentaient à moi, j'admettais provisoirement leur vérité, je passais outre, et j'étais tout surpris, le lendemain, de comprendre parfaitement ce qui, la veille, me paraissait entouré depais nuages. »
Arago pressentit de bonne heure les hautes destinées auxquelles l’appelait sa brillante organisation et il s’v prépara par de fortes études. On ne connaissait pas encore ce que, depuis, l’on est convenu de nommer l’enseignement professionnel. Ses études littéraires nuisirent si peu aux études en sciences qui devaient le conduire à l’École polytechnique, qu’à l’âge de dix-sept ans il fut reçu premier de sa promotion ('). •
(') M. Barrai a dit avec raison, dans son intéressante notice sur François Arago : • Nous croyons fermement qu’un homme n’est grand, même dans les sciences, que quand il a fait des éludes littéraires complètes; et nous plaignons notre siècle de se laisser emporter dans une réaction où la gloire nationale s’obscurcira fatalement, si l’on ne s’arrête pas à temps sur le bord de l’abtme. Il n’est pas vrai
Celle grande institution, qui a donné tant de célébrités à la France, avait encore sa forme première : les élèves notaient point casernés; ils jouissaient de la plus grande latitude dans leurs éludes, et suivaient plus spécialement les goûts qui les portaient vers l’une ou l’autre branche des sciences. J’ai souvent entendu discuter les avantages et les inconvénients de l’ancienne et de la nouvelle organisation; si la première était plus favorable au développement des facultés intellectuelles, si elle a donné plus d'illustrations à l’Institut, la seconde peut-être a formé plus d’hommes capables pour les services publics. Tout en signalant des abus qui tenaient au personnel de l’école, Arago était grand partisan de l’organisation ancienne, et il citait tous les hommes illustres qu’on eût probablement enlevés à la science, si on les avait assujettis impitoyablement à la règle commune, et à subir une torture intellectuelle sur ce nouveau lit de Pro- „ cruste; il citait surtout son ancien condisciple et ami,M. Poisson, qui, avec des dispositions admirables pour l’analyse, était à peu près inhabile à produire une épure géométrique.
Sur la recommandation de l’illustre Monge, Arago entra, en 1804, à l’Observatoire de Paris, monument auquel son nom s’est rattaché d’une manière si honorable pendant l'espace d’un demi-siècle. Une mission qu’il reçut en 1806 le détourna pendant plusieurs années des travaux astronomiques; il s’agissait de continuer, en Espagne, la mesure du prolongement de la méridienne, commencée par Delambre et Méchain, et de l’étendre jusqu’aux îles Baléares.
Bientôt après éclatèrent les préliminaires de la guerre de la Péninsule. Arago, tout occupé de scs opérations géodésiquès, ne quittait pas le sommet des montagnes où il était
qu'il faille abaisser l'enseiKnemenl pour le mettre à la portée îles hommes médiocres; les médiocrités profilent mieux encore de ce qui est au dessus d’elles que de ce qui est au-dessous de leur niveau. «
constamment en observation; sa position devint suspecte, on le prit pour un espion. Pareil malheur était arrivé à Delambre pendant la révolution française, et il arrivera infailliblement à tous ceux qui voudront se livrer à des travaux géodésiques dans un pays en proie aux inquiétudes de la guerre.
Trainé de prison en prison ('), ballotté entre l’Europe et l’Afrique, tantôt fugitif, tantôt repris, Arago vit, pendant près de trois années, se dérouler une série de malheurs qu’il a retracés avec une vérité et un charme qui leur donnent tout l’intérêt du roman.
Enfin, le 4 er juillet 1809, il put toucher de nouveau le sol de sa patrie, et six semaines après, il entrait à l’Institut pour y remplacer l’astronome Lalande. Arago n’avait alors que vingt-trois ans, et déjà, cependant, ses travaux et ses malheurs lui avaient acquis une immense réputation.
Je n’ai point à parler ici de ses savantes recherches sur la polarisation de la lumière, de ses travaux sur le magnétisme et l’électricité (*), de ses découvertes sur le magnétisme par
(') Au mois de juin 1808, il fut renfermé dans la citadelle de Belver. Pendant celte époque aventureuse, on le soumit aux pins rudes épreuves. Je tiens de lui qu'un jour on le menaça de le fusiller, et c'était, disait-il, en présence de ses chères Pyrénées, en face d'une de ces montagnes dont sa mère pouvait également voir le pic. Il ne dissimulait pas tout ce que cet instant avait eu pour lui d'amertume et de douleur. Ce détail n’csl pas mentionné dans l'ouvrage intitulé ; Histoire de ma jeunesse.
(*) M. Aug. De la Rive, à qui l'on doit une savante notice sur Arago, dépeint, dans les termes suivants, l'enthousiasme avec lequel ce grand physicien accueillit, eu 1820, la découverte d'OErsled. ■ Il était à Genève quand l'annonce de celle grande découverte y parvint; au premier abord, il ne pouvait y croire; ce fut après avoir répété et varié celle magnique expérience avec M. le professeur Gaspard De la Rive, dans le laboratoire duquel elle fut reproduite et étudiée, que, convaincu de son exactitude, il partit pour Paris, emportant avec lui tous les appareils nécessaires pour la faire ; et, le premier, il la flt voir à l'Académie des sciences, qui l'ignorait encore. Il y ajouta bien vile un fait importa ni, savoir la propriété du courant d'attirer la limaille de fer et d'aimanter l'acier : car OF.rsted n'avait montré que l'action du courant sur l'aiguille aimantée. »
rotation, ni de la manière heureuse dont il savait propager et faire aimer la science. L’appréciation de tant de qualités éminentes exigerait des limites plus larges que celles que je dois assigner à une simple notice.
Cependant, cette organisation si belle, si distinguée, présentait peut-être une lacune, la persévérance à suivre une découverte jusque dans ses derniers corollaires. Lui-mème faisait allusion à ce qui pouvait lui manquer de ce côté, quand, en parlant de Fresnei, il disait avec autant de franchise que de modestie : « Nous nous complétons l’un l’autre; je sais signaler la difficulté et Fresnei sait la vaincre. » Nous devons plus d’une conquête à celte heureuse association de deux hommes si bien faits pour s’entendre.
Sans doute, s’il avait vécu en dehors du tourbillon du monde, où ses brillantes qualités personnelles lui valaient tant de succès, s’il avait pu se dégager de toutes les préoccupations de la société et de la politique, de toutes les charges que lui imposaient ses fonctions administratives et scientifiques , Arago se serait trouvé celle faculté précieuse qu'il allait emprunter chez un ami. Je n’en venx pour preuve que les peines qu’il se donnait pour rénnir les matériaux nécessaires au moindre article destiné à V Annuaire du Bureau des longitudes. Je me rappelle qu’ayant à vérifier un fait dans la Cosmologie de Lambert, traduite et annotée par notre ancien confrère Van Ullenhove, il me demanda cet ouvrage à différentes reprises, pendant l’espace de près de deux ans; et, le volume setant égaré sur la route, il renouvela ses instances jusqu'au moment où le traducteur lui eut communiqué son propre exemplaire.
Ceux qui lui ont vu composer ses admirables éloges académiques savent avec quels soins consciencieux il se livrait à ce genre de travail; combien il était rigoureux pour la
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cilation des faits et des dates ; avec quelle sévérité il châtiait sou style et sacrifiait à la forme : le papier était parfois chargé de ratures ; celui qui l’eût surpris dans un pareil moment eut jugé sans doute qu’il se trouvait dans de mauvaises dispositions. Je lui en lis un jour l’observation ; il me répondit qu’on lui attribuait à tort une grande facilité, et il me montra le reste de son manuscrit comme pièce de conviction. Ceci n’a rien qui doive étonner: c’est à force de travail que la plupart des grands écrivains français sont parvenus à cette élégance, à celle admirable limpidité de style qui fait leur principal mérite ; on peut citer en particulier BoulTon et Rousseau dans l’autre siècle, Courier et Chateaubriand dans le siècle actuel.
Les écrits d’Arago auraient pu lui ouvrir les portes de l’Académie française, dont plusieurs membres de l’Académie des sciences ont successivement fait partie ; le célèbre géomètre d’Alemberl en a même été le secrétaire perpétuel. Toutes les convenances semblaient se réunir en faveur d’un pareil choix ; mais Arago déclina constamment cet honneur. Ce netait point par un amour-propre mal entendu. Quand il fut question de le nommer à l’Académie des sciences, il avoua franchement qu’il désirait cette distinction, qu’il croyait même y avoir des titres, et cependant ses scrupules se reproduisirent quand, au mois de juin 1830, il fut question de le nommer aux fonctions de secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques ('); il ne consentit à les accepter qu’en cédant à une immense majorité qui s’était déclarée en sa faveur. On sait que ce poste de confiance a toujours été rempli par les membres les plus éminents de ce corps : par Fonlenelle d’abord, pendant l’espace de près
(') La classe des sciences a deux secrétaires perpétuels, l’un pour les sciences mathématiques el physiques, l'autre pour les sciences naturelles. Arago a eu suc* cessivcmenl pour collègues MM. Cuvier et Flourens.
d’un demi-siècle , et, plus tard, par Condorcet, Rochon, Delambre, Fourier.
Bien des personnes s’étonnent de ce que, dans les académies, la présidence change annuellement, tandis que le secrétaire est inamovible : la cause d’une pareille différence s’explique cependant d’une manière naturelle. Une partie du lustre des académies dépend, en effet, de leurs relations scientifiques avec l’étranger. Ces relations, en général, ne s'établissent qu’avec des peines infinies, et il est nécessaire qu’un savant puisse y consacrer toute son existence ('). Par la force même des choses, les secrétaires des principales académies de l’Europe se connaissent, sont unis par des liens de courtoisie, et forment en quelque sorte une grande famille; supprimez la perpétuité et vous aurez rompu tous ces liens-, vous aurez jeté le trouble dans toutes ces relations. Pour communiquer avec l’Académie de Stockholm, chacun savait qu’il devait s’adresser à Berzélius, pour la Société royale de Copenhague, à OErsted , et il en est de même à l’égard de leurs successeurs; tandis qu’on ignore, en général, quels sont les présidents annuels de ces corps savants, même ceux de l'Académie des sciences de Paris. Il est nécessaire aussi que, dans le sein même du corps, il y ait au moins une personne qui en connaisse à fond tous les antécédents.
Les mêmes nécessités ne se font pas sentir pour la présidence, dont les fonctions s’exercent plus spécialement dans l’intérieur de la compagnie. Celte qualité donne, d’ailleurs, une prépondérance qui pourrait devenir excessive, si elle
(') Les fonctions de secrétaire perpétuel, bien que très-honorables, ont aussi parfois leur mauvais côté : les hommes les plus distingués n’ont pas toujours échappé aux inconvénients •iii’elles présentent. « D’Alemhert écrivait i Lagrange, en date du 15 avril 1775 : « Nous essuyons à l’Académie des sciences, >1. Condorcet et moi, des tracasseries qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse. * (Arago, Biographie de Condorcet, page 38.)
était perpétuelle. Dans une république aussi susceptible et où le pouvoir doit se fractionner également entre tous, il importe que chacun puisse gouverner à son tour.
Dans les fonctions délicates qu’il avait à remplir, Àrago a pu rencontrer plus d'une difficulté ; mais on sait que ce n’était pas devant des obstacles qu'il se laissait arrêter : ce n’est pas lui qu’on aurait pu taxer de mollesse ('). En ce qui concernait l’accomplissement de ses devoirs, il était d’un rigorisme extrême et il poussa la susceptibilité au point de vouloir donner sa démission, quand la maladie l’eut mis dans l’impossibilité de suivre les séances de l’institut.
Dans le domaine des sciences, il était comme un habile général qui assigne à chacun son poste, qui délivre le mot d’ordre et indique le but vers lequel on doit marcher. Pour remplir convenablement un pareil rôle, il ne suffit pas de l'ascendant du talent , il faut encore une profonde connaissance des hommes et savoir ce qu’on peut attendre de chacun d’eux ; il faut une grande probité qui rassure chacun sur la paisible possession de son travail; il faut, en outre, un coup d’œil d’aigle qui permette d’embrasser l’ensemble des sciences et de juger sur quels points elles doivent être renforcées Ces sortes d’hommes sont infiniment plus rares que les génies spéciaux, qui s’attachent à vaincre certaines difficultés scientifiques. Pendant que ces derniers défrichent un coin de terre dont ils font leur propriété, les autres plantent l’étendard de la science sur des continents nouveaux, dont l'exploitation rentre daus le domaine général. Arago résumait parfaitement en lui toutes les qualités requises pour di-
(’) Il a dit de ton prédécesseur, pour qui il professait, du reste, la plus profonde estime : • Après avoir rempli les fonctions de secrétaire avec beaucoup de distinction, mais non sans quelque mollesse, sans quelque négligence, à cause de »a mauvaise santé, Fourier mourut le 16 mai 1830. » (Histoire de ma jeunette, uv.)
riger des entreprises semblables : chacun le sentait si bien, qu’on le prenait instinctivement pour guide.
Il y a une quarantaine d’années, j’avais, avec quelques amis étrangers à la France, prié Arago de se mettre à la tète d’une association pareille, ayant pour but de donner du développement à la météorologie et à la physique du globe; il s’agissait d'aborder la solution de diverses questions qui exigeaient l’intervention d’un grand nombre d’observateurs; il refusa en s’excusant sur la multiplicité de ses occupations cl sur sa répugnance extrême à écrire une lettre même à ses amis. Plusieurs savants autour de lui promettaient le secours de leur plume, mais ce fut en vain : ce qu'on désirait surtout c’était son impulsion et l’ascendant de son nom; mais Arago était trop habitué à payer de sa personne pour rester passif au milieu d’un mouvement général qui se serait opéré sous ses auspices.
Il avait commencé, à l’Observatoire de Paris, différentes séries d’observations sur la physique du globe ; les unes concernaient les variations diurnes du magnétisme, d’autres se rapportaient à l’électricité de l’air, d’autres aux températures de la terre, etc. Le résumé des premières a été publié par les soins de M. Barrai ('); espérons que les autres paraîtront également.
En 1832, je m’entretins avec Arago de ses observations sur les températures de la terre et du projet que j’avais de faire, à Bruxelles, des observations analogues avec des thermomètres exactement semblables aux siens. Il voulut bien me donner ses conseils et m’éclairer de son expérience (’).
(•) JYoticet teitnli/lquet, tome I", in-8”, 1854. (Tonnerre, magnétiimt . autorts boréales.)
(•) Pour tenir compte de* inégalités de température que subissent nécessairement, dans toute leur étendue, des thermomètres qui plongeaient jusqu'à vinglquatre pieds de profondeur, Arago avait fait construire des tubes de même longueur et de même calibre que ceux des thermomètres, de telle manière qu'ils
Le sentiment des convenances, surtout quand il existe des relations d’amitié entre deux observateurs, doit empêcher l’un de se livrer aux mômes travaux qui occupent l’autre, à moins que ce ne soit pour des observations locales, qui se complètent mutuellement, comme cela a lieu dans la plupart des recherches de météorologie et de physique du globle. Il n’existe point de code académique qui prescrive des règles à cet égard : chacun s’en rapporte à sa propre appréciation.
Arago montrait une juste susceptibilité au sujet des travaux faits en concurrence avec ceux d’un confrère, comme s’d s’agissait d’en contrôler l'exactitude ou de revendiquer une partie de leur mérite. Il se plaisait à rappeler à ce sujet le mot pittoresque d’un savant concernant un collègue qui s’était mis à réédifier l’une de ses théories : « Quand quelqu’un bâtit une maison, il s’empresse de mettre la tète à la fenêtre pour faire croire quelle lui appartient. »
J’ai failli moi-même, sans m’en douter, encourir un pareil reproche de sa part. Je me permettrai de rapporter le
représentaient à peu près identiquement ces thermomètres, dont ils ne différaient que par l'absence de houle. Ce moyen, très-rationnel en théorie, ne me réussit cependant pas dans la pratique, et je dus employer une autre méthode de réduction. (Mémoire sur les variations diurne et annuelle de la température Mémoires de V Académie royale de Bruxelles, tome X ; 1837.) J'en parlai à Arago, mais j'ignore le parti auquel il s'en est tenu lui même. Il se plaignait de l'ennui des calculs de réduction; je lui proposai de m'en charger, pour lui ériler une perte de temps, mais un sentiment de délicatesse l'empécha d'accepter. Quand Poisson publia, en 1835, sa Théorie maf/iematigue de la chaleur, il demauda à sou ami les résultats de scs observations sur 1rs variations de température de la terre, afin d'y appliquer ses formules. Arago lui donna scs nombres non corrigés pour le volume de liquide renfermé dans la lige et la houle de chaque thermomètre. Poissou les employa tels qu'il les avait reçus, et trouva une concordance remarquable entre la théorie et l'observation ; les é|K>ques calculées et observées pour les maxima et les minima ne diffèrent que d'un à deux jours. Il y a lieu de craindre que cette concordance ne soit illusoire, car les corrections pour l'inégalité de température dans toute l'étendue du plus long thermomètre dont il est ici question, déplacent pour Bruxelles les époques du maximum et du minimum de près d’un mois. Ces mêmes corrections pour les thermomètres «le Paris, d'après mes souvenirs, seraient moindres, mais encore très-sensibles.
fait avec quelques détails : il montrera, une fois de plus, avec quelle circonspection il faut procéder en pareil cas. Je passai à Paris une partie de l'année 1822; Fresnel me témoignait quelque amitié; il avait eu l’obligeance de me montrer la plupart de ses belles découvertes sur la lumière. J’avais fait confectionner différents appareils d’après ses indications. De retour en Belgique, je donnai suite à ces travaux , et mon attention se porta accidentellement sur la polarisation de la lumière par un ciel serein. Je ne connaissais, sur ce sujet, que ce qui se trouve dans une note du grand traité de physique de Biol (').
La relation qui existe entre la distance angulaire du soleil et la quantité de lumière polarisée, provenant d’un point du
(') Voici la noie en question : « Si le ciel n'était |>as couvert de nuages blancs, la lame dirigée vers certains points de l'horizon pourrait offrir une coloration sensible à la vue simple, parce que la lumière réfléchie par l'atmosphère est en partie polarisée lorsque le temps est serein ; el qu'ici la lumière polarisée produit d'autres effets que la lumière directe. De plus, la couleur réfléchie par une atmosphère sereine n'est pas le blanc, mais un blanc bleuâtre, c'est-à-dire un blanc privé d'une partie de ses rayons rouges el orangés; ce qui modifierait nécessairement la couleur propre que les lames doivent réfléchir. Enfin l'intensité de celle lumière est beaucoup moindre que celle des nuages blancs, qui réfléchissent le blanc du premier ordre, ainsi que Newton l'a remarqué. • (Traité de physique expérimentale et mathématique, tome IV, page 338.)
Cette note ne parle, du reste, que de ce qui se trouve en substance dans le mémoire inséré par Arago dans le volume des Mémoires de l'Institut pour 1811, volume que je n'ai pu consulter que longtemps après. Je dois ajouter qu'aucun des deux ouvrages ne mentionne les relations qui existent entre la direction du soleil et la quantité de la lumière polarisée; il me semblait que la loi pouvait s'énoncer ainsi qu'il suit : En se regardant comme placé au centre d’une sphère dont te soleil occupe un des pôles , la polarisation est à son maximum aux différents points de l’équateur et va en diminuant, comme les carrés des sinus, jusqu’au pôle , où elle est nulle. (6’orrespondance mathématique et physique de Bruxelles , tome I", page 275 ; 1825.)
M. Dclezenne, professeur de physique à Lille, me fit observer, à la même époque, que le maximum de polarisation n'est pas exactement à 90° du soleil, mais dans le proche voisinage de cette distance; je me suis empressé de publier celte remarque dans le tome lrr de ma Correspondance mathématique et physique, l. 1", 1825, page 338.
ciel, me parut si simple et si prononcée, que je soupçonnai quelle devait avoir été étudiée déjà, et quoique je n’en trouvasse point de traces dans les traités de physique, je crus devoir user de circonspection. A quelque temps de là, je passai en Angleterre, et j’en parlai à plusieurs des principaux physiciens de ce pays ('), bien moins pour leur montrer l’expérience que pour m’éclairer sur son véritable auteur. N’avant pu obtenir aucun renseignement à cet égard, je pris le parti de publier l’observation avec toutes les réserves nécessaires (*). J’éprouvais, dans le fait, plus de regrets du doute dans lequel j'étais, que de plaisir du résultat île mes recherches.
Depuis longtemps j’avais perdu de vue ces objets, et mes travaux avaient pris une autre direction, quand deux notices parurent presque en même temps, toutes deux écrites par des physiciens habiles, toutes deux traitant de la polarisation de l’air serein et s’accordant à rappeler mes premières recherches sur ce sujet. L’une, de M. Wheatstone, donnait la description d’une horloge qui indique l’heure d’après la situation du plan de polarisation de l’air serein; l’autre, de Pelletier ('), sur quelques changements faits au cyano-polariscope d’Arago; c’étaient justement deux sujets dont ce dernier physicien s'élail occupé avec une sorte de prédilec-
(•) Voyez plus loin, page 570, la noie.
(*) Voici les 1er mes dont je me suis servi : « L'observa lion qui forme l'objet de celle noie a probablement déjà été fai le; cependant, comme il ne me souvient pas de l'avoir jamais trouvée dans aucun traité de physique, et comme elle était inconnue aux différentes personnes à qui je l'ai communiquée jusqu'à présent, je la présente ici au risque de répéter ce qui a déjà été dit par d'autres physiciens. • [Corresp. mathém tome Ier, page 375, année t825.)
(*) La notice de M. Pelletier a été insérée dans les Bulletins de l’ Académie de Belgique, tome XII, Ier partie, p. 453, année 1845, sous le titre : De la cyanométrie et de la polarimélrie atmosphérique , ou notice sur les additions et les changements faits au cyano -polariscope de JM. Àrago, pour le rendre cyano polarimètre dans l'observation de tous les points du ciel.
lion. Je ne sais s’il crut voir quelque indice fâcheux dans cette singulière coïncidence, mais il traita la notice de Pelletier, dans une des séances de l’Institut, avec une rigueur extrême : j’ai lieu de croire que moi-même je n’échappai pas complètement à tout reproche, pour avoir provoqué l’impression de cette notice dans les Bulletins de l’Académie de Belgique. Cet incident me fut très-pénible à cause de l’estime et de la sincère amitié que je portais au célèbre physicien français ; je priai un ami qui se rendait à Paris de s’en expliquer franchement avec lui. La réponse fut telle que je pouvais la désirer; mais j’appris en même temps que cet homme à sentiments si généreux et si nobles, mais parfois d'une extrême susceptibilité, avait cédé à l’influence de certaines personnes qui se faisaient un plaisir d’exciter son humeur, en ayant l’air d’épouser ses intérêts (').
Le mémoire sur le cvano-polarimètre n’était pas le seul grief qu’il eût à la charge de Pelletier; les recherches sur l’électricité de l’air faites par le même physicien entraient pour quelque chose dans son mécontentement.
La méthode suivie par Pelletier pour étudier l’électricité atmosphérique était essentiellement différente de celle d’Arago. Le premier savant se servait d’un électomètre mobile, et l’autre d’instruments fixes. Or, Pelletier proscrivait absolument les instruments fixes comme devant donner lieu à des erreurs plus ou moins graves. Peut-être aussi n’availil pas compris qu’il pouvait blesser son savant antagoniste, en condamnant d’une manière trop exclusive un genre d’observations auquel il avait consacré beaucoup de temps et de soins (*}.
(') J’ai sous les yeux une lettre qu’Arago termine par ces mots : « Ayez, mon
cher ami, la bonté de et de croire, quels que soient les manœuvres et les
propos des brouillons , b mon sincère et invariable attachement. * Quels étaient ces brouillons dont il m’a parlé vaguement à différentes reprises?
(') Depuis près d’un quart de siècle, nous observons à Kruxclles, chaque jour, à
Il est un autre sujet de recherches scientifiques qui a eu quelque retentissement dans ces derniers temps et qui avait contribué à multiplier mes rapports avec le savant astronome français; ce sujet, malgré les nombreux écrits qu’il a fait nailre, a laissé subsister bien des doutes, j’ajouterai même bien des erreurs.
Au mois de novembre 1835, une apparition extraordinaire d’étoiles filantes avait excité l’attention publique; on avait fait des rapprochements avec d'autres apparitions analogues dans des temps antérieurs, et on avait reconnu à ces météores une périodicité annuelle. Pour vérifier ce fait, Arago avait fait observer à Paris, dans la nuit du 12 au 13 novembre 1836; MM. Mauvais, Eug. Bouvard, Laugier, Plantamour s’étaient acquittés de ce soin et avaient compté, terme moyen, une étoile filante par quatre minutes, ou quinze par heure ('). On avait cru pouvoir en déduire que le phénomène attendu s’était en effet réalisé.
Or, par une étude suivie des étoiles filantes, j’avais cru reconnaître que plusieurs personnes réunies pouvaient, à pareille époque, compter moyennement jusqu a seize étoiles filantes par heure ; je me hâtai donc d’écrire confidentiellement à Arago, en l’invitant à ne pas trop s’avancer et surtout à ne pas considérer comme extraordinaire la nuit du 12 au 13 novembre 1856, qu’il avait mentionnée à l’Institut et qui
midi, V électricité de l'air , et les variations annuelles sont aussi concordantes que peuvent l’élrc celles du thermomètre ou du baromètre. Il est une précaution, à laquelle les observateurs n'ont malheureusement aucun égard : elle est fondamentale et cependant on semble s'entendre pour la négliger. Physique nu globe, chap. II, de l'électricité de l'air, pages 80 à 124. 1 vol. in-4\ Bruxelles, Havez, 1861.
(•) Voici ce qu'on lit, tome III, page 560, des Comptes rendus de l'Académie des sciences : « Dans la soirée, le ciel s'étant éclairci, on a vu, depuis le 12, à 6 heures 48 minutes du soir, temps moyen, jusqu'au 13, à 0 heures 35 minutes du malin, 170 étoiles filantes, ce qui faisait , terme moyen, un peu plus d'une étoile par quatre minutes; mais il faut remarquer que la lumière crépusculaire, le malin, dut effacer les plus faibles de ces météore». »
n’avait produit, selon lui, que quinze météores par heure (').
Peu de temps après, je reçus de lui un billet conçu en ces termes : « Je viens de me décider, à l'instant, à écrire, pour l’Annuaire, un article relatif aux étoiles filantes. Vos importantes observations ajouteraient, sans aucun doute, beaucoup à l’intérêt que cette question inspire aujourd’hui au public; c’est assez vous dire avec quelle reconnaissance je recevrai tout ce que vous aurez la bonté de me communiquer... (*).
Je me hâtai naturellement de répondre à cette invitation amicale. Je réunis tous les résultats auxquels j’étais parvenu, et j’en fis la matière de deux longues lettres qui se trouveront probablement dans les papiers du savant astronome.
C'est à la fin d’une de ces lettres que je lui signalais la nuit du 10 août comme digne de fixer l’attention des physiciens. D'après mes observations et tous les documents historiques que j’avais recueillis, je me croyais assez sûr de mon fait pour le prier d’en faire l'annonce à l'Académie et d’inviter, dès lors, les astronomes à vouloir bien faire bonne garde vers celle époque. Mes prédictions ne lui parurent probablement pas suffisamment fondées, ou plutôt il les perdit de vue; toujours est-il qu'il n’en fut point question à l’Institut.
(') Voyez Correspondance mathématique et physique de Bruxelles, tome IX, page 185; Bruxelles, 1857.
(') Ce hillel porte la date du 13 décembre 1856 ; l'en-léte imprimé montre qu'il a été écrit au Conseil municipal de la ville de Paris, peut-être même au milieu d'une discussion administrative. Un autre billet, du 11 avril 1845, écrit également dans le conseil municipal, contient une demande analogue : « Mon cher ami, auriez-vous la boulé de m'envoyer le tableau des observations (bermométriques, faites à Bruxelles, du Ier décembre 1844 au 1er avril 1845? je désirerais l’insérer dans l’annuaire, en regard des tableaux corre>pondants de Paris et de Toulouse. Il serait le principal argument d'un article intitulé . Quel temps ferat-il?... » Je m'empressai encore de communiquer les observations demandées; V Annuaire pour 1840 contient, en effet, un article intitulé : » Est-il possible, dans l'état actuel de nos connaissances, de prédire le temps qu'il fera à une époque et dans un lieu donnés? Peut-on espérer, en tout cas, que ce problème sera résolu un jour? » N. us cet article fort intéressant ne contient aucune observation relative à l'hiver de 1844 à 1845.
Mais ma surprise fui agréablement excitée, quand je lus, dans les journaux du mois d’août suivant, que des étoiles filantes avaient été observées en nombre considérable ('). J'éprouvai cependant quelque désappointement en voyant que l’annonce ne mentionnait point ma lettre. J’en lis l’observation à Arago; il se hâta de me répondre d’une manière amicale : « Mon cher confrère, je n’ai pas parlé à l’Académie de vos prévisions au sujet des étoiles filantes du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai celte erreur involontaire de grand cœur, lorsque d’ici à peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bruxelles... Ce 29 août (1837), au moment de monter en voiture (*). » Et, en effet, huit à dix jours après, j’eus le plaisir de le voir et de faire quelques excursions avec lui le long de nos chemins de fer, qu’on s’occupait d établir alors. Pendant tout le temps que nous passâmes ensemble, il ne fut pas question des météores du mois d’août; seulement au moment du départ, Arago me dit en souriant : « Je vous sais gré de deux choses : vous ne m’avez point parié de vos étoiles filantes, ni de la bataille de Waterloo (’). »
(') L’apparition extraordinaire dos étoiles filantes du 10 au 11 août 1837 était mentionnée de la manière suivante, dans le Compte rendu de la séance du lundi 14 août : «M. Arago annonce qu'il y a eu, dans la nuit du 10 au 11 août dernier, une apparition extraordinaire d'étoiles filantes. Son fils aîné, qui n’est pas astronome, et un de ses amis en ont compté 107 entre 1 1 heures */, et minuit en se promenant dans le jardin de l'Observatoire. l)e minuit 37' jusqu'à 3 heures 20 , commencement du crépuscule, MM. les élèves astronomes Bouvard et Laugier ont observé 184 de ces météores. Le plus grand nombre semblait se diriger vers le Taureau, ainsi que cela devait être, d'après le sens du mouvement de la terre. Nous reviendrons plus tard sur ce phénomène. » ( Comptes rendus , tome V, page 183; 1837.)
(•) Cette même lettre contient quelques mots honorables pour un savant qui, depuis, s'est Axé parmi nous et que l'Académie compte au nombre de ses membres, •> M. deHumboldt, ajoutait Arago, désire que je vous recommande M. Gluge, son compatriote; M. Gluge est un anatomiste très-distingué et tout à fait digne de votre intérêt. • Chacun de uous a pu juger, en effet, que cet éloge n'avail rien d'exagéré.
{*) On sait qu'il avait une aversion particulière pour tout ce qui sc rattachait
Il répara ensuite cette omission, comme on peut le voir clans le Compterendu de la séance du H décembre 1837 Ci- Deux ans après, je me trouvais à l’Observatoire de Paris, le 10 août, justement à l’époque de la périodicité des étoiles lilantes. Je dinais chez Bouvard avec Arago et plusieurs autres savants. Quand vint la nuit , on se rendit sur la terrasse; le ciel était admirablement beau; les étoiles brillaient de leur plus vif éclat, mais d’étoiles filantes point. C’était
au souvenir de celle bataille mémorable. Arago m’avait déjà raconté antérieurement ce qui lui était arrivé à ce sujet en Angleterre, cl je n'avais garde de réveiller sa susceptibilité. Voici l'anecdote telle qu'elle se trouve rapportée dans la Suite de l'Hittoire de François Arago ; seulement, je crois devoir faire observer au spirituel narrateur que je ne faisais point partie du voyage dont il fait mention. * Dans un voyage que les deux astronomes avaient fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d'instance que d'urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au pont de Waterloo, et leur faire admirer ce chef-d’œuvre du génie anglais. François Arago, que ce mot de Waterloo blessait profondément, parce qu'il lui rappelait, eu même temps qu’un grand désastre, l'invasion qui s'ensuivit, François Arago refusa obstinément l'invitation. Ses hôtes, voyant qu'il n’y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Ils s'embarquèrent un jour sur la Tamise avec l'illustre savant, sous prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c’est ainsi que, tout en regardant et en causant, François Arago sc trouva, malgré lui, en présence du pont qu’il ne voulait pas voir : « Hé bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, hé bien, que ditesvous de notre pont? — Votre |K>nt, répondit Arago, prenant son parti de la surprise qui lui était faite, votre pont île Waterloo a une arche de trop, tout au moins, et celte arche, pour être à sa place, devrait être reportée à Berlin ! »
(') Voici l'annonce, d'après le Compte rendu de la séance du 11 décembre 1837 :
« A la fin de l’année 1836, M. Quetelet signalait les environs du 10 août comme une époque d'apparitions extraordinaires d'étoiles filantes. V Introduction à la philosophie naturelle de Musschenbroeck, ouvrage qui parut en 1769, a fourni depuis au savant astronome de Bruxelles un passage qui, malheureusement, manque de précision, mais duquel résulte cependant avec quelque probabilité, que le même phénomène s'observait déjà il y a soixante et quinze ans. L'année 1837 a confirmé, comme chacun sait, l'heureuse conjecture de M. Quetelet. ®
La période du 10 août, une fois annoncée et constatée, les uns voulurent la confisquer à leur bénéfice; d'autres prétendirent qu'elle n'était pas nouvelle; ils en trouvèrent des traces chez tous les peuples et dans tous les temps. Elle était connue des Irlandais, des Grecs, voire même des Chinois. Soit, mais que ne le disaient-ils plus tôt?
— S7ti —
une source intarissable de plaisanteries pour Arago. Je tâchai de faire bonne contenance; l’excellent Bouvard, qui m’aimait avec la tendresse d’un père, était sur les épines. Tenez, croyez-moi, dit Arago, allons-nous coucher; nous n’avons rien à faire ici. Je protestai que je resterais sur la terrasse : et demain, ajouta-t-il, vous viendrez me dire que les étoiles filantes sont arrivées tout juste après mon départ.
I.es choses se passèrent, en effet, comme il l’avait dit. J étais resté avec M. Eugène Bouvard et quelques autres personnes : les étoiles filantes se succédèrent en nombre si grand, qu’il fallut aller éveiller M. Mauvais pour nous aider à en prendre note (').
J’ai parlé précédemment du voyage que fit Arago en Belgique.au mois de septembre 1837 ; il se trouvait en compagnie de MM. üdilon Barrot et de son neveu, jeune officier récemment sorti de l’École polytechnique. Il venait de faire une excursion sur les bords du Rhin et avait traversé la Hollande: son but était de se distraire, mais il ne semblait pas y avoir réussi. « Tâchez donc de me faire rire un peu; voilà dix jours que j’ai quitté Paris, et je suis d’un sérieux glacial. » Tel fut à peu près son début. Je Us de mon mieux pour le satisfaire. Il fallait le voir en dehors de toutes ses préoccupations politiques, en dehors de toutes ses affaires académiques ou administratives, pour juger de l'inépuisable fonds de gaieté et d’esprit que l'on rencontrait en lui. Il suffisait de lui donner de temps en temps la réplique, s’il m'est
(•) Dans la séance suivante de l'Institut, Arago saisit cette nouvelle occasion pour rappeler l'omission qu'il avait faite et parla avec chaleur de mes titres à la découverte de la période du 10 août.
C'est dans celte même séance qu'il exposa d'une manière si brillante l'avenir réservé à l'importante invention de Daguerre et la possibilité de reproduire un jour jusqu'aux couleurs des objets. Je venais de recevoir sur ce sujet une lettre de sir J. Ilerscbel qn'Arago communiqua en même temps à l'Académie.
permis de me servir de celle expression, pour faire nailre les saillies les plus spirituelles, les anecdotes les plus piquantes et les plus instructives : tout cela arrivait avec un pittoresque et une verve inexprimables. La prononciation bien accentuée de son pays, son geste animé, sa physionomie si expressive et en même temps si sympathique, contribuaient encore à donner à sa conversation un charme auquel il était impossible de se soustraire.
Le principal objet de son voyage, comme je l'ai dit, était de se distraire : à Bruxelles, il refusa de voir les instruments de l’Observatoire; dans les Universités de Gand et de Louvain, il en fit de même. Vous supposerez, disait-il, que j’ai examiné toutcela avec le plus grand soin (*). Cependant il visita avec détail notre École militaire; il voulut interroger lui-même à l’improvisle quelques élèves, et il se montra très-satisfait de la force des études qu’il regardait comme au moins égale à celle des cours donnés à l’École polytechnique de France.
Notre excursion à Louvain coïncida avec l’inauguration du chemin de fer deTirlemont. Les auberges étaient pleines; nous ne trouvâmes, dans la première de ces villes, que deux chambres disponibles, et nous étions quatre : il fallut s’en contenter; l’une fut assignée à Arago et à moi. Ce petit incident, loin de nous contrarier, ne ht qu’exciter la gaieté : celle d'Arago était vive, communicative, pétillante d’esprit. L’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Paris semblait être redevenu un jeune élève de l’École polytechnique Au moment de nous mettre au lit, il prit cent
(') J'ai rappelé ailleurs, dans la notice sur Simon Stevin (Les Belges illustres, 1844), les remarques d'Arago au sujet du célèbre mathématicien brugeois, dont il regrettait de ne pas voir la statue au palais de l'Université de Gand. En énumérant ses titres à celte haute distinction, Arago prouva qu'il connaissait l'histoire des sciences dans notre pays mieux que beaucoup de nos compatriotes qui se piquent cependant de l'avoir étudiée à fond.
détours pour me confier un secret qui semblait lui peser beaucoup : il s’agissait de me prévenir qu’il se coiffait d’un casque à mèche et qu’il ronflait en dormant.
Nous étions chacun dans notre lit depuis une heure, et malgré la fatigue du jour, le sommeil tardait à venir. Par une réaction assez naturelle, les pensées d’Arago avaient pris un autre cours, elles étaient devenues sérieuses, quand, rompant tout à coup le silence : Vous ne dormez pas, me dit-il; si vous voulez, nous causerons. Puis, allant droit au fait : Quand vous étiez à l’Observatoire, pourquoi donc ne veniez-vous pas me voir? Je lui expliquai comment, à cause d’une mésintelligence qui régnait alors accidentellement entre Bouvard et lui, j’avais cru devoir éviter de me mêler de leurs différends et de me placer dans une position plus ou moins difficile. — Eh bien ! j’en ai regret, continua-t-il, car vous eussiez connu ma femme, et vous pourriez mieux apprécier la perte que j’ai faite. — Puis cet homme, si gai quelques instants auparavant et si insouciant en apparence, se mit à parler avec une sensibilité exquise, avec une délicatesse de sentiment admirable de la femmequ’i! avait perdue et qu’il n’avait cessé de regretter.
Le lendemain, dès qu’il fit jour, Arago était éveillé; il avait retrouvé toute sa gaieté. « Mais jetais bon de vous faire des excuses, dit-il en riant, c’est vous qui m’en devez; vous ronflez plus fort que moi. » Puis, armés tous deux de nos rasoirs, nous allions procéder à l’importante opération de la barbe, quand, s’arrêtant tout à coup : Expliquez-moi donc pourquoi un rasoir qui a reposé coupe mieux. — Mais d’abord le fait est-il bien certain? — Ce n’est point là ma question ; laissons le fait, je vous prie, et voyons l’explication... Passant ensuite à un autre sujet : Croyez-vous à la possibilité de diriger les ballons? — J’exprimai mes doutes; — et moi, je ne suis pas de votre avis, continua-t-il; mais dites
il’abord vos raisons; puis arrivèrent une série d'attaques habillement dirigées auxquelles il prenait un plaisir extrême quand il était de bonne humeur, car il aimait à embarrasser par des questions captieuses ('), et l’on avait fort à faire avec un pareil jouteur.
(') L'illustre savant anglais Wollaston avait la même habitude, mais il posait ses <|iiestions avec bien moins de ménagement qu'Arago. L'astronome français ne sc permettait ces sortes de plaisanteries qu'avec des amis, tandis que Wollaston débutait assez généralement par là avec les personnes dont il faisait la connaissance. J'ignorais cette espèce de manie qui me déconcerta complètement quand j’eus l'honneur de lui être présenté. J'étais tout jeune encore; notre ami commun, N. South, avait bien voulu me servir d’introducteur. 'Wollaston, en ce moment, se trouvait dans son cabinet avec son neveu et s’occupait de classer de petites lentilles de verre. En nous voyant, il voulut se lever un peu brusquement, mais un bouton accrocha le lapis de la table sur laquelle étaient les petites lentilles qui se mêlèrent ensemble et allèrent rouler sur le plancher. Il y eut un moment de consternation suivi d'un long silence. N. South fut le premier à le rompre. Après la présentation ordinaire, Wollaston se tourna brusquement vers moi, et me demanda si je connaissais l’expérience de la lentille qui descend en tournoyant sur un plan de verre incliné; ma réponse fut affirmative, lié bien, me dit-il, comment expliquez-vous cela? Je demeurai tout étourdi; je crus cependant lui devoir une réponse; il s'en déclara très-peu satisfait. M. South, pour couper court, demanda à voir l'observatoire du savant physicien. Celui-ci, encore sous l'influence fâcheuse de l'accident arrivé à ses lentilles, refusa d'abord nettement, puis ne céda qu'avec répugnance aux nouvelles instances qui lui furent faites. Rien n’égalait mon embarras; cependant, en traversant la cour, je me hasardai à le questionner à mon tour, et je lui demandai s’il connaissait la loi de la polarisation do la lumière par un ciel serein. Qu'entendez-vous par là, dit-il? J'entrai dans quelques détails, et pour joindre l’expérience à mes explications, je lui présentai un prisme que je portais toujours sur moi. — Qu’esl-ce cela! — C’est un prisme de cristal de roche que M. Fresnel a eu la bonté de me faire construire pour l’analyse de la lumière. — Quelle est la disposition des pièces qni le composent? — Puis, après mes explications, il se mil à vérifier ce que je venais de dire. — C'est très-curieux; qui vous a appris cela? Il regarda encore attentivement mon prisme, et il ajouta amicalement, en me le rendant : Nous en causerons encore. A quelques jours de là, je revis M. Wollaston chez madame Somcrville, et je le trouvai tel que j'aurais désiré le voir dès le premier abord.
Plus de quinze ans après, j'eus occasion de me retrouver avec M. Alexandre Wollaston, son neveu, qui avait assisté à la terrible catastrophe des petites lentilles, et j'appris, de cet habile ingénieur, plusieurs particularités curieuses sur son oncle, qui, nonobstant ses bizarreries, était certainement un des meilleurs hommes d'Angleterre, comme il en était aussi un des plus habiles physiciens.
J’ai parlé d'un refroidissement qui s’était établi entre Arago et Bouvard vers l’époque où je commençai, eu 1822, ma carrière astronomique à l’Observatoire de Paris. La manière dont la réconciliation fut amenée honore à la fois ces deux astronomes éminents. Tous deux étaient officiers supérieurs de la garde nationale et l’on se trouvait dans un instant critique : c’était, je crois, pendant le pillage de l’évèché. On battait le rappel ; Arago se rendit chez Bouvard, qui se préparait à sortir, et lui déclara tout d’abord qu’il ne souffrirait pas qu’il s’exposât, que c’était à lui, plus jeune, d’affronter le danger. Il s’établit aussitôt une dispute nouvelle à ce sujet, mais elle était de nature à devoir se terminer à l’amiable : c’est ce qui eut lieu en effet. Bouvard m’a souvent répété que le généreux procédé de son confrère est une des choses qui l'ont le plus louché dans sa vie.
Puisque j’ai parlé de l’affaire de l’évêché, qu'on me permette d’y ajouter quelques détails que je tiens d’Arago luimème. Le peuple ameuté voyait de mauvais œil l’intervention de la garde nationale et l’accueillit par des huées : un sous-officier eut l’imprudence de tirer son sabre et d’en frapper un des assistants ; le sang coula et aussitôt le désordre devint extrême. Arago fut saisi à la tète de son bataillon et enlevé par vingt bras à la fois pour être lancé dans la Seine. En cet instant critique, il ne perdit pas la présence d'esprit, et tout en se débattantentre les bras desémeutiers, il s’écria : Hé bien! hé bien! que faites-vous donc? mais je ne sais pas nager!... Ces mots désarmèrent les forcenés et l’on finit par rire.
Ce qui me charmait surtout, dans ces rapides excursions faites avec Arago, c’était sa conversation si vive, si instructive, portant sur tant d’objets divers et animée par une foule d’anecdotes sur les hommes les plus célèbres de notre épo-
que. Nos entretiens étaient, en outre, entremêlés d’une série de petits incidents aussi amusants qu’imprévus.
Sur le chemin de fer qui conduit à Gand, il renouvela un petit stratagème qui, bien qu’ancien, lui réussit à merveille. Un gros homme nous dérangeait ; il occupait évidemment dans la voiture, outre sa place, une bonne partie de celle qui nous appartenait. Laissez-moi faire, dit Arago, je vais vous en délivrer ; puis il se mit à peindre, sous les couleurs les plus sombres, les dangers des chemins de fer, les explosions des machines, les déraillements, les rencontres accidentelles, les voilures brisées, les voyageurs blessés ou tués. La figure du voisin incommode se rembrunissait progressivement; notre homme s’agitait et se démenait sur sa place ; enfin il ne put plus y tenir, quand vint le récit lamentable d’une explosion récente qui avait projeté au milieu des champs, en même temps que les débris d’une chaudière, les membres palpitants du malheureux chauffeur et de je ne sais combien d’autres victimes. Arrivé à cet épisode, notre homme partit aussitôt en grommelant et alla chercher gite dans le compartiment voisin, tandis qu’Arago riait comme un enfant du tour qu’il venait de lui jouer.
Puisque je suis en train de raconter des souvenirs intimes qu’on m’en permette encore un, ce sera le dernier. A la suite d’un déjeunera l’Observatoire de Paris, avec Arago et sa famille, j’avais fait avec le savant physicien quelques tours de jardin. En rentrant, nous aperçûmes le jeune Matthieu, enfant de cinq à six ans, qui s’était hissé sur une chaise pour atteindre à un pot de confitures placé devant lui et dans lequel il trempait ses petits doigts, pour les reporter ensuite à sa bouche. L’enfant tournait le dos à la porte et, dans sa préoccupation, il ne nous avait pas entendus. Accroupi sur scs petits genoux, il formait un tableau digne du pinceau
d’un artiste : nous ne pûmes nous empêcher de sourire. Arago me fit un signe pour m’imposer le silence ; et, prenant sa voix la plus terrible, il lança ces paroles foudroyantes : «Que fais-tu là? lu voles mes confitures!... » L’enfant effrayé ne lit qu’un bond et courut aussitôt placer la table entre son oncle et lui. Arago fronça le sourcil et leva un index menaçant : le pauvre petit tremblait de tous ses membres et cherchait avec inquiétude le chemin de la porte dont son oncle lui barrait impitoyablement le passage. Cependant la voix terrible et le sourcil menaçant continuaient leur office, et j’aurais peut-être partagé les angoisses du pauvre enfant, si Arago ne s’était tourné de temps en temps vers moi pour rire de la peur qu’il inspirait. A la fin, trouvant une chance de salut, le coupable gagna rapidement la porte; il s’échappa de toute la vitesse de ses petites jambes, et sa fuite fut accompagnée d’un long éclat de rire de son excellent oncle. L’auteur à' Emile n’eût peut-être pas approuvé le savant astronome; mais je le demande à tout homme qui connait le coeur humain, les deux faits si différents que je viens de mentionner ne suffiraient-ils pas pour montrer combien, sous cet aspect parfois sévère, il y avait de bienveillance et de véritable bonhomie?
Comme beaucoup d’hommes foncièrement bons et sensibles, Arago aimait à se faire terrible. Il savait le prestige qu’exerçaient sa voix male, sa constitution athlétique, son regard flamboyant, son épais sourcil semblable à celui de l’Olympien, et cette grande distinction répandue sur toute sa personne; il ne dédaignait même pas d’en faire usage dans l’occasion; mais le plus souvent, ses sentiments étaient tout différents de ceux qu’il faisait paraître, et, pour des personnes qui ne le connaissaient pas, l’histoire de son jeune neveu a du se reproduire maintes fois.
Quand on réclamait ses bons offices en faveur des sciences,
Arago se monlrail toujours d'une obligeance parfaite. Il en donna la preuve aux commissaires belges qui furent envoyés à Paris au mois d'aoùt 1839, pour y constater la conformité des étalons prototypes des poids et des mesures de Belgique avec ceux de France. Habitué à ce genre d’opération, qu’il avait eu l’occasion de pratiquer déjà à la demande de plusieurs autres États, il voulut bien se charger de diriger lui— même le travail et de faire les principales observations nécessaires pour la comparaison de l’étalon belge avec celui qui est conservé aux archives de Paris (*). Notre gouvernement voulut reconnaître cet acte d’obligeance, et, comme un témoignage de sa haute estime, il lui conféra la croix d’officier de l’ordre de Léopold (*).
Chacun sait avec quelle chaleur, dans bien des circonstances, il a fait valoir des découvertes nouvelles; avec quelle éloquence persuasive il a fait décerner des récompenses à leurs auteurs. Pour n’en citer qu’un exemple, il suffit de rappeler sous' quel brillant coloris il a peint, devant l'Institut, lui le premier, l’avenir réservé à l’invention de Niepce et de Daguerre, et par quel discours entraînant il lui a fait décerner une récompense nationale par la Chambre des députés.
Cette généreuse activité n'était pas bornée par les frontières de France; elle s’est bien souvent utilement interposée en faveur des sciences dans les pays étrangers. La parole d’Arago, dans de pareilles rencontres, avait une puissance
(') Voyez le procès-verbal üe ces comparaisons dans P Almanach séculaire de l'Observatoire royal de Bruxelles , page 433; Bruxelles, 1 vol. in-8", chez llayez, 1854.
(*) Arago, en pareille circonstance, avait une habitude que chacun peut apprécier à son point de vue ; il ne répondait pas à l'envoi qui lui était fait. Ce n'était point par un sentiment d'orgueil; il craignait peut-être, par excès de susceptibilité, d’étre confondu avec ceux qui recherchent, avec une avidité inexcusable, de pareilles distinctions, souvent même saus les avoir méritées.
à laquelle il était difficile de ne pas céder, privilège heureux du talent quand il est relevé par un noble caractère!
On n’a point oublié avec quel dévouement il s’employa pour procurer à Mclloni la faculté de rentrer dans sa patrie. L'illustre savant italien se trouvait dans l’exil et dans un étal voisin du besoin. Une place de professeur lui était offerte à Naples, mais une noble fierté l’empêchait de solliciter sa rentrée. Arago n’écouta que son cœur et s'adressa directement au prince de Metternich, qu’il savait ami des sciences et qu'il avait connu pendant son séjour à Paris. Son espoir ne fut point déçu : grâce à celle puissante intervention, Melloni vit cesser son exil. J’ajouterai que je tiens de la bouche même du prince qu’il s'est d’autant plus félicité d’avoir accédé à la demande d’Arago, que Melloni la justifia par la conduite la plus honorable.
Arago était certainement un des hommes les plus probes et les plus désintéressés qui aient jamais passé par les emplois publics. Le produit de ses traitements réunis était absorbé par ses travaux scientifiques, par de bonnes actions et par les exigences de sa place. Ses relations avec le monde savant lui imposaient des charges nombreuses dont il savait s'acquitter avec dignité, et cependant on n’a pas craint de l’accuser de cumul, au lieu de lui savoir gré de se multiplier pour servir son pays. On le rencontrait partout où il y avait des questions difficiles à résoudre, partout où la science avait besoin de son appui. Si le cumul existait en effet, celait plutôt dans sa part de travail, car ses traitements devenaient entre ses mains un nouveau moyen pour favoriser les sciences. Sa délicatesse était justement offensée par ces accusations imméritées, et ceux qui se sont rendus les échos de ces calomnies ont du bien rougir plus tard, en apprenant que l'homme qui , pendant quarante ans, est resté à la tète des
sciences et qui a été l’une des principales gloires de la France, n’a rien laissé en mourant.
Il est à remarquer que ces accusations parlent souvent d’hommes qui doivent toute leur fortune aux progrès des sciences et qui se font eux-mèmes des revenus infiniment supérieurs à ceux des savants qu'ils prennent pour but constant de leurs attaques.
A une époque où Arago pouvait craindre qu’on ne lui enlevât ces emplois tant convoités et où il parlait des chances qu'il avait d’en être dépouillé : « Pensent-ils bien sérieusement, disait-il, qu’ils peuvent me faire perdre quelque . chose; mais, le lendemain, je me ferai un revenu double, si je le veux. » Puis il énumérait tous les moyens qu’il avait pour arriver à la fortune, soit par sa plume, soit par des cours publics, soit en intervenant dans de grandes entreprises industrielles, où ses conseils eussent été payés au poids de l’or.
On a blâmé Arago de la part qu’il a prise dans les affaires publiques; l’on peut, en effet, regretter de voir un savant de ce mérite gaspiller son temps pour des choses parfois d’un ordre tout à fait secondaire; mais souvent aussi il est en position de répandre d’utiles lumières sur des questions spéciales qui, résolues par des hommes incompétents, compromettent l’avenir d’un pays. Toutes les fois qu’Arago élevait la voix en faveur des sciences, il était sùr d’ètre écouté, et les sciences recevaient l’appui auquel elles avaient droit. Il entre, en général, bien plus de jalousie que de justice dans ces sortes d’accusations. Tel qui blâme sourdement le savant de prendre part au pouvoir est souvent le premier à s’incliner devant lui, bien moins pour son mérite que pour ce pouvoir même qu’il lui envie en secret. Dans ce siècle si positif, la voix de l’homme supérieur a un bien autre retentissement dans la tribune des chambres que dans la modeste
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chaire professorale. Personne ne saurait s’y méprendre; chacun meme trouve la préférence légitime, pourquoi donc blâmer celui qui se prévaut de cet avantage? Si l’on peut blâmer le savant, c'est plutôt en se plaçant à son point de vue qu a celui de la nation à laquelle il sacrifie son avenir intellectuel et ses intérêts les plus cbers.
Le bien auquel Arago tenait le plus, c’était l'estime de ses concitoyens, mais une estime fondée sur de véritables titres. Il a dit quelque part, dans un de ses Annuaires, que rien ne chatouille plus agréablement l’oreille et le cœur que le mot noire placé devant un nom propre. Ce pronom possessif, si flatteur quand c'est un peuple qui l’emploie, se trouve malheureusement prodigué aujourd’hui avec un défaut de discernement qui doit lui faire perdre singulièrement de sa valeur.
Rien n’a plus contribué à la popularité d’Arago que ses articles si lucides, si savants, et, en même temps, si pleins d’intérêt, insérés périodiquement dans les Annuaires du Bureau des longitudes; on se souviendra longtemps aussi de ses brillantes improvisations, soit aux réunions hebdomadaires de l’Académie des sciences, soit dans ses cours publics d’astronomie à l’Observatoire. Ces cours réunissaient, à côté de ce que la capitale renfermait de plus élégant, des savants nombreux, jaloux de s’initier dans l'art si difficile d’exposer avec grâce et clarté les secrets les plus profonds de la science. On a beaucoup parlé de ces conférences, parce quelles ont beaucoup intéressé : bien des anecdotes s’y rattachent; je n’en mentionnerai qu’une, dont je dois la connaissance à son illustre ami, le baron de Humboldl.
Ces deux hommes, dont l’histoire redira l’amitié avec autant d’empressement que leurs brillants travaux, ne se croyaient pas obligés, comme les savants du xvie ou du xvu* siècle, de mettre dans leurs relations toute la gravité, toute
la roideur d’une démonstration géométrique; ils se permettaient parfois de ces petites attaques qu’Arago aimait tant et auxquelles il ripostait si bien. Le célèbre professeur avait l’habitude, bonne ou mauvaise, d’engager scs auditeurs à lui soumettre leurs doutes par écrit, en leur promettant une réponse dans la leçon suivante. De Humboldt faisait habituellement partie de l’auditoire. Or, un jour qu’Arago avait parlé des caractères des différents climats et qu'il n’avait pas précisément fait l’éloge de celui de notre Belgique, il prit fantaisie à son ami de lui adresser une lettre en réponse à ses assertions, mais en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas être reconnu. « Je suis Belge, écrivaitil, et je puis vous assurer que vous avez calomnié mon pays. Si vous connaissiez mieux les observations météorologiques que l’on fait à Bruxelles, vous ne vous exprimeriez pas comme vous l'avait fait. Le climat de la Belgique vaut celui de Paris ; c’est votre détestable ami, c’est ce mauvais Prussien qui vous fait croire toutes ces sottises... » Et de Humboldt riait de tout son cœur en me rappelant le contenu de sa lettre. A la leçon suivante, Arago débuta d'un air préoccupé; puis vint l’a flaire de la lettre. « Messieurs, dit-il, jetais loin de m’attendre à l’impertinente épitre que j’ai reçue; aux indignes attaques dirigées contre mon meilleur ami, contre l’honime le plus distingué de cette époque... » De Humboldt, sur qui s’étaient fixés les regards du professeur et ceux de tout l’auditoire, s’efforcait par ses gestes de l’inviter à se taire. Arago comprenant mal sa pensée, n’insistait que plus fort ; et, dans le fait, en voulant montrer peut-être à quels abus pouvait conduire la complaisance excessive de son ami, l’illustre philosophe de Berlin commençait à craindre d’avoir lui-mème dépassé un peu la mesure.
Vers les derniers temps de sa vie, Arago était affligé de plusieurs infirmités; il avait à peu près perdu la vue cl se
trouvait attaqué de la cruelle maladie du diabète, qui avait également attristé les dernières années de l'illustre mathématicien Jacobi. Malgré cet état de souffrance, il se livrait il des travaux assidus et continuait ses conseils et ses encouragements à ceux qui venaient s’éclairer de ses lumières.
Les dernières nouvelles que je reçus de lui me furent communiquées par deux astronomes égyptiens, Mahmoud et Ismail, astronomes à l’Observatoire du Caire. Tous deux, pendant un long séjour à Paris, avaient eu l’avantage de profiler des directions du savant astronome français pour étendre leurs connaissances dans le champ de l’astronomie pratique. Ils venaient alors à Bruxelles, d’après ses conseils, pour se mettre au courant de l’emploi des instruments modernes du magnétisme terrestre, instruments qu’ils n'avaient pas eu alors l’occasion d’étudier en France (').
Nous devons à cette heureuse circonstance un travail intéressant sur l’état comparatif du magnétisme terrestre en Belgique et en Allemagne, travail élaboré par Mahmoud et inséré dans les Bulletins de notre Académie (*). Ce savant a repris les observations faites, un quart de siècle avant lui, dans les mêmes localités; et il a pu juger ainsi des variations qu’ont subies les éléments magnétiques pendant cet intervalle de temps.
(•) Ismail me remil la lettre suivante, que M. Arago lui avait adressée peu de temps avant sa mort :
Ertrtmum hoc munit* morienlit haheto.
« Il existe au Caire une collection complète des instruments bifilaires imaginés par M. Gauss pour l'étude des phénomènes magnétiques. Vous avez parfaitement raison en vous persuadant qu'il serait très- utile, avant de rentrer dans votre pays, que vous eussiez vu la manœuvre de ces instruments délicats, qui n'existent pas à Paris. M. Lemercier vous épargnerait bien des tâtonnements inutiles, il rendrait un grand service à la science, j'ajouterais qu'il me serait très-agréable, s'il vous fournissait les moyen* d'aller à Bruxelles et à Londres, pour voir vousmême comment on lire parti des inventions de M. Gauss, etc. »
F. Arago.
(■) Tome XXI, 2* partie, page 562; 1854.
En sc rendant à Berlin, Mahmoud avait eu soin de se munir d’une lettre d’Arago pour son digne ami le baron de Humboldt ; mais la nouvelle de la mort du savant français l’avait déjà précédé ('), et il trouva l’illustre auteur du Cosmos plongé dans la plus vive douleur et tout préoccupé de la perte de l’homme de qui il écrivait, peut-être dans ce moment-là même : « Je suis fier de penser que, par mon tendre dévouement et par la constante admiration que j’ai exprimée dans tous mes ouvrages, je lui ai appartenu pendant quarante-quatre ans, et que mon nom sera parfois prononcé à côté de son grand nom (*). »
Quand éclata la révolution de 1848, Arago, qui n’avait pas poussé à ce mouvement politique, ne crut cependant pas devoir lui refuser son concours; il ne faisait d’ailleurs que suivre la voie que lui traçaientses convictions. 11 futappeléau gouvernement provisoire de son pays et revêtu des fonctions de ministre de la marine et de la guerre (*). Quelle que soit la manière d’envisager les événements de celte époque, tous
(') De Humboldt, prévenu de l’arrivée du savant étranger, s’empressa de l’assurer de tout le plaisir qu’il aurait à le voir, « à cause, écrivait-il, des espérances que vous faites naître pour restaurer l’astronomie dans son gîte le plus ancien, comme par les liaisons que vous avez eues avec les plus intimes de mes amis, MM. Arago et Quelelet »
Si l'on m'accuse de céder à un mouvement de vanité en rappelant ccs paroles que Mahmoud a bien voulu me laisser, j'accepte volontiers le reproche :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.
(•) Voy. p. xxxi de V Introduction que de Humboldt a placée en télé du tome l,f des OEuvres de Framçoil Arago, Notice biographiques.
(*) C’est pendant qu'Arago se trouvait à la tête des ministères de la guerre et de la marine qu’éclata la fatale échauffourée de Hisquons-Tout . On le disait partisan de la réunion de la Belgique à la France ; on disait aussi que plusieurs élèves de l’École polytechnique avaient fait partie de la petite armée d’invasion : il n’en fallut pas davantage à quelques personnes pour croire que le savant astronome n’était pas étranger à cet événement, qu’il l’avait même provoqué. Arago était incapable de pareilles menées; il n’a été informé de cette coupable agression que quand elle a été portée à la connaissance du public, et il en a été vivement contrarié.
rendent hommage à la sincérité de ses sentiments, à son amour sans bornes pour son pays, à son dévouement pour tout ce qui est grand et généreux, à son désintéressement à toute épreuve. Telle était sa grandeur dame que son plus cruel ennemi, s'il lui eût demandé appui dans un instant de détresse, eût été sûr de l’obtenir. Tel était aussi son désintéressement qu’après avoir occupé dans les sciences les positions les plus élevées, après avoir disposé, chaque année, de plusieurs millions pour la ville de Paris, après avoir passé par un double ministère et avoir exercé les pouvoirs les plus étendus, la mort ne l’a pas trouvé plus riche, au bout d’un demi-siècle de glorieux travaux qu’au moment de son entrée à l’Observatoire; mais je me trompe, il avait su conquérir l’estime et l’admiration du monde entier, et, à défaut de fortune, il a laissé à sa famille uu nom dont elle s’enorgueillit à juste titre.
C’est au milieu des soins empressés de celte famille chérie qu’il a trouvé des adoucissements à bien des souffrances physiques, à bien des peines morales et des déceptions. Je ne veux pas rappeler ici de douloureux souvenirs, ni parler de ce funeste voyage entrepris à la veille de sa mort, et accompli presque miraculeusement, grâce au dévouement angélique de sa nièce ('). Pourquoi faut-il que ses derniers instants n'aient pu être adoucis par les embrassements d'un frère (*), et par les derniers adieux de son vieil ami, l’immortel auteur du Cosmos? « Vous avez nommé dans votre lettre le plus cher de mes amis, Arago, m’écrivait de Humboldt, le 29 septembre 1853; quelle douleur de ne pas le
{') Madame Laugier qui, dit M. Barrai, dans sa notice sur Arago, « fut son Antigone, lors d'un dernier et pénible voyage vers sa terre natale, que la médecine, à bout de ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort. »
(*) M. Étienne Arago, qui s'est Tait un nom estimé dans les lettres; il se trouvait alors en exil à Bruxelles ; il a dû quitter ensuite cette ville, où il s'était fait de nombreux amis : mais, depuis, il a pu rentrer en France.
précéder! Je sais dans l’anxiété à l’ouverture de chaque lettre qui m’arrive de Paris... >»
Ces mots me parvenaient le 2 octobre, c'est-à-dire le jour même où notre ami avait cessé de vivre.
Qu’on me permette de finir cette notice par les mots qu’Arago a placés à la suite de son éloge de Condorcet : « Je serai heureux si le portrait que j’ai tracé de l’illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, a dissipé de bien cruelles préventions, neutralisé l’effet des plus hideuses calomnies; si, d’accord avec tous ceux qui jouirent de l’intimitc de ce savant, vous voyez désormais en lui un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualités, l’humanité par ses vertus. »