‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 30 sur 41 · VINCENT GIOBERTI · texte numérisé non relu

VINCENT GIOBERTI

La Belgique se rappelle avec reconnaissance d’avoir vu souvent des hommes illustres, contraints de quitter leur pays et qui, en échange de l’hospitalité qu’ils trouvaient chez elle, transmettaient à ses fil9 les trésors de leur savoir et l’exemple de leurs vertus. La Belgique, comme la Hollande, a toujours tendu une main hospitalière aux victimes que des opinions politiques ou religieuses forçaient de fuir leur sol natal et d’aller chercher un asile à l’étranger. Parmi les littérateurs distingués qui ont trouvé la tranquillité sur notre sol et qui nous ont largement récompensés de l’accueil fraternel que nous nous sommes empressés de leur faire, nous devons citer en particulier un des hommes les plus marquants de cette époque et par sa vaste science et par ses nobles sentiments. Gioberti mérite, sous tous les rapports, de prendre place dans notre histoire littéraire et scientifique. «Gioberti, disait un de ses amis('), était philosophe

(') Vincent Gioberti, né à Turin, le 5 avril 1801, mourut à Paris, le 2G octobre 1852.

(a) Oraison funèbre de V. Gioberti, prononcée par M. Giuseppe Massari, Pun des amis les plus constants et les plus dévoués de Pillnstre écrivain.

fit penseur comme Platon, comme saint Augustin, comme Vico : il était écrivain comme peu l’ont été el le seront en Italie, parce que sa langue était pure, dégagée d'imitation étrangère, parfaitement classique, mais en même temps vive et colorée, tout à la fois antique et moderne, vivant enfin de sa propre vie, des pensées et de l’imagination de celui qui s’en servait. Il était citoyen dévoué et incomparable; mais Gioberti était plus que philosophe, plus qu’écrivain, plus que citoyen : c 'était un homme riche de cette vertu qui rapproche le plus la créature de son Créateur, de cette vertu qui est la science du cœur, la charité; et là est le tribut que ses amis doivent rendre, au-dessus de tout autre, à sa mémoire vénérée. La postérité et l’histoire jugeront le philosophe, l'écrivain, l’homme politique, le citoyen, et le placeront à côté du Dante et de Machiavel; le monde saura que c’était un homme d’une intelligence exceptionnelle, sinon unique: c’est à ses amis qu'il appartient de dire et de répéter qu’il possédait le cœur le plus rare. » Avant de rappeler en quelques mots ce que notre Belgique doit à cette âme d’élite, nous emprunterons encore à son ami les quelques renseignements sur ce qui concerne sa jeunesse et sur la fin de sa carrière, qui brilla d'un éclat si vif et qui fut si brusquement rompue.

» Gioberti naquit à Turin, le 5 avril 1801 ; le 9 janvier 1823, il fut lauréat en théologie; le 9 mars 1825, il reçut les ordres sacrés, et le 11 août de la même année, il fut agrégé au collège théologique. On raconte que ce jour, l’un de ses juges disait : Nous avons aujourd’hui agrégé à notre collège un jeune homme qui en sait plus que nous tous. En 1828, il fil un voyage en Lombardie et dans l’Italie centrale, et noua, dès lors, avec Giacomo Léopardi, les liens de cette tendre amitié dont il parla plus tard dans ses écrits avec des regrets si profonds et si éloquents. Devenu chape-

lain du roi Charles-Albert, puis emprisonné et exilé (1833), il vint demeurer à Paris jusqu’en 1834, et de là se rendit à Bruxelles, pour s’appliquer, dans un institut privé, à l’enseignement des sciences philosophiques et morales. Dans cette ville, il reçut un accueil plein de bienveillance qui lui facilita les moyens de se procurer des livres et d’étudier, et on lui témoigna une affection dont il se plaisait à entretenir souvent ses amis avec des expressions de sincère gratitude. En 1838, il publia la Théorie du surnaturel; en 1841, l’ Introduction à la philosophie, et une lettre en français contre les doctrines religieuses et politiques de l’abbé de Larnmenais; en 1841, le Discours sur le beau et les Lettres concernant les erreurs philosophiques de Rosmini; en 1843, La Primauté morale et civile de (Italie, et le Traité du Bon; en 1843, les Prolégomènes à la Primauté; en 1847, Le Jésuitisme moderne, et, en 1848, l 'Apologie du Jésuitisme moderne. Pendant l’été de 1845, il fil un voyage dans la Prusse rhénane, et s’y lia d’amitié avec le professeur Clément de Bonn et avec M. Sudhof, qui traduisit en langue allemande le Discours sur le beau et qui, dans la préface de cet ouvrage, nomma Gioberti le plus haut représentant de l’onlologisme de notre époque ( Der lüchtigsle V ertreter des Ontologismus in unserer Z eit). Il passa l’année 1846 à Paris, et, vers la fin de cette année, il se rendit à Lausanne pour surveiller l’impression du Jésuitisme moderne , d’où il revint de nouveau à Paris, dans le milieu de 1847.

» Le25avrill848, Gioberti partait de Paris et retournait à Turin : le roi le nommait sénateur du royaume; un collège électoral de Turin et un autre de Gènes le choisissaient comme député au parlement national. Le soir du 7 mai suivant, il partit deTurin et arrivait, pendant la journée du 8, à Milan; il sc rendait ensuite au quartier général et pour-

suivait son voyage vers Parme, Gènes, Livourne, jusqu'à Rome; et de là, par la Romagne et Florence, il revenait de nouveau à Turin. Princes et peuples l’accueillaient comme un triomphateur; le souverain pontife lui accordait des audiences particulières; le grand-duc de Toscane envoyait près de lui, à Livourne, son ministre Ridolphi, pour lui présenter les insignes d’un ordre de chevalerie. Au même moment, la chambre des députés le nommait, par acclamation, son président. Il fit partie du ministère formé par le général Collegno, en juillet 1848. et qui cessa le 16 août. Le 16 décembre de la même année, il fut élu président du conseil et ministre des affaires étrangères de S. M. le roi Charles-Albert. La chambre dissoute, il fut élu simultanément par dix collèges électoraux, les troisième, quatrième, cinquième et septième de Turin, celui de Cirie, celui de Pignerol, celui d’Asti, celui de Cuorgné, celui de Pont- Stura et celui de Savone. Le 21 février 1849, il n était plus ministre et commençait la publication du Saggiatore. Dans les derniers jours de mars 1849, il fut appelé par S. M. le roi Victor-Emmanuel dans son conseil, et envoyé à Paris, chargé d'une mission extraordinaire; il se démit bientôt de cette double charge, fit don à Venise de ses appointements comme président du conseil, et refusa toute espèce d’honneurs et de pensions. Réélu député par le troisième collège de Turin, le 15 juillet 1849, il n’accepta point ce mandat. En 1850, il fit réimprimer la Théorie du surnaturel, l’orna d’une nouvelle préface, et fit recueillir ses ouvrages politiques par un ami. En 1851, il publia les deux volumes du Rinuovamente, et ensuite, dans les premiers mois de l’année courante, quelques opuscules de polémique dont, par amour pour la conciliation, il fit jeter l’un d'eux aux flammes.

» J’ai recueilli ces dates, parce que chacune d’elles rappelle une époque et servira dans l’avenir à l’histoire.

» Gioberti était grand de sa personne, blond et de figure agréable; il avait le front très-vaste, les yeux vifs et continuellement en mouvement, la lèvre très-fine et toujours empreinte de cette douce ironie qui flagelle le vice sans injurier le vicieux'. Il était toujours gai, agréable, cordial; la sérénité de son visage réfléchissait l'inaltérable sérénité de son âme. »

Forcé de quitter sa patrie, en 1833, Gioberti se réfugia à Paris, et, l’année suivante, il vint s’établir à Bruxelles, où il fut reçu avec affection par ses compatriotes et spécialement par la famille du marquis d’Arconati et par l’excellent comte Arrivabene. Au moment où il dut fuir l’Italie, Gioberti, malgré sa vaste science, se trouvait dans le dénùmenl le plus absolu; il fut contraint, pour éviter une arrestation qui le menaçait, de s’esquiver à pied à travers les Alpes; toutefois son calme philosophique n’en fut pas ébranlé. Par la suite il parlait gaiement de ce voyage pénible fait sous de si tristes auspices. Sa position n’était guère devenue meilleure lorsqu’il arriva en Belgique: il fut cordialement reçu par ses compatriotes, et le bon M. Gaggia, qui avait ouvert, à Bruxelles, un pensionnat modèle, où se trouvaient plusieurs des hommes les plus distingués du pays, fut heureux de le recevoir comme professeur de philosophie. Gioberti y trouva, entre autres collègues, MM. Raoul et Bergeron pour les lettres, et MM. Plateau et Meyer pour les sciences : cet établissement pouvait, à cette époque, être considéré avec raison comme le premier du pays.

Bientôt notre ardent philosophe eut pris connaissance de ses alentours ; et sans être désormais gêné par les besoins matériels de l’avenir, toutes ses pensées se portèrent sur les travaux intellectuels dont il comptait s’occuper. Il se condamna au régime le plus sévère ; une partie du jour et la nuit entière étaient employées à ses travaux : deux à trois

heures seulement étaient données au sommeil. Il avaitett même temps pris le parti de réduire autant que possible le nombre des amis qu’il se proposait de voir; il n’en comptait guère que trois ou quatre, et encore fallait-il prendre des heures où ses visites ne seraient point dérangées par des étrangers.

Le premier soin de Gioberti pour faciliter son travail fut de faire un catalogue étendu des ouvrages divers qu’il avait à consulter et qu’il désirait étudier au besoin : la connaissance à peu près générale qu’il avait des langues modernes et des langues anciennes lui fît donner un grand développement à cette liste; et quand son catalogue fut arrêté, il fut soumis, par un de ses amis, aux conservateurs des principales bibliothèques du royaume. L’accueil le plus empressé et le plus favorable répondit à cet appel, et la bibliothèque de Bruxelles fut la première à se mettre à la disposition de Gioberti. Trois ou quatre ouvrages à la fois étaient remis à l'auteur, qui en prenait connaissance. Ces envois fréquemment renouvelés par les bibliothèques de Bruxelles, de Louvain, de Liège, de Gand,elc., fournirent successivement à Gioberti tous les écrits dont il avait besoin ; il exprima lui-même son étonnement d’avoir pu les trouver aussi rapidement et d'une manière aussi facile. Bien peu d’ouvrages manquèrent à son appel : en pareille circonstance, quelquefois des bibliothèques particulières suppléaient aux bibliothèques générales qui ne possédaient pas les ouvrages demandés.

Gioberti passa plusieurs années au milieu de ces recherches fatigantes : il se plaignait parfois de maux de tête et des inconvénients que devait nécessairement produire un système de travail aussi pénible ; mais tontes les prières de l’amitié ne purent rien pour le faire diminuer et pour l’atténuer au moins en partie.

Tout en s’occupant de littérature et de philosophie.

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Gioberli n’avail cependant pas négligé l’étude des sciences : il désirait se faire une idée nette de la théorie du calcul inlinilésimal et de sa manière de procéder; il voulait surtout en saisir la partie philosophique. L’ami à qui il s'expliqua à cet égard crut le comprendre facilement; il ne se dissimula cependant par les difficultés ; mais il en fil l’essai, et put se convaincre plus que jamais de la netteté des idées et de l’étendue des vues du philosophe italien.

Un soir que Gioberli se trouvait avec moi, je reçus inopinément la visite d’un des savants les plus distingués de l’Allemagne, le profond géographe Charles Rilter, qui, en passant par Bruxelles, voulut bien penser à l’observatoire et me donner quelques instants. Giobcrti se montra d’abord taciturne, comme c’était son habitude avec des personnes qu’il ne connaissait pas; puis il prit successivement part à la conversation ; et peu à peu ils en vinrent tous deux, sans s’en douter, à leurs idées favorites. Us passèrent en revue les différents peuples du Nord, et spécialement ceux de la Suède et de la Russie, en considérant leur origine religieuse, leur langage, leurs habitudes, etc. Gioberti connaissait le savant à qui il avait affaire; mais il n’en était pas de même de Charles Ritter: le nom de Gioberli lui était inconnu. Notre philosophe n’avait pas encore publié les ouvrages dont il s’occupait à cette époque avec tant de soin et qui lui ont fait tant d’honneur par la suite. Minuit était passé depuis longtemps; ils songèrent enfin à se retirer, mais avant de se séparer, Charles Ritter me prit à part et me demanda avec empressement quel était le savant profond à qui il avait affaire; je dus me borner à répondre qu’il le saurait bientôt et que le premier ouvrage de Gioberti paraîtrait sous peu. J’avoue avoir été vivement touché en voyant le talent du savant italien si profondément estimé par l’homme en effet le plus capable de le comprendre.

Gioberli, au jugement de tous les amis de la langue italienne, écrivait avec une élégance remarquable: son expression était forte et la pensée était toujours rendue avec noblesse. On distinguait facilement à sa manière d’élre avec ses interlocuteurs l’estime qu’il leur portait, tout en conservant cependant la politesse qu’exigeaient les convenances. Avec l'homme de talent, son discours prenait un tour grave et sérieux : on reconnaissait sans peine l’homme supérieur, tandis que des distractions assez fréquentes le surprenaient avec des causeurs ordinaires et donnaient lieu parfois aux méprises les plus singulières. En présence de causeurs suffisants, il gardait le silence; seulement un sourire presque invisible se peignait plus encore dans son regard que dans le mouvement de ses lèvres.

Il y avait quelques personnes pour qui Gioberti professait l'estime la plus grande, et il convient de dire que ses prédilections se portaient toujours sur des hommes distingués, non-seulement par leurs talents, mais surtout par leurs vertus et la bonté de leur caractère. L’estime qu’il leur témoignait prouvait suffisamment en faveur de celle qu’il méritait lui-mème : de ce nombre était l’illustre écrivain Silvio Pellico (').

(') Je retrouve, parmi les papiers que m'a laissés Gioberli, «feux lettres de ce littérateur distingué : je citerai l'une pour permettre d'apprécier l'estime que ces deux illustres écrivains se portaient mutuellement, et je la reproduirai en italien pour ne rien ôter â la grâce du style :

« Mio Caro Gioberti,

» Dtiolmi che la tua salute abhia avuto dinuovo alcunc Scosse, e ti raccomando tulle quelle ragionevoli altcnzioni che possono sostenerla. Coloro che t'amano, t'accusano d'essere Tacilmente tratto dagli studj a dimenticare ogni riposo. Deh ! vi bada prima che tu sia Vecchio. Vengono presto gli anni, e lo so io, clic la mecchanica scombussolata non s'aggiusla pi ü. M'alzo, mi movo, ma patisco. E tal voila sono inelto lino a scrivere due righe. Or lullavia parmi che la primavera mi lorrida alquauto e da alcuni di respiro meglio. Cos! volessero andarsene le verligini, male assai brullo! Yero é che tutti i mali mi dispiacciono e troppo

Gioberti se rendit à Paris en 1846, après avoir vécu pendant douze ans dans le silence et presque uniquement occupé des grands ouvrages qui le 6rent connaître plus tard au monde savant. L’Italie était près de commencer la carrière politique qu’on lui a vu parcourir depuis avec tant d’avantages, et l’on était loin de pouvoir en apprécier d’avance tous les résultats. Gioberti lui-mème , quoique prévoyant depuis longtemps le grand mouvement qui se préparait, était loin de le croire aussi voisin, et surtout de prévoir la place importante qu’il serait appelé lui-méme à y remplir. Voici quelles étaient, dans le premier instant, ses idées à cet égard :

« Tout ici annonce une révolution nouvelle qui n’est

pas éloignée. Je commence à me résigner à cet état de choses, qui me parait l'effet d’une de ces lois nécessaires qui règlent la société. On a raison de vous appeler socialiste, puisque vous avez écrit la Physique sociale ; mais je voudrais bien que vous y ajoutassiez un chapitre sur l’aveuglement des conservateurs. II est tel qu’il tient du prodige : et précisément parce qu’il est au delà de toute mesure, il me parait fatal et providentiel. On sait que ces messieurs sont poussés par une force inconnue vers le terme qu’ils veulent

mi lagno; il che li provi quanlo il povero originale jioco somigli al bellissimo rilralloche sfavilla di laula luce nella tua dcdica. Tu sci un uomo senza pielà, lu sei diverlilo colle lue immorlali pagine a farmi arrosiredi me tinchè vivo. — Non ho letlo ancora le speranze d’Ilalia di Balbo; aspetlo l’esemplare ch’ci m'a destinalo. È conlenlissimo délia leltera che lu gli haï serina, e li vuole assai bene.

• Io sono stalo più setlimane non leggendo quasi nul la perché gli occbi non mi servivano; ora i nervi ollici mi si vanno rinfozzando. Buona ho ancora la me> moria, e ne ringrazio Dio, e vivo pure ho l'udito, e vivissimo il cuore. Sono grazie che vorrei conservare sino ail’ ora délia mia morte,

» Amami, e prega per uie che per le prego e t'amo.

» T’abbraccio e sono

• il luo Silvio Peliico.

» 23 apr. 1844. »

éviter, à peu près comme un homme à vertiges, dont la peur accélère la chute dans le précipice. Ainsi, je me résigne, et j’espère qu’avec le sacrifice d’une ou de deux générations, il pourra sortir de tout ce chaos quelque chose de meilleur.

» Il va sans dire que ces craintes et ces espérances ne sont point communes à mes compatriotes. A Turin, on croit fermement à l'éternité de l’ordre actuel. Le statut doit durer au moins jusqu’à la fin du monde. On s’y épanouit de bonheur avec une confiance dont il vous est impossible d’avoir l’idée. Moi aussi, je suis en suspicion de socialisme, parce quejn leur prédis que ce système tôt ou lard aura le dessus. Gardez-vous, en écrivant à Turin, d’annoncer une éclipse,

» caron dirait que vous en êtes l’auteur » On voit que

Gioberti ne supposait pas les idées de l’Italie aussi avancées quelles l’étaient réellement.

C'est au commencement de 1846 (le 9 février) que l’Académie royale de Belgique, voulant donner à Gioberti un haut témoignage d’estime, inscrivit son nom parmi ceux de ses associés. L'éminent écrivain accepta ce titre avec autant de modestie que de reconnaissance envers un pays où il avait laissé de sincères amis et de nombreux admirateurs de son talent. « L’honneur que l’Académie royale de Belgique vient de me conférer, écrivait-il dans sa réponse au secrétaire perpétuel, en m’agrégeant aux associés étrangers de la classe des lettres et des sciences morales et politiques, et que vous m’annoncez d’une manière si affectueuse, est tellement supérieur à mes faibles mérites, que je me trouve embarrassé de lui exprimer dignement ma reconnaissance. En cherchant les causes qui ont pu motiver cette faveur insigne, je n’en trouve aucune, excepté celle bienveillance généreuse qui caractérise votre nation, et qui, m’ayant accordé, pendant dix années de mon exil, une hospitalité cordiale, a voulu couronner son œuvre et encourager par une marque si flat-

tensc mes essais littéraires... ('). » Et, en effet, après son départ de Belgique, Gioberti se rappelait souvent avec attendrissement les années qu’il y avait passées dans l’étude et le recueillement, années qui avaient vu naître ses plus beaux titres à l’estime du monde savant.

Peu de temps après notre séparation, je reçus de lui une lettre qui m’indiquait la inarche suivie dans ses travaux, et qui rappelait en même temps, en quelques mots, les idées philosophiques qui le dirigeaient plus spécialement dans ses études (’).

( ') Quant t voile fra il frayore dei popolari applausi, fra gli al testât i d'entusiasmo che d'ogni parle gli si facevano , egli rammentava eon ingenuo rincrescimento la sua umile et disadorna cella di Brusselle, e rimpiagneva la modesta vita dell * esiglio ! C’est ainsi que s’exprime l’homme que Gioberli plaçait le plus avant dans sa confidence et son amitié (M. Massari, dans le discours qu'il prononça à Caslellamonle, à l’occasion des funérailles solennelles que firent célébrer les autorités de Turin, le 13 décembre 1852; nous en avons donné plus haut un extrait).

(•) On pardonnera les mots trop bienveillants dont s’est servie l’amitié, pour n’avoir égard qu’à deux choses : au point de vue philosophique dans lequel l'auteur s’était placé en composant ses écrits et au calme étonnant avec lequel il a assisté au renversement de la monarchie française. J’ose croire que cette lettre en dira plus sur Gioberti que ne pourraient exprimer des pages nombreuses. • J'ai lu votre livre rempli de vues aussi solides que nouvelles. Peu d'ouvrages ont une portée aussi haute en philosophie et en politique, et dans le même temps une base aussi ferme puisqu’il se fonde sur l’expérience. J’y pensais aujourd’hui

en parcourant les Tuileries prises et dévastées par le peuple Je me propose

de lire et d’étudier votre livre. Je crois qu’on peut bâtir là-dessus tout un système de politique. Vos conclusions coïncident avec les miennes : vous êtes parvenu par la voie sfire de l'expérience et de l'induction au même point où je suis arrivé par un procédé spéculatif qui est fort loin, sans doute, d’inspirer la même confiance.

«* Paris présente, dans ce moment, un spectacle extraordinaire. Point de voitures et peti de monde dans les rues. Des troupes d’hommes en blouse qui chantent le fameux Ça ira et qui sont armées de fusils et de sabres. Des dévastations de toute espèce, et surtout des corps de garde qui fument. Je crois que la Chambre des députés est en permanence.

• On dit que Louis-Philippe a abdiquée! que la duchesse d’Orléans a été nommée régente. Mais ce sont là des bruits qu’il est impossible, dans ce moment, de vérifier

•* Paris, 24 février 1848. — 19, Allée d’Antin. *

Il ne m’apparlient pas d'empiéter sur le domaine de l’histoire et de mentionner la part active que Gioberti prit, bientôt après, à la vaste réforme qui s’est accomplie dans sa patrie. Je n’ai eu pour but, dans ce qui précède, que de rappeler la manière utile dont ce grand écrivain est intervenu dans notre histoire littéraire et le nom honorable qu’il a laisse dans notre pays. Lui-mème s’est rappelé, avec plaisir etjusqu’au dernier instant, la Belgique et les souvenirs qu’il en avait conservés (*).

Il mourut à peu près subitement, dans la nuit du 25 au 26 octobre 1852. Sur son lit, dit son ami M. Massari, se trouvaient ouverts deux livres : V Imitation de Jésus-Christ et les Fiancés; le livre était ouvert à la page où il est question de la peste de Milan et de l'héroïque charité de saint Boromée. Le gouvernement sarde lui a fait ériger depuis une statue dans la ville de Turin.

(') Voici quelques roots extraits d’une lettre qu’il m’écrivait de Paris, le 1er juillet 1853, c’est-à-dire vers l’époque de sa mort : a Depuis plusieurs mois, je me proposais toujours de faire une course à Bruxelles, et de vous offrir en personne un exemplaire de mon dernier ouvrage. Ayant été empéché, par des occupations imprévues et par l’état de ma sauté, de réaliser mou projet, je prends la liberté de vous faire parvenir mon livre.... > Paris, 1er juillet 1853.

KRANÇOIS-XAVIER-J OSEPH DROZ (1).

« François-Xavier-Joseph Droz appartenait à une famille parlementaire, qui le destina de bonne heure à la carrière administrative. Il allait y entrer et se rendre à Paris, quand la révolution éclata. Droz en adoptait les vrais principes avec un sage enthousiasme; et, en '1792, il partit pour la défendre dans le bataillon des volontaires du Doubs, où il occupait le rang de capitaine. Appelé bientôt dans l’étatmajor de l’armée du Rhin, en qualité d'adjoint aux adjudants généraux, il y servit trois ans, et il assista au siège de Mayence. Mais quand les dangers de la patrie furent conjnrés, Droz revint aux études paisibles qu’il aimait ! et, tout jeune encore, il remplit, à l’École Centrale du Doubs, la chaire d’éloquence, qu’il garda jusqu’ep 1802. Plus tard, et sans cesser de cultiver les lettres, il accepta un emploi auprès de M. François de Nantes, directeur des droits réunis, qui lui accordait, comme à plusieurs autres écrivains distingués, son intelligente protection et qui l’honorait d'une amitié plus précieuse encore.

(') Né à Besançon, le 5! octobre 1773, mort à Paris, le 9 novembre 1850. Nous reproduisons, en télé de notre notice, le discours que M. Barthélemy Saint-Hilaire a prononcé sur son tombeau.

» C'est dans ces fonctions, cessées avec l’empire, que Droz écrivit ou conçut ses principaux ouvrages. Ils sont assez divers. Je puis parler de ses titres littéraires, même devant cette tombe ; car vous entretenir de ses travaux, c’est encore vous entretenir de ses vertus. Moraliste, historien, économiste, romancier même, Droz n’a poursuivi, sous ces formes différentes, qu'une seule idée : propager parmi scs semblables les nobles sentiments dont son àme était éprise. L’Essai sur l'art d’être heureux commença, vers 1806, sa réputation, et Droz s’y trouve déjà tout entier. Des idées saines et élevées, un langage simple et empreint d’une sorte d’onction religieuse, une sérénité sincère, une tolérance que rien ne décourage, une douceur qui ne se dément point, une composition tout à la fois savante et légère, firent le succès de ce livre, et, ce qui touchait bien plus le cœur de notre confrère, son utilité. L’auteur révélait à ses lecteurs charmés l’art délicat qu’il pratiquait lui-mème, et les engageait par de faciles conseils à le pratiquer comme lui. C’était un doux écho des doctrines que le monde avait jadis entendues de la bouche de Socrate, de Platon, de Fénélon, de Franklin, et même du ministre de Wakefield, que Droz confondait dans son admiration et dans son culte. Les mêmes qualités de grâce sans affectation, et de justesse sans austérité, se retrouvent dans son ouvrage sur la Philosophie morale , où il emprunte avec discrétion aux différents systèmes ce qu’ils ont de plus praticable et de plus vrai ; dans ses Applications de la morale à la politique, où il donne aux citoyens et aux gouvernements des leçons trop peu écoutées; et, enfin, dans son Essai sur le beau, où la délicatesse du style n ote rien à la solidité des théories, qu'elle dissimule sans les affaiblir : Droz a porté ces qualités élégantes jusque dans l’économie politique. 11 n’a poiul voulu décider les questions difficiles

qui divisent la science; mais il s’est prononcé sans hésitation, comme sans excès, pour le système de la liberté, qui lui semblait plus conforme aux véritables intérêts et au bonheur de la société.

» Ce sont encore là les principes généreux qui le dirigent dans l’ouvrage qu’il a consacré à la révolution, et auquel il travailla durant trente années avec la consciencieuse sollicitude d’un juge qui doit prononcer une sentence : témoin de celte prodigieuse époque, il n’a point voulu la retracer tout entière: il en a évité les trop douloureux tableaux, ne croyant pas sans doute qu’il pût être utile de les reproduire. Il s’est borné à l’ Histoire du règne de Louis XF1 , pendant les années où l'on pouvait prévenir et diriger la révolution française. Le titre seul du livre en indique suffisamment la pensée. Droz n’accuse personne; mais il ne cache point les fautes; il les signale pour que des temps plus heureux les évitent. Impartialité, droiture, modération, sagesse, amour de la patrie et de l’humanité, toutes les grandes qualités de l’historien éclatent dans ce livre accompli, qui est avant tout l'œuvre d’un homme de bien, et qui a eu la rare fortune de mériter l’estime et de réunir les suffrages de tous les partis.

» Mais des idées plus hautes encore occupaient notre confrère , et deux opuscules. Les pensées sur le christianisme et Les aveux d'un philosophe chrétien , sont venus, il y a quelques années à peine, nous révéler les intimes et saintes préoccupations de son âme : « Lorsqu’on revient à la religion, a-t-il dit lui-même, il ne faut ni se cacher, ni se donner en spectacle; » maxime bien sage qu’il a su appliquer à sa propre conversion avec toute la modestie et toute la fermeté qu'on pouvait attendre de lui. Il n’avait jamais cessé detre religieux, et les principes que lui avait inculqués dès l’enfance la piété paternelle, reparurent avec force vers la fin de sa carrière. Il avait jadis tenu à la société d'Auteuil,

sans jamais lui appartenir complètement; la philosophie, dont la rigueur effrayait peut-être son gracieux talent, ne lui parut plus suffisante sur les dernières années de sa vie; et la religion fut pour lui comme le sceau mis aux saints efforts d'une existence entière.

» Voilà, Messieurs, ce qu’a été notre vénérable confrère dans ses ouvrages et dans ses croyances. Mais ce qu’il y eut encore de plus solide en lui, ce furent ses vertus. Grâce à elles, il avait trouvé le bonheur sur celte terre autant qu’il est donné à l’homme de l’y trouver. Il n’a jamais cultivé que les idées les plus nobles et les sentiments les plus purs. Il a inspiré pour son caractère le respect profond de tous ceux qui l’ont connu, la vénération et la tendresse d’une nombreuse famille. Par ses écrits, il a contribué à entretenir dans les âmes le culte du bien et du beau : il l’a pratiqué lui-mème avec une constance qui ne s’est pas un instant lassée, avec une foi énergique et calme qui n’a point faibli, même devant les tristes spectacles dont notre temps l’a plus d’une fois affligé.

» Droz a cru au perfectionnement des hommes , parce qu’il avait toujours su se perfectionner lui-mème ; et loin de théories funestes et honteuses qu'il a laissées aux esprits vulgaires et qui désespèrent de la vertu, il a montré par ses propres exemples comment on la fonde et comment on la propage. Si ses ouvrages n’ouvrent point des voies nouvelles à l’esprit humain, ils seront comptés du moins parmi les guides les plus surs et à la fois les plus aimables. Ils seront du petit nombre de ceux qui font honneur à notre temps et qui le recommandent à la postérité. On peut dire avec pleine franchise, devant la tombe de Droz et en présence de Dieu, qui (maintenant le juge, que nul ne fut de nos jours plus sincèrement homme de bien.

» Que cet éloge mérité nous console, Messieurs, de cette

perte nouvelle. La vie de Droz a été pleine autant quelle a été honorable, et son souvenir vivra parmi nous comme un de ces féconds exemples que nous présente la trop rare union de la sagesse et du patriotisme, du talent et de la vertu. »

No» tamen haec quocumque modo tibi nostra vicittim Dicemu» Àmavit no» quoque (Virgile.)

La notice que l’on vient de lire rend un hommage bien mérité aux talents et aux vertus de l’illustre confrère que la mort nous a enlevé. Si je me hasarde à y joindre quelques mots, c’est pour rappeler les liens d’afTection qui rattachaient Droz à notre Belgique. Vers la fin de sa vie, en effet, il cherchait à se délasser de ses travaux littéraires par des voyages, et souvent ses excursions le ramenaient parmi nous: Bruxelles avait fini par balancer Genève dans ses affections, et cependant il comptait dans cette dernière ville d'anciens et de nombreux amis.

Lui-même il nous a expliqué les causes de cette sympathie, en même temps qu’il nous exprimait ses remerciments au sujet de sa nomination d’associé de la classe des lettres. L’opinion de cet écrivain distingué sur notre pays est d’un trop grand poids pour que je ne me fasse pas un plaisir de la citer ici. « Vous connaissez mieux que personne la haute opinion que j’ai des destinées de votre pays. Lorsque je le visitai pour la première fois, il y a une dizaine d’années, je fus frappé d’y voir l’industrie agricole et l’industrie manufacturière lutter de prospérité avec un égal succès; je trouvai le goût des beaux-arts généralement répandu. J’admirai dans plusieurs villes des établissements utiles, que je crus fondés par l’autorité publique, et je les admirai plus encore

en apprenant qu’on les doit au zèle éclairé de particuliers occupés du bien général. Je n’ai trouvé nulle part les bons esprits mieux convaincus de cette vérité que, dans notre siècle éminemment industrieux, il est indispensable de donner aux facultés humaines un grand développement intellectuel et moral : en effet, les hommes deviendraient bien pauvres, s’ils ne voulaient être que riches. Grâce à la facilité des communications, j’espère que désormais Français et Belges causeront souvent ensemble sur de tels sujets ('). » Oroz était d’un caractère doux et aimant; il avait besoin de l’affection des autres hommes, et il eut été difficile de ne pas lui accorder la sienne, quand on avait le bonheur de le connaître. Il était le dernier survivant de cette pléiade de littérateurs distingués qui rappelaient, sous l’empire, l’union touchante des grands écrivains du siècle de Louis XIV. Les noms de Ducis, Andrieux, Picard, Droz, Campenon, Boufflers, Auger, sont aujourd'hui naturellement associés, comme le sont ceux de Boileau, Racine, Molière, Lafontaine; ils donnent une nouvelle preuve du charme que prête aux lettres une estime réciproque fondée sur le talent et sur le caractère. Qui n’a lu avec attendrissement les charmantes

(') Lettre adressée ail secrétaire perpétuel, le 29 janvier 1847. — L’attachement que Droz portail à la Belgique élait-certainement bien désintéressé; car il est peu d'auteurs français dont nos libraires aient plus contrefait les ouvrages. Dans une de ses lettres, il signalait avec raison les préjudices que ces sortes de spéculations font aux lettres. « Vos libraires se sont bien hâtés de contrefaire mon dernier ouvrage, m’écrivait -il. Cela retardera sans doute beaucoup le moment où je pourrai faire une seconde édition. Voilà le très-grand inconvénient des contrefaçons ; elles mettent obstacle à l’amélioration des ouvrages; et c’est là ce qoi devrait les rendre odieuses à quiconque voit dans les résultats de l’imprimerie autre chose que des produits matériels. • Il y a plus, la curiosité nous avait porté un jour à entrer chez un libraire, et à lui demander un exemplaire d’une contrefaçon d’un de ses livres pour le joindre à une collection curieuse qu’il formait de toutes les traductions et contrefaçons qui avaient été faites de ses ouvrages. F.n ouvrant le volume, Droz éprouva un sentiment de surprise et d’indignation : il reconnut que plusieurs passages avaient été complètement altérés.

compositions qu’ils s’adressaient mutuellement, surtout les vers si touchants d’Andrieux à Ducis :

Cher Ducis, quand tu viens visiter ma retraite.

Il me semble toujours voir entrer avec toi L*incorriiplihle honneur, la franchise, la foi;

Sur tes beaux cheveux blancs i|u'iin vert laurier couronne,

Des talents, des vertus, le double éclat rayonne;

Je pense que le ciel daigne envoyer exprès La sagesse vivante et sous de nobles traits,

Pour m'en faire éprouver l'influence prospère,

El que lu viens bénir mes enfants et leur père!

Ces vers, on le sait, font partie de la charmante épitre Cécile et Têrence, qu’Andricux avait composée pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire de Ducis. Les détails de cet anniversaire, qui donna lieu à une véritable fête de famille, ont été racontés avec une simplicité touchante dans le journal où l’illustre Ducis consignait de sa main ses souvenirs de chaque jour. Trente ans après, j’ai eu le plaisir de remettre celte page précieuse sous les yeux de Droz, et de lui causer une émotion bien douce (*).

(•) Ducis, le peintre, connaissait le profond respect que je portais à la mémoire de son oncle; Il me tll l'amitié de détacher celte page du journal de l'illustre poêle cl de me l'oflVir en y joignant les manuscrits <\'Othello et à' Abu far. J’ai cru qu'on ne lirait pas sans intérêt- les paroles si simples par lesquelles le vénérable octogénaire a exprimé les sentiments dont l’avait pénétré l'affectueuse attention de ses amis :

« 1813, août 23. — Lundi, dîné dans le parc, chez Barskeville, dans le salon où j'avais dîné il y a plus d’un an, avec Andrieux et Mmf Hauguel. J'avais à ma droite Droz ; après Droz, Auger; après Auger était Andrieux; après Audrieux était Picard.

» Ces quatre bons amis sont venus ensemble me surprendre chez moi, lorsque j'étais à mon troisième, dans ma bibliothèque, écrivant à Droz. Ils m'ont déclaré

que je dînerais avec eux Entre la poire et le fromage, je parlai de mon

épitre à Campenon. On me pria d'en faire une lecture. Ayant oublié mes lunettes à la maison, Andrieux me prêta les siennes, qui ne me servaient pas bien. Je lisais assez mal. Droz me proposa de lire à ma place, ce que j'acceptai trèsvolontiers. Il lut à merveille, et il me donna du plaisir à entendre mes vers dans sa bouche. Après celte lecture, Andrieux parla d’une pièce de vers intitulée : Le

Sans avoir atteint un âge très-avancé, Droz a survécu à la plupart des personnes qu’il avait le plus aimées. Au mois d’avril 4841, il lit une perte cruelle, qu’il supporta avec une sérénité d’âme et une résignation qu’on ne saurait trop admirer. Cependant, malgré son énergie, la mort de son épouse opéra une révolution sensible dans toute son existence morale. Si \'.4rt d'être heureux, si les Pensées sur le christianisme n’étaient là pour nous révéler toute sa sensibilité et sa haute raison, il suffirait pour l’apprécier de je-

Saule de Durit, pour le jour où Jean- François Durit a eu tes quatre-vingts ans révolus. Celte pièce de cinquante-six vers, composée, écrite de la main de Campenon, et envoyée à Andrieux des eaux de Plombières, Tut parfaitement lue par Droz. Tout le monde en fut enchanté, et moi surtout A qui elle était adressée.

» Après celle lecture, Andrieux parla d'une pièce qu'il avait composée en réponse A l’épllre que je lui ai adressée, il y a quelque temps, et oü il est fort question de feu son ami Collin d'Harleville. Andrieux nous lut cet ouvrage, où il amène un récit charmant de Térence, ce grand poêle comique latin, lisant en tremblant son Andrienne à Lélius, poète vieux déjà et depuis longtemps très -célèbre, qui le soutient, qui l'encourage, qui finit par être ravi de la comédie de Tércnce, et qui annonce dans lui l'bonneur de la Thalie latine. I,a modestie de Térence et la noblesse d'Ame de Lélius y sont admirablement peintes. Tout ce qui me concerne dans cet ouvrage m'a pénétré jusqu'au fond de i'âmc. Andrieux y a déployé toute son amitié pour moi. Il allait me le remettre, lorsque ayant remarqué quelques retranchements nécessaires, il a cru devoir le garder encore quelque temps pour me le donner ensuite fixé et dans son dernier état. Ces deux pièces sont destinées i être imprimées dans l'édition de mes œuvres, qui doit paraître au commencement de septembre, temps où M. Campenon reviendra des eaux de Plombières A Paris.

« Ce dîner, si charmant, si honorable pour moi, était une petite fête de l'amitié, concertée entre les amis de Paris et les amis de Plombières; car M. de Boufllers, mon ancien confrère A l'Académie française et avec qui j'ai toujours été très-bien, était alors aux eaux de Plombières auprès de Campenon à qui il lut mon éplire et qui me fit passer, de la part de M. de Roufflers, des assurances d'estime et d'amitié. Ils burent A notre santé A Plombières, et nous à la leur à Versailles.

» Ce dîner, où je vis tant d'amis et tant d'amitié autour de moi, est un des bonheurs les plus doux que j'aie éprouvés dans ma vie. C'est mon premier dîner de ma quatre-vingt-unième année dans laquelle je suis entré ce jour-IA sous de si heureux auspices.

> Mes amis m'ont reconduit chez moi. Nous nous sommes tous embrassés, à ma porte, du meilleur cœur du monde, et ils ont été rejoindre leur voilure. »

1er les yeux sur le passage suivant d’uue des lettres qu'il m’écrivit dans le moment où il venait d’être soumis à la plus cruelle épreuve. « Tout ce que j’ai’ de philosophie m’eût sans doute abandonné dans le cruel revers que je subis. Si j'ai conservé quelque courage, je le dois à ma femme; je lui dois d’avoir pu remplir un des plus importants devoirs du père de famille, celui de montrer à ses enfants comment on supporte le malheur. Le dernier entretien de ma femme avec moi et avec ses enfants est sans cesse présent à ma pensée ; il fait ma force et ma consolation : elle nous parla de la séparation momentanée qui allait avoir lieu ; elle nous fit ses recommandations avec une parfaite présence d'esprit; elle avait plus que du calme, c’était de la sérénité. Les sentiments que j’éprouvais, en l’écoutant, étaient surtout l’admiration et le respect. Maintenant, pour ne point céder à la faiblesse, il me suffit de songer qu’elle me rendrait indigne de ma femme. L’exemple que j’ai reçu dirige habituellement ma pensée vers la reconnaissance que je dois encore à l’Auteur des choses pour les faveurs qu’il a si longtemps répandues sur moi ; il m’a donné quarante-sept ans de l’union la plus heureuse; bien peu d’hommes ont un pareil lot dans la vie. Je remercie Dieu de n’avoir interrompu le cours des faveurs dont il me comblait qu’à une époque où la vieillesse m’assure que mon exil ne peut être fort long. Je remercie Dieu, puisqu'il a voulu rappeler ma femme, de lui avoir donné une fin si paisible et si douce. Je ne puis être ingrat, et le plus léger murmure serait de ma part un acte d’ingratitude .. Malgré l’exemple que j’ai reçu et les soins qui m’entourent, ne me croyez pas plus fort que je ne le suis réellement. Je ne suis point abattu; je ne souffre point; mais, par intervalle, j’éprouve de l’apathie; il m’est impossible de donner mon attention à tout ce qui sort d’un certain cercle d'idées, et, par conséquent, de me livrer à aucun tra-

vail : la lecture me fatigue et m’ennuie; peut-être un voyage me fera-t-il retrouver des facultés qui semblent me fuir. J’ai un désir extrême de voyager ('). »

Ce fut encore dans notre pays qu’il chercha quelque diversion à ses chagrins ; il y vint au commencement du mois de juin suivant; et, pour donner un but utile à son excursion, il me proposa d’aller visiter avec lui la colonie des frères Moraves établie près d’Utrecht. « Aujourd’hui l’on parle beaucoup de phalanstères, disait-il, et d’autres communautés de cette espèce, mais je ne vois pas bien pourquoi ceux qui les vantent le plus, s’abstiennent de citer l’exemple de l’association des frères Moraves, qui existe cependant avec succès depuis un grand nombre d’années. »

Droz fut profondément édifié de l’air d'aisance et de bonheur de ces paisibles habitations, qui, au milieu des jardins qui les entourent, rappellent les poétiques souvenirs des missions du nouveau monde. Il visita les écoles, se fit rendre compte, dans tous leurs détails, des principes qui servent de base à la communauté; et quand vint le soir, il voulut assister aux prières qui terminaient la journée. L’aspect de la modeste église entourée de vieux arbres, les derniers rayons du soleil qui coloraient les vitraux, les cantiques pieux chantés alternativement par les hommes et les femmes, le recueil-

(') Les traces de cet abattement se retrouvent dans une autre lettre que je reçus de lui vers la fin de la même année. « Vous me demandez si j'ai quelque travail en vue. Il me reste assez de liberté d'esprit pour suivre des idées, et j'en profile d'autant plus pour achever un travail historique, qu'il me tarde de l'avoir terminé, d'en être délivré. C’est le mot juste; je trouve en vieillissant que l'histoire est encore plus triste qu'utile. Du reste, ne soyez pas en peine de moi : ma position est bonne sous des rapports essentiels. Quand Dieu voudra me tirer de ce monde, j'éprouverai un sentiment de joie d’aller retrouver ma femme, mon père, trois enfants que je n’ai fait qu'entrevoir et pleurer. Cependant je n'appelle par aucun vœu ce moment, puisqu'il affligera les enfants qui m'entourent et qui me témoignent tant d'affection cl de sollicitude. Je me laisse aller aux vagues sur mon frêle navire. • Paris, 30 octobre 1841.

lement religieux qui se peignait sur les visages, tout ce qu’il voyait et entendait parut faire sur lui une impression profonde. Il lui fut facile de reconnaitre qu’il s’agissait ici d’autre chose que de combinaisons sociales reposant sur des principes abstraits, et il s’expliqua mieux le silence de nos réformateurs modernes au sujet des frères Moraves.

Vers la fin de sa vie, Droz était revenu avec la plus grande ferveur vers les principes de la religion dont il s’accusait de s 'être trop éloigné. Il publia les Aveux d’un philosophe chrétien, « comme les dernières observations d’un vieillard qui se reporte vers les jours de sa jeunesse pour en expier les fautes ('). » S’il se montrait sévère pour luimême, il était plein de bienveillance pour les autres : il eût été impossible même de trouver plus d’égalité d'humeur et de bonté.

Jamais homme, jusqu’au bout de sa carrière, ne resta mieux d’accord avec lui-mème et avec ses écrits : jusqu a son dernier instant, il montra la même tranquillité d’àme, la même sérénité; il mourut véritablement en patriarche au milieu de trois générations d’enfants qui l’entouraient des soins les plus affectueux, le 9 novembre 1850. Son passage dans un autre monde fut tel qu’il l’avait désiré, tel qu'avait été celui de l’épouse chérie qu’il aspirait depuis longtemps à aller rejoindre (’).

(') Dans l'avant-propos, page 1.

(*) Voici quelques détails sur ses derniers instants; je les {lois à l'amitié de .M. Michelol, son gendre. « Il était allé à l'Académie française, le mardi 5 novembre. Il avait pris froid en revenant, quoiqu'il fût en voilure. Son calbarre chronique l'a repris avec une grande intensité, lui a été son appétit et l'a jeté dans un grand état de faiblesse. Cependant il s'est encore levé mercredi, jeudi et vendredi; le samedi, il a quitté un instant son lit, mais il a été obligé de s'y remettre pour ne plus le quitter.

» Le médecin m'ayant dit qu’il avait les plus vives inquiétudes, j’avais écrit au confesseur ordinaire de .M. Droz, et il était veuu lui donner l'extrême onction à quatre heures; notre bon père l'a reçue sans parler, mais avec tonte sacon-

naissance et toute sa piété. Ensuite il s'est affaibli graduellement, en même temps que son pouls et sa respiration, et c'est seulement par la cessation de tout bruit et de tout mouvement que nous nous sommes aperçus de sa An. a M. Drox n'a laissé qu'une Aile mariée à M. Michelot, auteur de plusieurs ouvrages estimés et ingénieur distingué, comme l'est également son Als, M. Paul Mickielot.

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