‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 31 sur 41 · THOMAS-ROBERT MALTHUS · texte numérisé non relu

THOMAS-ROBERT MALTHUS

Los éludes des statisticiens et des économistes les plus distingués ont fait connaître l’intérét qui se rattache à une petite nation réunissant avec zèle et avec exactitude les données d’une statistique générale. C'est, en effet, dans des populations limitées et dont on peut sans effort étudier les différentes parties, qu’on a le plus de chances d’obtenir cette précision et cette éloquence des chiffres qui en forment le principal mérite.

En France, les hommes les plus distingués, tels que Laplace, Fourier, Poisson, J. -B. Say (*), Villermé, Benoiston de Châteauneuf, pour ne parler que de nos prédécesseurs,

(’) Thomas Robert Malthu* était né à Rookery, près de Dorking, comté de Surrey, en Angleterre, le 14 février 1760; il est mort à Bath, le 29 décembre 1854.

(•) J’avais souvent entendu parler des extrêmes préventions de J. -B. Say contre les travaux statistiques, avant que j'eusse l’honneur de connaître ce savant. Il existait chez lui des préventions sans doute, mais c'était contre les nombres choisis et arrangés avec prédilection pour soutenir un thème arrêté d'avance et tel qu'on en voit naître chaque jour sous la plume de nos rêveurs d'idées économiques nouvelles, qui produisent des points d’arrêt dans la science plutôt que des moyens d'acheminement : ou bien encore, c’étaient des idées préconçues et jetées en avant avec trop de rapidité, qu'il s'attachait à combattre. Voici le passage d'une lettre que ce savant distingué m'écrivait depuis à ce sujet : ■ Il est une considération bien importante pour la durée de la vie humaine et pour les calculs qu'on

étaient pleins de confiance à cet égard ; mais ils connaissaient en même temps la prudence avec laquelle il faui avancer. Je n'ai pas trouvé moins de confiance en Angleterre chez de célèbres écrivains, tels queMalthus, Hallam, le professeur Jones, Lubbock , G. -R. Porter, et je pourrais en dire autant de l’Allemagne et des pays habitués à marcher d’un pas ferme dans le vaste champ de la science.

Le hasard me plaça, il y a plus de trente ans, dans la position la plus favorable pour m’éclairer à ce sujet. J’étais arrivé à Cambridge, pour assister à la troisième réunion de l’Association britannique, et je me trouvais hospitalièrement logé chez un des savants anglais dont je faisais le plus de cas et pour sa personne et pour l'étendue de ses connaissances : jetais reçu chez M. Whewell, recteur du Trinity Collège et recteur de l’Université de Cambridge ('). Je m’étais trouvé avec lui, quelques années auparavant, au congrès scientifique de Heidelberg, et dans la réunion actuelle il voulait bien me céder obligeamment une partie de sa demeure; j’eus le plaisir d’y voir plusieurs des hommes les plus honorables de l’Angleterre. M. Babbage, que je comptais également au nombre de mes anciens amis, amena successivement à nos petites réunions plusieurs savants distingués dans

peut faire au sujet des prohabilités de la vie, c’est le degré approximatif d’aisance des familles; car le plus ou le moins d’aisance fait, je crois, varier du double au simple la vitalité; ce qui rend absolument illusoires les calculs des assurances et des rentes. Mais je ne me dissimule pas la difficulté qu’on trouverait à constater l'importance des fortunes. Il faudrait du moins la signaler, car des personnes choisies, comme celles qui prennent part aux tontines, sont tout à fait jetées dans l’erreur par nos tables de mortalité dressées sur des masses comme celles que donnent les populations indistinctes. « Ces mots montrent assez que les objections portent sur les abus et non sur le calcul même quand il est fait avec prudence et savoir.

Combien peu de personnes qui s'occupent de statistique savent qu’elle forme une science, et l’une des plus difficiles, soumise au jugement des hommes appelés à recueillir des fruits de son étude.

(•) La science vient de perdre cet homme distingué; voyez plus haut, page 665.

les sciences politiques qui se trouvaient alors à Cambridge. Je fus heureux d’y retrouver Malthus, dont j’avais déjà fait la connaissance à Londres et dont la modestie me charmait autant que la profonde science, de même que le savant historien Hallam, l’économiste Jones, MM. Lubbock, Richard Taylor, etc. ; bientôt notre réunion fut aussi nombreuse qu’aucune des sections de l’association britannique (').

J’ai parlé de Malthus, dont on a souvent travesti les pensées et les paroles : on sait les cris que proféraient à l’étranger contre lui des personnes qui ne connaissaient ni son caractère honorable ni ses écrits. Quelques mots lancés peut-être dans un sens trop absolu et faussement interprétés par ceux qui avaient cru les comprendre, sont parvenus à soulever des orages contre ce savant honorable.

Malthus avait fait ses études à Cambridge, dans le Collège de Jésus; il y avait pris ses grades en 1788, et il passa, l’année suivante, dans les ordres ecclésiastiques. Il publia, en 1798, son Essai sur la population, avec des remarques sur les spéculations de Godwin et de Condorcet, \ volume in-8°. Cet ouvrage, qu’il a retouché à différentes reprises, a principalement contribué à fonder sa réputation. En 1804, il fut nommé professeur d’histoire et d’économie politique au Collège des employés de la Compagnie des Indes, qualité qu’il conserva jusqu’à la fin de ses jours.

Sans avoir de titre légal dans V /Association britannique, pour y traiter de la statistique, le nombre des savants atta-

(') L'association comptait alors cinq sections différentes, savoir :

1M section. Sciences mathématiques et physiques.

section. Chimie et minéralogie.

3e section. Géologie et géographie.

4e section. Histoire naturelle.

5* section. Anatomie et médecine.

La 6e section fut celle de statistique. Depuis on en a créé deux nouvelles ; 7* section. Pour la géographie et l’ethnologie. 8e section. Pour la mécanique.

chés à celle science finit par croitre à Ici point que la demeure de M. Whewell devint trop petite et que cette espèce de section nouvelle de l’Association britannique fut une des plus importantes par le nombre des auditeurs et par les sujets qu’on y traita. L’association nouvelle qui se formait appela Malthus à occuper le fauteuil, mais le savant anglais évita, avec prière, l’honneur qu’on voulait lui confier. M. Babbage, pour éviter tout inconvénient, voulut bien occuper la place qu'on lui offrit et dirigea les débats : de son côté, M. Drinkwater se chargea obligeamment des fonctions de secrétaire.

La première question qui s’éleva roulait tout naturellement sur la forme à donner aux travaux statistiques pour assurer leur uniformité et leur exactitude, et pour pouvoir en même temps les rendre comparables. La position des questions fit sentir immédiatement la nécessité de les examiner avec soin et de reconnaître l’avantage qu’auraient les nations à travailler sur un plan uniforme. Je demandai, plus tard , à Malthus de vouloir bien me permettre de communiquer à notre gouvernement les demandes qu’il regardait comme les plus importantes. Peu de pays, par leur position, par la nature de leurs limites et la tenue des registres de letat civil, méritent autant que le nôtre d’ètre étudiés sous le rapport de la population ( '). Les renseignements que je fus à même de présenter à Cambridge, et l’assurance que notre gouvernement se prêterait volontiers à faire toutes

(') Ce qui suit esl extrait textuellement du tome VIII, page 15, de ma Correspondance mathématique , 1855, où, à côté des travaux du nouveau comité pour les travaux statistiques, j’ai rendu compte des séances de l'Association de Cambridge et spécialement de l’état des travaux sur les étoiles filantes. On commençait alors à s’en occuper avec activité, ainsi que des travaux de sir John Herschel, de Brewsler, de Wheatstone, de Lloyd, d’Airy, de Forbes, deSnow Harris, sur la théorie des marées: les travaux de MM. Whewell et Luhbock donnèrent lieu a des communications intéressantes, de même que les constantes et la machine à calculer de Babbage.

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les recherches dont la science aurait besoin, permirent de croire qu’on pourrait avec succès prendre notre royaume comme offrant les conditions désirables pour servir de sujet d’études.

En conséquence des propositions que je me crus autorisé à faire, Malthus voulut bien me remettre les questions suivantes, que je me suis empressé de communiquer depuis, en Belgique, à M. le ministre de l’intérieur, qui me promettait de faire réunir les éléments nécessaires pour y répondre d'une manière satisfaisante.

Malthus demandait :

« Le nombre des naissances que produit chaque mariage pendant sa durée;

» Le nombre proportionnel d'enfants qui arrivent jusqu’à l'époque du mariage;

» Le nombre des enfants vivants pour chaque mariage ;

» Les salaires pour les manufactures et l’agriculture dans les différentes provinces, particulièrement le prix d’une journée moyenne de travail pour l’agriculteur:

» La quantité de froment que le prix d’une pareille journée peut produire dans les temps ordinaires;

» Le prix moyen des différentes espèces de grains;

» La nourriture habituelle du journalier ;

» Le nombre proportionnel des mariages stériles;

» Le nombre proportionnel des mariages ayant cinq ou plus d’enfants en vie. »

Le comité exprima aussi le désir de connaître les mesures prises, depuis 1 81 S, par le gouvernement belge, pour la diminution de la mendicité (').

(') Voici en quels termes la Société statistique de Londres, à sa naissance, fut recommandée par le comité de l'Association britannique :

- A permanent Committee of tbis section was appointed. Professor Babhage w as requested to act as cbairman, and Mr Drinkwater as secretary.

Le zèle apporté aux travaux de cette partie des sciences politiques suffit pour réveiller l’attention d’un peuple tel que le peuple anglais, qui, mieux que tout autre, pouvait en apprécier les besoins. Aussi les travaux statistiques furent-ils regardés comme une des branches de l’Association et rangés désormais parmi les travaux les plus utiles dont la nation anglaise eut à s’occuper, mais sous la réserve de ne considérer cette annexion nouvelle qu’en renfermant la statistique dans tes limites de la science.

La création du comité de l’Association britannique fut non-seulement reçue avec faveur, mais on vit se former, immédiatement après, la Société de statistique de Londres, dont les travaux occupent aujourd’hui une place importante dans la science, ainsi que la plupart des autres sociétés statistiques d’Angleterre et d'Europe : peu de pays, en effet, par leurs relations et par leur caractère pratique, présentent autant de chances favorables à ces éludes. Ce fut encore à la suite de la grande exposition de Londres, ainsi que le rappelait l’honorable prince Albert, dans l’un de scs dis-

« In a report sioce addressed to lhe council by this committee, il is stated, (hat lhe commillee having decmed it expédient lo promote lhe formation of a Slatistical Sociely in London, a public mecling was held on the 15lh of March, 1834, al which it was resol ved lo establish such an institution. The Society already includes more tlian three hundred numbers and bas issued a Maternent of its objet» and régulation» which issubjoined in Ibe appendix.

» The committee remark, lhat « Ihough thewanl of such a Society has been long fell and acknowledged. the successful establishment of it, after every previous attempl has failed, has been «lue altogether to lhe impulse given by the last meeting of lhe Association. The dislinguished foreigner (M. Quetelet) who contribuled so materially to the formation of lhe statislical section, was attracted lo England principally with a view of atlending lhat meeting; and the committee bail this as a signal instance of the bénéficiai results lo be expected from lhat Personal intercourse among the enlightened men of ail contries, which it is a principal objccl of lhe Brilish Association to encourage and facililale. > (Report on the third meeting of the British Association for the advancement of science, held ad Cambridge in 1833. Londres, chei J. Murray, 1 vol. in-8®, pages 483 et 484; an. 1834.)

cours ('), que se forma, à Bruxelles, la réunion des diverses nations pour la création d’un congrès de statistique générale ; et c’est pendant le quatrième congrès (celui de Londres même) que les nations unies entre elles entreprirent l’essai d’une statistique générale (*), pour préluder aux grands travaux qu’on paraissait en droit d'attendre des délégués des différents pays.

Il est à regretter cependant qu’à la réunion de Cambridge, lors de la création de la section de statistique, la multiplicité des occupations n’ait pas permis aux membres les plus exercés d'entreprendre l’examen d’un des développements de la théorie des probabilités et de faire entendre leur voix sur une question qui les louchait de si près : je veux parler particulièrement des astronomes tels que sir J.Herchel, Airy, Baily, Hamillon, Robinson, etc., qui, retenus par les travaux d’une autre section, auraient pu joindre leur suffrage en faveur d’une science qui appartient autant à l’astronomie qu’à la statistique, et, en général, aux sciences qui comportent, dans les observations , une précision plus ou moins grande qu’il s’agit de savoir apprécier. On reconnaîtra sans peine, en effet, que ce sont surtout les astronomes qui, les premiers, ont porté l’attention sur la précision des documents statistiques et la construction des tables de mortalité et de population.

(*) Le discours prononcé par S. A. R. le prince Albert, comme président de l'Association du quatrième congrès de statistique qui eut lieu à Londres, Somersethouse, en juillet 1800, (Voyez plus haut, page 27 et suivantes.)

C) L'arrété royal qui créa la Commission centrale de statistique «le Bruxelles date du 16 mars 1841. On peut voir ce qui concerne celte commission et celle qui fut créée avant cette époque et vers la An du règne de Guillaume Ier, à la page 562 de mon Hittoire des mathématiques, 1864; comme aussi dans ce volume, à l'article Smits, page 548. Ce fut à la suite du Congrès de statistique de Londres, en 1861, que fut prise la résolution d'essayer de former une statistique générale et de ramener autant que possible à une même forme la statistique des différents pays éclairés.

Sir John Herschei, dans un article anonyme inséré dans la Revue d' Édimbourg ('), lequel parut sept ans après sous le nom de l’auteur, dans uo volume intitulé : Essays from the Edinburgh and Quarterly Revietvs, in-8°, 4857, montra très-explicitement l’utilité de cette science et ne se dissimula pas les dangers auxquels ces recherches pratiques peuvent exposer dans certains cas.

Peut-être trouvera-t-on que, dès l’origine, ceux qui voulurent resserrer la statistique dans sa partie philosophique, ne firent pas assez pour la soutenir. D’un autre côté, on semble avoir fait entièrement divorce avec la science qui, mal appliquée par des praticiens maladroits, n’a que trop souvent fait fausse route et conduit à de malheureux mécomptes. L’association anglaise aurait pu donner à la théorie tout le développement quelle méritait de prendre devant une assemblée qui était en position de pouvoir la mettre dans sa véritable roule.

On retrouve ici ce que l’histoire nous apprend pour la physique, pour l’astronomie et pour toutes les sciences en général : on s’occupe d’abord deludier les faits, on tâche ensuite de les réduire par catégories de faits semblables. La division qu’on établit appartient en quelque sorte à l’art plutôt qu’à la science; et ce n’est qu’en dernier lieu qu’on s’efforce de se rendre compte de l’expérience par la théorie,

(') The Edinburgh Review , Joly, 1850, n° 185, pages 1 à 57, et plus lard, le même article est reproduit cette fois sous le nom de l'auteur, sir John Herschei, dans les Estays from the Edinburgh and Quarterly Reviens, pages 365 à 465, 1 vol. in-8% Londres, chez Longman, 1850. Cet article résume en quelque sorte l'application de la théorie des probabilités dans toute son étendue, au sujet de l'ouvrage 5‘ur les probabilités, par A. Quelelet, dont il y est rendu compte.

C'est aussi, pendant l'année 1857, que parut, à Edimbourg, dans le cahier na 218 de la Revue d'Edimbourg , sans nom d'auteur, un article intéressant sur 1* Histoire de la civilisation en Angleterre, par Henri Thomas Buckle, ouvrage très-curieux; publié sur ces sortes de matières, bien que certaines formes laissent parfois à désirer.

et de déduire du calcul les probabilités des phénomènes qu’on a été dans le cas d’observer d’une manière plus ou moins complète.

Dans la marche suivie par la statistique, la théorie a précédé la pratique, contrairement à ce qui est arrivé dans les autres sciences appliquées. Nul doute, du reste, que la statistique ne Unisse par suivre la vraie marche qui lui appartient, quand elle se trouvera assez forte pour parcourir cette route brillante qui lui est ouverte et dans laquelle elle a essayé à peine de tracer quelques pas. C’est à coup sur une des sciences les plus belles et les plus fécondes : tristement abaissée aujourd’hui, par tous les liens dont la surchargent des mains maladroites, elle saura se relever; mais il ne sera malheureusement donné qu’à nos descendants d’en apprécier tous les avantages.

ANTOINE-REINHART) PALCK (1).

11 esl plus difficile, pour l’homme d’État , de jouir de l’estime générale que de la mériter; il est surtout rare de savoir se concilier ces deux avantages. C’est une espèce de privilège qui, cependant, s’obtient quelquefois; l’illustre confrère que la mort nous a ravi en est une preuve consolante. Sa supériorité savait se faire jour sans offusquer les autres; et l’envie qui s'attache, comme l’insecte vénimeux, à tout ce qui s’élève avec vigueur, n’a jamais osé l’attaquer, ni même faire contre lui l’essai de ces armes perfides, tant redoutées des hommes en place et si favorablement accueillies par la jalouse médiocrité. Il est remarquable, en effet, que la presse la plus hostile , celle qui ne frappe que pour rabaisser et détruire, n’ait jamais aiguisé ses armes contre lui, pas même au moment de sa plus grande puissance.

(') Né le 19 mars 1776, mort à Bruxelles, le 16 mars 1843.

Je dois à l’amitié de M. Van de Weyer, un grand nombre de notes sur la carrière politique de M. Falck, et particulièrement sur son séjour à Londres; elles m'ont été d’autant plus précieuses, que M. Van de Weyer a pu fort bien apprécier notre confrère, soit comme ministre plénipotentiaire près de la conférence, soit par ses anciennes relations personnelles, soit encore par une similitude de position et d'antécédents.

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J’insiste sur cette remarque parce quelle doit nous faire mieux comprendre quelles utiles leçons on peut puiser dans l’examen d’une vie aussi bien remplie et en présence d’une estime aussi universellement proclamée.

Antoine Reinhard Falck, issu d'une ancienne famille patricienne, naquit à Utrecht le 19 mars 1776 ('). Ses parents ne négligèrent rien pour développer de bonne heure ses heureuses dispositions naturelles ; ils lui firent faire ses études à l’Athenæum d’Amsterdam. Le jeune Falck y suivit, avec le plus grand succès, les leçons du célèbre professeur Gras, et se montra digne d’un tel maître.

A l’occasion des épreuves universitaires qu’il subit à l’Université de Leyde, en 1799, il publia une dissertation (De Matrimonio ) dans laquelle se décelaient déjà une rare intelligence et des vues élevées en politique. Il visita ensuite plusieurs universités allemandes et passa quelque temps à celle de Gôltingue, pour suivre un cours de diplomatie. Falck y fit la connaissance du baron Van der Capelien, notre confrère, avec qui il conserva depuis des relations d’une amitié intime.

De retour à Amsterdam, en 1800, il y fut nommé membre de la municipalité. Falck appartenait, par ses principes et par ses relations, à l’ancien parti patriote ou républicain, qui avait combattu avec ardeur les prétentions de la maison d’Orange. La part active et diverse que plusieurs membres de sa famille avaient prise à ces luttes, le spectacle des révolutions qu’elles amenèrent, avaient mûri son esprit avant I âge : il était en quelque sorte homme d’Ëlat-né. Aussi, son aptitude aux affaires se révéla-t-elle de bonne heure. Aux études classiques qui font le savant, il alliait la connaissance

( ) Et non à Amsterdam, comme Pont répété plusieurs biographes. Il était fils •lu directeur de la Compagnie des Indes, Otto William Falck et de Engela Apollonia Bergb, du Cap.

des hommes, de leurs passions, de leurs intérêts, qui fait l’homme politique.

Nommé, en 1802, secrétaire de légation à Madrid, poor la république batave, il montra qn’il ne remplirait pas longtemps le rôle de subordonné. Son. chef immédiat, ministre faible et médiocre, eut le bon esprit de reconnaître dans le jeune Falck, non un élève qui promettait, mais un maître consommé dans les affaires. Il lui eh abandonna sagement la direction, et jusqu’à la correspondance confidentielle avec le gouvernement. Ses lettres offraient déjà ce mélange d’esprit, de facilité, de simplicité pleine de profondeur, qui en faisaient de véritables modèles. Il frappait les observateurs les plus exercés par la justesse et la promptitude de ses aperçus. Ces dons heureux sont, en politique, ce qu’est le tact dans le monde, ce qu’est le coup d’œil médical dans l’art de guérir. Avant d’être chargé d’affaires en litre, Falck en remplissait donc, en réalité, toutes les fonctions.

Lorsque M. Meynders fut rappelé de sa mission en 1805, Falck ne tarda pas à le suivre et rentra dans sa patrie; mais ce fut pour voir ensevelir la liberté batave, sous un trône que l’empereur élevait à son frère, Louis Napoléon. Falck et quelques hommes dévoués à leur patrie, firent, mais inutilement, tous leurs efforts pour prévenir ce malheur. Il abandonna dès lors la carrière politique et s'éloigna de toutes les fonctions qui lui furent offertes à la cour; il accepta cependant celles de secrétaire du département des affaires étrangères, sous le ministère de M. Vander Goes; et, en 1808, il passa, avec le même titre, au ministère de la marine et des colonies, poste dans lequel il pouvait servir encore utilement son pays (').

(') Falck eut, pour successeur à Madrid, son ami particulier M. Hugo Van Zuylen Van Nyevelt, qui, au bout de quelques années, témoigna le désir de rentrer dans sa patrie. Il en fut dissuadé par Falck, qui prévoyait déjà l'issue que

Le roi Louis avait su distinguer les qualités éminentes de Falck : il le cite, dans ses mémoires, comme un jeune homme instruit et d'une grande espérance. La suite a bien justifié ce jugement. Après l’abdication de ce bon prince, notre confrère renonça entièrement aux affaires publiques et reprit le cours de ses paisibles études, consolation ordinaire des âmes fortes au milieu de grands revers.

La réunion de la Hollande à l’empire français, c’est-àdire, la ruine totale de l’indépendance de son pays, fut pour Falck une de ces épreuves qui décident à jamais du caractère d’un homme. Il en sortit pur et fidèle à ses principes. Un fait peu connu et qui honore singulièrement Falck, c’est que, nommé d’abord chevalier, puis commandeur de l'ordre de la Réunion, il ne voulut jamais en porter les insignes. Ils étaient à ses yeux des chaines dorées qui révélaient plutôt qu’elles ne cachaient l’asservissement de sa patrie. L’exemple qu’il donna ne fut pas contagieux : cet acte de courage fut même blâmé par ceux qui ne se sentaient pas la force de l’imiter.

Dés lors, Falck fut traité en suspect, et l’empereur ordonna à sa police d’exercer sur le patriote récalcitrant la plus stricte surveillance. Les princes ne pardonnent pas l'indifférence aux hommes; ils croient que c’est vouloir se placer au-dessus d’eux, que de refuser leurs faveurs (').

devaient avoir le* choses. « Il me semble, écrivait-il, que vous feriez mieux de rester sur le théâtre jusqu'à ce que la toile tombe, époque qui ne peut guère être éloignée, vu que le machiniste s'apprête. Celte pauvre Hollande est à la veille de n'avoir plus ni chargés d'affaires, ni ministres, ni gouvernement à part; je sais bien que telle n'est pas l’opinion de beaucoup de nos compatriotes; en deux mots, je crois que notre chute est prochaine, et il ne s’agit plus que de tomber avec grâre. > J'extrais ces détails d'une notice sur Falck, insérée dans le n" 1 du Journal de l’Institut des Pays Bas, (mur 1843, notice que je n'ai réussi à me procurer que quand la mienne était écrite.

(•) Il est remarquable que, malgré les missions diplomatiques importantes dont Falck fut chargé et dont il s'acquitta avec tant de distinction, il ne rerrtl

Napoléon y vit une protestation coupable qn’il eût peutêtre punie sévèrement, si Falck n’eût pris le parti de quitter la Hollande.

Pendant ses voyages dans le nord de l’Europe, le haut commerce d’Amsterdam lui confia la défense de ses intérêts à Saint-Pétersbourg et à Stockholm ('). Cette mission toute particulière l'initia plus profondément encore dans la connaissance des ressorts et des ressources de la prospérité commerciale de son pays: il n’v a pas de petites affaires pour les grands esprits.

C’est encore pendant le cours de ces voyages que Falck réunit les éléments d’un mémoire qu’il présenta à la troisième classe de l’Institut des Pays-Bas, dont il faisait partie depuis 1808. Il examine dans cet écrit l’influence de la civilisation de la nation hollandaise sur les progrès des peuples du Nord, et y présente des renseignements curieux qui concernent également la Belgique (*).

Son retour en Hollande ouvrit un nouveau champ à son activité et à son patriotisme (1812). Nommé capitaine d’une cohorte de la garde nationale d’Amsterdam, instituée pour le maintien de l’ordre, il remplit ces fonctions de manière à prouver aux amis initiés dans le secret de ses espérances, qu’il saurait un jour en tirer parti contre les oppresseurs de son pays. C’est là qu’il jeta les fondements de celte popularité, de cette influence sur les masses qui lui inspirèrent bientôt après le courage de donner la première impulsion

jamais d'autre décoration que celle de l’ordre du Lion néerlandais, dont il était grand-cordon ; les puissances vengeaient-elles le refus fait à Napoléon ou craignaient-elles les froideurs du républicain?

0) Il passa d’abord en Allemagne, puis en Danemark et en Suède, avec l’intention de se rendre à Saint-Pétersbourg; ce|»endant il ne put réaliser ce dernier projet.

(•) Over den /nv/oed der beschaving van de nederlandsche natie op deverlichting van noordsche volken, 1813.

au mouvement insurrectionnel. Comme l’aigle qui pressent l’orage bien avant qu’il n’éclate, il reconnut d’un œil sur les signes précurseurs de la chute de l’empire; et, à l’espèce de stupeur dont étaient frappés la plupart des agents du pouvoir, il comprit que, pour assurer l’indépendance de son pays, le moment d’agir était arrivé.

On touchait au mois de novembre 1813; l’empire croulait; ses appuis cédaient de toutes parts ou se détachait avec violence. Tous les regards étaient tournés vers Falck; car c’est dans le danger qu’on vient se rallier autour de l’homme supérieur : legoïsme alors fait taire la vanité jalouse. Falck , au milieu de l’agitation croissante et du désordre qui commençait à se manifester, se présenta à l’hô— tel de ville, à la tête de la garde nationale, et décida par son énergie le conseil municipal à embrasser la cause du pays. Sa modération, dans ces circonstances difficiles, fut égale à son patriotisme, et, en assurant l’indépendance de sa patrie, il sut la préserver de souillures.

Plus tard, c’est-à-dire après le succès, des envieux, et surtout ceux qui étaient restés dans l’inaction, ont voulu lui enlever l’honneur de cette audacieuse initiative; mais l’histoire le lui maintiendra et saura faire reconnaître en lui l’homme qui, par la hardiesse de ses plans, la sagesse de ses conseils, la décision de son caractère, hâta, de concert avec M. de Hogendorp, l’affranchissement des Pays-Bas (').

Après avoir rempli les fonctions difficiles de secrétaire du gouvernement provisoire établi à la Haye, la place de Falck, au retour du prince d’Orange, était marquée d’avance dans les conseils du nouveau souverain : il y fut appelé en qualité de secrétaire d’État. Cette élévation soudaine n’ap-

(') Voyez l’ouvrage «le Van der Palm sur la révolution de 1815. Getchied- en Redekunslig Gedenkschrift van IVederlands hertlclling inden jare 1815. 1 vol. in-8°. Amsterdam, 1810.

porta aucun changement dans ses principes, ses habitudes, ses rapports intimes avec les savants et les littérateurs, qui le consultaient encore comme un ami. Le pouvoir, la fortune, les grandeurs, les succès subits ne gâtent que ceux qui étaient gâtés d'avance.

En 1819, il fut envoyé en mission extraordinaire àVienne, pour assister aux négociations définitives concernant la confédération allemande du grand-duché de Luxembourg.

Le roi sentit bientôt après le besoin de lui donner une part plus directe dans l’administration générale du royaume, et il lui confia, en 1820, le ministère du commerce et des colonies , de l’instruction publique , des sciences et des beaux-arts ('}.

Nous devons laisser à d’autres le soin d’apprécier tout ce qu’il déploya de talent et d’élévation de caractère dans ces fonctions difficiles ; avec quelle sage impartialité il sut concilier les intérêts si divers de deux pays plus ou moins ombrageux, plus ou moins jaloux de leurs avantages réciproques; avec quelle délicatesse il ménageait les préjugés nationaux et religieux, constamment en présence et constamment sur l’offensive (*). Il inspirait à tous une égale confiance, parce que tous avaient foi dans sa probité et dans ses lumières. Si quelque main avait pu retenir ensemble les différentes parties de l’État prêtes à se disloquer si peu de

(*) Falck s’élail marié peu de temps auparant^ il avait épousé, le 2 décembre 1817, mademoiselle de Roisin, issue d'une famille noble du Hainaul.

(’) Comme homme d'Élat, il procédait avec line modération extrême dans ces affaires délicates ; comme simple particulier, il ne se croyait pas obligé de garder les mêmes ménagements avec ses amis. En 1818, au sujet de <|ueh|ues lettres pseudonymes sur la tolérance, insérées dans les Annales Belgique s, il écrivait à M. Cornélissen, qui en était, je crois, l'auteur : « La correspondance d'A. C. et de V. L. m'a paru doublement remarquable, d'abord à cause du talent de l'auteur, et puis à cause de l’extrême bonté qu'il a de parler raison à des gens qui n'en veulent pas et de s'exposer au désagrément d'étre excommunié à droite et à gauche. S'il fait une nouvelle brochure sur le même objet, je lui conseille d'emprunter un litre à Voltaire : Sottise des deux parts. »

(emps après leur assemblage, c était sans doute la sienne. On a souvent répété, et avec raison, que lui seul eût pu tourner habilement l’écueil sur lequel vint échouer plus lard le vaisseau de l’État.

Mais, sans anticiper sur l’avenir, portons nos regards sur les premiers temps de son séjour dans nos provinces. Même avant son arrivée, il nous avait donné des témoignages de sympathie, en usant de tout son crédit auprès du cabinet britannique pour abréger la captivité de prisonniers belges, anciens militaires de l’empire (').

Quand il fut parmi nous, cette activité bienfaisante ne lit que s’étendre davantage. Placé près du chef de l’État, dont il avait toute la confiance, il sut noblement user de son influence pour protéger les sciences, les lettres et les arts.

Le nom de Falck se rattache à la création de nos principaux établissements scientifiques et littéraires, et certes ces établissements ne pouvaient s’élever sous de meilleurs auspices. Le 7 mai 1816, Falck conlre-signa, en qualité de secrétaire d’État, l’arrêté royal qui réorganisait l’Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles, en considération de ses anciens services; et, dans le cours de la même année, parut l’arrêté royal qui créait les trois universités deGand, de Liège et de Louvain.

Bientôt Falck, comme ministre de l’instruction publique,

(') Je dois ces renseignements à l'obligeance de Kestelool , qui fut luiméme chargé i»ar Falck île recueillir les pièces nécessaires pour obtenir du cabinet britannique le renvoi des prisonniers dans leurs foyers. Parmi ces prisonniers se trouvait le frère de Al. Gendehien.

Je tiens encore de Kestelool que c’est à Falck que la ville de Gand doit d’avoir été délivrée de l’espèce de régime de terreur que le baron d’Eckstein y avait établi en 1814. Sous ce régime très-peu philosophique, le noble baron, malgré sa philosophie, avait jugé à propos de suspendre toutes les libertés et de se |Kiser en duc d'Albe.Dès que Falck put en fournir les preuves à la Haye, le mal cessa et le baron d’Eckstein dut quitter le pays.

put donner une impulsion plus immédiate à ces inslitulions naissantes, qu'il devait regarder comme sa création.

L’Académie royale, par un juste sentiment de reconnaissance, inaugura son second anniversaire en inscrivant le nom de son bienfaiteur parmi ceux de ses membres honoraires : c’était la première nomination quelle faisait depuis sa réorganisation ; elle ne pouvait donner ses suffrages à aucun savant qui en fut aussi digne. L’empressement que mil le secrétaire à communiquer cette nomination à celui qui en était l’objet lui fit oublier une formalité du règlement. L’article 6 voulait que l’élection fût soumise à l'agrément de Sa Majesté. Sans doute, le secrétaire pensait que la sanction royale devenait ici une conséquence nécessaire de la nomination académique, et qu’on pouvait fort bien s’en passer pour abréger les formes. Falck ne fut pas de cet avis; il soumit ses doutes à cet égard avec autant de finesse que d’urbanité, dans une lettre où le ministre prenait soin de s'effacer entièrement (').

Pendant que Falck se trouvait à Bruxelles, à la tète du

(') Voici la lettre adressée à M. Van Hullhem, alors secrétaire; je l’ai trouvée dans les archives de l'Académie ;

• Monsieur,

» Avant de ré|>ondre à la lettre que vous m’avez écrite en votre qualité de secrétaire de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, et par laquelle vous me communiquez que l'Académie m’a fait l'honneur de me placer au nombre de ses membres honoraires, je crois devoir vous faire part, en particulier, du doute qu’a fait naître chez moi la lecture de l’art. 6 du règlement de l’Académie, par rapport à la régularité de l'élection. On pourrait, ce me semble, expliquer cet article de manière à ce que l’élection de Ions les académiciens, tant ordinaires qu’honoraires, dût être soumise à l’approbation du roi. Vous pourrez m’éclairer très-facilement sur ce point en me communiquant la marche que l’Académie a suivie, depuis sou rétablissement, dans l'élection de ses membres honoraires, et je vous prie par conséquent de vouloir me donner quelques éclaircissements sur cet objet, afin qu’on ne puisse m’accuser d’avoir accepté trop légèrement des honneurs qui ne m’étaient pas régulièrement conférés.

» Je vous prie, etc. >

ministère de l'instruction publique, il aimait à réunir autour de lui ses confrères de l'Academie, et en général les amis des sciences et des lettres, ainsi que les principaux artistes. 11 avait l'art de parler à chacun le langage qui lui convenait, s’intéressait à ses travaux, les encourageait avec bienveillance : Vous perdiez de vue le ministre pour ne voir en lui que l’homme instruit qui descendait dans le secret de votre pensée, et si quelque chose pouvait rappeler son rang élevé, c elait celle dignité naturelle qui ne l'abandonnait jamais.

Dans ses soirées, où il savait si bien mettre l’intelligence cl la modestie à l’abri des froides contraintes de l’étiquette, Falck animait les autres par son exemple. Sa conversation vive et spirituelle avait une chaleur entraînante, dans laquelle perçait une légère causticité, tempérée par une extrême bienveillance. Plusieurs d'entre nous se souviendront sans doute encore des attaques qu’il dirigeait, avec autant de tact que de finesse, contre l’érudition bibliographique de M. Van llulthem, contre les vivacités quelquefois peu académiques du vieux et respectable commandeur de Nieuport, ou contre les boutades spirituelles de M. Garnier, boutades qu’il aimait encore à citer dans les derniers temps de sa vie.

Un poêle lui avait dédié quelques vers latins; il avait pris soin, selon l'usage, de latiniser son nom, en lui conservant la signification hollandaise de faucon. « Comment donc , s’écria Falck , vous craignez qu’on ne me prenne pour un aigle ! »

Ses souffrances même ne lui ôtaient pas cette gaieté naturelle ('). 11 saisissait rapidement le côté pittoresque des

(') Ayant reçu, pendant une de ces cruelles attaques de goutte dont il souffrait depuis sa jeunesse, un mémoire scientifique que je lui avais adressé, il s'empressa de me répondre : a Merci pour votre second mémoire sur la température de la terre. Je juge d’après le tracé des courbes, que, pour avoir le moins à souffrir des variations qu’on dit si nuisibles aux goutteux, je ferais bien de m’établir i

choses cl rendait toujours avec bonheur le résultat de ses observations. Quelquefois il dirigeait ses attaques contre l'Académie même, et savait en riant donner des conseils pleins de sagesse sur le cercle trop étroit dans lequel elle avait resserré ses travaux, et sur l’espèce d’isolement où elle se plaçait. « Ses allures, disait-il, sont celles d’une jeune fille modeste qui craint de faire parler d’elle. »

Vers la fin de 1837, le secrétaire de notre Académie lui rappelait cette saillie, en lui adressant, en Hollande, le recueil de nos nouvelles publications : « Je n'ai pas la moindre souvenance des plaisanteries que j’aurais pu hasarder dans le temps contre l’Académie, répondit-il, et je ne conçois pas même comment des gens qui faisaient quelque chose quoique peu, aient pu les encourir de la part d’un homme qui ne faisait rien du tout. Cependant comme votre mémoire est meilleure que la mienne, je veux bien subir la responsabilité de ce tort, surtout s’il m’est permis de croire que mes plaisanteries, bonnes ou mauvaises, ont été pour vous une espèce de principe moteur, ou du moins un stimulant de plus pour faire prendre à vos collègues cet élan de zèle et d’activité que nous admirons ici sans l’imiter. »

Notre confrère a pu s’accuser avec modestie de n’avoir rien fait pour l’Académie; mais nous ne le jugerons pas avec la même rigueur. On ne devait pas espérer de lui des mémoires littéraires, son temps était trop absorbé par les affaires publiques pour qu'il pût songer à enrichir nos recueils. Mais quelles lumières n’a-t-il pas apportées dans nos discussions! Avec quelle supériorité d’intelligence n’apercevait-il pas, au premier d’abord, le côté véritablement intéressant d’une question! Combien il se prononçait avec goût et

une profondeur de 7m,80. C’est une précaution que je compte bien recommander dans mon testament à ceux qui auront à diriger mon établissement définitif. Pauvres fossoyeurs! •

sagacité sur le Ibml et sur la forme des ouvrages qu’on lisait à nos séances ! Les rapports qu’il a écrits sur les mémoires soumis à son examen sont des exemples d'une sage critique et portent le cachet d’un savoir profond. Il réunissait véritablement les qualités les plus essentielles que l’on puisse désirer dans un académicien. Aussi, jouissait-il à tel point de l'estime de ses confrères, que lorsque, plus tard, il fut nommé ambassadeur à Londres, l’Académie lui vota des remerciments unanimes pour tous les services quelle en avait reçus, et voulut que ce vote fût consigné dans son procèsverbal (').

Falck parlait et écrivait plusieurs langues avec facilité et même avec élégance (*). Ceux qu'il honorait de sa correspondance et de son amitié ont pu juger avec quel heureux choix d'expressions , avec quel goût il s’énonçait sur les questions les plus graves comme sur les objets en apparence les plus frivoles. Ses lettres particulières, comme nous l’avons fait remarquer déjà, sont des modèles en ce genre; on y trouve un tact et une finesse d’esprit qui annoncent quelle aurait été sa supériorité, s’il avait suivi la carrière littéraire, au lieu de s’occuper des affaires politiques.

Les articles sur la philosophie qu’il inséra dans le Maga-

(') Séance «Ira H mai 1824. On lit, Hans le procès-verbal He la séance Hu 31 du même mois : « Son Excellence, Hans une entrevue particulière, a prié le secrétaire de manifester à l'Académie combien elle était touchée He ces sentiments (He reconnaissance), et qu'elle ue perdrait jamais ceux qu'elle a voués à la compagnie en général et à chacun He ses membres en particulier. »

(*) Dans un bal auquel il assistait à Madrid, Falck s'était approché d'une jeune dauseusc et avait pris plaisir à causer avec elle. De son côté, la jeune Espagnole avait été frappée de son air distingué, de sa physionomie avantageuse, de ses yeux bleus si expressifs; elle était fort en peine de savoir quel était ce cavalier qui s'exprimait avec tant d'aisance et de grâce. Quand on lui eut dit qu’il était Hollandais, elle crut qu'on s'amusait à ses dépens, bien persuadée qu’un étranger ne pouvait parler l'espagnol d'une manière aussi parfaite. — Ce fait a été rapporté à l'Académie par M. D’Omalius d’Halloy, i l'appui de ce qui est dit dans la notice.

sin critique du professeur Van Hemerl prouvent qu'il n’était pas seulement écrivain habile et bon observateur, mais qu’il savait descendre encore au fond des choses et étudier les liens mystérieux qui les lient entre elles.

La philosophie de Falek n’était pas purement spéculative; elle dominait toutes ses actions, elle traçait sa règle de conduite : aussi tout, dans sa vie, était parfaitement en harmonie; jamais on ne le voyait en désaccord avec lui-mème. Dans la république batave comme sous l’empire, sous le roi Louis comme sous le roi Guillaume, on trouve toujours et avant tout l’homme dévoué à sa patrie, prêt à se sacrifier pour ses intérêts, mais incapable de renoncer à ses convictions personnelles.

Le roi des Pays-Bas lui avait conféré le titre de baron; mais Falek, fidèle à ses anciens principes, ne voulut point faire lever les lettres de noblesse; il était jaloux de conserver son nom tel qu'il avait réussi à l’anoblir lui-mème. Ces exemples sont rares. Ce n’était certes point par dédain : il appréciait autant que personne les avantages d’un beau nom, quand il est noblement porté, que ce nom d’ailleurs eût été illustré, ou dans la carrière des armes, ou par une intelligence supérieure, ou par des services rendus à l’État; mais il ne croyait pas devoir recourir à une chambre héraldique pour établir la mesure de son estime; il s’en rapportait volontiers pour cela à son propre discernement: peu d'hommes, sous ce rapport, pouvaient lui être comparés.

Ce n’est pas ici le lieu de se livrer à l’examen détaillé des actes de son administration Son passage au ministère a laissé, en Belgique, dans le cœur de céux qui ont su apprécier l’homme d’État et faire la part des difficultés qui l’environnaient, des souvenirs que n’ont effacés ni les luttes d’une opposition devenue nécessaire, ni les déchirements d’une révolution qui en furent la suite. On savait gré à Falek

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