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du bien qui se faisait et de tout le mal qu’il empêchait.
Cette popularité dont il jouissait, même dans les provinces méridionales du royaume, l’influence qu’il exerçait sur ses collègues, la noble indépendance de caractère et d’esprit qui le portail à vouloir rester véritablement ministre, et non un instrument passif et docile, blessèrent de hautes susceptibilités et amenèrent bientôt un désaccord dans le secret duquel le public ne fut guère initié qu’à demi.
Tandis que, parmi les anciens amis politiques de Falck, les uns désiraient qu’il prit, comme ministre, la direction d’un département (celui delà marine), où, comme secrétaire général, il avait, dans sa jeunesse, donné tant de preuves de capacité , les autres l’exhortaient à appliquer son esprit sage, modéré, conciliant, à l’administration de l’intérieur; son éloignement était décidé par une volonté suprême, habituée à tout trancher en dernier ressort. Cependant cette espèce de disgrâce fut déguisée sous la forme d’un brillant exil à Londres.
Déjà dès le mois de novembre 1823, il était parti pour l’Angleterre en qualité d’envoyé extraordinaire, afin d’y reprendre, conjointement avec l’ambassadeur Henri Fagel, les négociations au sujet des Indes. Après avoir conclu et signé le traité de mars 1824, il était revenu à la Haye; mais il en repartit presque aussitôt après pour Londres, comme successeur de Fagel.
Là, dans un monde où il est si difficile de faire sensation, où l’homme le plus imbu d'une haute opinion de soi-mème devient nécessairement modeste, tant il y rencontre de supériorités qui s'effacent et se cachent sous les dehors les plus simples, Falck fut bientôt remarqué parles hommes distingués de tous les partis. Les maîtres et les habitués de Holland-House ('), ce centre éclairé de tous les esprits d’élite,
(') Maison de campagne de lord Holland.
ont conservé le plus louchant souvenir des grâces et de l'enjouement de sa conversation, de la sûreté de son commerce, des qualités éminentes de son âme. L’étendue et la variété de ses connaissances, la justesse de ses aperçus politiques, sa manière large et européenne, si l’on peut s’exprimer ainsi, d'envisager les questions, placèrent bientôt ce représentant d’une puissance secondaire au rang des ambassadeurs de premier ordre.
Canning ('), qui se connaissait en hommes, devint son ami et disait, en résumant son opinion sur quelques membres du corps diplomatique, ces mots remarquables : « Quand je reçois quelques-uns des ministres étrangers, je parle ; quand je vois M. Falek, j’écoute! » Ces deux hommes d’État avaient entre eux ce trait de ressemblance que, doués tous deux d’une appréciation vive du ridicule, ils maniaient avec succès l’arme de l’ironie et de la plaisanterie, arme dangereuse pour un ministre et qui blesse aussi souvent l’agresseur que la victime.
La réserve diplomatique de Falek était quelquefois mise à de rudes épreuves, en présence de ces amours-propres robustes, qui, dans l’innocence de leur admiration d’euxmèmes, étalaient devant lui leur nullité prétentieuse. Il faut plus que de l’esprit pour faire taire son esprit et lui imposer le régime fortifiant ou adoucissant du silence.
Dans toutes les transactions diplomatiques, et elles sont assez nombreuses, qui eurent lieu entre Falek et Canning, ce dernier ministre ne négligea aucune occasion de rendre hommage aux vues libérales et élevées de l’ambassadeur hollandais. Le traité conclu entre eux, relativement aux possessions territoriales et au commerce des Indes orientales, termina heureusement des différends qui avaient plus de deux
(') Il avait négocié avec Falek le traité de commerce et d'échange conclu, en mars 1894, entre la Grande-Bretagne et les Pays-Bas.
siècles de durée, el qui avaient produit parfois une assez grande irritation entre les deux gouvernements. «Grâce aux arrangements à la veille detre arrêtés, dit Canning, dans une note remarquable qui précéda la signature du traité, le commerce de deux nations sera florissant; elles préserveront, en Asie non moins qu’en Europe cette amitié inviolable qui a toujours subsisté entre elles depuis d’anciens temps; et elles n’auront plus d’aulre rivalité que celle de maintenir plus efficacement les principes d’une politique libérale quelles proclament aujourd'hui à la face du monde. » Les mêmes principes présidèrent aux conventions de commerce et d’amitié conclues, à Londres, par Falck, en 1827 et 1829, avec les États-Unis du Mexique et la république de Colombie.
Pendant le cours de cette dernière année, Falck profita de quelques mois de congé pour faire un voyage en Italie : il visita Nice et le midi de la France, dans le but apparent de fortifier sa santé. Mais déjà il s’était aperçu avec regret que ses conseils n’étaient plus écoutés ; il était convaincu qu’il ne jouissait plus assez de la confiance du roi pour être véritablement utile à Londres.
Les révolulions qui, en 1830, ébranlèrent l’Europe donnèrent à Falck une nouvelle occasion de montrer ce qu’il avait de sagesse, de modération, de prévoyance, dans les moments les plus difficiles.
Dès le jour même qu’éclatèrent, à Bruxelles, les premiers troubles de septembre, Falck ne se fit point illusion sur la portée de ces événements. Il se connaissait en révolutions; il savait qu’un peuple, un fois lancé hardiment dans cette voie, ne s’arrête qu'après la conquête de son indépendance. La séparation parut à ses yeux un fait accompli du jour où, une suspension d’armes étant imposée aux deux partis, les cinq grandes puissances annoncèrent la résolution de re-
manier les traités de 1845 ('). Malgré la protestation oflicielte qu'il déposa contre cet acte entre les mains de la conférence de Londres, on voit, à chaque ligne de celte pièce remarquable, écrite avec cette mesure et celte dignité qu’il donnait à tout ce qui sortait de sa plume, percer le sentiment profond de la nécessité du démembrement de ce royaume que sa main avait contribué à élever (*).
Il s’imposa dès lors la tâche périlleuse de réconcilier l’esprit de son souverain avec ce sacrifice et de l'amener à perdre la Belgique au meilleur marché possible. Ici éclata, dit-on, entre le monarque et son ministre, un nouveau désaccord, semblable à celui qui lui avait déjà coûté un portefeuille ; et, malgré l'influence qu’exerçait l’ambassadeur sur les membres de la conférence, malgré la confiance qu’ils avaient en ses lumières et en sa droiture, son rappel de Londres fut décidé, et son départ fit douter un instant de la possibilité de maintenir la paix en Europe.
Falck quitta son ambassade sans aigreur, sans éclat, et en cherchant même à atténuer l’effet que sa retraite avait
(') Déjà, dès le 23 novembre 1830, Falck écrivait à son ami Van Zuylcn : « Mon cœur éprouve presque chaque jour le besoin de s’exprimer sur nos Intérêts avec un esprit hollandais el une langue hollandaise. Ce peu de mois vous feront connaître déjà que je m’en liens, autant que personne, à la séparation totale. » (Het Instituul , page 70, u* I : Vijn hart gevoelt schier dagelijks de behoefle van zich over onze belanyen in hollandtchen geest en in hollatidsche taaluit te itorten. Deze weinige woorden zullen u reed» doen kennen dat ik, zoo zeer ait iemand, my houde aan de totale afteheiding.)
(*) Pendant que la révolution belge était encore dans toute son activité, Falck ne fut pas médiocrement surpris de recevoir la visite de notre ambassadeur, mais une visite de pure courtoisie. Immédiatement après son arrivée à Londres, M. Van de Wejer céda, en cfTel, au besoin d'aller saluer Falck, non comme envoyé diplomatique, on le conçoit facilement, mais comme simple particulier, et de lui eiprimer toute sa reconnaissance pour les témoignages multipliés de bienveillance qu'il en avait reçus à Bruxelles. Cette visite honore à la foi* celui qui la faisait cl celui qui en était l'objet; Falck en fut vivement touché; je liens celte circonstance de lui-méme; il en a parlé dans le même sens à M. le baron d'Arnim, ministre plénipotentiaire de Prusse.
produit sur l'opinion; c'est que, dans le maniement des affaires, il conservait une liberté d’esprit que n’ont jamais ceux qui songent trop à eux-mêmes, à leur fortune et à leur avenir. Il savait que s’oublier est souvent le moyen le plus sùr de réussir, et qu’en tons cas, c’est le plus noble et le seul digne des hommes qui, comme lui, mettent la grandeur morale au-dessus de toutes les grandeurs humaines. « Tôt ou tard, disait-il, on m’aura compris, on me rendra les moyens detre utile à mon pays.» La suite des événements prouva qu’il ne se trompait point (*).
Sa nomination de représentant du roi des Pays-Bas à Bruxelles, après la conclusion du traité de paix définitif, fut en quelque sorte la réparation éclatante de la faute qui avait été commise en le rappelant de Londres, en même temps que le gage de la réconciliation des deux peuples.
Cette réconciliation ne pouvait être scellée sous de meilleurs auspices ! Aucun choix en effet ne pouvait être plus agréable aux Belges, ni plus avantageux aux intérêts de la Hollande. L’arrivée deFalck à Bruxelles fut un événement dont chacun se félicita, mais dont notre Académie eut particulièrement à s’applaudir.
Immédiatement après son retour, Falck vint reprendre sa place parmi nous (*). Il fut accueilli avec les mêmes lémoi-
(') En 1838, on lui recommanda pour sa santé, les hains d’Ischl, prèsdeSalsbourg; il y alla passer l’été ; il fil ensuite un voyage en Autriche et en Hongrie, et ne revint que dans le cours de Tannée suivante.
(•) Qu’il me soit permis de reproduire ici le billet par lequel il annonçait sa rentrée; on y trouvera une nouvelle preuve du tour spirituel qu’il savait donner aux moindres choses :
« Tout est jeune dans cette ambassade, excepté son chef. Ainsi, mon cher Quetelet, il vous faudra excuser mes gens, qui n’ont pas su vous engager k attendre, pendant quatre ou cinq minutes, la ftn de mon entretien avec le docteur Seutin ; de mon côté, je vous pardonne de ne pas savoir soumettre au contrôle que vous exercez sur tant d’étoiles, celle qui préside à notre heureuse rencontre. Nous nous rencontreront cependant après demain, à midi, car je compte me rendre k la séance de l’Académie, à moins que vous ne me fassiez savoir quelque chose
gnages d’estime et d'affection, bien qu’après quatorze années d’absence, il ne retrouvât plus qu’un petit nombre de ses anciens confrères et amis.
Le plaisir de se revoir fut tempéré par de tristes réflexions: nos anciens rangs étaient bien éclaircis, et lui-mème portail des traces visibles de douleurs physiques qui n’avaient fait que s’aggraver. Cependant son esprit si supérieur, son moral si ferme n’avaient rien souffert de ces rudes atteintes. Il semblait, à l’entendre, qu’il n’eùt point cessé d’assister à nos séances académiques; non-seulement il avait conservé celte même activité d’intelligence, mais il était au courant de tous nos travaux.
Après son retour d’Angleterre et du fond de sa retraite près de la Haye, il tournait souvent ses regards vers nos provinces, où il avait laissé tant d’amis et de si beaux souvenirs. « Quoique retiré à la campagne, m 'écrivait-il, et menant une vie d’ermite, je ne me souviens pas moins que j’ai des voisins, et je reste même passablement curieux de savoir ce qui se fait chez eux ('). »
Il ne s’informait pas avec moins d’intérêt du sort des uni-
qui me détourne <ie ce projet. Je l'ai communiqué au duc D’Urscl dans l'espoir de l'entraîner dans mon orbite, ou, pour parler avec plus de modestie, afin de vous faire apparaître une étoile double, quoique d'une seule couleur ou à peu près.
« Jeudi »oir. > Mille amitiés,
» Falck. *
(') Retiré dans l'habitation 'l Huin ter noot , petite campagne près de la Haye, Falck profita de ses loisirs pour reprendre plus activement ses éludes littéraires. Il s’y occupa aussi des sciences et surtout de l'astronomie. Il avait invité M. Lobatlo à l'aider dans celle dernière étude, qui lui avait toujours présenté un puissant attrait. Plus tard, pendant son séjour à Bruxelles, il continuait à se tenir au courant des travaux astronomiques, et faisait de fréquentes visites à l'observatoire; tandis que, d'une autre part, il se délassait avec l'un de nos confrères, M. Bernard, en relisant les anciens auteurs grecs, qui avaient fait le rharrae de toute sa vie. Le goût des études sérieuses, si rares aujourd'hui chez nos hommes d'Etat, formait un des traits les plus caractéristiques des grands hommes de l'antiquité.
versilés et de l’état de notre enseignement en général ('}. il connaissait personnellement les professeurs les plus habiles, les savants et les littérateurs les plus distingués, et il aimait à rester dans la confidence de leurs travaux. S’il est vrai qu’on s’attache aux autres par les services qu’on leur a rendus, on concevra facilement la curiosité que manifestait notre confrère, et on s’expliquera comment il se trouvait en général plus instruit de l’état et des besoins de nos universités que les ministres mêmes qui lui succédaient dans le poste qu’il avait occupé avec tant de distinction.
Au moment où s'agitait, dans l’ancien royaume des Pays- Bas, la grande question de la réforme de l’enseignement, question délicate qui mit aux prises tant d’opinions, tant de passions et tant d’intérêts divers, Falck, qui avait pris la plus grande part au plan primitif d’organisation, et qui en avait suivi les développements avec une sollicitude vraiment paternelle, ne put rester étranger à la lutte qui s’était engagée. Il y avait lutte en effet, dans une question en apparence purement scientifique, mais à laquelle venaient se rattacher plusieurs difficultés politiques très-irritantes, surtout celle relative à la liberté de l’enseignement. Le gouvernement, avec un empressement louable, quoique peu réfléchi, avait provoqué
(') Falck avail posé la première pierre du magnifique édifice de l’Université de Gand. Dans le banquet qui avait suivi cette cérémonie, il s'était écrié en buvant à la future prospérité du nouvel établissement : Esto perpétua! Ces vieux seront-ils exaucés? Je sais qu’il s’imposa une véritable privation en n’assistant pas à la fête jubilaire qui fut célébrée pour la vingt-cinquième année d’existence de l’Université. Son esprit de modération et sa position délicate à Bruxelles lui en faisaient un devoir à cette époque.
C’est encore pendant la fête de l’inauguration de l’Université, sous le règne de Guillaume Ier, que Falck, pour relever celte solennité et pour donner à la ville un lémoignage de bienveillance, dit avec autant de tact que d’à- propos : « Je vous annonce que le Roi, protecteur des sciences et des arts, veut aussi encourager l'industrie et créer des ex|Hisitions publiques, et que la première doit avoir lieu à Gand. » Je tiens ces renseignements de M. Cornclissen, que Falck comptait parmi ses amis.
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une enquête générale sur les vices de l’organisation existante; il avait fait un appel à tout le monde, hormis, semble-t-il, à l’homme qu’il aurait dû consulter le premier. Falck se trouvait alors à Londres : il donna, encore dans cette circonstance, un exemple d’une rare modération. « Quelle besogne! m'écrivait-il en faisant allusion aux travaux de la commission du haut enseignement, veuillez m’en dire quelque chose, et croyez que. quel que soit le résultat auquel vous aurez concouru, l'ancien ministre de l’instruction publique n’en persévérera pas moins dans les sentiments qu’il vous a depuis longtemps voués (').
Il est difficile que des établissements prospèrent quand on remet constamment en doute la question de leur existence et la stabilité de chacun des rouages dont la machine se compose. Les inquiétudes de ceux qui doivent les faire valoir, les changements brusques, les pertes continuelles de forces vives, amènent à la longue la destruction des choses qui avaient le plus de chances de durée.
Ce qui portait tous les cœurs vers Falck, c’était la confiance intime qu’on avait en ses sentiments de justice. Combien de personnes calomniées ou dont la conduite avait été présentée sous un faux jour, ont eu à s’applaudir d ’èlre venues se justifier auprès de lui ; combien d’autres lui doivent de la reconnaissance pour avoir été tirées de la foule et pour avoir obtenu un rang distingué dans la société. Dès qu’il soupçonnait une injustice, une enquête était ordonnée, et souvent il la faisait lui-mème, avec sévérité mais avec bienveillance; dès qu’il entrevoyait un talent naissant, il cherchait à lui faciliter les moyens de se produire; il devenait pour ainsi dire son protecteur naturel.
La protection de bien des personnages en place est un vé-
(') 10 octobre 1838. Je faisais partie de celle même commission, chargée de revoir les règlements sur renseignement supérieur.
rilable fardeau que l’homme d’honneur ne supporte qu’avec dégoût; la sienne était d’autant plus flatteuse quelle était réfléchie et servait ordinairement de premier degré à son affection. Je me trouvais du nombre de ceux qui ont été assez heureux pour en faire l'expérience ; et si j’en parle ici, ce n’est point par un sentiment d’orgueil personnel, qui serait d’ailleurs bien légitime, mais parce que j’ai naturellement l’occasion de montrer jusqu’où allait sa persévérance quand il avait arrêté l’établissement d'une chose utile. J’étais bien jeune lorsque j’eus le bonheur de fixer son attention ; et, sans autre titre, sans avoir jamais vu d’observatoire, j’osai lui parler d’en fonder un à Bruxelles. Mon inexpérience ne me permit pas même d’apprécier ce qu’il y avait de téméraire dans ma demande. Cependant Falck eut la bonté de m’écouter, de se faire expliquer les avantages qui pouvaient résulter d’un pareil établissement pour les sciences en général et pour le pays en particulier, et il m’engagea à venir lui en parler encore.
Peu de temps après, il m’envoya à l’étranger pour me faciliter les moyens de m'initier à la pratique de l’astronomie ; mais j’eus le chagrin d’apprendre à mon retour que j’allais perdre mon seul appui. Je me trompais; je ne connaissais pas encore jusqu’où allait sa bienveillance. Il me fit connaître lui-mème qu’il avait veillé à tout et que son absence n’apporterait aucune entrave aux projets arrêtés ('). Et, en effet, au milieu même de nos crises politiques, ses regards se tournaient encore avec inquiétude vers cet observatoire, objet de tous ses soins, dont les murs à peine élevés étaient menacés de tant de dangers. Si l’observatoire
(') M. Yan Ewyck, administrateur de l’instruction publique, sous Falck et sous Yan Gobhelschroy, son successeur au ministère, contribua puissamment à la construction de l’observatoire et à faire doter l’établissement des instruments les plus précieux.
a pu, dès sa naissance, produire quelques fruits utiles, c’est à lui qu’il faut en savoir gré. C’est lui qui en a conçu la pensée, et cette pensée l’occupait encore à ses derniers instants. Peu de jours avant sa mort, il me donna son portrait au bas duquel il avait écrit ces mots : « Témoignage d’une amitié plus ancienne que l’observatoire.... Je devrais ajouter, et surtout plus solide que l’observatoire,» dit-il en souriant et en faisant allusion à l’état de délabrement dans lequel la ville avait laissé tomber le batiment.
Ce fut pour lui une véritable privation, lorsque, dans les derniers temps de sa maladie, ses souffrances ne lui permirent plus d'assister à nos séances académiques. Le désir de savoir et d’apprendre ne l’a jamais quitté, pas même dans les instants de sa vie où il semblait le plus chargé de travaux. 11 se tenait au courant de tous les genres de progrès, se faisait rendre compte des découvertes scientifiques et cherchait à en mesurer la portée.
11 était trop observateur pour ne pas sentir les approches de sa fin, et il avait l’esprit trop élevé, trop ferme pour craindre ce dernier instant. Cependant, quel que fût son stoïcisme, la vie notait pas un bien qu’il dut quitter sans regrets. Sa séparation d'une épouse qui avait répandu tant de charme sur son existence, et de tant d'amis dévoués, pouvait ébranler cette âme si noble et si bienveillante. Aussi scs nuits, me disait-il , étaient-elles agitées par des pensées tristes ; mais il avait devant lui, pour se consoler, le tableau d’une vie pure et sans tache; et, prêt à franchir le seuil de l’éternité, il pouvait avec orgueil jeter un dernier regard sur celte série non interrompue de belles actions qui ont marqué son passage sur cette terre.
Falek s’éteignit le 16 mars 1843, h l’âge de soixante-six ans. Son corps fut transporté à Utrecht, pour être déposé dans le caveau de sa famille. La translation se fit avec une
solennité qui montrait assez que la Belgique, en honorant le représentant d’une nation amie, voulait témoigner en même temps sa reconnaissance à l’homme d’État qui lui appartenait en quelque sorte par tout le bien qu’il lui avait fait. Certes, dans sa patrie, notre illustre confrère n’a pu être l’objet de plus louchants regrets, ni d’une douleur plus universelle.
Falck est en quelque sorte la personnification de toute une grande époque de l’histoire de Hollande. Après avoir le plus contribué à ['affranchissement de son pays, il sut faire adopter le plan de réunion des deux peuples belge et hollandais; dès lors toutes ses actions, toute sa prudence, toute son énergie furent employées à soutenir cet édifice encore frêle et constamment ébranlé par des maladresses, jusqu’au jour où il fut bouleversé de fond en comble, quand la main qui formait son plus ferme appui n’y était plus; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que Falck fut appelé à présider aux arrangements qui suivirent cette grande catastrophe. Il rendit encore ce dernier service à sa patrie et parut n'attendre, pour descendre au tombeau , que la signature du dernier acte qui signale cette période remarquable (').
Les services que Falck a rendus peuvent être sentis, mais non appréciés dans toute leur étendue : cette tâche est réservée à la postérité. Les contemporains sont trop près des événements; ils en connaissent trop peu les ressorts
(') « Quand le traité du 5 novembre 1842 fut conclu, il exprima vivement son désir de le voir accepter par les chambres législatives. Il écrivit à ses amis en Hollande :» Puissent vos amis et les miens s'en tenir, dans celle circonstance, au » forliter occupa portumf Moi, du moins, je ne veux plus me rembarquer sur v l'océan, où nous avons été ballottés déjà depuis tant d'années, et si cela arrive » malheureusement : O! navis, refirent in mare te novi fluctue, assigne* moi » d'avance le rôle de passager. Aussi bien, je suis trop vieux et trop faillie pour les voyages à l’aventure. Qu'on se le dise, adieu. » (Traduit du recueil Uet Instituut, page 70.)
secrets pour être îles juges tout à fait compétents. Les hommes d’État sont un peu comme les médailles : ils ne sont estimés et appréciés qu’après avoir passé quelques siècles sous terre.
n.-J. VAN EWYCK VAN OOSBROEK EN DE BILT (1).
Je n’ai point à juger ici les événements qui amenèrent la séparation politique de nos provinces d’avec celles de la Hollande ; je n’ai à m’occuper que de nos relations scientifiques et littéraires et, sous ce rapport, il ne peut exister de dissentiment ni d’antagonisme. J’ai cherché à rappeler précédemment tout ce que nous devons à la bienveillance de Falck et aux vues éclairés de cet homme d’Etat : je chercherai à rappeler aussi les soins avec lesquels Van Ewyck continua à réaliser ses projets, quand ce ministre éclairé quitta la Belgique pour passer à la cour de Londres.
Van Ewyck avait fait de brillantes études à Utrccht, sa ville natale; il y avait acquis successivement, en 1809 et en 1810, le titre de artium liberalium magister et philosophies doctor, et, de plus, le titre de docteur en droit. Il n’avait que vingt-trois ans, mais cette précocité, qui n’esl pas toujours un indice de supériorité, s’alliait chez lui à une grande rectitude de jugement et à une instruction aussi solide que variée. Les différents opuscules publiés avant son
(') Né à Ulrecbt, le 13 novembre 1786; il y eslraort, le 15 décembre 1858.
entrée dans l’administration témoignent en effet de (attraction qu'exerçaient sur son esprit les belles-lettres cl la philosophie. Il avait été nommé, en 1811, commis greffier au tribunal de première instance d’Utrecht ; en 1814, il obtint la place de greffier de la Cour de justice, et, en 1815, il devint secrétaire des curateurs de l’Université. Il avait été revêtu, en même temps, des fonctions militaires d’adjudant dans l’arme de la schulterij. Ces changements rapides dans ses fonctions sembleraient annoncer une instabilité de caractère que Van Ewvck était cependant bien loin d’avoir. On le trouve en effet, dans la suite, rigoureusement attaché aux emplois qui lui étaient confiés; et il semblait fuir, plutôt que rechercher, des honneurs pour lesquels il marquait un éloignement instinctif.
Dès la fondation du royaume nouveau, rien n’avait été négligé dans nos provinces pour les mettre, sous le rapport des lumières, au même rang que les provinces du Nord. Trois universités avaient été établies, et l’enseignement supérieur avait été organisé sur le meme pied que dans la partie septentrionale du royaume. Van Ewyck prit une part notable à cette organisation. Notre Académie, supprimée pendant le règne précédent, avait pu reprendre également ses travaux et s'était relevée dès l’année 1816. Elle était, pour le Midi, ce qu’était dans le Nord l’Institut néerlandais. En même temps, un observatoire nouveau, plus riche et mieux doté pour la science que les observatoires du Nord, s'était élevé dans nos provinces. La Belgique put donc se mettre d’emblée au niveau de la Hollande pour tout ce qui touchait aux sciences et aux lettres.
Les premiers commencements de notre Académie laissèrent toutefois beaucoup à désirer : la plupart des membres habitaient les provinces septentrionales; d'autres étaient disséminés dans nos principales villes; mais, privés des
moyens rapides de transport qui existent aujourd’hui, ils ne pouvaient assister régulièrement aux séances. L’activité éclairée de Falck, celle du respectable commandeur de Nieuport et de plusieurs autres membres, firent cependant qu’on reconnut la marche qu'il convenait de suivre. On comprit fort bien qu’il s'agissait moins de travaux particuliers que de l’exécution de grandes entreprises, devant lesquelles pouvait reculer la persévérance d’un seul homme. C’est alors qu’on posa les premiers jalons des routes scientifiques qu’il importait de parcourir et de féconder. L’Académie ne travailla pas avec moins d’activité dans le domaine des lettres, particulièrement pour tout ce qui se rattache à l’histoire du pays et a la publication de nos anciennes archives inédites. Elle se livra avec un dévouement sans égal, et qui ne s’est pas encore ralenti, à exhumer et à publier les documents inédits qui méritaient de fixer l’attention, et à vérifier les points historiques qui pouvaient inspirer quelque doute.
Le gouvernement avait à intervenir dans tous ces travaux, car il avait à pourvoir aux moyens d’en faciliter l’exécution. Chacun des membres de l’Académie sentait parfaitement les services rendus par Falck, non-seulement comme littérateur éclairé, mais encore comme premier ministre de l’État. On appréciait également les soins de son secrétaire général, Van Exvyck, homme versé à la fois dans la connaissance des lettres et des sciences les plus usuelles. On recourait souvent à lui dans l’intérêt de l’Académie et l’on avait toujours à se louer de son intelligent appui.
Van Ewyck avait été appelé, en 1817, au secrétariat général du ministère de l’intérieur par Repelaer Van Driel; l’année suivante, il fut attaché à Falck et continua sous cet homme d’État à remplir les mêmes fonctions; enfin, après le départ du ministre pour l’Angleterre, en 1824, il fut nommé administrateur de l’instruction publique.
Ses brillantes études, ses goûts, son activité le désignaient en quelque sorte pour occuper ce nouveau poste; il le remplit avec zèle et s’attacha à aider notre Académie dans toutes ses relations, dans tous ses travaux. Ce corps voulut lui montrer, de son côté, le prix qu’il attachait à ses lumières, et, le 4 février 1826, il lui conféra le titre de membre honoraire de la compagnie.
Van Ewyck prit le plus grand intérêt aux travaux déjà commencés ; il seconda la publication de ceux qui se présentaient encore et qui, par leur importance, étaient véritablement académiques; il facilita l’élaboration de la carte géologique du royaume, en la faisant encourager par le gouvernement; il créa dans chaque province une commission de statistique, en les subordonnant toutes à une commission générale, établie près du ministère de l’intérieur. L’organisation en était à peu près la même que celle qui fut arrêtée onze ans après par M. Liedts, mais elle n’en avait pas la solidité ('). Il adopta les plans d’une météorologie et d’une physique du globe pour nos provinces, dont l’exécution ne put avoir lieu qu’après la révolution de 1830. C’est alors aussi qu’on vit se former la commission des manuscrits, qui, plus tard, fut resserrée dans ses limites naturelles et rentra dans le sein de l’Académie.
Enfin, comme administrateur de l’enseignement public, il provoqua un travail scientifique de la plus haute importance : le Rapport do la commission chargée de revoir les principaux règlements organiques de l'enseignement supérieur (?). La commission commença ses travaux en 1828
(') Voyez plus haut, pages 89 et 548.
(») Rapport der commistie , bijeengerœpen door koninglijk besluit van 13 april 1828 ter raadpleging over sommige punten betreffende het hooger onderwijs, 1 vol. in-fol. 392 pages, à ia Haye, imprimerie de l’Etal, 1830. Les membres étaient : ROell, président, J. Ackcrsdyck, Ch. de Brouckerc, O. Le Clercq, D’Escury Van Heinenoord, Van Wickevoorl-Crommelin, DonkerCurlius-
et les termina dans le cours de l'année suivante; ils furent imprimés en 1830, pendant l’année même de la révolution belge, de sorte qu’ils ne furent que d’un faible secours.
Le gouvernement, en demandant cet examen, n'avait en vue que le bien ; mais la trop grande publicité qu’il lui donna conduisit les choses plus loin qu'il ne le voulait : chacun crut devoir publier ses idées; plus de quatre-vingts mémoires furent imprimés aux frais de l’État, et distribués aux membres de la commission. L’attention, qui d’abord ne s’était portée que sur le mode d’enseignement, s’étendit bientôt sur toutes les questions administratives;* et les résultats de cette espèce d’enquête furent loin d’ètre favorables au gouvernement.
La commission, nommée par le Roi, fut profondément divisée dès le commencement de ses opérations et se sépara en deux partis : l’un soutenant le système d’isolement, qui mettait l’enseignement entre les mains de l’État, et l’autre, numériquement plus faible, demandant une liberté plus en harmonie avec nos institutions. En dehors de la commission, le parti catholique, que le gouvernement craignait avec excès pour nos provinces, rendit tout accommodement impossible. D’une autre part, le gouvernement avait eu la maladresse de se séparer du parti libéral; quelques procès avaient été intentés et irritaient le peuple. C’est alors que les deux partis belges qui, jusque-là, avaient été opposés l’un à l’autre, finirent par se réunir, sauf à s’expliquer, après avoir renversé un pouvoir qu’ils regardaient comme leur ennemi commun. C’est dans cet étal de choses qu’éclata la révolution de 1830 et que plusieurs des libéraux qui, sept ou huit ans plus tôt, s’étaient ralliés au gouvernement, s’en séparèrent entièrement pour lui livrer la guerre la plus rude.
Van Thicnhovcn, Dotrengc, J.-L.-W. De Geer, K. -B. De Keverberg, Van Pabst lot Bingerden, A. Quetclel, J.-F.-L. Scbrtkier, A. -G. -A. Van Rappart, secrétaire.
Il est inutile de rappeler ici les événements de cette époque: la révolution en éclatant produisit ses effets politiques, sans pénétrer dans l’intérieur de l’Académie : les plus ardents comme les plus timides de celte assemblée sentirent qu’ils couvraient de leur honneur ceux qu’ils nommaient leurs confrères. On remplaça temporairement par des correspondants, qui n’avaient point existé jusque-là, les membres absents que la révolution retenait loin de l’Académie; mais ce ne fui qu’en 1845 que la compagnie prit une forme nouvelle et que les membres étrangers reçurent le titre de membres honoraires, en conservant les memes droits qu’ils avaient précédemment.
Van Ewyck s’était retiré à la suite des événements de 1830; et, après la suppression des administrateurs généraux, il avait reçu, en Hollande, le titre de conseiller aviseur. Ce nouveau poste n'équivalait point à celui qu’il venait de quitter; aussi, en 1832, fut-il chargé du gouvernement de la province de Drenlhe. Il passa, huit ans après, en la même qualité dans une province plus importante, celle de la Hollande septentrionale. Celte nomination coïncidait avec l'obtention du titre de conseiller d’Élat. Van Ewyck remplit honorablement ces importantes fonctions jusqu'en 1855; à cette époque, une maladie dont il fut accablé le força de songer au repos. Il demanda sa retraite et l’obtint en même temps que sa nomination de ministre d’Etat, distinction qu'il avait bien méritée par ses longs et honorables services.
Van Ewyck avait su mériter d’autres distinctions non moins honorables : il avait été nommé commandeur du Lion néerlandais, grand officier de la Légion d’honneur de France, et grand-croix de l’ordre de la Couronne de chêne. Il appartenait aussi à la plupart des corps savants de la Belgique et de la Hollande. Jusqu’en 1857, il était resté curateur de l’Université de Leyde; mais, à cette époque, en rentrant dans
sa ville natale, il fut immédiatement nommé président des curateurs de l’Université d’Utrecht.
Cet homme de bien mourut presque subitement le 13 décembre 1858; sa mort fut une perte vivement sentie par tous ceux qui l’avaient connu et avaient pu apprécier ses mérites.