CHARLES-FRANÇOIS LE PRUD’HOMME D’HAILLY, VICOMTE DE NIEUPORT
« L’éloge d’un homme de lettres doit être le récit de ses travaux; mais, ajoute d’Alemberl, il peut être utile aussi de faire connaître ce qu’il a été, et de peindre l’homme en même temps que l’écrivain ('). » Et en effet, ne rappeler que les travaux par lesquels il a servi la science, c’est le montrer d’une manière incomplète, le dépouiller de son individualité et ne satisfaire qu’imparfaitement la curiosité du lecteur.
En général, ce qui nous intéresse dans une biographie, c’est de nous sentir plus près de celui qui en est l'objet; detre en quelque sorte initié dans le secret de sa pensée; et, s’il s’est distingué par un talent supérieur, de reconnaître, par les détails de sa vie privée, qu’il appartenait à notre nature.
Ces détails, d’ailleurs, ne sont pas sans intérêt pour l’histoire générale des sciences et des lettres. Si l'on veut juger des progrès qu’un écrivain a fait faire, il faut nécessairement
(') Réflexions sur les rlntjes, page 151, t. I! ilf»s Œuvres de d* Jlembert , million de Paris, 18-21.
tenir compte des circonstances dans lesquelles il s’est trouvé et des obstacles qu’il avait à vaincre. C’est surtout à ceux qui ont vécu dans son intimité qu’il appartient de recueillir impartialement les éléments d’appréciation qui manquent presque toujours quand arrive l'instant d’en faire usage. Par suite de celte conviction et à défaut d’autre mérite, je me suis attaché, dans les différentes notices des savants belges que la mort a frappés d’ètre véridique avant tout, mais non cependant au point de me permettre d’entrer dans tous les détails de leur vie privée, surtout en présence de tombeaux quelquefois à peine fermés. « Le but des éloges littéraires, dit encore d’Alembert, est de rendre les lettres respectables, et non de les avilir ('). »
Le vicomte de Nieuport était issu d’une ancienne famille de la Flandre. Il avait reçu le jour à Paris, le 13 janvier 1746, pendant que sa maison paternelle, à Gand, était occupée militairement par le maréchal de Saxe.
Dès le berceau, il avait été reçu dans l’ordre de Malte, et, plus tard, il entra au collège de Louis le Grand, où il acheva brillamment ses études. Au sortir du collège, il passa au service de l’Autriche, sous le règne de Marie-Thérèse, et fut nommé lieutenant au corps du génie. Quelque temps après, il obtint un congé, et alla faire ses caravanes à Malte. Il fut chargé, à l’âge de quarante ans, des affaires de son ordre, auprès de la cour des Pays-Bas : il rentra alors dans sa patrie, et, décidé à s’v fixer, il échangea une commanderie qu’il avait obtenue dans la Brie contre celle de Vaillampont près de Nivelles (*).
(*) Réflexions sur les éloges , page 151, t. II. Pour être plus sûr de rester dans le vrai, j’ai souvent emprunté, mais dans une juste mesure, à la correspondance intime des auteurs dont j’avais à retracer la vie, les particularités qui pouvaient le mieux les caractériser.
(») Cette qualificatiop de commandeur s’attacha tellement à sa personne qu’elle le désignait mieux que le nom qu’il tenait de sa famille. Il était né accidentel-
Ici, comme il avait l'habitude de le dire, commence véritablement sa carrière scientifique. Ses goûts et son extrême vivacité le portaient, au milieu de ses travaux, à faire de fréquentes absences et à revoir les lieux où il était né. Il fut souvent ramené à Paris, où se trouvaient des savants illustres qui pouvaient répondre h ses besoins intellectuels, et il obtenait d’eux des secours qu’il était hors d’état de rencontrer en Belgique. Ces goûts passionnés pour les sciences l’avaient mis en relation avec d’Alembcrt, Condorcet, Bossut et la plupart des savants illustres de cette époque.
Quand, plus tard, éclatèrent les troubles révolutionnaires, le commandeur conserva ses anciennes traditions de famille et suivit le sort du parti vaincu. Il parlait souvent de ces temps difficiles et de la manière dont il avait pu échapper aux dangers nombreux qui le poursuivaient; mais il le faisait sans humeur, et comme le soldat, quand la paix est rétablie, parle des dangers qu’il a su braver.
Bientôt après, les commanderies furent supprimées. De Nieuport perdit la sienne sans obtenir aucune indemnité. Il supporta avec fermeté celte perle qui le laissait sans fortune, et chercha, dans le silence de la retraite, un noble soulagement à ses revers. Nous avons fait connaitre les travaux que l’on doit à ce mathématicien distingué que l’Institut de France, ainsi que plusieurs autres sociétés savantes de l’étranger comptaient au nombre de leurs correspondants ('). Lors de l'érection du royaume des Pavs-Pas, en 1815, il fut appelé à la seconde chambre des états généraux ; il rentra en même
lement A Taris; mais, le commandeur aimait à témoigner, en parlant le flamand purement gantois, qu’il appartenait à la capitale des Flandres. Sa maison paternelle était l’hôtel voisin de la grand'garde de la place d’Armes.
(') Histoire des sciences mathématiques et physiques chez les Belges, pages 334 et suivantes. I vol. in-8°; Bruxelles, 1864. Il se trouve dans le même ouvrage quelques détails que je reproduis ici ; mais je n'ai pas cru devoir revenir sur l'énumération des travaux du commandeur.
lemps à l’Académie royale de Bruxelles, qui venait d’étre réorganisée, el fut nommé membre de l’Institut des Pays- Bas.
Il vit successivement son sort s’améliorer par les bienfaits du roi; et, avec le titre de chambellan, il reçut la croix du Lion belgique; mais, fidèle aux statuts de l’ordre de Malte, il ne porta point cette marque distinctive. « Nous devons chercher à les mériter toutes, mais notre devoir est de n’en porter aucune, «disait-il, bien différent en cela de beaucoup de gens qui aimeraient mieux les porter toutes que de chercher à en mériter une seule.
Pour témoignage de sa reconnaissance , il dédia au roi son dernier ouvrage intitule : Un Pende Tout, ou Amusements d’un Sexagénaire, depuis 1807 jusqu’en 1816 ('). Ce sont des entretiens sur la théorie des probabilités, des observations sur la littérature, la philosophie et les langues. On y trouve aussi des poésies grecques el latines de l’auteur. On aurait tort de traiter ces délassements d’un vieillard avec trop de sévérité ou d’y attacher plus d’importance qu’il ne le faisait lui-méme. « Mon unique but, disait-il, est de laisser, avant mon départ, un petit souvenir à mes amis et à mes connaissances. Si, cependant, quelques exemplaires parviennent entre les mains des personnes dont je n’ai pas l’avantage detre connu, j'espère quelles y trouveront partout l’homme bon, juste et honnête : et c’est à quoi se borne mon ambition. » Ce sont des qualités qu’on ne lui refusera certainement pas après avoir lu ses opuscules, et si l’on n’y trouve pas le cachet d’un talent littéraire, du moins on doit être surpris de la grande variété de connaissances dont il faisait preuve.
Je ne retracerai point ici tous les événements de la vie du
(•1 A Bruxelles, chez P. -J. De Mal, In-S*; 1818.
commandeur De Nieuport; ces événements ont trop peu d’importance, surtout ceux qui se rattachent h ses premières années. 11 répétait lui-mème que sa carrière octogénaire avait été partagée en deux parties, dont la première avait été consacrée à l’oisiveté et l'autre au travail. Ce singulier partage est justement ce que la vie de notre compatriote offre de plus remarquable; et c’est dans la connaissance de sa personne qu’il faut en chercher les causes. Peut-être les détails que je vais présenter pourront-ils conduire à celte connaissance; on voudra bien m’excuser si je me trouve parfois dans le cas de citer des faits qui me sont personnels; j’écris de souvenir, et j'ai cru ne devoir mentionner autant que possible que ce que j’avais vu ou entendu moimême.
M. De Nieuport avait au delà de soixante-treize ans lorsque je le vis pour la première fois; je venais detre appelé à Bruxelles pour occuper une chaire de mathématiques; mon premier soin fut de courir à la demeure de celui qui, depuis si longtemps, était pour ainsi dire le seul représentant des sciences exactes dans nos provinces méridionales. Je trouvai un beau vieillard, d’une taille élevée, d’un parler brusque, mais plein de franchise et de bienveillance. 11 me reçut avec bonté : ma jeunesse et mon goût pour sa science de prédilection l’intéressèrent en ma faveur; il avait commencé par me recevoir en père, et, peu à peu en causant de sciences, il finit par se mettre à mon niveau et à me parler en véritable ami des divers objets de mes Études. Dans son âge avancé, il avait conservé toute l’ardeur, toute la vivacité de la jeunesse; quand la conversation s’animait, on s’apercevait facilement à ses mouvements d’impatience, au tremblement de ses mains, à l’agitation de toute sa personne, que sa langue ne suffisait plus à rendre toutes les pensées qui se présentaient presque en même temps à son esprit. Son parler était vif,
coupé, plein d’images: j’ai connu peu d’hommes qui eussent un langage plus pittoresque. Sa figure, dont les traits n’étaient pas sans noblesse, et dont la teinte brunie par les feux du midi contrastait avec la blancheur de ses cheveux, avait une expression animée; ses yeux étaient petits et bleus, mais pleins de vivacité. Quand la discussion s’échauffait, son geste même avait de l'éloquence, et il ne fallait jamais attendre sa réplique pour connaître le fond de sa pensée.
Il occupait une petite habitation qui lui avait servi de retraite pendant ses revers : un fidèle serviteur lui était demeuré attaché dans toutes les circonstances de sa vie. Le rétablissement d’une partie de sa fortune ne paraissait avoir apporté aucun changement dans son intérieur.
Il se tenait habituellement dans sa bibliothèque, qui était assez peu fournie, mais qui suffisait amplement à ses besoins; car il lisait peu de livres, mais il usait ordinairement ceux qu’il lisait, à peu près comme Euler, qui, dit-on, renouvelait annuellement ses tables de logarithmes et sa Bible. Un cabinet voisin de la bibliothèque renfermait un lit sur lequel le commandeur se reposait d’ordinaire tout habillé. «Je fais ma toilette le soir, disait-il, je puis de cette manière me mettre au travail à toute heure delà nuit; en un instant je suis sur pied, » Cette habitude contractée dans ses caravanes avait été reprise pendant la révolution, époque à laquelle il fut contraint de se lenircaché : il l’avait conservée ensuite comme utile à son genre d’études. «Je vois mieux pendant la nuit, continuait-il; ma lanterne magique se déroule mieux sur un fond noir. » Il avait aussi l’habitude de travailler en se promenant; et il ne faisait guère dans son cabinet que les développements de calculs qui nécessitent des écritures. C’était sur une ardoise qu’il faisait ses premières recherches; puis il consignait ses résultats sur le papier avec un soin vraiment minutieux. Du reste, on concevra cette précaution, si l’on
songe à quels désagréments expose quelquefois, en mathématiques, un seul caractère mal indiqué.
M. De Nieuport portait loin l’amour de l’exactitude, et particulièrement dans tout ce qui était nombre. Je le trouvai un jour très-mécontent d’un article biographique qui venait de paraître et qui le concernait: c’était à une époque où les passions étaient encore vivement agitées. Il s’était toujours fortement exprimé contre la révolution qui lui avait été si funeste, et il avait cru voir une tendance aux mômes excès dans le libéralisme, dont le mot alors était nouveau pour lui: je m’imaginai d’abord qu’on avait rudement froissé ses opinions. Je parcourus rapidement l’article, sans deviner le motif de son humeur. « Voici bien nos faiseurs, dit-il, ils m'ont fait naître le 14 au lieu du 13; et puis ça se répète : et puis c’est de l’histoire. Faire de l’histoire, répétait-il souvent, c’est faire des livres avec des livres. » Et il ne faut pas en conclure que ce fut chez lui faute de discernement. Peu d’hommes, avons-nous dit, lisaient moins de livres que le commandeur; et il parait que, dans scs études historiques, il avait eu le malheur de n’employer que des compilations mal faites : son jugement ne portait donc que sur ces derniers ouvrages. Ses amis lui reprochaient doucement ses préventions; et, sur leurs instances réitérées, il se mit à lire quelques-uns des ouvrages modernes où l’histoire est considérée sous un point de vue philosophique; il avoua dès lors ingénument qu'il s’était trompé. Mais il ne revint guère sur le compte des ouvrages d’érudition, quoique lui-mème se fût livré à ce genre de travail, en étudiant les œuvres de Platon. C’est faire des livres avec des livres, était toujours son dernier mot. Il ne niait pas l’utilité de ces ouvrages, mais il les estimait peu. « Ce ne sont pas là des auteurs, disait-il; vous me donnez des manœuvres pour des architectes. »
Le mot libéralisme l’effarouchait, et ceci tenait plutôt