JEAN-BAPTISTE VAN MONS
Les hommes supérieurs sont comme les monuments : on ne peut bien les juger qu’en les voyant en place; ils s’harmonisent avec les lieux et les climats qui les ont vus naitrc; si l’on vient à supprimer tous les rapports qui existent entre eux et leurs alentours pour les isoler et ne les considérer que d’une manière abstraite, les idées qu’on pourra s’en former seront nécessairement incomplètes, et les jugements qu’on en portera seront faux. 11 faut tenir compte aux hommes des difficultés qu’ils ont eu à vaincre pour s’élever à une certaine hauteur, où peut-être ils auraient été naturellement portés sans efforts, s’ils étaient nés dans d’autres temps ou d’autres lieux. Si de pareilles considérations s'effacent aux yeux de l’historien qui retrace la marche progressive îles sciences, elles doivent nécessairement occuper l’écrivain impartial qui veut apprécier le savant et vérifier ses droits à l’estime publique, droits que l’on peut regarder comme ses titres de noblesse.
Jean-Baptiste Van Mons naquit à Bruxelles, le 11 novembre 1765 ('), époque où commençait à se manifester en
(') Son père, Ferd.-P. Van Mons, receveur du grand béguinage de Bruxelles, avait encore deux autres fils et une fille, femme d’un grand mérite, qui fut mariée, plus tard, au docteur Curtet.
Belgique le mouvement intellectuel, qui bientôt après donna naissance à la Société littéraire, cl trois ans après à l’Académie impériale et royale de Bruxelles. En même temps s’opérait dans l’enseignement une réforme salutaire qui acheva de réveiller la Belgique et de la faire sortir de l’état de torpeur où elle était plongée depuis longtemps ('). Ces sortes de secousses ont rarement lieu sans agir d'une manière puissante sur de jeunes intelligences, et les premières années d’organisation produisent presque toujours les meilleurs résultats.
Van Mons devait tout à lui-mème. Il avait appris dans un collège de la Campinc le peu de latin qu’on enseignait alors, cl il acheva de se former dans la modeste officine d’un pharmacien. Ses nombreux ouvrages font foi des connaissances variées qu’il parvint à acquérir ; on peut voir, par sa volumineuse correspondance avec les hommes les plus distingués de son époque, qu’il possédait à peu près toutes les langues vivantes de l’Europe.
En I78S, il publia son premier ouvrage (’) : c’était un essai sur les principes de la chimie antiphlogistique, et, deux ans après, désirant exercer la pharmacie, il subit avec distinction les épreuves de la maîtrise (*).
(') Les principales réformes fuient introduites en 1777. .C'est à celte époque que remonte aussi rétablissement des écoles thérésiennes.
(*) Galerie historique des contemporains , édit, de Brux., art. Vax Moss.
(’) Nous lisons ce qui suit dans une notice inédite sur Van Mons, par M. le professeur Uensmans : « Les progrès que fit le jeune apprenti dans l'art pharmaceutique furent tels que, lorsqu'il se présenta pour subir les épreuves de la maîtrise, le chef de la corporation des pharmaciens, étonné qu'il osât se soumettre à ces épreuves dans un âge si peu avancé, lui fit observer qu'il se trompait sans doute, et qu'au lieu d'une inscription pour subir ses examens, c'était probablement celle pour son entrée en apprentissage qu'il venait solliciter. > Le diplôme que nous avons entre les mains porte la date du 3 septembre 1787; Van Mons avait donc à cette époque vingt-deux ans. L'étonnement du chef de la corporation des pharmaciens prouverait que nos pires étaient moins pressés que nous d'entrer dans les carrières scientifiques.
La vivacité toute méridionale de son tempérament et de son imagination doit faire comprendre assez qu’il ne resta pas étranger au mouvement révolutionnaire qui tendait à renverser l’ancien ordre des choses. Dès l’origine de l’insurrection brabançonne, Van Mons s’était jeté dans le parti vonkistc avec une activité qui faillit lui devenir fatale : peu après l’arrestation du général Vandermersch , il fut incarcéré lui-même à la porte de Haï, comme fauteur de sociétés secrètes et coupable du crime de lèse-majesté ou do lèsenation. Le procureur général insista pour réduire cette affaire aux formes les plus simples et les plus expéditives : il fallait des exemples, disait-il ('). L’accusé demandait une défense qu’on persistait à lui refuser : cependant sa jeunesse parlait en sa faveur, et, malgré l’irritation contre le parti auquel il appartenait, il échappa à ce premier danger.
La bataille de Jcmmapes avait ouvert la Belgique aux armées françaises (6 novembre 1792). En même temps s’organisait l’assemblée des représentants du peuple ; Van
(') Le passage suivant) que nous extrayons textuellement de l’acte d'accusation du procureur général du Brabant peut donner une idée de la manière dont la justice s'administrait alors : « En outre, pour ce qui concerne la demande d’un procureur et d’un avocat, l’accusateur fait remarquer que les faits imputés au détenu sont évidents et qu’ils établissent que le détenu est impliqué dans une conspiration contre le gouvernement par lequel le pays est régi; que ce méfait est tin crime de lèse-majesté ou de lèse-nation, crime qu’il importe de réprimer le plus promptement possible, autant pour le repos public, qui ne peut souffrir aucun retardement, que pour servir d’exemple à ceux qui seraient tentés de l’imiter. En conséquence, le demandeur pense que, dans les circonstances actuelles, le détenu ne peut être admis à plaider par avocat et procureur, attendu que ces moyens jettent de la perturbation dans les délibérations de la justice et entravent grandement sa marche. Par suite de l’article 14 de l’ordonnance criminelle du 9 juillet 1570, et vu les dispositions qu’elle renferme, le demandeur conclut à ce que la demande du détenu tendante à pouvoir se servir de procureur et avocat , lui soit refusée, persistant de plus à ce que le détenu lui fasse connaître s’il a quelques moyens à faire valoir pour sa défense, et qu’il ait en outre à s’expliquer sur les faits que l’accusation vient encore d’imputer à sa charge dans le présent procès-verbal, etc. » Cette pièce est datée du 13 septembre 1790. Le premier acte d’accusation est du 3 août.
Mons fut désigné pour en faire partie, quoiqu’il n’eùt alors que vingt-sept ans ('). Ses relations avec la France prirent une nouvelle activité: qu’on ne croie cependant pas qu’en subissant l’influence de la fièvre révolutionnaire, Van Mons ait pu s’associer en aucune façon aux excès de cette époque; sa correspondance prouve, au contraire, que le crédit immense dont il jouissait à Paris était entièrement employé en faveur de ses compatriotes. Aucune époque de sa vie ne met mieux en relief la bonté de son cœur et la générosité de ses sentiments.
La bataille de Nerwinde (18 mars 1793) avait rendu, pour un instant, la Belgique à la maison d’Autriche ; mais notre pays lui échappa entièrement par la défaite de Fleurus (20 juin 1794). C’est à cette dernière bataille que la science fit un premier essai de l’emploi des ballons pour observer les positions ennemies. A la suite de leur victoire, les Français transportèrent dans le parc de Bruxelles le ballon qui leur avait servi d’observatoire; et les savants chargés du soin de le diriger se mirent d’abord en relation avec notre célèbre compatriote (*).
Le vainqueur, dès lors, s’occupa sérieusement de partager sa conquête en départements français. Van Mons trouvait dans celte fusion des deux peuples de nouvelles facilités pour ses études; ses relations avec Paris s’accrurent de plus en plus, et les affaires politiques n’y demeurèrent point étrangères. Hoberjot venait d’ètre envoyé en Belgique. A peine ce représentant du peuple fut-il à Bruxelles (7 jan-
(*) M Bosc lui écrivait île Paris à ce sujet (24 novembre, 4 frimaire an I de la république) : * Vous êtes représentant du peuple! je vous en rélicite, mon cher, et j'en félicite vos concitoyens. Il faut actuellement agir, et agir vigoureusement. Dit moment actuel, du moins en partie, dépend de vous le sort futur d'un peuple nombreux pour la suite des siècles, etc. »
(*) Je tiens ces détails de M. Hachette, qui sc trouvait à la bataille de Fleurus et qui faisait partie de la compagnie chargée de la manœuvre du ballon.
vier 1795) qu’il s’empressa de s’adresser à notre concitoyen pour obtenir ses conseils sur divers objets d’utilité publique ('). Peu de jours après (le 22 janvier), Roberjot prit un arrêté par lequel il chargeait Van Mons de faire des recherches sur les mines de la Belgique, et de donner les résultats de ses opérations pour en connaître la nature et les richesses. Les considérants de cet arrêté sont très-honorables pour notre compatriote : ils donnent une nouvelle preuve de l’estime dont il jouissait auprès des savants français (*). Roberjot se lia de plus en plus intimement avec lui. Les opinions sur le caractère de ce représentant s’accordent généralement à lui être favorables; sa correspondance avec Van Mons prouve en effet en faveur de ses connaissances et de son intégrité; on y voit que, pendant qu’il occupait les fonctions les plus éminentes, il était forcé de faire en petit le commerce des vins pour subsister; il s’élève avec force contre les malversations et contre les intrigants qui affluaient alors à Paris. A la veille de succomber sous
(') Voici textuellement sa lettre :
« Bruxelles, 18 nivôse an III de la rép. une et ind. (7 janvier 1705.)
$ Le citoyen Lamétherie, auteur du Journal de physique, m'a prévenu, citoyen, par une lettre que j'ai reçue de lui, qu'à l'amour de la révolution française vous joignez des connaissances très-étendues sur la chimie et l'histoire naturelle.
» Empressé de conférer avec vous sur plusieurs objets d'utilité publique, je vous prie de veuir demain auprès de moi, à six heures du malin, pour obtenir de vous des éclaircissements nécessaires à rendre ma mission fructueuse. Veuillez quitter un moment vos occupations pour causer avec moi; je le désire trèsardemment.
» Sal. et frat.
» Roberjot, représentant du peuple. «
(*) L'un des considérants porte :
« Informé que le citoyen Van Mons, pharmacien de Bruxelles, déjà connu par ses mémoires et ouvrages sur différentes parties de la chimie, est en état de procurer ces renseignemeuts, et que ce citoyen s'est déjà rendu utile en communiquant au comité de salut public des procédés pour obtenir à moindres frais une quantité considérable de potasse, etc. «
- us -
un odieux attentat (*), il écrivit encore à Van Mons des paroles d’amilié. Je trouve dans la même lettre le passage suivant, qui, aujourd’hui même, peut encore présenter quelque intérêt, si l’on considère quelle main l’a tracé : « Ici, nous sommes à attendre la volonté de l’empereur d’autriehe : il veut la guerre à tout prix ; il ne répond à aucune de mes notes et se prépare toujours, avec la plus grande activité, à nous attaquer. Je crois que toutes ces tètes privilégiées sont en démence. Rompre un traité comme celui de Campo, ruiner ses États, épuiser son crédit et ses finances, courir la chance de faire un bel acte d’abdication, tel est le plan qui se prépare pour l’Empereur. La diète imite son chef, pour l’indécision et les lenteurs, et nous ne savons quand elle répondra ni ce quelle répondra. Nous avons pris pour système de temporiser; il faut établir qu’on ne traite pas de plus mauvaise foi que ces gens-là, etc. »
Cependaut la question de l'indépendance de la Belgique venait d’ètre jugée à Paris, et l'on avait décrété que les neuf départements qui partageaient le pays seraient réunis à la France. On sait que cette réunion se fit particulièrement sur les notes et le rapport de ce même Roberjot, qui avait fait une élude spéciale de la Belgique et avait eu soin de préparer les esprits à un événement- bien médité d’avance, mais auquel la Convention était charmée de donner tous les caractères de la légalité (*). Dès que son plan fut accompli,
(') On sait que Roberjot fut assassiné avec Bonnier, à la suite du congrès de Rastadt, le 38 août 1790. Le troisième envoyé français, Jean de Brie, parvint à s’échapper. Après avoir séjourné longtemps en Belgique, il rentra en France à l’époque de la révolution de 1830, et y mourut le G janvier 1831, à l’âge de soixante-quatorze ans.
Nous avons donné à la suite de notre première notice, dans le Tréior national, différentes lettres de Roberjot qui se rapporteut à l’histoire de cette époque et particulièrement aux événements qui se passaient alors en Belgique.
(') Qu’on me permette de citer eucore deux lettres qui se rattachent à ce grand
Roberjot s’attacha à remonter l’enseignement en Belgique, et il s’adressa encore à son ami pour obtenir des conseils à ce sujet. « Faites-moi l’amitié, écrivait-il, de me faire passer, par le prochain courrier, une liste des personnes que vous connaîtrez s’adonner aux sciences, aux études de tout genre et qui ont acquis une réputation ; ce choix doit être fait nonseulement à Bruxelles, mais dans toutes les villes et communes des neuf départements réunis. Vous voudrez bien désigner leurs noms, la partie quelles suivent et les ou-
événement historique. Elles sont surtout curieuses |>ar les circonstances dans lesquelles elles furent écrites :
« Paris, 28 thermidor an III de la rép. fr.
» Je vous adresse, mon cher Van Mons, un exemplaire du rapport que j'ai fait à la convention sur le pays que j'ai parcouru dans l'exercice de ma mission : vous verrez que je soutiens, de toutes mes forces, l'opinion de la réunion complète jusqu'au Rhin. J’ai appuyé mon système de raisons assez fortes, pour me persuader qu’il présentera beaucoup de facilité et beaucoup d'avantage dans son exécution. Je l'ai fait distribuer aujourd’hui. Plusieurs de mes collègues se rendent aux raisons que j'ai développées...
• Adieu, conservez-moi votre bonne amitié; je suis tout à vous et aux lions habitants de la Belgique. Ne m'oubliez pas au ressouvenir de vos dames.
» Salut et frat.
» Roberjot. •
«r Paris, 10 vendémiaire de l’an IV.
> Bonne nouvelle, vous êtes Français, mon cher Van Mons : la Convention nationale a décrété hier votre réunion, à l'acclamation générale et aux cris de Vivent les Belges, vive la liberté, vive la réunion !
• La discussion a duré deux jours, et les séances ont été prolongées jusqu'à six heures du soir. Plusieurs orateurs ont défendu votre cause; deux seulement ont parlé contre la réunion. Mais leurs discours étaient si mal faits; ils étaient tel ment contraires aux vérités et aux principes de la liberté, qu’ils n'ont pas fait fortune.
» J'ai fait part à la Convention de mes observations; j'ai combattu ceux qui demandaient l’indépendance; je vous ferai passer mon discours dont ta Convention a décrété l’impression.
» Ainsi, mon ami, à la première entrevue, je vous embrasserai comme frère, en nous jurant amitié éternelle et fraternité. Donnez celte bonne nouvelle à vos amis, et veuillez me rappeler au souvenir de vos concitoyens.
» Salut et frat.
» Roberjot. »
vrages qui les auraient fait distinguer. Grégoire, membre de l’Institut national, m’a demandé cette liste; j’attends de vous ces renseignements pour les lui fournir, etc. »
Van Mons s’empressa de répondre à ces demandes, et les résultats firent voir qu’on n’avait point eu tort de recourir à ses lumières. Notre compatriote reçut, dans cette circonstance, une preuve éclatante de l’estime de l’Institut de France, dont il venait detrc nommé membre associé (le 22 mars 1796) ('). M. Lacépède, l’un des secrétaires, lui écrivit : « C’est avec une vive satisfaction que l’Institut a appris que vous ne négligez rien pour la prompte et entière organisation de l'instruction publique dans votre département; vous connaissez le grand intérêt qu’il prend au progrès des lumières, et l’on ne peut que féliciter vos concitoyens de trouver en vous d’une manière aussi utile et le précepte et l’exemple. » Car Van Mons avait été nommé lui-même professeur de chimie et de physique expérimentale à l’École centrale du département de la Dyle, le H avril 1797 (*).
(') Celte nomination fut communiquée à Van Mons |>ar plusieurs savants et entre autres par Berlhollel : « Dans la dernière séance de l'Institut, écrivait-il, il s'est occupé de l'élection de six associés domiciliés dans la république, pour la section de chimie j et vous avez été nommé. »
(*) Nous voyons figurer ici le nom d'un autre compatriote qui, dans un rang fort élevé, soutenait les intérêts scientifiques de son pays. Lambrechts, d'abord commissaire du pouvoir exécutif près le département de la Dyle, puis ministre de la justice, s'élail mis en relation avec Van Mons et lui écrivait ce qui suit au sujet du Musée de Bruxelles :
• J'espère, citoyen, que vous aurez remis une lettre à mon ami Van Hulthem, et qu'il vous aura mis sur la voie pour obtenir tout ce qui peut être utile à notre École centrale. Vous sarez qu'on nous a enlevé beaucoup de livres et d'instruments de physique, il est bien juste qu'on nous dédommage...
• Bruxelles, le 28 fructidor an V (14 sept. 1797). »
« J'espère que vous continuez à soutenir l'École centrale avec courage. Le minislre des finances m’a promis qu'il mettrait bientôt le corps législatif à même de statuer sur remplacement de la ci-devant cour. Aurons-nous de bonnes élec-
A la mémo époque, il recevait un témoignage d’estime non moins flatteur de la part des chimistes les plus distingués de France, qui l’invitaient à prendre part à la rédaction des Annales de chimie ('). Nous verrons bientôt avec quel zèle, avec quelle immense activité, Van Mons répondit à cet appel. On sait que, pendant longtemps, les communications entre l’Allemagne, l’Angleterre et la F rance étaient devenues très-difficiles, pour ne pas dire impossibles (’). Par sa connaissance des langues vivantes et par la position de la Belgique, Van Mons communiqua à l’Allemagne et à l'Angleterre les travaux des chimistes français, de même qu’à ces derniers, il faisait part des observations et des découvertes faites à l’étranger (’). Pendant longtemps, il inséra dans les
lions? Les vrais patriotes se serreront-ils? Choisiront-ils des hommes sages, purs, instruits, amants sincères de la liberté ? — Salut et amitié.
» Paris, le 30 ventôse an VI (20 mars 1708). »
(') * Paris 27 nivôse an V (16 janvier 1797).
» Les auteurs des Annales de Chimie à leur confrère Fan Mons.
• Assemblés aujourd'hui pour nous occuper des Alnnales, nous arrêtons de vous inviter à être notre coopérateur et à permettre que votre nom paraisse à la tête du premier numéro du 21e volume. Répondez-nous sur-le-champ si cela vous convient comme à nous.
» Agréez l'expression de tous nos sentiments.
» Fourcroy, Pelletier, L.-B. Goytor, Val'qcelis, C.-A. Prieur. »
La lettre est écrite de la main de Fourcroy.
(*) Voici ce que M. de liumboldt lui écrivit en date du 30 avril 1797 (extrait des Jnnales de Chimie , t. XXII, page 64) :
• J'ai adressé récemment plusieurs lettres à MM. Dolomicu et Fourcroy, à Paris, » Je vois, par celles que le premier m'a écrites qu'elles se sont égarées. Pcr- » mettez, Monsieur, que je prenne la liberté de m'adresser à vous. Par votre » organe, je pourrai peut-être faire parvenir à Paris quelques éclaircissements » sur des faits qui, à ce que je sais, occupent l'Institut national. Agréez en même « temps l'assurance de la haute considération que depuis longtemps m'ont inspirée » votre zèle et vos découvertes chimiques. Les naturalistes de l'Europe ne den vraienl former qu'une seule famille : on se rapproche facilement quand on suit » le même but, etc. »
(’) < Tâchez donc de nous envoyer quelques extraits ou quelques nouvelles en
Annales de chimie la traduction des mémoires que contenaient les journaux allemands (Ann. von Cret), les journaux anglais, italiens (Brugnatelli) , les journaux hollandais ( Journal de Casteleyn). Dès qu’une découverte était faite, le monde savant en était instruit par l'intermédiaire de Van Mons. «C’était une véritable sentinelle avancée, me disait un savant anglais : il criait aux armes dès qu’il voyait apparaître quelque chose. » Loin de se refroidir, son ardeur ne fit que s’accroître, et il proposa à ses collaborateurs de donner, chaque mois, aux Annales de chimie, un cahier supplémentaire. Comme cette proposition ne put être accueillie, il prit la résolution de publier lui-même un recueil scientifique à Bruxelles. Ses confrères lui donnèrent, dans cette occasion, une nouvelle preuve d’affection, et témoignèrent leurs regrets d’apprendre qu’il renonçait à être un de leurs collaborateurs. La lettre datée du 19 brumaire an X (10 novembre 1801) est signée par Vauquelin, Fonrcroy, Chaptal, Parmentier, Deyeux, Bouillon-Lagrange, Guy ton, Berthollet et Hassenfralz.
chimie, pour notre journal de pharmacie, lui écrivait Bouillon-Lagrange en 1700. Votre correspondance, outre qu’elle me flatte infiniment, nous est très-utile pour nous mettre au courant de ce qui se passe chez vous. » « Nous avons besoin que vous veniez un peu à notre secours (tour les Annales de chimie, lui écrirait de son côté M. Adet, notre feuille commence i se vider. * Il lui demandait en même temps des renseignements sur les différents systèmes adoptés par les phlogisticiens d’Allemagne, pour les faire entrer dans sa réponse aux observations de Priestley, sur le phlogislique et la décomposition de l’ean, et il ajoutait : « Personne n’est plus au courant que vous de leurs opinions; personne ne connaît mieux l’état de la chimie allemande et personne ne sait mieux que vous me rendre le service que je vous demande. » Non-seulement on avait recours à ses lumières mais on montrait encore la plus grande déférence pour ses avis et ses critiques. « Ce que vous me dites du dernier numéro du Journal de pharmacie, écrivait Pourcroy, ne me surprend pas; j’ai trop d’affaires pressantes et on me seconde trop peu, pour que je puisse faire mieux pour le moment; mais j’espère prendre bientôt des moyens d’avoir des matériaux meilleurs et plus nombreux. Je compte aussi beaucoup sur vous, parce que je connais et votre zèle pour le progrès de la science et votre facilité dans le travail. •
— ISO -
Van Mons fit servir dès lors sa vaste correspondance à alimenter son recueil périodique et à l’enrichir des découvertes qu’on lui communiquait de toutes parts. C’est à la pensée à la fois noble et généreuse de faire tourner au profit de ses concitoyens la réputation qu’il s’était acquise à l'étranger, que l’on fut redevable de la création de son Journal de chimie et de physique, dont le premier numéro parut le 15 vendémiaire an X (7 octobre 1801).
Nous ne parlerons pas de l’heureuse influence que ce recueil a dû exercer, non-seulement en Belgique et en France, mais encore en Allemagne et en Angleterre. II a puissamment contribué à répandre le goût des sciences physiques et chimiques, et à en entretenir le culte au milieu des trophées militaires qui préoccupaient alors tous les esprits.
Si Van Mons n’a fourni qu’un faible contingent à son propre recueil, en revanche il l’a enrichi des travaux qui ont immortalisé les Voila, les Vauquelin, les Foureroy, les Chenevix, les Brugnatelli ('), les Bucholz, les Trommsdorff, et tant d’autres ; ses relations avec ces hommes célèbres lui per-
(') On lit dans P Exposition des principales découvertes , elc., par Figuier, 4r édition, t. II, p. 257 :« Brugnatelli, élève et collaborateur de Voila, avait réussi, dès l'année 1801, à dorer l’argent au moyen de la pile, en conservant à Por tout son brillant métallique. Mais le résultat obtenu par Brugnatelli n'avait à cette époque aucune importance scientifique, et l'intérél que la galvanoplastie inspire de nos jours a pu seul conduire à chercher dans la poudre des recueils scientifiques de l'Italie les traces de cette tentative oubliée
» Le recueil publié à Bruxelles par Van Mons, sous le titre de Journal de Chimie et de Physique , tome V, page 80, an. 1802, avait consacré quelques lignes au fait signalé par Brugnatelli : « La méthode la plus expéditive, dit Brugnatelli, de réduire à l'aide de la pile les oxides métalliques dissous, est de se servir, à cet effet, de leurs ammoniurcs : c'est ainsi qu'en faisant plonger les extrémités de deux fils conducteurs de platine dans l'atnmoniure de mercure, on voit en peu de minutes le fil du pôle négatif se couvrir de gouttelettes de ce métal : de cobalt, si l’on opère avec du cobalt; d'arsenic, si l’on opère avec de l'arsenic, etc. Je me servis de fils d'or pour réduire de celte manière l'ammoniure de platine, que j’ai dernièrement obtenu cl examiné. Le platine ainsi réduit sur l'or a une couleur qui tourne vers le noir; mais étant frotté entre deux morceaux de papier, il prend
mettaient de communiquer à scs compatriotes leurs découvertes les plus importantes, souvent même avant qu’elles fussent connues ou publiées dans les lieux où elles se faisaient.
On doit regretter qu’un recueil aussi utile ait été suspendu après deux années d’existence, et que l’heureuse pensée à laquelle il devait sa création ait été étouffée par des circonstances majeures et indépendantes de la volonté de l’auteur. Peut-être a-t-on trop perdu de vue aujourd’hui plusieurs des écrits remarquables qu’il renferme. On pourrait y trouver encore des observations neuves pour la science. Certainement, lorsque M. De la Rive s’occupait de dorer au moyen d’un courant électrique, il n’avait pas sous les yeux la lettre que Brugnatelli adressait à son ami Van Mons; il aurait été frappé par la lecture de ce passage : « J’ai dernièrement doré, d’une manière parfaite, deux grandes médailles d’argent en les faisant communiquer, à l’aide d’un fil d’acier, avec le pôle négatif d’une pile de Voila, et en les tenant l’une après l’autre, plongées dans des ammoniures d’or nouvellement faite! bien saturé ('). »
Pour se livrer plus exclusivement à ses éludes favorites, Van Mons avait renoncé à l’exercice de la pharmacie, et, en
l'éclat de l'acier. Je fis usage de fils d'argent pour réduire l'or, ce qui réussit promptement. >
* On trouve, dans une autre livraison du même recueil, le passage suivant, qui Tait partie d'une lettre adressée par Brugnatelli à Van Mons :
> Voila travaille toujours sur l'électricité ; il a dernièrement construit différentes piles composées de seules substances salines de différentes matières, avec les solutions desquelles il imprégnait des disques d'or. Lorsqu'il aura terminé son travail, je vous le communiquerai.
* J'ai dernièrement doré d'une manière parfaite deux grandes médailles d'argent en les faisant communiquer, à l'aide d'un fil d'acier, avec le pôle négatif de la pile de Volta, et en les tenant l'une après l'autre plongées dans des ammoniures d'or nouvellement faits et bien saturés. *
(■) Ce passage est aussi rappelé par M. Boquillon, dans sa lettre à M. Qucsneville, sur Vclectrotypie (Revue scientifique et industrielle).
1807, il s’était fait recevoir docteur à la faculté de Paris. Presque en même temps l'Université de Helmstad lui offrait spontanément le diplôme de docteur en médecine. Une pareille distinction lui avait déjà été accordée à Gœltingue. En prenant ce litre à Paris, Van Mons avait suivi les conseils de son ami Fourcroy, qui lui écrivait : « Votre dernière lettre contient une question sur laquelle voici mon avis. Le titre de docteur en médecine de Gœltingue, quoique prouvant votre savoir pour les hommes instruits, n’a rien de légal en France; ce n’est qu’une valeur confidentielle à défaut de possibilité d’obtenir un titre en France. Mais les lois une fois rétablies sur les réceptions, comme j’espère quelles le seront incessamment, il faudra vous faire recevoir chez nous. » Déjà, depuis longtemps, Van Mons faisait marcher de front l’art de guérir avec les soins de sa pharmacie. La tourmente révolutionnaire durait encore, qu’on le voyait passer tour à tour avec la plus grande facilité des affaires politiques à celles de la science: c’était encore là un des résultats remarquables de son heureuse organisation. L’intérieur de sa maison, sous ce rapport, méritait aussi bien l’attention de l’observateur que celle du peintre : on le voyait recevoir dans la même chambre, ses amis et ses malades, mêler des causeries scientifiques à des consultations médicales , et dicter en même temps plusieurs lettres, quelquefois même en langues différentes. 11 savait, pour ainsi dire, se multiplier et imprimer partout l’action puissante qui l’animait.
Il est consolant pour l’humanité de trouver des idées d’ordre et d'organisation au milieu des grands bouleversements politiques. C’est du sein même des ruines qui couvraient la France qu’on vit surgir la plupart de ses grandes institutions scientifiques. Notre pays aussi suivit celte impulsion organisatrice. La Société de médecine, chirurgie et pharmacie de Bruxelles se forma en 1795, sous la devise
Ægrolnnlibm, et tinl sa première séance le 30 septembre ('). Elle nomma dans son sein une commission chargée de lui présenter un projet de règlement pour son régime intérieur et extérieur, et Van Mons fut l’un des quatre membres qui la composèrent; il fut en même temps nommé secrétaire de la société. L’on peut voir, par la liste des ouvrages qui furent lus dans les séances, qu’il paya très-généreusement son tribut. Quelques-uns de ses écrits furent même imprimés dans le recueil des mémoires. Cependant la discorde qui se glisse partout vint s’asseoir aussi dans l’intérieur de cette modeste réunion. La société se réorganisa, le 3 juillet 1804, sous le titre de Société de médecine de Bruxelles, mais Van Mons n’en faisait plus partie (*). Toutefois il ne lui garda point rancune; car, dans le tome III des Actes de la société (1810), on trouve un mémoire de lui qui répondait à la question suivante, proposée au encours : « Quels sont les efîets que produisent les orages sur l’homme et sur les animaux? de quelle manière ces effets ont-ils lieu? quels sont les moyens de s’en garantir et de remédier aux désordres qu’ils occasionnent? » Il n’est point dit quelle distinction fut décernée à ce travail, qui obtint au moins celle detre imprimé le premier des trois mémoires que publia la société.
(') « Bruxelles avait possédé une académie distinguée dans le monde savant: elle Tut la première ville de l'empire qui fonda une académie de médecine, etc. » Discours d’int. au t. I des Jetés de la Soc. de méd. Bruxelles, p. ti, an. 1800.
(*) Il parait que l'animosité fut d'abord assez grande et qu'elle eut du retentissement au dehors. M. Sédillol, secrétaire général de la Société de médecine de Paris, écrivait à Van Mons, le 31 août 1804 : « J'ai reçu votre circulaire en date du lrr thermidor (90 juillet); j'y ai vu avec peine qu'il s'était fait une scission dans votre Société de médecine de Bruxelles. J'ai reçu, depuis, des lettres de la division de la société dont M. Fournier est secrétaire, plus le tableau des membres de celte société; permeltez-moi, monsieur, de vous exprimer mon vœu de voir cesser la cause de ces divisions pour l'honneur de l'art et de ceux qui le cultivent. La juste réputation dont vous jouissez dans le monde savant, cl qui m'a toujours fait attacher un grand prix à votre correspondance, donne un grand poids au voeu que je forme et que je ne formerai peut-être pas inutilement. *
Vers cette époque, Van Mons s’occupait assez activement des phénomènes de l'électricité ordinaire. « Les physiciensgéomètres embrassent presque généralement l’hypothèse des deux fluides; les physiciens-chimistes donnent la préférence à l’hypothèse de Francklin ; avec quelques légères modifications. L’électricité positive prend le non à! électricité condensée , et l'électricité négative celui d 'électricité raréfiée. Dans scs Principes d,' électricité, M. Van Mons tâche de fortifier l’hypothèse de Francklin, il fait plus, il attaque celle de ces deux fluides avec des armes maniées avec adresse, et qui seraient très-puissantes contre ceux qui admettraient la réalité de ces fluides» ('). Cet ouvrage n’est pas un de ceux qui font le moins d'honneur à notre savant chimiste.
Un des faits qui honorent le plus Van Mons dans sa carrière médicale, c’est qu’il fut le plumier introducteur de la vaccine en Belgique ; et il était si persuadé de l’eflicacité de ce préservatif contre un de nos plus cruels fléaux, qu’il en fil la première application à son fils aine.
Depuis son enfance, il s’était livré avec ardeur à la culture des fruits; il y avait apporté un esprit de pénétration qui devait le conduire aux plus brillantes découvertes. En 1795, Berthollet le remerciait, au nom de la Commission d’agriculture et des arts, pour ses importantes communications. Plus tard, la Société d’agriculture du département de la Seine, sous la présidence du ministre de l’intérieur, lui décerna, en séance publique, une médaille d’or, « pour reconnaître le zèle et le succès avec lesquels il s’était occupé de la multiplication des variétés d’arbres fruitiers. » De pareilles marques d’estime lui étaient décernées dans plusieurs autres
(•) A. Libes, Histoire philosophique des progrès de la physique, tome IV, |tage 173. Paris, chez V* Courcier, 1813.
pays, et ses ouvrages étaient traduits dans les différentes langues.
Lui-même, dans l’intérêt des sciences, avait souvent traduit les ouvrages des autres: c'était un témoignage d’estime qu’il avait donné à Brugnatelli, à Swediaur, à Davv, etc. ; et, en général, il enrichissait les ouvrages originaux de notes et d’observations dont les auteurs le remerciaient. Ce ne fut cependant pas ce qui arriva, parait-il, au sujet de la traduction des Eléments de philosophie chimique de Davy, qui fut publiée en 1813. L’illustre chimiste anglais supportait fort impatiemment les contradictions, et Van Mons s’en était permis dans ses notes. Du reste, Davy n’avait pu revoir la traduction du premier volume, qui se fit sur une première édition; il en exprima ses regrets à notre confrère, et lui fit l’offre de lui envoyer des rectifications; il lui adressait en même temps un exemplaire de ses Éléments de chimie agricole, corrigés pour une seconde édition.
Van Mons reçut un accueil plus favorable au sujet de sa Lettre à Bucholz sur la formation des métaux qu’il avait adressée à l'illustre Berzélius. Le chimiste suédois lui répondit dans les termes les plus affectueux (').
Le voyage que fit en Belgique, pendant l’année 1813, le comte François de Neufchàlcau, fut une ovation continuelle pour le savant littérateur, qui cependant, au milieu des
(•) « J’ai reçu avec bien du plaisir le 1er volume de votre Lettre à Bucholz sur les métaux, etc.; et je vous en ai de grandes obligations. Les nouvelles dé* couvertes chimiques demandent une réforme de la théorie de cette belle science, ou, pour m’exprimer plus juste, nous forcent à nous introduire dans des régions plus reculées, où nos prédécesseurs n’ont pu pénétrer, et aux frontières desquelles l’illustre auteur de la théorie de l’oxydation a cru devoir s’arrêter. L’électricité a commencé à jouer un rôle chimique, qui, chaque jour, nous révèle de plus en plus sa haute importance, et qui nous oblige à y porter, dans nos discussions théoriques, toute l’attention qu’elle mérite. Chaque essai pour gagner plus de lumière, dans une matière si difficile à pénétrer et si délicate, mérite une attention particulière des chimistes. L’essai que nous décrit votre lettre à Bucholz est peut-être le premier et le plus étendu, etc. * (Stockholm, SG mars 1812.)
fêles dont on le fatiguait, sentait le besoin de se rapprocher de notre confrère et de mettre à profit son expérience. 11 lui demanda d'abord une entrevue; puis il lui proposa d’aller dîner à la campagne pour causer plus librement; et, en partant, il le remercia encore de ses bons conseils ('). Mais Van Mons avait aussi une demande à faire à son puissant ami, qui ne pouvait rien lui refuser. « Vous aurez du bitume de Tessel, avec une prière officielle de vous en occuper, lui écrivait le savant français. Peut-être trouverai-je, chemin faisant, d’autres produits à examiner par la chimie, et cris mihi magnus Apollo. » On voit que si le noble voyageur savait distinguer les talents, il connaissait aussi l’art d’en tirer parti. On aura pu remarquer encore que presque toutes les missions en Belgique avaient implicitement pour but de faire produire au pays le plus possible à l’avantage de la république ou de l’empire.
Lorsqu’après les événements de 181b, le roi Guillaume rétablit l’Académie royale des sciences et belles- lettres de Bruxelles, détruite par l’invasion française, le nom de Van Monsfut compris dansla première nomination (2juilletl81G);
(') « Monsieur et cher confrère, il me peine beaucoup d’étre déjà depuis deux ou trois jours à Bruxelles et de n'avoir pu encore aller vous chercher. Vous ne sauriez douter de l'empressement que j’ai de vous voir, de visiter votre pépinière et de conférer avec vous sur les moyens de mettre en valeur les bruyères de la Campine, ce qui est le principal objet de mon voyage. Nous causerons aussi des parmentiers ou pommes de terre, etc. Je vais ce malin à une cérémonie de la faculté de droit; je dîne en ville, malgré moi et au préjudice de mon régime. Demain, vendredi, je serai à votre disposition ; mandez-moi à quelle heure vous serez libre. — A Bruxelles, 10 juin 1813. »
c Ne |K)urrions-nous pas, demain mardi, nous dérober ensemble et faire un pique-nique dans quelque guinguette rustique hors de la ville? ce serait la meilleure manière d'employer une agréable soirée, à la vue de la campagne, objet constant de mes méditations, et dont la prospérité est la seule passion qui me reste; vous me ferez dire ce que vous en pensez; et demain dans la matinée, je vous recevrai avec plaisir pour prendre nos mesures, convenir de l’heure et du lieu du rendez-vous.... — Ce lundi.
» Le sénateur comte Fbakçois ne Necfchatead. »
et il avait, sous tous les rapports, les plus grands titres à cette distinction. Le collaborateur des Lavoisier, des Fourcroy, des Voila, des Bertholletet de tant d’hommes illustres qui caractérisent cette époque à jamais mémorable, ne pouvait être oublié lorsque la patrie réunissait ses sommités scientifiques. On devait naturellement se rappeler la part qu’il avait prise aux grandes découvertes qui avaient marqué le renouvellement de la chimie, soit par ses propres travaux, soit par son immense activité. On se souvenait de ses relations avec Brugnatelli et Voila, et de ce qu’il avait fait pour propager et défendre la théorie de la pile. Son heureuse organisation lui avait fait deviner, pour ainsi dire, tout ce qu’il y avait d’avenir dans les nouvelles doctrines dont on venait de jeter les bases. Aussi, lorsque Pfaff vint montrer aux savants ses nouvelles expériences sur l’électricité. Voila l’invita à passer par Bruxelles, pour les répéter sous les yeux de notre célèbre compatriote; c’est encore à lui que furent adressés la plupart des résultats obtenus en Hollande par Van Marum, Paets Van Troostwyck et les autres savants dont les travaux donnèrent une juste célébrité au musée Télérien.
L’organisation des universités suivit de près celle de l’Académie royale; Van Mons fut un des premiers professeurs désignés pour y occuper une place importante; le gouvernement lui confia la chaire de chimie et d’agronomie à l’université de Louvain (1817) ('). Dans toute autre circonstance, Van Mons aurait sans doute refusé la place qui lui était offerte, car comment se résigner à quitter sa pépinière, résultat de tant d’années de travaux et d’expérience ? Mais il venait delre frappé successivement de deux coups cruels, dont le souvenir encore récent devait le porter à s’éloigner de Bruxelles.
(') Van Mons fui aussi compris, par le gouvernement, au nombre (les savants appelés à composer l'Académie royale de médecine de Belgique.
Van Mons avait épousé, en 1795, M"1' Diellcn, fille d’un médecin respectable de Bruxelles, et il en avait eu successivement quatre fils ('). Il eut le chagrin de perdre le plus jeune en 1815, et presque immédiatement après, son épouse chérie, par un 'accident aussi déplorable qu’imprévu. Ce double malheur le plongea dans le désespoir, et changea même totalement ses habitudes. Van Mons pouvait passer pour un des plus beaux hommes de son époque : sa taille élevée et bien prise, sa physionomie spirituelle et franche, ses yeux noirs et pleins de feu, le rendaient véritablement remarquable. Lui-même prenait soin de faire valoir ces avantages naturels par une mise toujours recherchée. Mais, après la double perte dont nous venons de parler, il s’isola, se négligea entièrement; et, vers la fin de sa vie, il avait même porté cette négligence à un point tel que ses parents et ses amis s’en affligeaient.
On conçoit que les nouvelles fonctions qui l’appelaient à Louvain firent une heureuse diversion à ses chagrins; on conçoit encore comment il put se résoudre à quitter sa pépinière, objet de ses constantes études. Il y comptait alors plus de 80,000 arbres; la majeure partie en poiriers provenus de ses semis. Le voisinage de Louvain et son activité extraordinaire lui permettaient de concilier ses fonctions nouvcllesavecles soins qu’il devait à ses arbres chéris, « quand, en 1819, ex abrupto, le terrain que contenait la pépinière de la Fidélité fut jugé indispensable à être distribué en rues et partagé en lots pour être couverts de bâtiments. Van Mons fut sommé de le vider dans le bref délai de deux mois,
(') Louis-Ferdinand, général dans l’armée belge, morl; Charles, médecin d’une grande espérance, qui fui enlevé par le typhus, en 1837 ; Thédore, président de la haute cour militaire, et Auguste, qui mourut en 1815, A l'Age de trois ans. Jean-Baptiste Van Mons avait épousé en premières noces mademoiselle Coekelberg, qu’il perdit peu de temps après son mariage, en même temps qu’une fille qu’il en avait eue.
sous peine de voir lous ses arbres coupés el jelés au feu. Une telle injonction eût été mortelle pour d’autres ; Van Mous en fut vivement affecté, mais non abattu. Professeur a l’Université de Louvain, il résolut de transporter sa pépinière dans cette ville, afin de l’avoir sous les yeux sans quitter l’université; mais lepoque assignée pour vider le lieu était malheureusement celle du fort de l'hiver (1er novembre au 25 décembre). Van Mons n’avait de disponible qu’une partie du samedi et le dimanche de chaque semaine pour se rendre à Bruxelles. Cueillir des greffes, marquer les arbres les plus précieux et donner ses ordres pour le reste, fut tout ce qu'il put faire lui-mème.... 11 put à peine sauver le vingtième de ce qu’il possédait, et encore ce vingtième consistait en bourgeons à greffer. Le restant fut vendu ou donné à qui en voulait. Après une telle catastrophe. Van Mons aurait dû prendre des mesures pour nelre plus jamais exposé à en subir de la même nature; mais, incapable de méfiance, il loue, k Louvain, un terrain, appartenant malhcureusementà la ville, pour y déposer les débris de sa pépinière de Bruxelles et y continuer ses semis et ses expériences. » Ici commence une source de nouveaux chagrins. L’autorité, qui aurait dû préserver ses jardins, comme l'étaient ceux des Ilespérides, fut la première à les abandonner à un véritable pillage. Mais nous laisserons parler l’ami de Van Mons, le savant M. Poileau, k qui nous avons déjà emprunté les détails précédents ('). : «L’utilité publique avait juré d’empoisonner ses vieux jours. En 1831, nous allâmes faire le siège de la citadelle d’Anvers, et quoique la pépinière de Van Mons fût éloignée de l’armée, les ingénieurs n’eurent pu trouver un endroit plus commode que cette pépinière pour cuire le pain de nos soldats. En conséquence, une grande
(') Voyez, Hans 1* Horticulteur belge, tome II, page 201 el suivantes, sa nolice sur les arbres fruitiers cl la théorie Van Mons.
partie des arbres fut détruite; on construisit à leur place des fours pour la nourriture de l’armée; quant aux fruits, ils furent exposés au gaspillage des allants et des venants. La philosophie de Van Mons le soutint encore dans cette dévastation inattendue : il loua deux nouveaux terrains plus grands l’un que l’autre, pour repiquer ses jeunes plantes des 7e, 8e et 9e générations sans interruption de mère en fils. 11 se consolait même, parce qu’il eut le temps de cueillir, quoiqu’en été, des greffes sur les arbres sacrifiés pour faire place à la construction des fours; mais l’utilité publique n’avait pas encore épuisé toutes ses rigueurs contre lui. Il n’y avait malheureusement pas de Chaplal dans le conseil du prince, et les ingénieurs n’y voyant goutte, décidèrent encore, en 1854, au nom de l'utilité publique, que la pépinière de Van Mons, fut-elle aux antipodes, était le seul et unique point du globe propre à l’établissement d’une fabrique de ga2 d’éclairage. Fasse le ciel que ces messieurs y voient plus clair par la suite. Mais il ne sera plus en leur pouvoir d’empécher que les véritables amis des lumières et de la prospérité publique ne regardent leur décision comme un acte d'ignorance et du plus grossier vandalisme. » Ce jugement est sévère, mais nous ne pouvons qu’y souscrire, en voyant surtout avec quelle incroyable légèreté l’on traite parfois les établissements scientifiques. Il est bon que les vandales des temps modernes sachent qu’il existe un tribunal de l’opinion et que l’histoire inflexible est là pour y dénoncer leurs noms et leurs actes.
On a déjà pu voir que, malgré ces rigueurs, Van Mons poursuivait avec une incroyable persévérance le but qu’il voulait atteindre. Dans l’année même où on lui enjoignait de vider sa première pépinière, pour utilité publique, il entreprenait, avec Bory de Saint-Vincent et Drapiez, la rédaction des Annales générales des sciences physiques. Il inséra dans ce recueil, qui ne parut malheureusement que pendant deux
années, un grand nombre d’articles, et particulièrement sur la culture des fruits, en y joignant les dessins des variétés nouvelles qu'il avait obtenues.
Dans le cours de l'année 4825, se trouvant retenu au lit par une blessure grave à la jambe, il profita de ce repos obligé pour publier un catalogue de fruits, dans lequel on trouve mentionnées environ 200 variétés. Il fit connaître en même temps le principe de sa théorie, plusieurs de ses procédés de culture et sa manière de fairo ses expéditions.
Van Mons exerça, à Louvain, l’influence qu’exerce partout l’homme supérieur, celle de répandre autour de lui la vie dont il est animé, et de former des élèves qui marchent fermement dans la carrière où il a guidé leurs premiers pas. Ce n’est pas toujours dans la chaire qu’il faut juger le professeur; il faut voir comment il sait allumer le feu sacré dans ceux qui l’entourent habituellement, mériter leur confiance et leur inspirer le goût de l’étude et le désir de se distinguer. Ainsi, quoique Van Mons laissât peut-être à désirer, dansson enseignement, du côté de l’ordreetde la clarté, cependant les jeunes gens qui suivaient scs cours s’attachaient à lui : ils aimaient à recourir à ses conseils; ils lui portaient une véritable affection qu’ils lui conservaient bien au delà du terme de leurs études (').
La révolution de 1830, à ses débuts, se montra peu favo-
(') Après la mort de Van Mons, plusieurs de ses anciens élèves sc sont réunis cl ont fait un appel à leurs anciens camarades d'études pour l’érection d’un monument funéraire à la mémoire de celui qui fut leur maître. Nous extrayons les mots suivants du prospectus qui a été imprimé ; « Nous autres Belges, ses élèves, qui, dans nos relations intimes, avons été témoins de son inaltérable sérénité, au milieu des entraves que la malveillante médiocrité suscite toujours au génie, nous ne pouvions être inférieurs en gratitude aux peuples étrangers? hâtons-nous de le dire, l’école fondée par Van Mons, cette école dont tous les membres ont été constamment l’objet de sa sollicitude, à la nouvelle de sa mort, lui a voté spontanément un monument sur le lieu de sa sépulture, où seront gravés sur la pierre les noms de scs élèves reconnaissants, etc. s
rableaux universités de l’État: dans l’attente d’une réforme, elle leur fit subir une mutilation préalable; l’Université de Louvain finit même par être légalement supprimée, et fit place à l’Université catholique. Van Mons, par suite de ce changement, fut nommé professeur à Gand; mais son âge avancé, ses habitudes et l’impossibilité de transporter ses riches pépinières l’empêchèrent de se rendre à son poste. Le gouvernement sentit tous les droits que ce vétéran de la science avait si légitimement acquis à sa bienveillance, et il lui accorda, avec l’éméritat, le maximum de la pension de retraite. Bientôt après, le roi lui conféra la décoration de son ordre. J’ignore si notre confrère la porta jamais, non à cause de ses vieilles habitudes républicaines, mais parce qu’il ne paraissait plus en public. Il fallait même être de scs proches parents ou de ses amis intimes pour avoir accès auprès de lui. En 1837, il perdit le second de ses fils, et la douleur qu’il en éprouva rendit plus sévère encore l’espèce d’isolement qu’il s’imposa.
La volumineuse correspondance de Van Mons avec les hommes les plus savants et les plus influents de l’empire, celle particulièrement qu’il entretint avec le comte de Lacépède, chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur, prouve assez qu’il se trouvait à la source de toutes les faveurs et qu’il ne cherchait point à en user pour lui-même. A deux reprises différentes, le comte de Lacépède lui avait offert, de la part de l’empereur, soit l’étoile de la Légion d’honneur, soit de se rendre à Paris pour y occuper des fonctions lucratives. « J’aime trop mon indépendance, lui disait Van Mons, pour accepter vos offres : cette indépendance, d’ailleurs, par suite des services que j’ai rendus à la France, me donne le droit de solliciter des faveurs pour mes compatriotes. »
Cette correspondance est pleine de détails intéressants
pour l’histoire des sciences et pour la connaissance de l'homme; il serait peul-èlre à désirer qu’elle fût soigneusement examinée; il y aurait, certes, plus d’utilité à en recueillir que de bien des publications volumineuses que l’on extrait à grands frais de la poudre des bibliothèques ('). Jus-
(' ) On a souvent parlé de l’intérél que prenait le vainqueur d’Arcole aux travaux de l’Institut; il est curieux de savoir comment il assistait aux séances et de l’apprendre par Guylon Morveau, l’un des membres les plus distingués de ce corps savant :
« Nous avons eu une séance brillante, où le général Buonapartc a assisté : il n'en a pas manqué une particulière depuis sa réception. Il y arrive avec tant de soin, que la moitié des membres présents ne savent que le lendemain qu’il y était. II me rappela, avant-hier, très-honnéiement qu'il était venu à mes cours à Dijon, étant alors officier d’artillerie au régiment de la Fère, en garnison à Auxonne, qui est à six lieues de Dijon. J'ai eu, en cflet, souvent des officiers de celle garnison qui obtenaient des congés pour cela. J’en ai eu dix-huit l’année que Berlhollet découvrit l’argent fulminant, et les rendis témoins de ce phénomène, à la séance qui suivit l’arrivée de cette nouvelle eu quatre lignes dans le journal de Paris.
* 6 janvier 1798. » » L. B. Guvro.v
Malgré le souvenir affectueux de Buonaparle, il parait que la position de l’illustre chimiste ne fut point améliorée, du moins pendant les anuées qui suivirent; il écrivait, en effet, en date du SU mars 1800, le passage suivant, qui peut servir de consolation à plus d’un savant réduit, comme Guyton Morveau, à corrigrr des épreuves par des lésineries parfois très-mal culeudues de ceux qui croient diriger les sciences cl les lettres :
u J’ai près de vingt-cinq tableaux pour mes cours, que je livre aux élèves depuis plusieurs années et qu’on me presse de donner à l’impression; j’en ai déjà communiqué une partie à l’Institut ; mais le temps me manque, et je dirais bientôt les forces, car elles s’épuisent à me traîner tous les jours à l'École polytechnique, à la Monnaie, à l’Institut; et je n'ai pas de quoi me faire aider par d’autres jambes que les miennes. J’ai monté un laboratoire chez moi, et je ne trouve pas en quinze jours un quart d'heure à y donner; j'ai quatre mémoires importants commencés, une suite d’expériences pour terminer mon travail sur le carbone, pour réduire en pratique les vues que je présente, ma découverte du principe colorant du lapis lazuli, que j’ai lue, il y a deux mois, à l'Institut; je ne puis y penser que pour déplorer l'impossibilité de m’en occuper. N’avais-je pas lieu d’espérer, après quarante ans de services en tous genres, une autre part dans les nouvelles promotions? Je me rappelle quelquefois ce qu’Arthur Young a dit dans son voyage en France, qu’il regrettait le temps que j’employais à corriger les épreuves. Que dirait-il en me voyant aujourd’hui, n’ayant pas même un copiste, et réduit à courir d’une fonction à une autre dans les boues de Paris! » L.-B. Guytob. »
Voici deux autres exemples semblables à celui que nous venons de citer.
qu’au dernier instant do sa vie, Van Mons continua à s’occuper de ses études, à se tenir au courant de tout ce qui sc faisait de nouveau dans les sciences, à écrire et à imprimer les résultats doses observations (' ). Un mois avant sa mort.
Puissent-ils exercer quelque bon effet sur ceux qui distribuent les faveurs littéraires et scientifiques, ainsi que sur les hommes de talent qu’on oublie et qui auraient besoin qu’on leur rappcIÂL leur dignité :
« Les circonstances m’ont forcé d'interrompre, depuis quatre mois, mon die tionnairc étymologique et complet de la langue française, six vol. in-fo).} et je vous avoue que c'est un des chagrins de ma vie. Je l'ai commencé en 177G, et j'y ai dépensé quarante mille livres et fait trois mille lieues de voyage pour recueillir tous les matériaux dont j'avais besoin. La Commission exécutive d'instruction publique n'a rien fait pour moi, malgré des promesses réitérées : j’ai pris le parti de quitter les lettres pour trois ans cl de faire le commerce de la librairie. J*ai mieux aimé me résoudre à ce sacrifice que de demander justice deux fois.
» 22 thermidor an III. Pocgens. «
« Je vous remercie des démarches que vous avez faites pour moi, je n’ai rien et espère peu. Je vais probablement me jeter dans l’instruction publique qu'on va modifier et on il y aura des places à donner. Je comptais aussi sur François, j'ignore s’il m'a servi, lorsque je me suis mis sur les rangs au Corps législatif, car lui qui m'accueillait si bien lorsqu'il était ministre et que Reveillière était directeur, m'a constamment fermé sa porte, et n'a répondu h aucune de mes lettres. J’en trouve beaucoup comme cela, mon cher, et mon cœur en souffre encore plus par raison de moralité que par raison d'inlérél personnel. Dans quelle situation nous sommes tombés! que j’aurais de choses à vous dire!
•> 30 novembre 1800. Bosc. •»
« On peut en croire ce savant sur parole, car c’est lui qui, dans un noble dévouement pour madame Roland, suivit jusqu’au pied de l'échafaud la charrette qui la traînait au supplice, et les derniers regards de celte noble victime des tyrans révolutionnaires pureut, avant de s’éteindre pour jamais, sc fixer sur l’ami courageux qui semblait eu quelque sorte vouloir s'associer à sa mort. •'(Biographie de» contemporains.)
(*) Près de mourir, il écrivait tes mots suivants :
- Je recommande à mes fils de faire réunir sous leurs yeux par Ferdiuand (son domestique), et chacun à part, les manuscrits des deux autres volumes de mon ouvrage dos Ethers, du troisième volume de ma Pomonomie et du sixième de mon Abrégé de chimie... Ils trouveront dans mes papiers le manuscrit du mémoire de Voila sur la pile galvanique. C’est uq in-folio italien, écrit en longues lettres espagnoles : il renferme la découverte la plus utile qui ait jamais été faite. L'auteur envoya le manuscrit à un Belge, pour être inséré dans son Journal de Chimie et de Physique , deux ans avant de le faire connaître par sa présentation n la Société royale de Londres... Déposez ce document, écrit de la main de l'auteur, aux archives de l'Académie.... » MM. Van Mons ont satisfait au désir do leur père.
- ISS —
il voulut revenir à Bruxelles, se rapprocher des deux (ils qui lui restaient, et des tombeaux de ceux qu’il n’avait cessé do pleurer; mais bientôt la force de l’habitude l’emporta, et il retourna subitement à Louvain, pour se renfermer de nouveau au milieu de scs papiers : c’est là que la mort vint le surprendre, le 6 septembre 1842. Selon ses désirs, son corps fut transporté à Bruxelles et déposé au cimetière do Molenbeek, dans la même tombe qui s’était rouverte, quelques années auparavant, pour recevoir le second de ses fils.
Je n’ai point encore parlé des qualités personnelles de Van Mons: elles étaient telles, qu’il était difficile de le connaître sans l'aimer. Il était d’une bonté et d’une générosité à toute épreuve, d’un désintéressement dont on trouverait peu d’exemples, et toujours prêt à exalter les mérites des autres. Un seul trait, dont nous avons eu connaissance, non par lui, mais par la correspondance qu’il a laissée, prouvera de quelle estime il jouissaitsous le rapport de l'honneur et de la probité. A l’époque de la déportation de Pichegru, une personne qui avait été attachée à ce général et qui se trouvait alors détenue au Temple, voulut mettre en sûreté un dépôt d’une valeur considérable quelle avait été forcée, avant son arrestation, de cacher en terre dans les environs de Bruxelles : c’était une valise contenant deux mille doubles louis et une collection de diamants. Dans sa détresse, le malheureux prisonnier ne savait à qui s'adresser pour assurer la conservation de ce dépôt: c’est sur Van Mons qu’il jeta les yeux, sur Van Mons qu’il no connaissait pas, mais qui lui avait été désigné comme l’homme méritant le mieux une si haute marque do confiance (').
La vivacité de son imagination ne lui permettait pas toujours de so resserrer dans les inflexibles limites du positif;
(') Nous avons reproduit cette lettre dans une note spéciale que nous avons consacrée à la mémoire de Van Ions.
— i.'iti -
cl, en donnant carrière à celte faculté, qui était prodigieusement développée chez lui, il savait imprimer à ses récits une tournure piquante et originale. Ceux qui ne le connaissaient pas ont pu l'en blâmer; pour les autres, il leur eût été diflicile de ne pas lui passer les exagérations auxquelles il se livrait parfois, on pourrait dire avec une bonhomie qui jetait un nouveau charme sur sa conversation.
Sans insister sur le mérite des ouvrages de Van Mons et sur les services qu’ils ont rendus à la science, nous nous contenterons de reproduire ici quelques-uns des jugements portés sur les travaux de notre célèbre compatriote. «... Le nom de Van Mons, notre grand propagateur de bons fruits, dit Charles Morrcn, est aussi populaire aux États- Unis qu’en Belgique, et les bonnes espèces de poires ou de pommes que ce Nestor de notre jardinage a produites dans les plantations de Louvain tombent plus vite dans le commerce de l’horticulture américaine que dans celui de l’horticulture belge. Nous vouons, me disait un Américain, la plus vive reconnaissance à Van Mons, car c’est grâces aux procédés qu’il emploie pour produire de bons fruits et pour eu propager les greffes, que nos tables, aux États-Unis, offrent des desserts délicieux et que nos jardiniers exercent un art lucratif. Croirait-on, en effet, qu’au printemps de 1834, plus de trois cents variétés choisies de poires belges, ou, comme les appellent les habitants de l’Union, des poires flamandes, ont été introduites à Boston? » [De l’influence de la Belgique sur l'industrie horticole des Etats-Unis.)
M. Mandcl, chargé par la Société d’horticulture de Nancy de jeter quelques fleurs sur la tombe de celui qu’il nomme le prince des horticulteurs contemporains, termine ainsi son éloge : « Plus tard, la Belgique aura-t-elle à reprocher, à l’égard du célèbre Van Mons, la faute énorme commise par la France envers Parmentier? oubliera-t-elle de lui élever
une statue? on doit le craindre! car les hommes sont ainsi faits : ils déifient, ils immortalisent les héros et jusqu’aux tyrans qui les ruinent et les égorgent, et ils laissent tomber dans l’oubli les seuls grands hommes qui les instruisent et les nourrissent!... »
Enfin M. Poiteau, qui a pris soin de réunir les principales vues de notre célèbre compatriote et de présenter sous une forme claire et précise les moyens employés par lui pour améliorer les fruits (*), dit à son tour : « Aujourd’hui j’appelle le principe de ces moyens Théorie Van Mons, et mon but est d’en indiquer l’origine, de la développer, de l’appuyer par des raisonnements, par des faits, de tâcher d’en démontrer la solidité, de la faire admettre parmi nous, et de la présenter comme l’une des plus savantes et des plus utiles découvertes que le génie et le raisonnement aient faites vers la fin du xvmc siècle! »
Que peut-on ajouter à de pareils éloges? Ces paroles, sous une plume étrangère, prouveront du moins que noirs pays s’est associé au grand mouvement intellectuel qui a marqué la fin du dernier siècle, et c’est particulièrement à Van Mons que nous en sommes redevables.
(■) Horticulteur belge, tome II, pages 201 et 250, et les Annuité de la Société d’horticulture de Paris , tome XXXI, page 288.
LE COLONEL G. -P. DANDELIN.
Germinal-Pierre Dandelin, né au Bourget, près de Paris, le 12 avril 1794 ('), était encore enfant, lorsque ses parents vinrent s’établir en Belgique. Son père avait été attaché à la préfecture du département de l’Escaut par M. Faipoult, qui y laissa de si honorables souvenirs et qui, plus tard, fut nommé ministre des finances en Espagne.
Le jeune Dandelin entra au Lycée de Gand, en 1807, lors de la création de cet établissement ; il ne tarda pas à s'y faire remarquer par sa bonne conduite et son aptitude aux sciences. Dès la première année, il fut décoré des galons de sergent-major , grade le plus élevé dans celte petite colonie militaire.
Cependant ses études furent troublées par l’attaque que l’Angleterre dirigea à celle époque contre l’ile de Walchcren. Dandelin s’enrôla, comme volontaire, dans la première
(') Il élail fils de Pierre-Noel Dandelin, né en Bourgogne, et de Marie-Françoise Botlcman, né aux Écaussincs, en Belgique. La famille se composait de six garçons et une fille : Germinal était l’alné. Je dois beaucoup de renseignements à l'obligeance de son plus jeune frère, Achille, ingénieur distingué des ponts et chaussées, que la mort à frappé dans ces derniers temps. J'ai fait usage également de ma correspondance particulière.
compagnie des gardes nationales de l’Escaut, dont il fut nommé sergent ('). Quand l’armée anglaise, décimée par les fièvres des polders, abandonna ensuite les bouches de l’Escaut, il vint reprendre sa place sur les bancs du Lycée, et remporta, au mois d’août 1813, le premier prix de mathématiques spéciales.
Au mois de novembre suivant, Dandclin entrait à l’École polytechnique. Mais ses paisibles études devaient encore y être interrompues par le bruit des armes. Vers la fin de 1813, en effet, parut le décret impérial qui mobilisait l'école et l’appelait sous les drapeaux avec la garde nationale. Dandelin prit part au combat qui fut livré sous les murs de Paris, le 30 mars 1814; il y fut blessé d'un coup de lance (*). Pendant les cent jours, il obtint la croix de la Légion d’honneur, comme récompense de sa bonne conduite. Cette distinction lui fut adressée avec une lettre flatteuse, par le comte Carnot, ministre de l’intérieur et l’un des géomètres les plus distingués de l’époque. Bientôt après, il fut attaché à ce général et abandonna l’École polytechnique, où il avait
(') Je cite celle circonstance d'après les étais de service de Dandelin, cl d'après une note écrite de sa propre main, dans laquelle on lit : • Avant ce temps (1815), j'avais servi volontairement, quoique très-jeune encore, dans l'iledc Walcheren, sous le capitaine De Mahicu, aujourd'hui général, et qui commandait une compagnie de grenadiers dans les gardes nationales mobiles. Je Tus employé longtemps, à celle époque, auprès du général de division Rousseau, qui commandait le corps d'observation de la rive gauche, et des généraux Nalèchc et Laurent, qui le remplacèrent pendant quelque temps. »
(*) Un certificat, signé par le comte Dcjean contient ce qui suit : « Le gouverneur de l’École impériale polytechnique certifie que M. Dandelin (Germinal), né au Bourget, près Paris, le 12 avril 1794, a été admis à l'École polytechnique, au mois de novembre 1815, le 70* d’une promotion de 227 élèves ; qu'il est passé, en octobre 1814, dans la première division, sous le n® 8, et qu’il a actuellement le grade de caporal dans celte division.
> Cet élève a montré une constante application depuis son entrée à l’école, cl a tenu une excellente conduite. Il a Tait, en 1814, le service d’artilleur dans la garde nationale, s’est trouvé à l’affaire du 30 mars, sous les murs de Paris, et a été blessé d'un coup de lance.
* Paris, le 5 mai 1815. »
été rappelé au mois d'octobre 1814, après quelques mois de séjour chez ses parents.
« La bataille de Waterloo, écrivait Dandelin, en forçant le ministre à s’expatrier, me décida à rentrer dans la Belgique, où j’avais toute ma famille et où j’avais passé presque toute ma vie. J’avais refusé de prendre du service aux Pays- Bas, en 1814, après la dissolution de l’armée de la Loire; cl, mécontent du nouveau régime de la Belgique, que je n’avais eu le temps déjuger qu’avec mes préventions napoléoniennes, je comptais partir pour les États-Unis, où l’on m’avait fait entrevoir des avantages ('). »
Quoi qu’il en soit, Dandelin resta parmi nous, et personne plus que moi n’eut à se féliciter de cette détermination : je renouvelai avec lui d’anciennes relations, commencées pendant nos études au Lycée, et bientôt nous devînmes inséparables. Cette amitié si vive et si constante a contribué, surtout alors, à adoucir bien des chagrins communs et à préparer la carrière que nous avons suivie l’un et l’autre. Nous passions les journées ensemble, nous occupant de sciences, de littérature ou de beaux-arts (*) : la poésie obtenait chez nous une préférence marquée, toutefois, après les mathématiques (s).
(') Notes manuscrites dans ses étals de service.
(') Dandelin dessinait fort bien et avait le sentimeni de Part. Quoiqu'il fût bon musicien, ce n'était cependant point par l'exécution qu'il brillait. Il s'était aperçu que, quand il jouait du violon, je n’élais pas du nombre de ses admirateurs; aussi avait-il adroitement tiré parti celte observation. Il était assez sujet à souffrir de la névralgie; son, humeur alors devenait très-chagrine, et pour me faire comprendre qu’il désirait être seul, il allait prendre son instrument. J'allais, de mon côté, prendre mon chapeau; et nous nous quittions parfaitement d'accord. Le souvenir de ce stratagème, toujours couronné d’uu plein succès, nous a souvent égayés par la suite.
(’) Malgré sa gaieté apparente, Dandelin était disposé à la mélancolie et avait quelque chose de romanesque dans la tournure de son esprit. Il parlait avec un charme infini des visions, des choses surnaturelles, et s'élail créé à cet égard des théories qu'il avait ornées de tout le prestige de sa brillante imagination. On
L’idée nous vint de composer pour le théâtre, et elle fut exécutée avec tout l’enthousiasme que l’on peut avoir à vingt ans. Les plans de plusieurs ouvrages furent tracés presque en même temps, c’étaient Jean Second:, Les deux Troubadours et Le Railleur (’). L’opéra de Jean Second fut achevé
comprenait que les entreprises hasardeuses ne lui auraient point déplu. Un jour, c’était à l’époque de nos préoccupations poétiques, et peut-être Dandelin y joignait-il quelque préoccupation amoureuse, un jour il me demanda d’un air assez solennel s’il pouvait compter sur moi. Cet air me (U craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de fâcheux, et je lui promis tout ce qu’il voulut. » Hé bien donc, me dit-il, trouvez-vous vers minuit, près de l’église de Saint-Michel, et je vous dirai ce que j’attends de vous. » Ceux qui connaissent Gand savent que cet endroit est un des plus déserts de la ville. Cependant à l’heure indiquée, je m'y trouvai ; Dandelin vint de son côté; il avait l’air fort préoccupé. Nous y attendîmes assez longtemps, en échangeant à peine quelques paroles, et nous nons quittâmes ensuite, sans que j’aie jamais rien su du motif de cet étrange rendez-vous. Quoique très-liés, très-dévoués l’un à l’autre, il était des choses sur lesquelles nous ne nous permettions jamais de nous questionner. Nous étions d’avis que les amis se doivent les plus grands égards, même dans les plus petites choses. Ainsi le tutoiement n’a jamais existé entre nous, bien qu’il l’employât avec des personnes qui lui étaient parfaitement indifférentes.
(•) Les vers de Dandelin ne manquaient pas de cette grâce et de ce charme qui caractérisaient sa conversation; je voudrais pouvoir en citer quelques exemples; je ne retrouve malheureusement dans mes papiers qu’un fragment de l’opéra des Troubadours ; c’est un monologue de Thibault, comte de Champagne, si connu par son amour pour la reine Blanche de Castille :
Il est enfin auprès de son amie,...
Ah ! je crains tout de sa douleur !
On observe ses traits, son geste, sa pâleur;
Un seul mot peut ouvrir les yeux de la vengeance ;
Un regard peut trahir, dans Alfred sans défense.
La cause de l'amour et celle du malheur.
Amour, sur nous quel est doue ton empire?
D'Edgard, de moi tu couses tous les maux.
Pour toi, quittant le casque des héros.
Des troubadours nous avons pris la lyre;
Pour loi, de châteaux en châteaux.
Nous promenons notre délire.
Le triste Edgard ne doit qu'â loi Le noir tourment qui le dévore;
Tu m'as rendu plus malheureux encore.
Infortuné rival d'un c|>oux et d'un roi,
Je ne dois espérer de Blanche que j'adore
De Blanche!... à ce nom seul mes plenrs vont-ils couler?
Moi, Thibault, moi, Français, j'irais me désoler
le premier et représenté sur le théâtre de Gand, le 18 décembre 1810. Une musique agréable et une bienveillance très-prononcée de la part du public produisirent une espèce de succès qui faillit être compromis par un incident tout à fait inattendu. Le père de Dandelin, qui ne se souciait que médiocrement de nous voir suivre la carrière dramatique, avait promis d’ameuter tous ses amis contre nous et de faire siffler notre pièce chérie. Toutefois, au moment du danger, sa tendresse paternelle se réveilla; et, pendant la représentation même, il voulut rassurer son fds.Mais,en le cherchant aux abords du théâtre, il se trompa de roule, et lit subitement une entrée en scène, à la grande surprise des acteurs et des spectateurs, qui furent pris de l'hilarité la plus bruyante.
Après deux représentations, Dandelin fut le premier à prendre son parti; il prétendait que le parterre avait fait acte de civisme et de dévouement, et qu’il serait peu loyal de le mettre à une troisième épreuve. Une fois dans cette voie, les représentations de Jeun Second devinrent, pour nous, une source de plaisanteries qui nous ramenèrent tout naturellement dans la carrière des sciences.
Cependant, Dandelin se trouvait sans fortune et appartenait à une famille nombreuse; il fallait songer à se créer un
Parce qu’une maîtresse & mes vœux insensible M'oppose les rigueurs d'un devoir inflexible?
Non, non! le troubadour est enfant du plaisir;
Toujours aimant, quelquefois infidèle.
Il sait de ses malheurs chasser le souvenir ;
Hit du présent, laisse en paix l'nvenir ;
Souffre, combat, et meurt, s'il faut mourir,
Aussi gaiment qu'il célébrait sa belle.
On voudra bien être indulgent pour ces péchés de jeunesse, et se souvenir que le grave et sévère général Carnot, le protecteur de Dandelin, se délassait luiméme en composant parfois des poésies légères, voire même la chanson de Madame Gertrude.
étal. Son talent avait été remafqué par le duc Bernard de Saxe-Weimar, général au service des Bays-Bas; et, grâce à l’intermédiaire de cet officier supérieur, il obtint successivement des lettres de grande naturalisation (') et le brevet de sous-lieutenant du génie (le 16 avril 1817). Il reçut en même temps l’ordre de se rendre à Namur, où il fut employé à la construction de deux lunettes voisines de la citadelle, et dont l'une porte encore son nom.
C’est pendant son séjour à Namur que Dandelin écrivit la plupart de ses ouvrages mathématiques les plus remarquables. Jusque-là il n’avait publié que les solutions de deux problèmes de géométrie élémentaire, dans le 3“ volume de la Correspondance sur l’Ecole polytechnique de France (’) ; et au mois de mars 1817, il avait présenté à notre Académie un mémoire manuscrit Sur quelques parties delà Géométrie. Cet ouvrage, parait-il, obtint peu de succès, et Dandelin renonça à en composer de nouveaux. Là, très-probablement, se serait fermée sa carrière mathématique, sans une circonstance toute particulière.
Nous étions séparés depuis deux ans, lorsque, en 1819, je publiai, à l’occasion de ma promotion au grade de docteur en sciences, une dissertation dans laquelle je faisais connaître, sous le nom de focale, une courbe nouvelle jouissant de différentes propriétés. L’une se rapportait aux foyers des sections coniques et avait pour objet de montrer que, sur le cône droit, la distance des deux foyers est égale à la différence des deux rayons vecteurs, menés du sommet du cône aux deux extrémités du grand axe de la courbe, quand c’est une ellipse : et à la somme, quand c’est une hyperbole. Je m’empressai, comme on le comprend bien, d’envoyer mon travail à mon ancien ami, que, sous plusieurs rapports, je
(') Elles portent la date du 4 avril 1816.
(•) Pattes 10Î et 205. Parla, mai 1815.
pouvais considérer comme mon maître. Ii me répondit surle-champ qu'il se réservait de l’examiner avec soin et de m’en dire son avis. « J’ai justement sous la main les œuvres de Pascal, ajoutait-il; le rapport qui existe entre vos idées et les siennes me fournira un point de départ pour mes observations. » Nous verrons bientôt tout ce que son esprit supérieur sut tirer de la lecture des ouvrages du géomètre français.
Dandelin commença par m’envoyer un écrit, dans lequel il ajoutait aux deux générations que j’avais données de la focale , deux générations nouvelles de cette courbe et la solution d’un grand nombre de problèmes intéressants. Il s’établit entre nous, à ce sujet, une correspondance active, et nous continuâmes chacun nos travaux, en suivant une marche à peu près parallèle. Alors, je crois pour la première et seule fois de sa vie, Dandelin songea à mériter quelque réputation par ses travaux mathématiques. J’avais parlé de m’absenter : « Il faut renoncer absolument à votre voyage de Hollande, m’écrivit-il aussitôt; votre séjour ici peut avoir, pour nous deux, des résultats plus satisfaisants que vous ne pensez, pour arrêter un plan d’études suivi entre nous deux et une collaboration sur différents sujets dont je vous parlerai alors. Si vous le voulez, peut-être pourrons-nous ne pas rester obscurs et obscurcis. #
Cet appel était trop avantageux pour ne pas m’y rendre. Nous combinâmes, en effet, nos études et nos travaux. J’avais déjà présenté à l’Académie, en 1820, un nouvel écrit sur les sections coniques ('); je repris mes recherches avec plus d’ardeur, et Dandelin, de son côté, après avoir revu son mémoire Sur la focale, le présenta à l’Académie, le 4 mars
(') Mémoire sur «ne nouvelle théorie des sections coniques considérées dans le solide. Tome II des Mémoires de l’académie royale de Bruxelles.
1822 ('). Ce travail, remarquable à tant de titres, lui servit de pièce de réception: il futélu, à l’unanimité, dans la séance suivante. Un de ses résultats les plus curieux est, sans contredit, la démonstration si simple et si élégante qu’il donne de la propriété que j’avais reconnue aux sections coniques (’).
On voudra bien m’excuser si je suis entré dans quelques détails au sujet de cette propriété des foyers, qui, depuis, a servi de point de départ, dans plusieurs ouvrages élémentaires, pour démontrer toute la théorie des sections coniques. Quelques erreurs avaient été publiées à ce sujet, et il était peut-être utile de rétablir les faits historiques.
M. Hachette, le premier, fit usage du théorème des foyers, dans la seconde édition de son Traité de géométrie descriptive, imprimé en 1828. Mais personne ne montra mieux la fécondité de cette proposition et de quelques autres contenues dans les Mémoires de notre Académie, que M. Théodore Olivier, qui en a fait l’objet d’un travail spécial et leur a donné le nom de Théorèmes belges (3).
(■) Mémoire sur quelques propriétés remarquables de la focale parabolique, tome II des Mémoires.
(*) L’énoncé est donné de la manière suivante : Si Von fait mouvoir dans un cône droit une sphère, et que, dans une position quelconque de cette dernière, supposée tangente au cône, on lui mène un plan tangent, l’intersection de ce plan et du cône aura pour foyer le point de contact de la sphère et du plan. On voit en effet immédiatement que le triangle qui a pour base le grand axe de la section conique et pour sommet le sommet du cène, a scs cétés touchés par la sphère, de manière que les points de contact sont, deux à deux, à égale distance de chaque sommet de ce triangle. On comprend, dès lors, que la différence des deux segments du grand axe de l’ellipse égale la différence des deux autres cètés du triangle, c’est-à-dire des deux rayons vecteurs menés du sommet du cène aux extrémités du grand axe de la courbe, quand c’est une ellipse, et à la somme quand c’est une hyperbole.
(s) Additions au Cours de géométrie descriptive, 1 vol. in-4fl, avec atlas; Paris, chez Carilian-Goeury, 1847. * Lorsque je me proposai d’écrire sur la géométrie descriptive, dit M. Th. Olivier, dans sa préface, avec des vues que je puis dire nouvelles, quoiqu’elles ne Fussent réellement que la continuation de celles
« Les démonstrations (de ces théorèmes), dit le savant français, sont d’autant plus remarquables, qu’outre leur simplicité et la facilité avec laquelle les trois sections coniques se trouvent soumises à un même mode de recherche géométrique, elles sont comme un reflet de la géométrie antique ('). »
Le môme écrit Sur la focale parabolique renferme un théorème bien curieux, à cause de la singulière ressemblance de son énoncé avec celui de l’hexagone mystique de Pascal. L’auteur le fait servir fort ingénieusement à démontrer que les focales, courbes du troisième degré, ne sont que des transformations des sections coniques, avec lesquelles elles ont un grand nombre de propriétés communes. Ces analogies sont démontrées avec la plus grande élégance, au moyen de la théorie des projections stéréographiques que notre géomètre employait avec un rare bonheur.
Il en a fait encore un usage remarquable dans son mémoire Sur les intersections de la sphère et d'un cône du deuxième degré, qu’il publia au mois de juin 1825 (*), presque en même temps que son beau travail Sur l'emploi des projections stéréographiques en géométrie (’).
C’est dans ce dernier ouvrage que Dandelin, répondant aux sollicitations qui lui étaient adressées, fait connaître sa
«le Monge, fondateur de cette science, je dis, en 1831 , à M. Qucielel, que je baserais toutes les recherches touchant les propriétés géométriques des sections coniques et des surfaces du second ordre sur les Théorèmes belges, c’est-à-dire sur le mode de démonstration employé par lui et M. Dandelin (mon ancien camarade h l’École polytechnique) pour la manifestation des propriétés principales des sections coniques. »
(•) Additions au Cours de géométrie, etc., préface, page t.
(•) Tome IV des Mémoires de V Académie, 1827. On y voit que les projections stéréographiques de l’intersection d'une sphère et d'un cène du 2e degré sont des lemniscates, formées par les pieds des perpendiculaires abaissées d’un point fixe sur les tangentes d’une conique.
(s) Tome IV des Mémoires de V Académie, 1827.
manière de procéder en géométrie, pour résoudre les problèmes ou pour arriver à des théorèmes nouveaux ; on y trouve le cachet de son génie mathématique, en même temps qu’on admire les ressources et la variété de sa belle intelligence. L’auteur montre qu’un grand nombre de figures, et spécialement les polygones inscrits et circonscrits, peuvent être ramenés à des figures régulières dont ils conservent les propriétés dans leurs déformations. Il y revient encore sur la théorie des sections coniques et donne une élégante solution du problème du plus court crépuscule.
Mais de tous les ouvrages de Dandelin, le plus curieux est incontestablement celui Sur thyperboloïde de révolution et sur les hexagones de Pascal et de Brianchon ('). Ce petit mémoire est un chef-d’œuvre d’élégance géométrique: c'est l’écrit le plus remarquable qui soit sorti de sa plume. En le reproduisant dans ses Annales, M. Gergonne ajoutait : « Ainsi se trouvent établis, sans calcul et par une sorte d’intuition, les deux théorèmes de Pascal et de M. Brianchon, c’est-à-dire les plus importants peut-être de tous ceux qui composent la théorie des sections coniques (*). »
Si l’on songe maintenant qu’un géomètre de celte force n’écrivait que pour répondre aux sollicitations de l’amitié, et qu’il fallait en quelque sorte lui arracher ses ouvrages, on concevra ce qu’il aurait pu produire s’il avait été stimulé par l’ambition et par la soif de la gloire (*) . Dans presque
(') Tome III des Mémoire» de V Académie, 1826. L'auteur y généralise le théorème des foyers, et l'étend aux sections coniques considérées dans l’byperhololde de révolution, au lieu du cône droit.
(*) Annales de mathématiques pures et appliquées, tome XV, p. 396, années 1824 et 1825.
(5) Je saisissais presque toujours les occasions de ses voyages à Bruxelles, pour l’engager à rédiger ses travaux mathématiques. Mes instances un peu vives rencontraient souvent de l'opposition ; il se vengeait alors par des plaisanteries et allait raconter à nos amis communs que je l'appelais à Bruxelles pour l'enfermer et le forcer à écrire. Assez généralement, il se bornait à m'envoyer les
toutes ses lettres, il proteste de son désir de vivre tranquille et de ne s’occuper des sciences que pour exercer son esprit : on croirait entendre Pascal parlant de la géométrie et de la vanité des succès qu’elle procure ('). Combien il y a loin de cette abnégation de tout amour-propre à la susceptibilité irritable de tant d’écrivains médiocres qui se répandent en invectives et en outrages contre ceux qui ont le malheur de ne pas les admirer!
Pendant qu’il s’occupait de ses plus beaux ouvrages géométriques, Dandelin avait entrepris aussi un travail d’analyse, dans la vue, « moins de trouver des méthodes nouvelles pour la résolution des équations, comme il le disait, que de simplifier et de généraliser celles déjà connues, et d’en rendre l’usage plus commode. » Son mémoire Sur la résoluliondes équations numériques fut présenté à la séance du 5 mai 1823, et imprimé dans le tome 111 de nos Mémoires.
Cet écrit fixa l’attention du respectable commandeur de Nieuport, qui, dans un âge octogénaire, avait conservé le goût des sciences mathématiques et qui leur devait son entrée à l’Institut de France. Ce vétéran de la science demanda à son jeune confrère la résolution d’une équation
énoncés des théorèmes nouveaux qu'il avait rencontrés dans ses recherches, |K>ur me laisser le plaisir, disait-il, d'en trouver les démonstrations, mais plutôt, je crois, pour s'éviter l'ennui de les rédiger lui-même. Il aimait à s'appliquer les mots de Figaro : paresseux avec délices! et cependant son esprit était constamment en action ; il n'avait réellement de paresse que pour écrire le résultat de ses méditations. Il professait, du reste, peu d'estime et une sorte de mépris pour ceux qui ne cultivent les sciences que par des motifs d'amour-propre ou de cupidité.
(•) <* Car, pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit ; mais en même temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfin, ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure que vous êtes fort de mon humeur. » Lettre à Fermât , Pascal, tome IV, page 392.
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qui l’avait arrêté et à laquelle il avait été conduit par l'examen d’un problème sur le calcul des probabilités. Dandelin leva la difficulté qui lui avait été soumise, et les deux écrits parurent ensemble dans les Mémoires de l’Académie (').
Vers la fin de 1821 (a), Dandelin avait quitté Namur et
(') Tome III des Mémoires.
(») La lettre par laquelle il était envoyé à Gand porle la date du 22 novembre, et celle qui renvoyait à Venloo est datée du 3 lévrier 1824.
Le départ de Namur fut véritablement un événement : Dandelin s’élail fait beaucoup d’amis dans cette ville, et il tenait à leur laisser des souvenirs. Il n’était point riche, et sa libéralité était grande. Il se dépouilla à peu près de tout ce qu'il avait, et s’en alla, disait-il en riant, comme s'il parlait pour l’autre monde. Il avait des livres de choix, c’est même la seule chose à laquelle il parût tenir; cependant s’il arrivait h un ami d’examiner un de ses ouvrages avec quelque curiosité, il pouvait être certain de le retrouver, en reotranl chez lui. Quand on lui faisait des représentations sur cette prodigalité, Dandelin se bornait à répondre : « Je l’ai lu; » ce qui, chez lui, signifiait, en effet, qu’il en possédait parfaitement le contenu et que l’ouvrage lui était désormais inutile. Il présentait sous ce rapport une espèce de problème inexplicable; ou ne le voyait presque point lire, cl cependant il savait une infinité des choses dont il parlait fort bien.
Dandelin ne connaissait |K>int la valeur de l’argent : il lui est arrivé même de le jeter, littéralement, par les fenêtres. Il se trouvait alors à Namur; il venait de toucher son traitement, ci, rentré chez lui, il avait placé l’argent sur une table, en priant son hûlessc de vouloir bien le mettre en lieu de sûreté. Comme on tardait J obtempérer h ses désirs, Dandelin insista en disant que cet argent le géuail. L’on ne fit que rire de son impatience; et, la fenêtre étant ouverte, Dandelin en un tour de main débarrassa lui-méme la table, à la grande satisfaction de plusieurs petits malheureux qui passaient en ce moment et qui prélevèrent une notable partie sur le traitement, dont les personnes de la maison s’empressèrent d’aller recueillir les restes.
Son premier séjour à Namur fut marqué par quelques autres excentricités de jeunesse. Les rochers sur lesquels est construite la citadelle, sont, dans un endroit, taillés S pic et laissent entre eux une fente immense sur laquelle on a établi un pont. A l'époque des travaux, on y avait jeté, pour les ouvriers, un simple pont en planches, non muni de parapets et dont le passage était fort dangereux. Dandelin eut la fantaisie de le passer à cheval; cl il exécuta son dessein, malgré les représentations des ouvriers, qui lui étaient très-attachés.
Lui-méme racontait avec beaucoup de gaieté une mésaventure qui lui était arrivée en se rendant à une revue. Il était en grande tenue militaire et passait devant la Itouliquc d'un vannier, quand tout à coup son cheval s’avisa de saisir
avait clé envoyé à Gand, pour être employé à la construction des forteresses entre la Lys et l’Escaut. Il semblait qu’en se rapprochant de sa famille, il dût avoir à se féliciter du changement; mais il n’en fut pas ainsi : les lettres qu’il écrivit à cette époque annoncent toutes le plus grand abattement et un véritable dégoût du service militaire. Ses plaintes devinrent plus amères encore, lorsqu’au commencement de 1824, il fut relégué dans la petite ville de Venloo; et bientôt elles n’eurent plus de bornes. « Au nom du ciel, écrivait-il, mon ami, aidez-moi à sortir de cet infernal séjour; j’y sens dépérir mes moyens et mollir mon caractère. A chaque instant l’atmosphère qui m’entoure m’enlève une nouvelle partie
de mon intelligence Une des plus grandes privations
que j’éprouve ici, c’est l’absence d’une bibliothèque; je suis absolument sans livres, et comme je suis aussi sans conversation, je m’y trouve bien malheureux. »
Le grade de lieutenant en premier auquel il fut promu, le 2(j août 1824, ne calma point ses chagrins. Je crus que le seul moyen de le tirer de l’état pénible où il se trouvait était de l’aider à changer de carrière. Celle de l’enseignement paraissait la plus favorable : elle mettait h sa portée tous les moyens de travail, et permettait au pays de tirer parti de cette brillante intelligence, qui pouvait dépérir faute d’aliment.
Dandelin avait une organisation toute privilégiée; sa conception était vive et facile, son expression toujours nette et élégante; sa physionomie heureuse inspirait la confiance et la sympathie. Il savait, avec une flexibilité admirable, se mettre au niveau de toutes les intelligences, aborder les
un panier; Dandelin voulut le lui retirer; mais le cheval eut peur et se mit au galop; les passants ne Arent <|ue l'effrayer davantage en voulant lui enlever le panier malencontreux. C'est dans cet équipage que Dandelin parut subitement devant la troupe déjà réunie pour l'inspection.
questions les plus difficiles et parler à chacun le langage qui lui convenait. S’effaçant toujours pour mettre les autres en relief, il leur laissait croire que ses pensées les plus ingénieuses venaient d’eux-memes. Aussi, recherchait-on le charme de sa conversation, et chacun se sentait une valeur plus grande en le quittant. On n'apercevait véritablement sa supériorité que par le talent qu’il savait mettre à la cacher.
Je parlai du projet concerté avec Dandelin à notre vieil ami, le commandeur de Nieuporl, qui l’appuya avec une bienveillance toute particulière et qui, par l’obligeante entremise de M. Walter, alors inspecteur général des éludes, obtint pour Dandelin une nominaton de professeur extraordinaire à l’Université de Liège (le 13 mai 1823). Malheureusement la chaire qui lui fut confiée n’était pas celle des sciences auxquelles il s'était voué : il fut chargé du cours d’exploitation des mines (’).
Les espérances de ses amis ne se réalisèrent donc pas complètement. Au lieu de pouvoir donner carrière à sa brillante imagination et de produire de nouveaux travaux de géométrie, Dandelin se vit d’abord forcé de se mettre au courant des études que nécessitait sa nouvelle position. Non-seulement il voulut acquérir la connaissance de tous les détails des sciences métallurgiques et de la pratique des ateliers, mais il descendit encore dans le labyrinthe des affaires, où le gouvernement lui-méme l’appela par différentes missions administratives.
C’est un grand art que celui de savoir tirer parti des
(•) Je lis dans les noies écrites de sa main : < Je «|uillai le service le 13 mai 1835, sous la condition expresse dVlrc conservé sur les cadres de l'armée, condition qui n'ettl pas son effet, puisque je reçus quelque temps après ma démission honorable, contre laquelle je m'inscrivis en réclamation. » Sous le rapport pécuniaire, Dandelin trouvait peu d'avantage en passant à Liège, où son nouveau traitement fut fixé à 1,600 florins (5,3S6 francs).
hommes et de les placer dans les postes qui leur conviennent : il exige un discernement qui n’appartient qu’aux esprits supérieurs. Les attributions généralement réparties au hasard expliquent les nombreux mécomptes que la société enregistre chaque jour. On pourrait juger un homme d’Étal par les personnes qu’il emploie et par les fonctions qu’il leur confie.
Notre confrère avait, du reste, trop de ressources en lui-même pour tarder à se mettre au niveau des exigences de son nouvel emploi ; il commença même, au milieu de toutes ses préoccupations, à écrire quelques ouvrages élémentaires; il n’en a publié toutefois qu’un seul, les Leçons sur la mécanique et lesmachines ('}, encore n’en avons-nous que le premier volume. Quant aux autres, je n’en connais que ce qu’il m’en écrivit lui-mème, en me remerciant de l’envoi de quelques ouvrages, dont l'un lui était dédié. « J'ai refait en entier et reconstruit sur le modèle de votre Astronomie populaire, disait-il, un petit ouvrage qui va, dans quelques jours, paraître à Verviers et qui est destiné aux ouvriers et aux militaires. Vous le voyez, toujours votre étoile cntrainc la mienne, à la façon des satellites, qui, malgré leurs perturbations et leur tendance à s’échapper par la tangente, n’en sont pas moins obligés de se retrouver, après de certaines périodes, au point dont ils étaient partis. » Sa métaphore était plus vraie qu’il ne pensait, car presque immédiatement après avoir écrit celte lettre, il subit je ne sais quelle perturbation, et je reçus cette autre missive. « Depuis que je vous ai écrit, j’ai fait une justice : j’ai brûlé tout ce que j’avais écrit jusqu a ce jour, et j’ai bien fait; plus des trois quarts étaient inachevés, et je me sentais incapable de finir... Tous les jours, je sens davantage combien il m’est
(') 1 vol. in-8", 471 pages, avec pl. A Liège, chez Dessain, 1837.
impossible de bien écrire, et surtout d être clair et concis ; d’une autre part, j 'éprouve un dégoût invincible pour la publicité... »
Dandclin, comme tous les hommes d’une imagination vive, était d’une grande mobilité de caractère, du moins dans tout ce qu’il considérait comme secondaire. 11 se laissait facilement influencer par les personnes qui l’entouraient ; il en prenait même les goûts et les habitudes. Cette trop grande facilité, résultat d’un naturel confiant, a quelquefois été mal interprétée et a fait nailrc des préjugés fâcheux chez ceux qui ne le connaissaient qu’imparfaitement ('). Le plaisir de la conversation i’entrainait aussi à soutenir des paradoxes; mais il le faisait avec tant d'esprit, avec tant de finesse, et surtout avec tant d’abandon de tout amourpropre, qu’on aurait eu mauvaise grâce à se montrer sévère. Les seuls succès auxquels il se soit toujours montré sensible étaient précisément ceux que procure la conversation et, il faut en convenir, ses prétentions notaient point déplacées.
(*) Quanti une personne lui plaisait, il lui trouvait d'abord cent belles qualités, souvent même des talents supérieurs. Je le voyais quelquefois s’arrêter près d’un simple ouvrier, entrer en conversation avec lui ; et, s'il lui trouvait quelque intelligence, il se prenait aussitôt â regretter que la société ne tirât point parti de facultés aussi remarquables.
Un jour, je trouvai l’administrateur général de l'instruction fort indisposé contre lui, pour une petite scène qui, si elle avait eu lieu, était de nature, en effet, à compromettre étrangement la gravité académique. Dandclin, disaiton, à la suite d'une excursiou géologique, était rentré dans Liège jouant du violon et accompagné de ses élèves qui dansaient autour de lui. Je me hasardai â lui parler de l'accusation; Dandelin en parut indigné. « Voilà, dit-il, comme on dénature les meilleures actions. Dans une promenade géologique que je fis avec mes élèves, nous rencontrâmes un pauvre ménétrier aveugle; j'en eus pitié, et lui donnai quelque argent. Je voulus ensuite essayer son violon; et je jouai quelques airs qui mirent mes élèves en gaieté: la liberté de la campagne m’y autorisait en quelque sorte, et doit facilement me faire excuser : voilà le canevas sur lequel on a brodé toute une histoire. » Cette histoire, en effet, avait eu un certain retentissement que la médiocrité envieuse avait exploité a son bénéfice.
J'ai dit que le gouvernement le chargea de différents travaux administratifs. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’organiser, en 1825, les écoles des services publics, il fut appelé à la Haye pour faire partie de la commission qui eut à s'en occuper.
Presque immédiatement après, il fut envoyé en Allemagne (1825), pour comparer les établissements scientifiques et les mines de ce pays avec les nôtres. En 1827, il reçut une semblable mission pour l’Angleterre.
Lorsque le syndicat eut pris, en 1829, la résolution de mettre en exploitation les mines de fer et les autres ressources des forets de Herzogcnwald et de Grunhaut, il fut encore désigné pour intervenir dans cette opération, qui fut arretée par la révolution de 1830.
Son séjour en Saxe donna lieu à quelques lettres spirituelles ('); surtout son excursion à Prague et ses démêlés avec une police tracassière, qui finit par le reconduire au delà des frontières : tout cela était raconté avec une verve et une gaieté qui répandaient sur son récit le charmedu roman. 11 aurait été difficile de trouver un compagnon de voyagé plus habile à saisir le côté pittoresque des choses et à s’accommoder plus facilement de toutes les circonstances.
J'ai eu la bonne fortune de faire avec lui le voyage d’Angleterre, ou du moins une partie de ce voyage. Plus de quarante années se sont écoulées depuis cette époque; je venais d’être nommé à la place que j’occupe encore aujourd’hui, et le gouvernement m’avait chargé d’aller en Angleterre pour y commander quelques instruments destinés à notre futur Observatoire. Dandelin arriva la veille de mon départ, disant qu’il venait passer ses vacances avec moi. Que faire?
(') Pendant l’impression de cetle notice, M. Achille Dandelin m’a remis différents papiers, parmi lesquels se trouvent, sous le litre A'Exlrail d’un journal du voyage en Allemagne, des renseignements scientifiques pleins d’intérêt.
cette difficulté cependant s’arrangea à notre grande satisfaction. Il fut chargé lui-même d’une mission scientifique, et nous pûmes partir ensemble. C’était le 20 août 1827, le jour même de la mort du digne commandeur de Nieuport. Nous partimes sans avoir connaissance de cette perte cruelle, qui ne nous fut communiquée qu’après notre arrivée en Angleterre.
Jamais Dandclin ne fut aussi gai que pendant ce voyage; je ne crois pas l’avoir vu plus véritablement heureux. Cependant cet excès de bonne humeur fut altéré par un incident qui faillit nous devenir funeste. Nous nous étions embarqués à Ostende, après avoir été retenus dans le port une partie de la journée par une tempête affreuse; et, au milieu de la nuit, le bateau à vapeur alla échouer sur un banc de sable, à l’entrée de la Tamise. Notre position était des plus alarmantes; nous nous attendions à périr d’un instant à l’autre; mais, vers la naissance du jour, la marée montante parvint à nous dégager.
Après avoir visité Londres, notre dessein était de parcourir ensemble le nord de l’Angleterre et l'Ecosse. Dandelin prit les devants et devait m’attendre à Shcffield. Quand j’arrivai dans celte ville, le nombre des connaissances et des amis qu’il s’était faits déjà, malgré son ignorance à peu près complète de la langue anglaise, était si grand que j’en fus effrayé. Ne pouvant répondre à toutes les invitations qu'il avait reçues pour moi, je dus me séparer de lui.
A mon retour en Belgique, je demandai vainement de ses nouvelles. Un mois, deux mois se passèrentsans que je fusse plus heureux; il en était de même dans sa famille et au ministère de l’intérieur. On commençait à concevoir des inquiétudes, quand Dandelin arriva subitement. Il envoya de Liège un rapport détaillé sur tout ce qu’il avait eu occasion d’observer; et le Gouvernement lui en témoigna sa satisfac-
tion, oubliant le déplaisir que lui avait causé un trop long silence.
On se ferait difficilement aujourd’hui une idée exacte de ce qu’était l’Académie des sciences et des belles-lettres de Bruxelles à l’époque où Dandelin y fut appelé. Composée en grande partie de savants qui habitaient les provinces septentrionales du royaume ou qui se trouvaient disséminés dans nos universités, elle ne comptait guère qu’une demi-douzaine de membres qui suivissent assidûment ses séances. On causait bien plus qu’on ne dissertait sur des points scientifiques; mais, en causant, on était souvent conduit à s’occuper des mêmes recherches, et l’un dénouait une difficulté devant laquelle l’autre avait échoué.
La géométrie pure occupait à peu près exclusivement quelques-uns des membres. La publication de plusieurs mémoires avait mérité l’attention des savants étrangers et avait contribué à étendre les relations de la compagnie, qui était devenue un centre pour ce genre dctudes. Les amis de la géométrie ancienne encourageaient cette utile tendance; je citerai particulièrement MM. Ampère, Bobilier, Chasles, Gcrgonne, Gérono, Ilachette, Lévy, Th. Olivier, Plana, Plücher, Poncelet, Michel Reiss; tous nous communiquèrent de leurs travaux, qui furent insérés soit dans les Mémoires de la compagnie, soit dans la Correspondance mathématique et physique. Nous n’avions pas encore les Bulletins, et l’on sentait le besoin d’un recueil qui put recevoir les écrits de peu d’étendue, et meme les simples communications.
Ce mouvement intellectuel se répandit dans nos universités et jusque dans nos athénées et collèges. La plupart des savants nationaux, qui se sont fait connaître depuis, essayaient alors leurs forces et déposaient dans la Correspondance mathématique les résultats de leurs recherches.
Les événements de 1830 donnèrent un autre cours aux idées : beaucoup de jeunes gens qui se destinaient aux sciences embrassèrent la carrière des armes, et les nouvelles études qu’ils eurent à suivre leur firent négliger celles dont ils s’étaient précédemment occupés.
Au moment où éclatèrent les premiers troubles, Dandèün se trouvait à Liège. 11 se hâta d'abandonner sa paisible profession et rentra dans la carrière militaire : c’était la troisième fois qu’il déposait la plume pour prendre l’épée. Sou esprit supérieur, ses relations nombreuses, ses connaissances spéciales lui assignèrent aussitôt un poste distingué : il fut nommé commandant de la légion d’artillerie de la garde urbaine, le 13 septembre 1830, et il reçut d’elle, peu de temps après, un sabre d’honneur. Quelques imprudences faillirent malheureusement le compromettre ; et, lui aussi, prouva, par son exemple, que
La roche Tarpéienne est près du Capitole.
Une accusation de trahison fut lancée contre lui ; et, dans le premier instant, il eut beaucoup de peine à s’y soustraire. L’autorité se hâta de détromper le public en annonçant que l’imputation faite à Dandelin était calomnieuse (').
Le 12 octobre suivant, notre confrère recevait du gouvernement provisoire le brevet de major du génie et l’ordre de se rendre à Ypres. Il revint ensuite à Gand, où il fut employé, du 16 février 1831 jusqu a la fin de juillet de
(') M. le comlc de Berlaymont, commandant général de la garde urbaine, fit mettre à Tordre du jour et afficher aux coins des rues l’annonce suivante :
« M. Dandelin, commandant de l’artillerie et du matériel de guerre, a été l'objet d’une imputation révoltante; il est du devoir du commandant général, de tout son étal-major et du corps des officiers de la garde urbaine, de reconnaître que l’imputation faite à M. Dandelin est calomnieuse.
» Fait à l’hôtel de ville, le 98 septembre 1830. »
la même année, comme chef de la brigade du génie, à l’armée des deux Flandres.
Cependant, il n’avait pas encore renoncé définitivement à l’enseignement, et le gouvernement le pressait de prendre un parti ; sa nomination de lieutenant-colonel du génie, signée par le régent du royaume, le 24 juin, acheva de le déterminer à rester dans son ancienne carrière.
Dandelin, sous plusieurs rapports, pouvait être comparé à P.-L. Courrier. 11 en avait la tournure d’esprit vive et piquante ; il saisissait rapidement le côté pittoresque ou philosophique des choses; et, comme lui, à la veille d’une bataille, il se serait facilement oublié au fond d’une bibliothèque, au risque d’y être surpris et de se faire un mauvais parti, soit avec les siens, soit avec l'ennemi. Soldat de profession, partisan même d’une vie aventureuse, il était, sans s’en douter, homme de science avant tout.
Pour avoir passé dans une autre province, Dandelin n’avait pas entièrement échappé aux dangers de la tourmente révolutionnaire. Avec une tète aussi ardente que la sienne, il ne pouvait se tenir en repos, alors que tout était mouvement autour de lui. 11 se mêla aux clubs les plus exaltés et bientôt il en devint l’orateur favori.
J’étais dans de vives inquiétudes à ce sujet, quand, un malin, un ami commun, aujourd’hui officier supérieur du génie, vint me donner avis que Dandelin était menacé d etre traduit devant un conseil de guerre. Nous courûmes aussitôt ensemble chez le Ministre, M. Ch. De Brouckere, pour lâcher de conjurer la tempête. Tout put s’arranger en effet, et Dandelin fut envoyé à Namur (le 7 septembre 1831). En rentrant dans son ancienne résidence, il y reprit aussi ses anciennes habitudes, hormis son goût pour les études. 11 passa en effet plusieurs années dans cette nouvelle garnison sans presque s’occuper de travaux intellectuels.
Je crus que notre ancienne amitié me donnait le droit de lui adresser des reproches à ce sujet; et je le fis en lui envoyant un exemplaire de la 2e édition de mes Positions de physique, qui lui étaient dédiées. Il me répondit par une lettre affectueuse qu’il terminait par ces mots : « Vous dites, mon vieil ami, que mon nom vous a porté bonheur; mais je retourne le compliment : vous devez porter bonheur à mon nom, et j’ajouterai plus encore, vous seul pouvez me rendre à la carrière où je n’ai jamais fait un pas qui n’eût pour objet de m’occuper d’une de vos occupations ou de caresser une de vos sciences favorites. » (8 novembre 1834).
Fort de cette promesse, je le pressai plus vivement de rentrer dans la lice. Il parlait de s’occuper de physique et d’astronomie, et plus particulièrement de la théorie de la lumière; mais les instruments lui manquaient: il en reçut enfin du gouvernement, qui les emprunta aux collections du Musée de Bruxelles (14 avril 1835).
Vers la même époque, il fut nommé professeur de physique à l’Athénée de Namur ('), sans cesser de conserver son service actif dans l’armée. C’est alors qu’il nous communiqua ses idées sur la composition du spectre solaire et sur la théorie de la lumière en général, dont il s’était toujours occupé avec une prédilection particulière. Il reprit aussi la théorie des équations (*), et mit en ordre ses Recherches sur la détermination géométrique des orbites
(') Le 9 novembre 1835.
(«) « Je viens d'achever un nouveau travail pour l'Académie. Il roule sur les formes des racines imaginaires des équations, et contient plusieurs choses nouvelles. Peut-être pourrai-je vous l’adresser avant la séance de l'Académie, mais cela est douteux.
» Je suis également sur le point de terminer la première partie de mon travail sur la décomposition de la lumière, et vous la recevrez bientôt... Vous voyez qu'enfin je me suis réveillé. •
De tout cela on n'a rien retrouvé dans scs papiers.
cométaires, mais ce n’est qu’au mois de mars 1840 qu’il nous transmit ce dernier travail.
Depuis longtemps, notre confrère témoignait le désir de se fixer à Bruxelles. Cette faveur lui fut accordée par le général Buzen, alors ministre de la guerre, qui l’appela au commandement du génie dans les places de Bruxelles, Louvain et Vilvorde (le 22 juin 1841).
Dandelin était heureux de ce changement, qui réalisait enfin pour lui des espérances conçues depuis longtemps. Mais à peine achevait-il de mettre en ordre sa nouvelle habitation, qu'il fut brusquement désigné pour aller prendre, à Liège, la direction des fortifications de la 3e division territoriale (le 23 octobre 1841). Ce coup lui fut très-sensible. Ses amis intervinrent en sa faveur, mais ils ne purent rien obtenir du général Buzen qui, cependant, portait à Dandelin un véritable attachement. « Il faut, répondit-il, que mes amis donnent, les premiers, l’exemple de la soumission : c’est le seul moyen d’établir la discipline. » Dandelin se résigna et partit le jour même.
Au mois de décembre suivant, M. Nothomb, alors ministre de l’intérieur, proposa au roi de reconnaître, dans la personne de quelques-uns de ses membres, les services rendus aux sciences et aux lettres par l’Académie royale de Bruxelles, et demanda des distinctions en leur faveur. Dandelin fut, à cette occasion, nommé chevalier de l’ordre de Léopold. Cette récompense était méritée et obtint l’assentiment général .
Quoique Dandelin fût incontestablement un des hommes les plus savants de notre royaume, c’était un de ceux qui, après une aussi longue carrière, comptaient le moins de titres honorifiques ('). Si l’on se rappelle que, depuis dix-
(') Il avait été nommé docteur honoraire de l'Université de Gand, en 1835. U était aussi membre de la Société minéralogique d'Iéna et des trois Sociétés établies à Liège pour l'étude des sciences.
huit ans, il avait composé ses plus beaux mémoires, ceux qui avaient été le plus admirés des juges compétents.
Notre confrère ne fut point insensible à ce témoignage de la bienveillance royale, et il voulut y répondre par de nouveaux travaux scientifiques. Au mois de décembre 1842, il nous présenta un écrit Sur quelques points de métaphysique géométrique, écrit qui fut inséré dans le tome XVII de nos Mémoires. L’idée lui en fut suggérée par un travail de Legendre, imprimé en 1838, dans le tome XII de la collection de l’Académie royale des sciences de Paris. « J’avais, il y a bientôt vingt-six ans, ditDandelin dans V Introduction, traité rnoi-mèmece sujet dans un mémoire adressé à l’Académie royale de Bruxelles : j’ignore ce que ce mémoire est devenu, mais je croyais et je crois encore aujourd’hui qu’il renfermait l’exposé des vrais points de départ de la géométrie élémentaire. » 11 est remarquable de voir l’auteur rattacher pour ainsi dire ensemble les deux extrémités de sa carrière scientifique, et revenir avec une sorte de prédilection sur un sujet qui l’avait occupé dans sa première jeunesse. Luimème il s’étonne de voir Legendre, « ce savant illustre, poursuivre jusqu a la fin de sa carrière les recherches destinées à éclaircir le point délicat de métaphysique sur lequel repose toute la géométrie. » Mais un pareil retour n’est point une anomalie dans les phases de l’intelligence humaine, c’en est, au contraire, une des lois; comme le prouve l’exemple de d’Alembert, de Lagrange, de Carnot, de Legendre et de Dandelin lui-mème. C’est ordinairement après avoir usé des théories mathématiques que les savants se préoccupent le plus de la nécessité d’en consolider les bases.
Depuis notre nouvelle organisation politique, il ne s’était point passé d’année que notre confrère ne fût appelé à faire partie de quelque jury d’examen, soit pour les élèves de l’École militaire, soit pour les aspirants des ponts et chaussées.
En 1845, il avait été désigne par la Chambre des représentants comme membre de la commission chargée de l’examen des causes qui avaient pu amener la destruction du tunnel près de Tirlemont. Les études auxquelles il dut se livrer nécessitèrent un nouveau voyage en Angleterre, afin d’établir des comparaisons entre les travaux faits dans ce pays et ceux exécutés dans le nôtre pour l’établissement des chemins de fer.
La dernière commission dont il fit partie était celle qui fut instituée par arrêté royal du 9 février 1846. Elle était chargée « d’examiner les documents géodésiques de la triangulation du royaume, exécutée antérieurement à 1830, et d’arrêter les bases principales et le mode d’exécution du travail complémentaire de celui auquel ces documents appartiennent. » Tant que sa santé le permit, notre confrère prit part aux travaux de la commission, et l'aida de tous ses moyens dans l’accomplissement de la pénible et délicate mission qui lui avait été confiée.
La position de Dandclin s’était sensiblement améliorée. Le 1er août 1843, il avait été nommé colonel du génie, et il avait enfin été rappelé à Bruxelles, pour y prendre la direction des fortifications de la 2° division territoriale ('). Le siège de la direction était à Anvers, mais il obtint de pouvoir résider dans la capitale.
11 y arriva sous l’impression d’une vive douleur, causée par une perte cruelle qu’il venait de faire. Son père, qu’il avait toujours tendrement aimé, avait succombé, huit jours auparavant, aux suites d’un accident des plus déplorables (5).
(•) Le 30 septembre 1844.
(») M. Dandelin père était dans sa soixante-seizième année; il avait été renversé et écrasé par une voiture que sa surdité ne lui avait pas permis d'éviter; il mourut des suites de ses blessures, le 22 août 1844. — Germinal n'avait pas une affection moins vive pour sa vieille mère, qui toujours s’était montrée extrêmement dévouée à ses nombreux enranls.
Non-seulement le moral de Dandelin était douloureusement affecté, mais ses habitudes mêmes étaient changées.
Cependant, quand il se retrouvait avec ses anciens amis, sa gaieté se réveillait encore; sa conversation si animée, si spirituelle, reprenait toute sa chaleur, surtout quand ses souvenirs se reportaient sur ses premières années. Son cœur était aimant et avait besoin de l’affection des autres: il s’attachait aux choses comme aux hommes. « Je viens de Gand, me dit-il un jour, et, pendant une journée entière, je me suis fait promener en voiture par toute la ville; j’ai voulu revoir jusqu'aux moindres rues, jusqu’aux promenades les plus solitaires que nous fréquentions autrefois. » Avait-il le pressentiment qu’il ne les reverrait plus ? Depuis quelques années, il suivait avec assez de régularité les séances académiques; et s’il ne présentait plus de ces mémoires remarquables qui fixeront son nom dans l’histoire des sciences, cependant il prenait encore une part active aux travaux de l’Académie, par les nombreux et savants rapports dont il enrichissait les Bulletins de ce corps.
Quand eut lieu la réorganisation actuelle de l’Académie, et que la classe des sciences eut à nommer, pour la première fois, son directeur annuel, c’est sur lui que tombèrent les suffrages. Cet honneur lui était dû sous tous les rapports : il était un des plus anciens fils d'adoption de l’Académie, ou il siégeait depuis vingt-quatre ans; toujours il s’y était concilié l’estime de ses confrères, cl ses travaux étaient de ceux qui honoraient le plus nos recueils.
Dans la dernière séance publique à laquelle il assista, Dandelin prononça des paroles qui , si elles ne rappelaient pas toute la force de son talent, témoignaient encore de la parfaite élégance de sa pensée, de la délicatesse exquise de ses sentiments et de celte urbanité si rare que l’esprit cherche en vain à simuler, mais que le cœur seul peut mettre en relief.
Cette séance couronna en quelque sorte sa carrière académique. Dès cet instant, il ne sortit plus.
Dandelin était d'une constitution robuste et semblait destiné à vivre longtemps encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès : aux douleurs physiques qu’il ressentait se joignaient malheureusement des chagrins réels qui précipitèrent sa fin. Ses derniers jours furent marqués par une résignation douce et religieuse, par des sentiments affectueux, et lorsque déjà la mort avait engourdi la plus grande partie de son corps, ses yeux, au défaut de scs mains, cherchaient encore ses frères et trois de ses anciens camarades d’études qui avaient voulu recueillir ses adieux (’).
Son agonie fut longue et pénible; mais, vaincu enfin par la douleur et ayant perdu toute connaissance, il rendit le dernier soupir, le 15 février 1847 (*).
(*) Dandelin avait eu, pour camarades, au Lycée de Gand, le docteur Leogrand, qui le soigna pendant sa maladie, et M. Dutilleul, général du génie, qui le suivirent de très-près au tombeau.
(*) Il mourut à Ixelles, faubourg de Bruxelles, rue de l'Arbre Bénit. Parmi ceux qui se rendirent les interprètes de la douleur publique se trouvait le lieutenant-colonel du génie Bcuckers, qui lui avait été attaché dans la province de Liège et dans les Flandres, et qui, à la fleur de l'âge, était, lui aussi, destiné à le suivre de près dans la tombe. Au moment de sa mort, Dandelin avait pour aide de camp N. Alexis Brialmont, dont les travaux de stratégie ont obtenu depuis le plus brillant succès.