LES MARCHANDS DU TEMPLE
Il semble bien, qu'actuellement, les « arts divinatoires » connaissent une vogue de plus en plus marquée. Aussi les pseudo-voyants et surtout les soi disant astrologues se sontils multipliés d’une façon surprenante et. regrettable.
Naturellement, ils monnayent les dons particuliers dont ils affirment tous être possesseurs. Or, si le grand public dont. ils exploitent d’une manière éhontée la crédulité était un peu plus au courant des lois de l’Occulte, il saurait que le fait de tirer des profits personnels de certains dons est absolument contraire auxdites lois ; il saurait que, selon les occultistes, tout talisman vendu est sans aucune valeur ; il comprendrait qu’il y a vraiment lieu de se méfier particulièrement de tous ces « marchands du temple », de tous ces chevaliers du bluff, dont trop de journaux — il faut bien le dire — insèrent les annonces. 11 est des publicités malsaines qu'on ne devrait pas accepter.
Il est vraiment scandaleux de constater à quel point certains individus, dénués de tout scrupule, exploitent ceux de leurs contemporains qui se montrent avides de merveilleux !
Si le lecteur désire des précisions détaillées sur ce sujet, nous lui conseillons très vivement de se reporter à la thèse de notre confrère M. L.-H. Counerc : Astrologues, Voyantes, Cartomanciennes et leur clientèle. Enquête médico-psychologique sur la pratique commerciale de l’Occultisme. Cette thèse, présidée par M. le Professeur LAiGNEL-LAvASTINE, fut soutenue l’an dernier à la Faculté de Médecine de Paris.
L.-H. Couperc y commet cependant une erreur : il donne le nom d’ « occultistes » (l) aux charlatans dont il nous montre les turpitudes.. Il faudrait pourtant bien que l'on sache qu’il y a un monde entre les occultistes et ces maîtres flibustiers !
Cette objection étant faite, il serait souhaitable que la remarquable étude de notre confrère fût répandue dans le grand public. S'il en était ainsi, nombre de personnes éviteraient de s’aller fourvoyer chez nos modernes charlatans.
Que certains dons de voyance existent réellement chez quelques privilégiés, cela nous le croyons depuis longtemps. C'est d’ailleurs ce qui nous amena, en 1930, à faire l'expérience suivante: ayant remarqué combien certains « voyants » attendaient qu’un événement fût passé pour dire : « Je l’avais exactement prévu ! », nous avons voulu agir de façon plus scientifique en publiant, avant que l'événement qu’elles concernaient fût du domaine du passé, quelques-unes des prédictions que nous avions pu obtenir.
Nous avions un champ d’expériences excellent avec certains événements politiques ou sportifs, puisque nous étions à même de contrôler rapidement la véracité des prédictions. Grâce à l’amabilité de MM. FernanD Divoire et RENÉ Leu- MANN, de L’Intransigeant, trois d’entre elles furent publiées en temps voulu dans ce journal (2-2-30 ; 23-2-30 ; 18-12-30) ; toutes trois furent intéressantes. Celle du 18 décembre 1930 concernait la présentation du ministère Sreec devant la Chambre des Députés. Contrairement à l'opinion générale des compétences, le médium avait affirmé que le ministère ne serait pas renversé. Ce fut ce qui se produisit. Quant aux voyances relatives aux épreuves sportives, elles furent satisfaisantes, témoin cet « écho » d’un collaborateur de L'Intransigeant : « Sète a gagné. C'est le triomphe de la clairvoyance de la voyante qui, après avoir annoncé la victoire de la France sur l'Irlande a prédit celle des Méridionaux. » (3-2-30.)
Pour notre part, nous avons obtenu des prédictions d’une valeur incontestable. Elles nous furent précieuses en différentes occasions de notre vie actuelle sur le plan physique.
Il est impossible à un véritable médium de faire de la voyance d’une façon continue, sans risques d'erreurs. Il ne faut pas oublier que nombre de facteurs peuvent agir et agissent vraiment sur sa sensibilité. Citons, par exemple, la fatigue, les contrariétés, une mauvaise digestion, la température extérieure, la suggestion, etc.
Si nous sommes intimement persuadé qu'il est possible de « lire dans l’avenir », nous nous refusons cependant, à admettre que les milliers de « voyants » opérant à grands renforts de publicité dans toutes les villes importantes — rien qu'à New-York on compte, paraît-il, 25.000 « Good fortune tellers » (l) — soient tous véritablement doués et de bonne foi.
D'ailleurs, quand on n’est pas obnubilé par une trop grande crédulité ou par une excessive naïveté, un simple coup d’œil sur les annonces qu’ils font passer d'ordinaire dans les journaux, suffit à les juger : les médiums « diplômés » (?) y voisinent avec les « grands premiers prix de magie » (?), avec les fakirs » tous plus « célèbres » les uns que les autres, les « professeurs » à la « répulation mondiale », les devins aux noms évocateurs de lointains pays, des « mages », les « grands maîtres » et autres « voghis » |
Tous ces gens promettent le bonheur et la réussite à ceux qui voudront bien se confier à eux, à ceux qui auront recours à leur services. Le malheur est que certains débiles, certains prédisposés se laissent! quelquefois influencer par ces individus et ajoutent foi à toutes leurs niaiseries. Le D' L.-H. Couperc cite le cas d’une jeune fille de 17 ans à qui une « voyante » affirma : « Votre frère va mourir très prochainement d’un accident. » « Cette prédiction, écrit notre confrère, a eu pour résultat une crise dépressive qui a failli conduire au suicide la crédule enfant de 17 ans.»
Tandis que les « médiums » et les « voyants » font savoir, dans leurs annonces, que les « consultations » sont payantes, les « astrologues » agissent, en général, de manière bien différente : sous prétexte d’altruisme (l), de « dévouement à la cause de l’humanité » (!), ils offrent tout ä’abord un
« horoscope gratuit ». Quand on pense au coût de la publicité dans les quotidiens, on ne peut que deviner tout de suite qu'il s’agit là d’un piège. Dernièrement, l’un de ces « astrologues » n'’a-t-il pas accaparé une page entière d’un journal parisien ! Nous sommes allé demander le prix d’une semblable publicité. On nous a répondu qu'il fallait compter 18.000 francs ! Comme d’autre part de nombreux magazines et revues littéraires, politiques, policiers ou... pornographiques insèrent régulièrement les annonces des « altruistes » en question, on juge facilement de l'important budget de publicité dont ils disposent. Dans sa thèse, le D' L.-H. Counerc écrit et prouve que le but véritable de l'annonce de « l’horoscope gratuit » est de fournir les noms et les adresses des clients susceptibles de se laisser ensuite influencer, à cause de leurs ennuis, par des lettres de menaces envoyées périodiquement. Ces lettres ont pour but de faire acheter au prix fort, par les naïfs, des « horoscopes complets » qui, en réalité, sont dénués de tout intérêt. En effet, ces charlatans ne possèdent aucunement le « sçavoir » des véritables astrologues qui, eux, n’ont pas à être mis en cause ici.
Ainsi que le fait remarquer L.-H. Couperc, cette façon d'agir relève parfaitement de l’article 405 du Code pénal. En effet, ces menaces font « craindre un accident ou un événement ichimérique », elles cherchent à « persuader de l'existence d’un pouvoir imaginaire » et leur but est « de se faire remettre ou délivrer des fonds ». I! y aurait donc là un moyen légal de combattre les abus des pseudoastrologues…
Il est d’autres charlatans de l’Occulte qui, à l’occasion, acceptent de faire de... l’envoûtement, moyennant une honnête rétribution ! Nous connaissons une dame qui a ainsi versé une somme de 5.000 francs à un soi-disant envoûteur, pour « être demandée en mariage » par une personnalité parisienne dont elle brûlait de devenir l'épouse. Après avoir touché les 5.000 francs, l’ « envoûteur » lui dit de revenir huit jours plus tard, ce qu’elle fit. il lui remit alors un malheureux pigeon noir qui avait été, paraît-il,
« travaillé » tout spécialement. La dame devait aller lâcher le pigeon... magique dans la propriété de la personnalité en question, en prononçant avec passion le prénom du fiancé convoité ! Elle s’exécuta et, par la suite, fut très affectée de n'avoir point obtenu le résultat désiré...
Il y a ainsi une foule d’exploiteurs et autres profiteurs de l’Occulte contre lesquels il serait bon de sévir. De nos jours, leur nombre va sans cesse augmentant... Comme le fait remarquer M. FréDéric Bourer dans Les Aventuriers du Mystère, « les somnambules, voyantes, devineresses, sorcières sont, tant à Paris qu’en province, innombrables.
« Les plus simples : voyantes humbles, qui toutefois ne négligent pas de se parer d’un nom symbolique, se contentent d'entrer en transe, — à tant la séance, — pour l'espérance ou la terreur de leurs clients... surtout de leurs clientes... Elles se servent du marc de café, du tarot, des cartes, — plus rarement des entrailles de volatiles égorgés, — une poule noire principalement, — divination un peu dégoûütante. Quelquefois elles emploient l'encre, le verre d’eau, la boule de cristal.
« Certaines d’entre elles vont plus loin et pratiquent, ou plutôt font croire qu’elles pratiquent, l’évocation démoniaque.
« Le décor, en général, est ancienne manière : tentures noires parsemées de signes zodiacaux, ombres mystérieuses, parfums aromatiques. La magesse opère vêtue d’une tunique constellée de figurations cabalistiques. Sont nécessaires un cercle, tracé par terre à la craie bénite, une fourche d'acier neuf au bout d’une baguette de noisetier, et un cierge pascal, allumé pendant toute la durée de l’évocation. : « L’opératrice entre dans le cercle avec la consultante ; elle récite une conjuration quelconque et Lucirer vient... invisible, — ou, si ce n’est lui, c’est FRImMosT ou ASTAROTH... ou n'importe quelle personnalité diabolique... Le démon parle par la bouche de la magesse ; il prophétise, menace, explique, promet... Le prix varie... »
Dans un autre chapitre du même livre, M. Frépéric Bourer écrit : « Les bas mages, les sorciers sont légion.
Ils font de la publicité, ils gagnent bien leur vie. Ils débitent, en des boutiques clandestines, au plus juste prix, l’habituelle pacotille du diabolisme en chambre : formules magiques, papier à lettre ensorcelé, talismans, philtres, charmes, cœurs de hiboux, clous de cercueil, moelle de pied de bœuf, crapauds desséchés, yeux d’aigles, dents de loup, têtes de huppe, testicules de lièvre, mandragores, cierges bénits, parchemins vierges, baguettes pour conjurations, épées et miroirs magiques, fourches, anneaux pour rendre invisible (rx), quantités d’autres objets insolites...
« Les amateurs sont passionnés et d’une bonne foi complète malgré sa niaiserie. Ce sont de braves gens : boutiquiers, employés de commerce, petits fonctionnaires, chez qui l’irrésistible vocation les poussant vers le surnaturel, exerce de singuliers ravages... »
Présentement, c’est surtout l’astrologie qui retient plus particulièrement l’attention du grand public. C’est pourquoi, depuis quelque temps, l’on assiste à une sorte de génération spontanée d’ « astrologues » véreux qui, bien entendu, ne connaissent presque rien de la véritable astrologie et qui n’ont qu'un but : gagner de l’argent, beaucoup d'argent en exploitant les naïfs...
Pour être encore mieux documenté sur ceux qui consultent habituellement lesdits « astrologues », le D° L.-H. Couperc a eu l’idée de publier dans un hebdomadaire littéraire une annonce où, se faisant passer pour un nouveau Messie, il s’adressait — sous le nom de « Professeur L.-H. MERRIG » — aux personnes désireuses de recevoir gratuitement leur horoscope... Les réponses affluèrent le soir même de l’apparition de l'hebdomadaire choisi par L.-H. Counerc! Les jours suivants, le pseudo-professeur envoya une « lettre omnibus » à chacun de ses correspondants. La plupart d’entre eux se montrèrent alors enthousiasmés par ce qu’ils croyaient être un don de divination remarquable ! Certains lui confièrent incontinent leurs secrets les plus intimes |!
(1) « En général, ce commerce se poursuit sans encombre, Pourtant, il Y à quelque temps, uno cliente porta plainte contre un sorcier. Il lui avait —très cher — vendu une bague destinée à la rendre invisible, Or, ayant cette bague au doigt, elle restait visible et en éprouvait une amère déception. »
À la suite de cette expérience, notre confrère a catalogué ainsi la clientèle habituelle des exploiteurs en question quelques rares aliénés ; des sots et des débiles mentaux ; enfin de très nombreux « anxieux, obsédés, ruinés, malades, isolés, sans secours moral ni matériel ». Les clients de ces charlatans, écrit-il dans ses conclusions, ne sont pas uniquement des naïfs, des débiles suggestibles et des aliénés, mais surtout des esprits troublés, des psychopathes légers qui, par morbidité ou légitimement, sont des anxieux, des déprimés, des psychasténiques ou des obsédés. »
Si nous avons tenu à faire figurer dans notre étude ce chapitre consacré aux « marchands du temple », c’est parce que nous savons à quel point leurs procédés peuvent être dangereux pour l'équilibre mental de certains des malheureux qui se confient imprudemment à eux. On ne peut donc qu'approuver le D’ L.-H. Couperc d’avoir jeté un cri d'alarme ; on ne peut qu'être en complet accord avec lui quand il souhaite ardemment que « les êtres dans la détresse, poussés par la naïveté, l’angoisse ou la folie, ne soient plus tentés de faire une expérience coûteuse et dangereuse pour leur âme déjà troublée. »