I. — Importance du point de vue cartographioue
Le têt d'une moule ramassé dans une rue de Paris n'a pas la même importance quand il s'agit de rechercher l'origine et l'histoire de son espèce que celui qu'on a recueilli dans un des terrains, ou secondaires ou tertiaires, qui recouvrent notre globe. Il en est de même pour \ts mots. Rien de plus imprudent que de spéculer sur un mot isolé : nous voulons dire placé dans l'isolement artificiel du lexique et comme arraché à son milieu naturel. Un mot a ses conditions géographiques précises qu'il importe avant tout de déterminer. Un fait ^géographique est souvent la clef de son histoire. De par les conditions géographiques, une étymologie, possible ailleurs, est impossible là. Si des couches de mots coexistent actuellement sur le sol, il y a lieu de montrer que l'une est par rapport à l'autre un sous-sol et ainsi de suite : nous devons réaliser d'abord une géographie ou géologie du langage qui nous permettra de situer les mots chronologiquement, de définir leurs rapports, de reconstituer leur genèse. C'est l'étude des cartes de V Atlas linguistique qui a fait ressortir à nos yeux l'importance primordiale de ce point de vue négligé jusqu'ici : la distribution géographique du mot. Ces cartes doivent être coloriées comme celles des géologues : abstraction faite des différences secondaires, les vocables patois se groupent par types, et ces types di'stincts couvrent des aires distinctes qu'il convient de désigner aux yeux par une couleur. La simple considération des couleurs a une grande éloquence. L'expansion triomphante d'un mot (communément aujourd'hui le mot français), la défaite croissante d'un autre, les luttes qu'ont soutenues et que soutiennent les aires serrées l'une contre l'autre, entamées ou victorieuses, se défendant sinon dans le mot important du moins dans un mot de la famille, le caractère nécessairement secondaire et historiquement postérieur de certains mots, la spontanéité mani-
feste de tel ou tel phénomène attestée par son éclosion incessante et indépendante, la résistance de quelques îlots battus mais non encore submergés par le flot envahisseur et qui sont les débris d'un état de choses ruiné, tous ces faits et une foule d'autres de la vie si diverse du langage se trouvent là fortement exprimés, et il nous est permis de plonger dans l'histoire obscure des mots, et par là des choses et des idées. A la base de toute étude lexicologique, nous plaçons donc l'examen des cartes.
Faisant une première application de notre méthode, nous nous proposons d'étudier — sur des données purement géographiques — le mot scier dans la Gaule romane du Sud et de l'Est.
IL — SERRARE
A. Nos taisonnements ayant pour support la carte I, nous prions le lecteur de la tenir constamment sous ses yeux.
Nous laissons en dehors le Nord qui se partage, très inégalement d'ailleurs, entre scier et soyer, et nous concentrons toute notre attention sur le Midi. Conformément au principe posé plus haut, nous avons dégagé le type de ses variantes phonétiques et réuni les mots appartenant au même type sous une couleur particulière. Ainsi la carte se présente avec cinq teintes : quatre aires plus un point en brun ; deux grandes aires en jaune'; une grande aire plus cinq petites aires en rouge; une aire en vert; une aire en bleu. — L'aire bleue sega-scier vient se fondre dans le grand domaine blanc (français et dialectes) qui dit secare-scier. Mais nous ne la donnons pas seulement pour que le Midi ait sa figure complète, en la brisant à un trait phonétique, vocalisation du c intervocal. Car, s'il est vrai que nous n'entendons pas traiter les problèmes posés par le domaine secare-scier, une partie considérable de cette aire bleue, sûrement la partie méridionale, appartient au domaine examiné par nous : et c'est ce que nous démontrerons dans l'étude consacrée à secare-scier.
Le trait le plus saisissant de cette carte, celui qui force l'attention, c'est la répartition des quatre aires et du point bruns. Car de deux choses l'une : ou il s'agit d'un mot
I. Nous devrions peut-être parler de trois aires à cause de 982-992. La chose est sans importance et voici pourquoi : outre que nous ne savons pas, faute de données sur ce qui se passe à l'est, s'il y a véritablement une troisième aire détachée des deux autres, on verra plus loin (v. sect-are) comment nous résolvons le problème de la séparation des deux aires jaunes. Notre solution s'applique à merveille à 982-992 s'ils sont réellement isolés. Parlons simplement de deux aires pour ne pas compliquer l'exposé.
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