SI
ancien ou il s'agit d'un mot moderne. S'il s'agit d'un mot moderne, il faut que ce soit un mot dont la création soit bien imminente, s'impose en quelque sorte fatalement à l'esprit pour qu'il surgisse ainsi dans cinq territoires distincts séparés les uns des autres par les domaines d'autres vocables. Or il s'agit du mot se r rare tout à fait incapable, on l'avouera, non pas seulement de naître ou de renaître dans un langage qui ne l'aurait jamais possédé ou qui l'aurait perdu, mais encore de naître ou de renaître à la fois dans cinq territoires géographiquement et linguistiquement divisés.
Mais s'il s'agit du mot ancien, comment expliquer sa répartition actuelle ? Il n'y a qu'une explication possible, une seule, et elle s'impose à l'esprit avec une évidence impérieuse. A moins d'admettre que les mots latins sont arrivés dans la Gaule pêle-mêle, à deux, trois et quatre pour désigner la même action, et que les différentes régions, dans un domaine par ailleurs si restreint de la Romania, se sont distribué ces mots au hasard (hypothèse absurde), on ne peut se soustraire à cette conclusion, c'est que les cinq territoires disjoints n'en formaient qu'un, que ces îles attestent un continent disparu, qu'en un mot, antérieurement à la diversité actuelle, la région présentait tme aire cohérente et homogène de serrare. — Quels que soient les vocables intermédiaires (aires rouges, jaunes, verte') qui ont rompu l'unité, et sans même qu'il soit besoin de les examiner, nous pouvons poser dès à présent que ce sont des mots de seconde couche, qu'il s'agisse de mors déjà latins, sémaiitiquement secondaires, appropriés à un sens plus spécial, ou de mots plus tardifs, construits par les patois à l'aide de leurs matériaux propres.
En résumé, et nous insistons sur ce point, une pure constatation géographique démontre l'antériorité nécessaire d'une zone homogène serrare.
B. Mais quelle était au juste l'extension de cette aire homogène serrare? Car si les limites s'en déterminent avec précision au sud et a l'est (il est entendu que nous ne sortons pas du domaine gallo-roman), une question se pose : jusqu'où allait-elle dans l'ouest et au nord ? La colonisation latine ne s'est pas faite d'un bloc; et une des conclusions qui ressortiront de cette étude c'est que la phase serrare-scier ne s'est pas produite dans la Gaule occidentale et septentrionale. Jusqu'où a-t-on connu serrare-scier ?
Il est naturel, après la carte scier, d'examiner la carte scie et la carte sciure.
La carte scie correspond remarquablement à la carte scier. Les deux mots serrare et serra sont étroitement rivés l'un à l'autre : ils ont eu même destin. Les conclusions
I . Anticipant sur les résultats d'une démonstration que nous ne pouvons pas faire ici mais que nous ferons au paragr. secare-scier, disons de suite que le fragment méridional de l'aire bleue est du même ordre que les aires rouges, jaunes et verte.
que suggérait la carte scier s'imposant ici encore, il y a eu une aire cohérente et homogène de serra, la même que celle de serrare. L'état actuel de serra ne nous renseigne pas sur les limites cherchées. Mais il nous fournit une confirmation a posteriori de ce que la seule carte serrare nous avait fait établir : l'antériorité nécessaire d'une zone homogène serrare. En effet, si à 868, 866 et 889, serrare a disparu devant un mot secondaire, on persiste à employer le représentant de serra pour désigner la scie.
La carte sciure présente beaucoup plus d'intérêt.
Observons d'abord que le mot sciure n'est pas un de ces mots qu'un patois emprunte à un autre patois. L'envahissement par le français est un fait d'un ordre absolument spécial : il est évident que les mots français sont destinés à supplanter tôt ou tard tous les mots patois. Mais, le français mis à part, un patois n'accepte un mot étranger que s'il en a besoin. Ce serait le cas pour un objet importé. Ex. la scie du scieur de long : le nom accompagne l'objet. Ce n'est pas le cas pour la sciure, produit d'une opération qu'on a constamment sous les yeux. Par suite, dès l'instant que nous rencontrons une région où l'on ne dit ni serrare ni serra, mais où la sciure est désignée par un dérivé de serrare, nous devons conclure, puisque le mot n'est pas importé, qu'il est un reste, et que sa présence actuelle témoigne de la présence ancienne de serrare.
D'autre part, voici ce qui est vraisemblable. Serrare et serra sont étroitement unis dans l'esprit : plus lâche est le lien qui rattache la sciure à la famille. La présence de serrare et de serra pro'ège puissamment le dérivé, mais nous devons nous attendre, dans le désastre de serrare-serra, à voir surnager comme des épaves des sciure relevant de serrare.
Et c'est bien en effet ce qui se passe. Les aires du dérivé de serrare qui veut dire la sciure sont généralement plus riches que les aires correspondantes de serrare-serra. Nous gagnons 793, 786, — 873, 865, 866, 868, — 829, 921, 922, — 11, 10, 919, 916, 914, 908, 911, traînée curieuse qui relie le point 819 jusque là isolé à l'aire septentrionale, et au nord de cette aire, séparé d'elle par une irruption française, nous voyons surgir au n° 44, comme une sentinelle isolée, le mot la sèr. A 44 on dit scier (patoisé, syà), la scie, mais on dit la sér.
Les mots que nous entraînons en quelque sorte par masses dans notre raisonnement appelleraient plus d'une remarque de détail, mais nous sommes obligés de nous en tenir aux ensembles.
Ainsi le dérivé de serrare survit là où il n'y a plus ni serrare ni serra. Mais que son existence soit précaire, qu'il soit lui aussi menacé d'éviction (car la création de mots similaires tirés du nouveau verbe principal après l'abandon de serrare est toujours imminente), c'est ce que la carte figure aux yeux. Car nous ne le retrouvons que dans le voisinage immédiat, ou très proche (44), d'une aire serrare-serra. De sorte
qu'on assiste pour ainsi dire, à propos de cette famille « serrare-serra, dérivé à sens de sciure », au spectacle d'une nappe d'eau qui se ramasse dans des limites de plus en plus étroites, mais laisse çà et là autour d'elle comme une frange humide et les traces visibles de sa retraite.
Resterait une troisième source géographique, l'examen des noms de lieux. Il est évident que le couple serra-serrare a dû jouer un rôle toponymique considérable, qu'il s'agisse de désigner des scieries, ou bien, par un emploi métaphorique de serra, une crête de montagne dentelée. Si nous ouvrons le Dictionnaire des Postes, voici ce'qu'il nous apprend.
Supposé une ligne idéale allant de Bordeaux aux Vosges, c'est-à-dire marquant d'après les vraisemblances dialectologiques qui se dégagent de la carte I la limite nord de notre aire serrare. Au sud de cette ligne nous trouvons près de deux cents noms de la famille serra-serrare, au nord huit seulement qui paraissent s'y rattacher. L'extraordinaire contraste entre la puissante action toponymique exercée par serrare-serra au-dessous de la ligne et la misère de cette action au-dessus provoque fatalement le doute : s'agit-il, au fond, d'une seule et même action toponymique ? s'agit-il du même mot ? Une suspicion légitime pèse d'emblée sur les noms de ces 8 points épars dans l'aire secare-scier. Nous ne discuterons pas ces huit problèmes particuliers; et nous fiant surtout à nos cartes, nous prendrons comme limite probable de l'aire serrare-serra celle que suggère ce que nous venons d'appeler la vraisemblance dialectologique. On verra par l'ensemble convergent de cette étude quelle force est donnée à cette vraisemblance dialectologique. En fait, le monde gallo-roman se partage en une aire secare-scier que nous n'étudions pas, et l'aire serrare-scier que nous étudions.
Parvenus à ce point de notre examen, offrons au lecteur une carte où se trouveront rassemblés les faits relevés ci-dessus (carte II).
1° La teinte unie brune exprime l'état de l'aire de serrare d'après la carte scier. En principe, et en l'absence de toute indication, serrare a toujours à ses côtés le représentant de serra et pour le mot sciure le dérivé de serrare. Nous signalons toutefois quelques faits particuliers. (Voir 4°.)
2° Les rayures verticales expriment la présence de serra en l'absence de serrare.
3° Les rayures horizontales expriment la présence du dérivé de serra dans le sens de sciure en l'absence de serrare, à côté de serra (868, 866) ou en l'absence de serra.
4° Enfin, et pour que le conflit des aires soit montré dans toute sa vérité, nous ajoutons deux indications :
Points verts : disparition de serra dans l'aire actuelle de serrare.
Points bruns : disparition du dérivé de se r rare à sens de sciure dans l'aire actuelle de serrare.
Un coup d'œil sur l'appendice montrera de quels faits il s'agit et combien ils sont aisés à expliquer. Dans tous les cas, ils ne peuvent rien contre la thèse fondamentale d'une aire une serrare, et le problème des limites se traite tout à fait en dehors d'eux.
Notre raisonnement sur la carte scier pouvait se passer de la confirmation des faits : on voit cependant qu'elle nous est donnée. La carte scie avec serra ajoute à la surface actuellement occupée par serrare. La carte sciure avec le dérivé verbal ajoute àl\ surface actuellement occupée par serrare-serra. Les gains du français n'ont ici aucune importance.
En résumé :
A. Une aire homogène serrare recouvrait une partie considérable de la Gaule
romane. *
B. Les contours de cette aire, très suffisamment apparents au sud et à l'est, pourraient être complétés de l'ouest au nord-est par une limite approximative allant de la Gironde au département des Vosges.