CONCLUSION
n fait caractérise très nettement la période de l’art grec comprise entre le début du ive siècle et les événements qui, après la chute de l’indépendance grecque à Chéronée, vont si profondément modifier le monde hellénique : l’individualisme règne sans partage. Il n’y a point là de ces grands courants, où viennent se coordonner les efïorts sous une direction incontestée et acceptée. Il n’y a rien qui rappelle la belle unité de l’école de Phidias, poursuivant un idéal commun dans des oeuvres collectives destinées à glorifier la cité athénienne. Les maîtres que nous avons vus à l’œuvre sont des indépendants. Si tous bénéficient des progrès dus à leurs devanciers, et si, en ce sens, il y a entre eux bien des points de contact, chacun d’eux obéit à l’appel de ses goûts et de ses aptitudes, moins préoccupé de suivre une tradition que de faire œuvre personnelle, attentif aux besoins nouveaux que détermine l’évolution des idées et des mœurs, et soucieux de créer des formes d’art qui s'y adaptent.
De ces recherches individuelles et comme disper-
LA SCULPTURE GRECQUE AU IVa SIÈCLE i5i
sées, résulte cependant un apport commun. Si complexe qu’en soit la physionomie, l’art du ive siècle, jusqu’à la mort d’Alexandre, peut se définir par les éléments nouveaux qu’il a introduits dans la plastique. D’abord, et avant tout, le sens du pathétique. Non point le pathétique purement extérieur, pour ainsi dire, qui se limite à la vie physique, et que connaissent déjà, au ve siècle, les sculpteurs des frontons d’Olympie ou de la frise de Phigalie, mais celui qui naît d’émotions morales fortement ressenties et traduites avec toute leur intensité par le ciseau de l’artiste; ainsi l’ardente passion dont Scopas a su animer sa Ménade; ainsi, encore, la douleur poignante de Niobé , ou la mélancolie résignée de la Démétei ~ de Cnide. L’art du ive siècle est sentimental, c’est là sa principale originalité. Il a pris possession de toutes les formes du sentiment, aussi bien des émotions paisibles, douces et voluptueuses, que des angoisses tragiques ; la joyeuse quiétude du Satyre accoudé , le regard chargé de langueur de la Cnidienne , le disent assez clairement. Praxitèle révèle vraiment le premier toutes les séductions de la grâce et de la beauté féminine et, avec lui, on voit apparaître le goût romanesque, fort étranger à l’esthétique virile et hautaine du ve siècle. Ajoutez la tendance au réalisme qui se manifeste, avec Silanion, dans le portrait et conduit à une observation plus exacte du type individuel ; l’influence sans cesse croissante de la peinture sur la .sculpture qu’elle achève de libérer en lui commu-
LES MAITRES DE L’ART
niquant ses audaces, voilà les traits essentiels qu’il importe de relever dans l’évolution accomplie au cours de ces trois quarts de siècle.
Pendant la période qui a fait l’objet de cette étude, l’art du ive siècle est encore classique, en ce sens qu’il n’a pas cessé de chercher ses inspirations dans la vie nationale. Lemaître qui réalise le premier le type d’artiste de cour, le vrai précurseur de l’art hellénistique, le sculpteur attitré d’Alexandre, Lysippe, n’arrive qu’après Ghéronée à l’apogée de sa réputation. Mais il n’est pas paradoxal d’affirmer qu’il doit quelque chose à ses devanciers et que ceux-ci ont préparé le mouvement d’où sortira l’art nouveau. Si l’on cherche à mesurer la part d’influence qui revient, pour les destinées ultérieures de l’art grec, aux deux maîtres de premier rang qui l’ont précédé, l’action exercée par Scopas nous apparaît comme la plus profonde et la plus durable. Praxitèle est un pur Attique ; il excelle dans le domaine restreint où il s’enferme, mais il emporte avec lui le secret de la grâce inimitable de son style. Scopas ouvre des voies plus larges et presque illimitées. Avant lui, l’art grec ignorait la passion ; après lui, il en connaîtra jusqu’aux excès. Les puissants dramaturges des écoles de Pergame et de Rhodes ne feront, dans leurs œuvres théâtrales et parfois déclamatoires, que pousser à l’extrême les conséquences de ses principes.
Quelque chose finit avec ces deux grands maîtres, Thégémonie artistique d’Athènes, rudement atteinte
en 338 dans sa puissance politique par le désastre de Chéronée. Non que Técole attique ne continue à faire figure avec les disciples de Praxitèle; mais c’est un sculpteur de Sicyone, Lysippe, qui va personnifier l’esprit novateur, en proclamant les droits du naturalisme, en même temps qu’il fera jeter à l’art de l’ancienne Grèce son dernier éclat. Déjà Lysippe met son talent au service du jeune roi macédonien dont les conquêtes ouvrent à l’action de l’hellénisme le monde oriental. Après lui, l’art grec désertera la vieille Hellade pour les belles cités d’Asie-Mineure, pour les capitales royales des Attalides, des Séleucides et des Ptolémées, et c’est là que sa dernière sève s’épanouira dans une riche et luxuriante floraison.