‹ Scopas et PraxitèleChapitre 10 sur 15 · LA SCULPTURE DECORATIVE EN ATTIQUE · texte numérisé non relu

LA SCULPTURE DECORATIVE EN ATTIQUE

Le monument choragique de Lysicrate. — La sculpture funéraire attique. — Le sarcophage des Pleureuses.

u ive siècle, Athènes ne connaît plus la prodigieuse activité qui, au siècle précédent, [a transformé la ville et l’Acropole. La sculpture n’y trouve point l’occasion de concourir à la décoration de grands édifices publics ; c’est hors de l’Attique, à Épidaure, à Tégée, à Halicarnasse, à Éphèse, que nous avons vu à l’œuvre Scopas et ses contemporains. En revanche, le luxe ou la vanité des particuliers suppléent à la pauvreté des commandes officielles. Qu’il s’agisse de consacrer une offrande, d’ériger un monument votif, d’édifier au Céramique ou sur la Voie sacrée d’Éleusis une sépulture de famille, les riches citoyens d’Athènes se mettent en frais et rivalisent de dépenses. Jamais, peut-être, ce qu’on peut appeler l’art bourgeois n’a été plus florissant.

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En étudiant l’œuvre de Praxitèle, nous avons déjà rencontré un exemple de ces monuments choragiques que dédiaient les chorèges vainqueurs aux fêtes dionysiaques. C’était une lourde charge que d’organiser et de faire instruire un des chœurs qui prenaient part aux concours, et elle était dévolue aux citoyens les plus fortunés. Le chorège qui, au nom de sa tribu, avait remporté la victoire et reçu le trépied de bronze qui en était le prix, était tenu d’en faire l’offrande à Dionysos. On s’était contenté longtemps de le dresser sur une base fort simple. Mais, au temps de Praxitèle, ce modeste support était devenu une œuvre d’art, et c’étaient d’élégantes bases à reliefs, des édicules en forme de petits temples qui, débordant hors du sanctuaire dionysiaque, s’alignaient le long de la rue des Trépieds ou escaladaient les pentes rocheuses de l’Acropole.

Le monument choragique consacré en l’année 335-334 par Lysicrate, chorège de la tribu Akamantide, nous a été conservé en place, et des générations de voyageurs et de touristes ont admiré ce charmant petit édifice circulaire, véritable bijou d’architecture où l’ordre corinthien déploie toute sa richesse. La sculpture y a aussi sa place, fort réduite, à la vérité. Une petite frise en relief y raconte l’histoire de Dionysos capturé par des pirates tyrrhéniens et châtiant l’audace de ses agresseurs qu’il métamorphose en dauphins. Dans le champ étroit de cette bande de marbre, le sculpteur a jeté une composition

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pleine de vie où abondent les détails humoristiques ; c’est la troupe pétulante des Satyres qui poursuivent les Tyrrhéniens, arrachant des branches d’arbres pour s’en faire des armes, brandissant des torches enflammées, courant sus à leurs adversaires ; ce sont des pirates déjà métamorphosés à demi, moitié hommes et moitié poissons, se précipitant dans la mer. Çà et là on surprend une réminiscence d’un motif connu, comme Y Arès Ludovisi et le Satyre versant à boire de Praxitèle. Tel groupe rappelle de très près les Lutteurs de la Tribune du musée des Offices, d’où l’on peut conclure que l’original du groupe de Florence est antérieur à l’année 335. Mais ces emprunts se fondent dans un ensemble conçu avec une verve spirituelle qui charme et amuse ; c’est une œuvre empreinte du plus pur atticisme que cette frise légère où le coup de ciseau net, mordant, incisif, semble courir à fleur de marbre.

Dans le courant du ive siècle, le luxe des sépultures a pris de tels développements, qu’entre les années 317 et 307, sous le gouvernement de Démétrios de Phalère, un décret intervient pour le limiter par des prescriptions légales. De fastueux tombeaux s’élèvent au Céramique ou le long de la Voie sacrée d’Éleusis. Harpale fait construire pour sa maîtresse Pythioniké un cénotaphe qui coûte cent talents. A peine moins coûteux sont les tombeaux édifiés par un métèque rhodien et par le banquier Phormion,

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ou celui de Théodecte de Phasélis autour duquel se dressent les statues des poètes les plus célèbres de la Grèce. Les maîtres de la sculpture, comme Praxitèle et Sthennis, exécutent pour les grands tombeaux de famille des statues funéraires, telles que ces « femmes affligées » (Jlentes matronae) signalées par Pline parmi leurs œuvres. Cette statuaire des tombeaux, nous pouvons en prendre idée grâce à une statue du Louvre représentant une femme debout dans l’attitude de deuil, la tête fléchie et le coude droit reposant sur la main gauche. Les deux Pleureuses du musée de Berlin, provenant de Ménidi en Attique, nous conservent les types usités pour les statues qui décoraient les abords de l’enclos funéraire, et semblaient veiller autour de la tombe. Mais les témoins les plus éloquents de cette progression du luxe sont les belles stèles sculptées en relief dont quelques-unes sont encore en place au Céramique, et dont les autres forment au musée d’Athènes une série incomparable.

Les stèles du ivc siècle se reconnaissent facilement à leurs grandes dimensions, et à l’importance croissante qu’y prend le décor architectural. L’édicule funéraire affecte le plus souvent la forme d’une sorte de chapelle ou de yiaïskos , avec ses pilastres d’antes, son architrave et son fronton. Sur la paroi intérieure, les personnages se détachent en un vigoureux relief, avec une saillie si accusée qu’ils font songer parfois à des statues qui seraient appliquées contre un mur

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de fond. Ce champ si largement ménagé à la sculpture, l’image conventionnelle du mort, même accompagnée d’un personnage accessoire, ne suffit plus à le remplir, comme c’était le cas pour les stèles plus étroites du ve siècle. Le ciseau du marbrier reproduit des scènes plus amples, de véritables tableaux de famille. Voici, par exemple, la stèle funéraire d’une Athénienne, Korallion , femme d’Agathon (fig. 3o) Assise sur un tabouret, le manteau ramené sur la tête comme un voile de deuil, la jeune femme serre la main que lui tend son mari debout devant elle et, de la gauche, lui touche le bras avec un geste affectueux ; à ses pieds, son petit chien de Malte la regarde et semble quêter une caresse. Au second plan, un homme d’âge mûr contemple les deux époux, tandis qu’une suivante de la morte, soutenant d’une main sa tête inclinée, met comme une note douloureuse dans cette réunion de famille dont le caractère dominant est une tendresse grave et recueillie.

On a beaucoup discuté sur le sens de la poignée de main qu’échangent entre eux soit les époux, soit les parents et leurs enfants. Est-ce l’adieu des survivants aux défunts ? Est-ce au contraire le gage de la réunion espérée dans le monde souterrain, lorsque la mort aura renoué les liens un instant rompus entre les vivants et ceux à qui s’adresse ce dernier témoignage de leur affection? Il ne faut pas serrer de trop près le sens de ces représentations, ni vouloir y chercher une précision que les Grecs n’y mettaient

Fig. 3o. — Stèle funéraire de Korallion. Athènes, Nécropole du Céramique.

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pas. En réalité, l’idée qui les inspire est celle de la réunion de la famille. Le mort est au milieu des siens, entouré de leur tendresse, comme s’il était présent parmi eux. Et tel se reconstituera le groupe de famille, quand les noms des survivants, devenus à leur tour Les hôtes du tombeau, s’inscriront sur le bandeau de l’architrave qui couronne la stèle. L’idée de la mort flotte dans l’air cependant, et voile d’une tristesse sereine tous ces visages pensifs. Elle s’impose avec plus de force à mesure que l’art, inclinant vers le pathétique, dispose de moyens nouveaux pour traduire par les gestes, par les attitudes, par l’expression du visage, les sentiments des personnages. Ici, la morte, la tête penchée et comme absorbée dans une rêverie douloureuse, semble se lamenter sur son sort, indifférente à la vue de ses bijoux familiers qu’une esclave lui présente dans un coffret. Là, une mère prodigue ses caresses à sa fille avec une sollicitude attendrie. Très souvent, une suivante joue le rôle de pleureuse et personnifie la douleur des survivants. De toutes ces scènes se dégage un charme indéfinissable qu’on renonce à analyser, charme subtil et pénétrant, fait à la fois de grâce et de mélancolie.

Ces sculptures funéraires ont l’avantage d’être des oeuvres originales et de nous faire connaître ainsi fort exactement la moyenne de l’art dans les ateliers attiques. Sans doute, à certaines négligences d’exécution, aux proportions parfois un peu lourdes des personnages, à certaines redites inévitables, on recon-

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naît le coup de ciseau de marbriers travaillant sur commande ; mais on reste frappé de l’élégance et de la dignité du style. C’est que les sculpteurs puisent dans le riche trésor des formes créées par les maîtres, et qu’à leur exemple ils s’en tiennent à des types généraux et idéalisés. Ces bourgeois athéniens, drapés dans leur manteau, sont apparentés aux nobles figures de la frise du Parthénon ; ces femmes aux formes matronales, ces jeunes filles aux gestes discrets et mesurés, sont des figures irréelles, éclairées du reflet de beauté qui émane des plus hautes conceptions de l’art. Il faut arriver à la seconde moitié du ive siècle pour surprendre çà et là des concessions faites au réalisme. Ainsi, dans la stèle de Proklès et de Prokleidèsy un vieillard ridé échange une poignée de main avec son fils, un hoplite revêtu de la cuirasse et dont le visage aux joues creuses semble trahir la fatigue des rudes campagnes.

La Grèce n’a jamais connu les limites factices que nous traçons entre l’art proprement dit et l’art industriel. Aussi, quelque chose de l’esprit des grands maîtres pénètre-t-il dans l’atelier des marbriers. Et même, la beauté de certaines de ces stèles peut autoriser l’hypothèse qu’elles ont été exécutées sous l’influence directe d’un Scopas ou d’un Léocharès. Celle de Démétria et de P amp hi lé, encore en place au Céramique, montre deux femmes, l’une debout, l’autre assise, écartant du même geste le bord de leur manteau ; elle n’est pas indigne du maître qui a

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sculpté l’Artémisia du Mausolée. Rien de plus « scopasien » que la figure principale d’une stèle trouvée dans le lit d’Ilissos, un robuste jeune homme, nu comme un héros, assis contre un pilier, au pied duquel un petit esclave pleure son maître. Elle pourrait prendre place à côté du Méléagre. On en peut dire autant de la stèle d 'Aristonautès, un hoplite casqué et cuirassé, le bouclier au bras, qui semble marcher au combat dans un élan guerrier. A voir la passion qui éclate dans le regard on se demande si cette œuvre maîtresse de la sculpture funéraire n’est pas sortie de l’atelier de Scopas.

Il n’est pas surprenant de rencontrer dans des pays à demi-hellénisés les types funéraires créés par les ateliers attiques. Les commandes que ceux-ci exécutaient pour une clientèle étrangère expliquent facilement une telle diffusion. Peu d’exemples sont plus caractéristiques que celui du sarcophage dit des Pleureuses , découvert en 1887 dans la nécropole royale de Sidon, et conservé aujourd’hui au Musée impérial ottoman. C’est une grande cuve de marbre, reproduisant la forme d’un temple ionique avec ses frontons (fi g. 3 1). Des demi-colonnes ioniques, réunies par une balustrade, supportent l’entablement orné de denticules, et les frontons s’inscrivent dans le large bandeau qui cerne le couvercle. Chacun des panneaux dessinés sur les quatre faces de la cuve par les demi-colonnes est occupé par une figure de femme

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dans l’attitude du deuil, et c’est comme un chœur de dix-huit pleureuses qui se lamentent autour du temple-tombeau. Les unes debout, les autres assises contre la balustrade, elles évoquent, par la forte saillie du relief, l’idée de statues. Leur tristesse se traduit par des gestes mesurés, discrets, mais expressifs, et qui sont comme autant de modulations harmonieusement rythmées du même thème. Celle-ci, ramenant vers son visage le pli de son voile, semble essuyer ses larmes. Celle-là, une main posée sur sa poitrine, comprime les palpitations de son cœur. Une autre, les bras tombants, les mains jointes, avec une attitude lasse et découragée, est perdue dans un rêve ; une autre encore, debout, immobile et grave, apparaît comme la personnification de la douleur résignée et silencieuse. Par les caractères du style, par les poses, par le jet des draperies, ces Pleureuses offrent bien des traits de parenté avec les femmes des stèles attiques, et c’est à peine une hypothèse que d’attribuer au sarcophage sidonien la même origine. Mais certains traits d’exotisme dans la décoration, le caractère oriental du cortège funèbre qui occupe la grande frise, le costume phrygien des chasseurs répartis en groupes variés dans la petite frise, tout cela permet d’affirmer que le titulaire dvu sarcophage était quelque dynaste étranger. On a prononcé, non sans vraisemblance, le nom d’un roi de Sidon, Straton Ier le philhellène, qui régnait vers 370, et menait joyeusement une vie fastueuse, entouré de

Fig. 3i. — Sarcophage des pleureuses.

Constantinople, Musée impérial ottoman.

courtisanes, de danseuses et de musiciennes venues de l’Ionie ou du Péloponèse. Le sculpteur aurait donc fait allusion aux goûts du prince, en disposant autour de son sarcophage le chœur attristé des compagnes qui avaient charmé sa vie.

Ces types funéraires, que Part attique a marqués de son sceau de noblesse et d’élégance, nous les voyons encore pénétrer dans l’Afrique phénicienne, depuis longtemps gagnée aux influences helléniques. Une des plus heureuses découvertes faites par le P. Delattre dans la nécropole de Carthage est celle d’une série de sarcophages anthropoïdes, où la figure du défunt est représentée couchée sur le couvercle, suivant l’usage phénicien. L’un d’eux est certainement l’œuvre d’un marbrier attique. Sur la dalle funéraire, l’artiste a placé la figure d’une jeune femme vêtue à la grecque et qui semble une statue couchée, avec sa base. A la voir ainsi, bien vivante, écartant de sa main droite les plis de son voile, toute scintillante de la dorure qui recouvre sa chevelure et ses bijoux, on n’a pas de peine à reconnaître l’adap tation d’un modèle attique. C’est sous les traits et avec le costume d’une Athénienne, comme une sœur cadette des matrones du Céramique et des Pleureuses sidoniennes, que revit pour nous la dame de Carthage dont une main grecque a sculpté le tombeau.

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