‹ Scot Érigène et la philosophie scholastiqueChapitre 213 sur 224 · De divis. nat, lib, U, 24, p · texte numérisé non relu

De divis. nat, lib, U, 24, p

Nous ^voas suivi longtemps Scot Érigène , et arrivés à la philosophie de notre époque, nous venons de voir que plus d'un conseil donné par lui pouvait s'appliquer encore à la science actuelle. IN'en soyons pas étonnés; car, pour reprendre ce que nous avons déjà dit çà et là, et ce qui résulte de 'toute notre étude, le principal caractère de ce brillant et vigoureux esprit, c'est précisément la vaste étendue de cette pensée qui , .résumant toute la science antérieure, la transforme et indique déjà des idées que développera l'avenir.

Placé entre deux grandes époques, Scot Érigène finit l'une et ouvre l'autre. Il clôt la philosophie alexandrine, et il inaugure la philosophie chrétienne. C'est là sa gloire. Que des écrivains venus plus tard aient fixé plus décidément le caractère et les directions de la philosophie scholastique , on n'en peut pas douter, et cela a été démontré avec autant de profondeur que de science. Oui , Â.bélard est le fondateur de cette philosophie; mais avant qu'elle se fût nette^ ment dessinée, avant que le grand problème des uni versaux lui eût donné une forme plus scientifique, avant que plusieurs familles d'esprits, parfaitement distinctes , scholastiques ou mystiques , se fussent formées au sein de cette science chrétienne, toutes ces directions, toutes ces tendances existaient déjà dans

le système de Jean Scot. Dans son œuvre, confuse quelquefois, mais si abondante et si. riche, ce noble penseur a constitué, en quelque sorte, le fonds commun duquel sortiront toutes les tentative^ philosophiques du moyen âge; il est le père, non d'uoe école , mais d'une époque tout entière.

Ce ne serait pas assez de louer seulement cette importance toute relative que lui donne sa position dans l'histoire; il ne faut pas oublier des titres plus sérieui et dont le mérite est de tous les temps. Il y a dans sa philosophie maintes doctrines irréprochables , et que ne désavouerait pas la pensée moderne. Tout ce qu'il dit de la nécessité en Dieu atteste une haute aptitude métaphysique. Je sais qu'il est périlleux de parler d'un tel sujet; mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il a dit hardiment la vérité, et il est certain que les plus grands esprits de la scholastique ont confirmé son enseignement. Oui , la création était nécessaire , et si cette expression nous parait irrévérencieuse envers Dieu , c'est que nous sommes dupçs des mots. Choisir ne peut se dire que d'un èïre fini ; choisir le bien se dit d'un être qui , à la lumière de la raison , aperçoit l'idée du bien et qui doit la réaliser. Dieu ne voit pas hors de lui, au-dessus de lui, le bien qu'il doit produire; il est ce bien lui-même. Ne nous laissons pas tromper par les formes imparfaites des langues humaines. Nous parlons de la puissance de choisir ; oui, c'est une puissance ^ mais c'est aussi une faiblesse.

L'homme peut choisir, yoilà sa grandeur; il est forcé de choisir, yoilà sa dépendance. N'abaissons pas l'idée de Dieu , ne croyons pas qu'il ait à se décider entre le bien et le mal, et au lieu de nous effrayer du mot de nécessité appliqué à l'être souyerainemént libre, éleyons-nous à l'idée de ce Dieu suprême, et reconnaissons qu'en lui la liberté et la nécessité sont une même chose. La liberté de Dieu est une liberté impeccable, par conséquent une liberté nécessaire. 11 agit librement, c'est-à-dire, qu'il n'est pas une puissance ayeugle; il agit nécessairement, c'est-à-dire, qu'il n'est pas une puissance finie. La théorie du mal , chez Scot Érigène, est aussi parfaitement belle; c'est l'explication contenue dans le christianisme ; c'est celle que déyéloppera Leibnitz, c'est la seule yéritable : le mal n'est pas, il n'est qu'une défection et un éloignement du bien. Toutes ces idées, et d'autres encore, exprimées ayec force et netteté, sont certainement des titres sérieux. N'oublions pas non plus cette yiye recommandation de l'étude psychologique, cette haute place accordée à la raison et son indépendance yis à yis de l'autorité, et enfin, dans le déyeloppement du système entier, cette dialectique, subtile quelquefois, mais toujours ferme et hardie.

La place que Scot Erigène occupe entre deux époques philosophiques, il l'occupe aussi littérairement» De même qu'il a l^ué aux siècles qui l'ont suiyi tout un ensemble d'idées, il leur a donné aussi la forme

qui distingue leurs écrits, et, pour ainsi dire, la langue qu'ils ont parlée. Cette langue mystique y ces brillantes images, cet idiome, tantôt barbare et tantôt rempli d'une poésie éclatante, d'où yient-il? Le germe en est dans S. Augustin et dans S. Denys l'Aréopagite; mais Scot Erigène a déyeloppé^encore tous ces éléments poétiques, et lésa transmis à l'imagination ayidedu moyen âge/

Il y a ça et là, dans sa pensée et dans son langage, une fermeté qui nous repoiie vers les écrivains des meilleures époques. Sa description de la chiite de l'homme est empreinte d'une véritable grandeur, et rappelle un remarquable chapitre de Jansenius, tout récemment mis en lumière; on peut comparer oecbapitre au passage de Scot Erigène qu'on a vu plus haut:

«Avoir à combattre, c'eût été déjà être faible et «malade; tel n'a point commencé Adam dans son « entière santé du corps et de l'àme, n'ayant qu'à per- « sévérer aisément , encore tout conforme à l'idée de « Dieu. Mais il est tombé; l'a-t-il donc pu faire sans « combat? Oui , il est tombé sans cooibat , par le choii « libre de sa propre volonté dans la sphère rationnelle; « il est tombé dans la plénitude calme et souveraine « de sa volonté raisonnable. Etant libre autant qu'on « peut l'être , il a péché aussi intérieurement et aussi « uniquement qu'il a pu , en vertu de cette haute li- « berté et sans aucune surprise ni lutte obscure au «dedans de lui Le désir en lui , loin de tenter et

« de corrompre la yoloaté, a été plutôt commandé et «dépravé par elle, et, quoiqu'à l'instant tout en lui « soit devenu également mauvais , on peut dire que la « volonté, a mené le désir et non le désir la volonté. ^ *

Il ressemble parfois à Bossuet lui-même pour des mouvements pleins d'éloquence , pour maintes paroles brusques et hardies,. et cela paraîtra moins étonnant si l'on se souvient qu'il étudiait avidement S. Augustin; il lui ressemble surtout dans ce passage où, commentant la Genèse, il fait remarquer l'importance de ce mol, faciamus hominem, lorsque. Dieu prenant conseil de lui-même, les trois personnes divines qui jusque-là ne s'^étaient pas montrées, apparaissent tout* d'un coup pour cet acte suprême, pour cette création de l'homme. Nous nous rappelions les paroles de Scot Érigène^; voici ce que dit Bossuet :

c Faisons r homme I Dieu parle en lui-même ; il parle t à quelqu'un qui fait comme lui , à quelqu'un dont «l'homme est la clôture et l'image; il parle à un t autre lui-même; il parle à celui par qui toutes choses « ont été &ites , à celui qui dit dans son Evangile : « Tout 4 ce que le Père fait, le Fils le fait semblablement. * a En parlant à son Fils , ou avec son Fils , il parle en a même temps avec l'Esprit tout-puissant, égal et coéa ternel à l'un et à l'autre. C'est une chose inouïe dans

1. Saiktb^euve, Port-Ro^al. Paris, 1842, in-8.% t. II, p. 136.

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