CHAPITRE II
Ce fut ce chef et ce représentant de la science que deux évêques, Pardule deLaon etHincmar deRheims, armèrent contre Gotteschalk, quand celui-ci eut renouvelé l'hérésie des prédestinatiens. Cette mission , qui indique assez quelle haute place il occupait dans l'estime de l'Eglise, loin de le servir, lui devint un pi^e. Leibnitz dit, dans la Théodicée^, que le moine Gotteschalk a brouillé tous les théologiens de son temps : oui, il les a tous brouillés, il les a tous armés les uns contre les autres , l'archevêque Rémi contre Pardule de Laon, Rémi et Ratramne contre Hiucmar de Rheims, Prudence et Flore contre Scot Érigène. Mais pour ce dernier surtout ce fut là une occasion périlleuse et qui pouvait détruire à jamais tout son crédit. Gotteschalk avait soutenu une double prédestination , celle des élus et celle des maudits : contre ces doctrines effrayantes , Jean Scot , armé de son système , s'avance hardiment et n'a point de peine à ren^ verser la prédestination au péché, laquelle fait de Dieu l'auteur du mal ; l'autre prédestination , il l'admet , et par là il évite le pélagianisme , quoi qu'en aient dit ses adversaires ; mais l'ingénieux et libre penseur ajoute à sa discussion les principaux résultats de sa
riemis, in tibro V de pontificihus, inedito, cité par Thomas Gale, dans son édition du De diçisione naturœ, Oxford, 1681. Yojez les Testimonia,
1. Lbibmitz,i Essais sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal. Troisième partie, 272.
philosophie , ridentification de la prescience et de la prédestination, la fin des peines^ de l'enfer , la transfiguration du monde dans une yie supérieure, le changement des corps en esprits , toutes ces théories qui sont pleines de grandeur et d'éclat , dans le De dwisione naturœ, dû elles sont longuement développées, mais qui , indiquées vaguement dans le traité de la prédestination, ne sont que bizarres et singulières. Quel fut lefiFet de ce livre? on le devine aisément; il devait étonner tout le monde, amis et adversaires. S. Prudence, arvant d'être évêque de Troyes, avait connu et tendrement aimé Jean Scot; il lé lui rappelle en commençant sa réfutation ; •
. a Jean, lorsque j'eus parcouru ce livre, ouvrage de «ton esprit pervers, que sous le nom d'un certain aGotteschalk tu as lancé contre tous les catholiques, «tes blasphèmes et rimpudencë avec laquelle tu a t'élèves contre la grâce gratuite et l'inflexible justice «de Dieu, m'ont causé une douleur d'autant plus a vive que je t'étais plus intimement attaché, et .que « je t'aimais avec plus de tendresse. * »
L'évêque devait oublier l'ami, et, en effet, ouvrant aussitôt la discussion , il lui répond avec une vivacité singulière, le suivant ligne par ligne, le réfutant à chaque mot jusqu'à la dernière page, et ne ménageant
1 . Sancti Prudentii, episcopi Tricassini, de prœdestinatione, contra Joannem Scotum Erigenam hber, apud Mauguin, Vindiciœ prœ^ desHnatUmis et gratiœ. Tome I.*', p. 19T. *