CHAPITRE U
pas de mpjtifa pour jjhiioucer à Charles le Chauye les nouyeautés de Jeaa Scot ; mais savait-on exactement quelles étaient ces nouTeautés? et dans desxliscussions si obscures, si incertaines, pouvait -on condamner expressément telle ou. telle doctrine, sans s'exposer à frapper du même coup les serviteurs les plus dévoués dfi i'Égtise? Le pape n'osait 1^ faire^ et c'était sur une question sans importance qu'il se plaignait de Jean Scot. On ne voit pas Charles le Chauve averti directement des deux hérésies de Scot Érigène; mais Scot Erigène est suspect, la rumeur publique le signale comme unp^iseur trop libre; voilà pourquoi le pape demande instamment que le traducteur de Denys de l'aréopage soit envoyé à Rome, ou du moins qu'il ne demeure pas à Paris, dans ces écoles qu'il dirige, de peur que l'ivraie n'y soit mêlée au froment de la parole sainte, et qu'en cherchant le pain de la science on n'en trouve que le poison. ^ •
Cette traduction de l'Aréopagite , qilî Ail^lwcasiou des plaintes élevées par Nicolas L®^ contre Scot Erigène, était, du reste, jugée très- favorablement par un savant qui occupait une haute position à la cour de Rome, par le bibliothécaire Anastase. Ânastase lui adresse des reproches , mais des reproches tout litté^ raires : c'est une version faite, dit-il, trop servilement, elle suit de trop près le texte grec , à tel point qu'elle est inintelligible et qu'elle aurait besoin elle-même d'un commentaii^e. Mais il admire la science de l'auteur ,
homme saint en toutes choses^^qui , né sur les confins du monde, n'a jpu si bien comprendre le texte original que par une inspiration du Saint-Esprit. >
Est-ce cette réputation de sainteté qui pFot^;ea Scet Erig^ne et arrêta les redoutables poursuites du pape? On ne sait ; mais il ne parait pas que Charles le Chati ve se soit rendu aux injonctîoBS ou aux piièi^ de Nicolas Vy et y si nous ne savons rien de sa mort, on peut penser, sans trop donner à la conjecture, qu'aucun, événement grave n'a troublé les dernières années. de cette vie toute consacrée à l'étude.
Les historiens anglais l'ont ramené dans sa patrie; ils lui ont ouvert un asile dans une abbaye , et là ils jljhhri ont donné la couronne tles martyrs et des saints. Ce récit semble lui convenir, il est vrai, et être une expression fidèle de sa destinée. Parti de l'Irlande, l'Ile des saints, mais aussi l'Ile des libres penseurs, il est «ÉjB briller à la cour de Charles le Chauve, il r^^lft — * : r : •
1« ^Mirandum quoque pst, guomodo iile vir barbarus,, Jqanmm dico, iUe qui in finibus mundi positus, çuanto ab hojnmibus conçersaélil»Ê9 tanto credi potidt alterius linguœ dictione longinguus, talia tnteBectu €apere, in aliamgue Unguam transferre vàkuni, Joannein dico Scottigeruan, inn^m quantum cojnpéri, per omma sanctum, Sed hoc operatus est Mie artifex spiritusy qui hune 4trdewh tem pariter et loquentcm feciti nisi enim ex gratia ipsius igm caritatis fiagrcLSsety nequaquam donum Unguis loquendi 'preçul dubio suscepisut. Nom hune magistra caritas docuit quod ai muUorùm instrùctionem et wdificationem patrùvit,*^ Us^erius, Iocq citato, p. 45.
CHAPITBE Ih 65
a étonné la chi^tiea4||^ la hardiesse de ses doctrines; puis, succombant aux attacnies de son siècle, il a repassé la mer, il a été rappelé par Alfred le Grand et placé dans Tune de ces abbayes , auxquelles il a rs4>porté ainsi la science qu'il y avait puisée autrefois et qii'dles avaient perdue par le malheur des invasions. Chassé de l'école du palais, de cette future université de Paris , où la liberté de pensée s'essayait trop tôt, il est allé mourir dans sa libre patrie qui l'a canonisé. C'est là une l^nde imaginée avec bonheur et qui s'approprie, non sans une certaine grâce touchante, au caractère de Scot Érigène. Mais rien ne nous autorise à la répéter.
Non, et sa vie, telle que nous la savons, avec im 'J| obscurités et ses mystères, est encore la plus fidèle image de ce qu'il a été en effet. Esprit ardent, audacieux, mais audacieux naturellement, par la seule pente de son génie, et plein de candeur danjj^es témérités, il se tait dès qu'une opinion trop Vovelle, dès qu'une idée trop hardie lui échappe et va heurter son siècle. Très-libre , et accablé d'invectives p^ les uns, mais très-fervent et* loué pour sa sainteté parlés autres, il«a, presque sans les chercher, des pressentiments sublimes, puis, quand il s'aperçoit qu'il est seul , il s'efface et rentre dans le silence. Précurseur des futures tentatives de la science, il n'est pas homme d'action. Or, la fin de sa vie exprime aussi ce caractère : après un long enseignement riche en idées , en
pensées hardies, brillantes, pi(|Pbiides et qui devançaient leur époque > ^1 disparaît sans bruit, il quitte fifans éclat cette scène qu'il a remplie, il se tait enfin, comme il se taisait après son liyre sur la prédestination , comme il se taisait après sa discussion sur Teucharistie , comme il se tait sans cesse dans son principal ouvrage lorsqu'il vient d'établir quelque grande et libre doctrine et que , voyant son disciple tout étonné, tout effrayé, il lui dit : « Si ces paroles arrivent « aux oreilles de ces hommes qui sont plus prompts « au blâme qu'à l'indulgence , il n'est pas tant besoin « de disputer avec eux; que chacuii garde son opinion, «en attendant l'heure qui convertira en ténèbres la ^t lumière des feux sages, et changera en un jour « éclatant la nuit de ceux qui cherchent. ^ * *