QUELQUES REMARQUES
" Le temps, cette image mobile de l'immobile éternité."
Platon.
J'ai résolu de faire imprimer pour mon propre plaisir une cinquantaine d'exemplaires d'un petit livre renfermant quelques articles de plusieurs littérateurs canadiens de ma connaissance, articles dont
j'avais formé un album, en y mêlant quelques fantaisies biographiques ou autres de mon cru, des notes, etc. Personne, j'en suis sûr, ne trouvera mauvais que je conserve pour moi-même, dans le secret de l'intimité, les quelques pages qui suivent et qui évoqueront devant moi les temps qui ne seront plus.
L'article de M. Marmette, à la page i, écrit avec une plume aussi diserte que pure, nous parle de ces dîners joyeux que des hommes un peu lettrés aiment à faire ensemble pour pouvoir y échanger leurs idées et faire jaillir au dessert les gerbes de la fine raillerie ou les joyeuses cascades du rire étincelant. A Madrid, à Paris, dans tous les pays de race latine, il a toujours existé ainsi des lieux de réunion où les hommes qui ne font pas de la table une chose purement animale, aiment à se ren-
contrer. Seuls, des esprits hypocondres ou systématiquement étroits, peuvent se gendarmer contre des réunions qui savent apposer le cachet de la préoccupation intellectuelle sur la nécessité la moins relevée de l'humanité. Nos grands hommes du temps passé nous en ont donné l'exemple, eux qu'une critique malveillante exploite souvent pour écraser les contemporains à propos de bottes. En France, par exemple, Molière, La Fontaine, Racine, Boileau, ces quatre grands écrivains dont il ne nous est permis de suivre les traces qu'à une très grande distance, se réunissaient dans uu cabaret pour y causer littérature, tout en buvant "des pots de purée septembraîe."
Se figure-t-on les idées qui ont pu naître au contact des quatre grandes intelligences dont nous parlions à l'instant,
les types impérissables, qui par une espèce de génération spontanée, ont pu éclore soudain sous l'influence réciproque de leurs observations, les périodes mélodieuses que Fange de la poésie a pu faire vibrer en germe dans ces cerveaux organisés comme des harpes éoliennes. Nous n'avons point la vaine prétention de nous comparer, même de loin, à ces quatre grands esprits ; nous savons bien qu'il n'en résultera ni un Misanthrope, ni une Athalie, ni un Lutrin pour la postérité ; mais nous est-il donc défendu de délecter comme ces illustres poètes notre âme et notre cœur en nous réunissant dans des agapes fraternelles. N.'éprouvons-nous pas tous, après l'accomplissement quotidien des devoirs professionnels, le besoin impérieux d'une distraction quelconque, et puisque ce besoin fait partie de notre
nature, ne vaut-il pas mieux le relever, l'ennoblir en le marquant au coin de la pensée» Les lettres et les arts n'ont-ils pas toujours été le délassement habituel et préféré des hommes fatigués par les travaux de cabinet. Ils considèrent ce monde enchanté de la fantaisie littéraire et artistique, comme une oasis qui rafraîchit leur cerveau épuisé par les combinaisons et rassérène leur cœur troublé par les mille fluctuations des événements. Là, il est non seulement permis de n'avoir pas de patrie, mais encore de les aimer toutes dans le culte commun du beau. Lord Dufferin, ce joyau que l'Angleterre enviait trop au Canada pour le lui laisser, m'écrivait encore naguère qu'il se trouvait à Paris, s'octroyant de véritables vacances, et consacrant la plus grande partie de son temps à voltiger dans ce royaume féerique de la littérature, de l'art et des artistes.
Pour revenir à mon livre, le premier des articles de M. Victor Bazerque se reconnaît immédiatement pour le produit d'un gaulois. Le compliment non mérité s'y présente d'une façon si engageante, que quoiqu'on en ait, on est obligé d'accepter.
Le portrait de l'éminent Maestro Lavallée, qu'on trouvera un peu plus loin, se recommande par les mêmes qualités, avec cette différence que les complimente sont grandement mérités.
A la suite on trouvera les portraits du Docteur Hubert LaRue, de l'Honorable Félix-Gabriel Marchand, de l'Honorable Hector Fabre, du Chevalier Baiîîairgé, etc. De plus un appendice renfermant des articles de genre en prose, des poésies et des extraits.
Je me garderai bien d'émettre un jugement téméraire ; je préfère laisser au
lecteur le plaisir de juger lui-même du mérite des portraits écrits comme on verra par MM. LeMay, Auger, LeVasseur, De Kastner, Blumhart, par quelques uns des écrivains déjà nommés au paragraphe antérieur et par d'autres.
Les articles qui commencent aux pages
iÇ> 45> 93> 193. 249> 325> 345 et 357 ne peuvent être que mal faits, car j'en suis
Fauteur ; et peut-être en est-il quelques autres dont je suis également responsable, bien qu'ils ne portent pas ma signature.
Le tour du consulat-général d'Espagne en 14 heures rappelle au contraire tout de suite à l'esprit la spirituelle faconde d'un des écrivains qui font les délices des lecteurs de L Evénement.
La dédicace qui se trouve en tête de ce
volume est adressée à mon cher ami Manuel del Palacio, dont les productions littéraires, et spécialement l'ouvrage intitulé " Letra Menuda" sont connus même sur les rives lointaines du Saint-Laurent.
J. El Conde de Premio-Real.
Québec, Canada, le 17 décembre 1879.