LE CLUB DES 21 EN
Il y a soixante-et-onze ans, messieurs, existait à Québec une association de beaucoup semblable à la nôtre, celle du club des barons. Personne ne me contestera certes ici la similitude qui existe entre les deux sociétés, lorsque j'aurai dit que le club des barons, composé des bons vivants du commencement de ce siècle, s'était d'abord appelé le club du heef -steak. Notre ami Bazerque ayant d'abord accordé à la
dénomination de notre société l'épithète fort peu prétentieuse d'abrutis, nous ne saurions chercher noise à nos devanciers d'il y a soixante-et-onze ans, d'avoir choisi pour les désigner une appellation aussi brutalement gastronomique. Et comme, en fin de compte, le motif qui nous réunit est le même qui rassemblait les joyeux lurons de Québec en 1807 — à savoir de convier à la même table les meilleurs appétits de la ville pour déguster un fin dîner et dire le plus de joyeusetés possible au dessert, — donnons-nous bien garde de reprocher à l'association des barons son titre primitif et peu glorieux de club du beef-steak.
M. James Lemoine, dans ses Maple Leaves, nous apprend que le club des barons — composé des plus riches négociants d'alors — se réunissait souvent au château-
Bigot, demeure abandonnée mais alors encore habitable du dernier intendant français dont la mémoire est restée par trop célèbre au Canada. C'était, sur mon âme ! un endroit bien choisi que cet ermitage perdu en plein bois pour y festoyer tout à son aise et y chanter à plein gosier au dessert, entre deux coupes, Tune d'un vin généreux d'Espagne et l'autre de pétillant vin de France.
Mais, singulière coïncidence, et qui doit faire tressaillir d'aise, au fond de leur tombeau, les membres par trop défunts du fameux club des barons, c'est qu'il était exactement composé comme le nôtre de vingt-et-un joyeux compères. Et, rencontre non moins curieuse, c'est qu'un arrière-parent de l'un des membres du club des barons fait aujourd'hui partie de notre association. Oui, messieurs, durant
Thiver de 1807, à l'un des dîners du club, donné à l'hôtel Union — où est maintenant l'imprimerie de MM. Côté et Cie. — en face de la place-d'armes, présidait l'hon. M. Dunn, administrateur de la Province en l'absence de Sir Robert Milnes, et, je crois, l'un des ancêtres de notre confrère M. Oscar Dunn. Le juge en chef et les principaux employés des gouvernements civil et militaire y assistaient Seulement, — ici les deux lignes de comparaison cessent d'être parallèles entre le club des barons et celui des 21, et forment un angle d'au moins quarante-cinq degrés, dirait notre savant géomètre M. Baillairgé ; seulement le dîner du club des barons, dont je viens de parler, coûta deux cent cinquante guinées ! Aussi, voyez-vous, la plupart d'entre nous sentent si souvent la queue du diable frétiller tout au fond de leur bourse, que jamais nous n'aurions
eu l'audace de décrocher le moindre titre de noblesse du plus humble blason pour en parer notre modeste société d'artistes et de o^ens de lettres !
Cependant, si nous, club des 2 r de 1879, ne pouvons nous payer les somptueux festins des barons de 1807, nous n'en formons pas moins la réunion la plus cordiale et la plus boute-en-train de la ville. Tous frères par le cœur et \ ar la pensée, nous nous pressons gaiement coude à coude autour de la même table, et, si nos verres ne sont pas grands, nous n'en buvons pas moins à plein verre.
Puisqu'il s'agit de boire, au nom des 21 d'aujourd'hui, buvons, messieurs, à la mémoire des premiers 21 qui, depuis un demi siècle et plus, font l'éternelle sieste qui a suivi leur dernier repas.
Joseph M a r mette.
(Les u 2\ " association d'écrivains et d'artistes, n'ont pas de règlement écrit \ bien que la conduite de tous les membres soit d'une régularité exemplaire.
Les réunions ont lieu quand le président convoque les sociétaires en vertu de sa propre initiative ou à la demande d'un des membres).
Excmo. Sr.