UN MOT SUR LA SCIENCE ÉTYMOLOGIQUE
L'étymologie, qui étudie l'origine des mots et les lois de la transformation des langues, est une science toute nouvelle, bien qu'elle possède à l'heure qu'il est, des principes aussi rigoureux que les axiomes mathématiques. Ce n'est que depuis une quarantaine d'années qu'elle a pris rang parmi les sciences d'observation, mais ses progrès ont été d'une rapidité sans ex-
emple, de telle sorte qu'elle est aujourd'hui à l'âge de maturité.
Comme ses devancières du reste, — et plus qu'aucune autre peut-être, — elle a traversé une période d'enfance, de tâtonnements et d'incertitudes, durant laquelle les rapprochements invraisemblables, les analogies et les combinaisons hasardées constituaient à peu près tout son avoir.
On ne peut se faire une idée de l'arbitraire qui régnait dans cette science, — tant qu'elle n'a pas procédé par l'obserservation et la comparaison des faits Je vais en donner quelques exemples qui ne manqueront pas d'épanouir la rate du lecteur.
Sans parler des divagations de Platon dans la Cratyle^ ni des étymologies exhilarantes de Varron et de Quintilien chez
les Romains, en France même, le savant Ménage, qui a publié en 1650 le premier dictionnaire étymologique de notre langue, nous en fournit quelques échantillons des plus réjouissants. Il établissait, pour les relier, entre deux mots tout-à-fait dissemblables, une chaîne d'intermédiaires fictifs créés du toute pièce. Par exemple, notre mot fève vient du latin faba. Mais Ménage tirait en outre de ce dernier " haricot, " par le procédé suivant. On a dû d'abord, prétendait-il, dire fabaricus, puis de là on a tiré fabaricotus, d'où aricotus et enfin haricot. La science moderne, plus modeste, n'a pu encore découvrir l'origine de ce mot, malgré les puissants moyens d'analyse dont elle dispose.
Ménage faisait de même venir le mot rat (dont l'étymologie est allemande)* du latin mus, de la manière suivante: mus
muratus, ratus, rat. Selon lui, jeune (du latin juvenis), et jeûne (du latin jejuniuni), procédaient l'un de l'autre, parceque la jeunesse est le commencement de la vie comme la matinée est le commencement de la journée, et qu'en se levant, on a faim.
N'allait-on pas jusqu'à faire venir l'un de l'autre, deux mots exprimant des idées tout opposées, sous prétexte que la négation appelle l'affirmation. C'est ainsi qu'on dérivait lucus (bois sacré en latin) de non lucere (ne pas luire) par la plaisante raison que quand on s'enfonce dans un bois sombre, on n'y voit goutte.
Le digne Ménage tirait de même Al-
fana, le nom de la jument de Gradasse,
un des héros de l'Arioste, du latin equus,
ce qui donnait au chevalier d'Aceilly l'idée
de cette épigramme restée célèbre :
Alfana vient d'equus sans doute, Mais il faut avouer aussi Qu'à venir de là jusqu'ici Il a bien changé sur la route.
Au dix-huitième siècle, ce fut une autre folie, celle que Voltaire appelait plaisamment la celtomanie. Le dialecte de la Basse-Bretagne a souvent pour le même mot deux formes, Tune purement celtique, l'autre tirée du français. Se fondant sur ces analogies, les savants versés dans l'étude du Celte, surtout Le Brigant et l'illustre La Tour d'Auvergne, aussi extravagant philologue que bon patriote, s'imaginèrent que les formes françaises étaient dérivées des formes correspondantes du bas-breton, tandis que c'est le contraire qui est vrai.
Ne mettant plus de bornes à leur douce folie, les celtomanes en vinrent à affirmer que dans le Paradis terrestre, Adam,
Eve et le serpent tentateur parlaient bas-breton.
Un congrès celtique international tenu à Saint-Brieuc en 1867, prouvait par ses délibérations qu'un certain nombre d'enfants de la vieille Armorique et autres lieux, nourrissent encore ces douces illusions. Ils reprochaient à la Franee son ingratitude et son indifférence à l'égard de la langue celtique, la mère, disaient-ils de la nôtre. Leur apostrophe était des plus pathétiques; ils évoquaient à leur secours l'image du pélican qui nourrit ses enfants du plus pur de son sang. La philologie moderne répond à leurs doléances par sa statistique qui établit brutalement (comme toutes les statistiques), que sur 6000 mots primitifs dont se compose la langue française, ro tout au plus sont d'origine gallïqne.
Frédéric de Kastner.