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QUATORZE HEURES

" Mesdames et Messieurs, " disait le colonel Solon, en tirant un rouleau de papier de sa poche, " cet appel est pour moi tout-à-fait inattendu. Je n'étais nullement préparé à parler dans cette enceinte, et j'ignorais, cinq minutes avant d'être invité à prendre la parole, que j'aurais à prononcer un discours devant une si brillante assemblée, de telle sorte que dans la journée d'hier, j'ai simplement

jeté à la hâte sur le papier quelques remarques que je me proposais de faire.

Mon discours étant tout-à-fait impromptu, et le manuscrit d'icelui ayant été écrit il y a quatre ou cinq ans et tellement à la diable que je puis à peine le lire moimême, vous voudrez bien avoir de l'indulgence pour les fautes que je vais commettre."

Tout ceci revient à dire qu'aujourd'hui, le 26 avril 1879, à 4 heures de l'après-midi, je n'avais pas écrit un seul mot de cette fantaisie littéraire que j'ai commencé à composer à partir de cette heure là chez le président des "21 "et sous ses yeux ; et comme on ne pourra mettre en doute son témoignage, mon assertion ne fera pas naître le sourire d'incrédulité que le soi-disant impromptu du digne colonel Solon a dû faire surgir sur les lèvres de ses auditeurs.

Ce préambule terminé, je commence mon voyage.

Le titre que j'ai choisi est à la Jules Verne ; c'est évident ; je n'ai pas eu la peine de courir après ; il s'est présenté de lui-même sans effort ; voilà l'avantage d'être au courant de la littérature moderne. Autrement, j'aurais été dans un grand embarras et il m'aurait fallu, ou me servir d'un titre tout pareil à celui que le docteur La Rue se propose de donner à son futur ouvrage, ou commencer d'une façon tout à fait républicaine, sans titre.

Le sujet n'était pas introuvable, et je m'étonne que, parmi les brocanteurs littéraires des "21", il n'y en ait pas encore eu un seul qui ne me l'ait dérobé. Les "21" ou la plupart d'entre eux sont ou ont été plus ou moins des visiteurs assidus du consulat-général d'Espagne à Québec.

Non seulement, je m'honore d être du nombre des visiteurs, mais encore les habitués du bureau daignent accepter de temps à autre une prose que je rédige avec la meilleure volonté du monde pour le bien de l'Espagne et le plus grand avantage du Canada.

Le consulat-général d'Espagne au Canada, (dirait le positif docteur LaRue), situé rue Sainte Anne, dans la haute-ville Québec, est borné au nord par le mur d'enceinte des vieilles casernes des Jésuites ; au sud, par une galerie à treillis badigeonnée en vert ; à l'est, par la place du vieux marché, l'hôtel Russell et la cathédrale anglaise ; à l'ouest, par plusieurs toitures de ferblanc, les clochers et les paratonnerres du couvent des Ursulines qui reluisent au soleil ; du côté de la cave par une confiserie, un confiseur et une

confiseuse, et du côté du firmament par Désanges, (le ciel n'a rien à y voir : je parle de la vieille domestique). Voilà pour la position géographique.

Sur les registres de la municipalité la maison porte le numéro 57. L'étage occupé par le consulat-général se compose de deux appartements : l'un moyen et l'autre assez spacieux ; le premier sert au comte de chambre à coucher et de buen retiro ; au besoin, ce serait un boudoir charmant. L'autre est plus intéressant, c'est l'usine du travail, la chambre des visiteurs, et des secrétaires, et autres bipèdes. Il y a là une cheminée surmontée d'une pendule, Fennemie des secrétaires qui ne sont pas ponctuels ; tout autour, des livres, des paperasses, des journaux, des revues, des manuscrits, des casiers, des cartes géographiques, tous

rangés et tenus en ordre parfait. D'un côté, — à droite de la cheminée, — une collection d'ouvrages canadiens. A gauche, une série de volumes anglais, français, etc. Dans le voisinage, des liasses de journaux. En face, une collection de documents officiels d'Espagne, du Canada, des Etats-Unis et autres pays : partout, des livres très rares. Une batterie électrochimique occupe un des rayons de la bibliothèque. Pas bien loin de là, se trouve le telmoreal, invention télégraphique dont la paternité revient au comte ; c'est l'appareil qui sert à faire venir un messager, Désanges, un cocher, la brigade du feu, ou la police, dont le chef supérieur, le charmant Captain Heigham, est un ami enthousiaste du comte.

Au milieu de la pièce, une grande table, couverte d'un tapis de laine rouge ; sur

la table, des plumes sans nombre, autant d'encriers que de secrétaires, toujours du papier, constamment des épreuves. Autour des meubles, les secrétaires : un espagnol, un irlandais, un canadien-français et un autre qui cumule les deux dernières nationalités. Autour des secrétaires s'agitent, ou ne s'agitent pas,Jes têtes les plus sympathiques de notre monde littéraire, scientifique et artistique : on me permettra, un peu plus loin, de nommer quelques-uns de ces messieurs, en ajoutant, par ci par là, un coup de pinceau.

Le consulat-général d'Espagne au Ca- ' nada, dont le siège, par suite, — c'est à supposer, — d'une sympathie toute particulière pour la vieille capitale, est resté presque toujours ancré à Québec ; paisible et silencieux depuis son ouverture, en 1867, il est devenu aujourd'hui

un centre d'activité intellectuelle, dipl matique, commerciale, littéraire et mi sicale. Il a rompu avec la monotoni de la vie d'ermite, pour devenir un foye d'actions et de grandes aspirations, in cessament activé par le savant consul-gé néral d'Espagne, l'Excmo. et Ilmo. S Conde de Premio-Real, président d l'association des "21," laquelle est, je l'es père, le noyau de notre future académi canadienne.

Le bureau du consulat-général a ui aspect cosmopolite, bien que le comte soi un fervent patriote.

Le vice-consul, D. Pedro Juan Marin me permettra de parler un peu de lui M. Marin qui est arrivé à un âge res pectable, sans cependant avoir joui de a que l'on est convenu d'appeler les doueurs de la vie matrimoniale, expédie

les affaires qui lui sont confiées, du fond de sa chambr^ seul et tranquille, comme on aime d'ordinaire à l'être au soixantième printemps de la vie. Le comte paraît satisfait de la bonne volonté de ce fonctionnaire. Voilà pour le deuxième officier du consulat.

Après le vice-consul viennent les secrétaires. Les secrétaires ne manquent pas au consulat-général.

Le premier sur la liste, D. Ricardo de la Cueva, est tout naturellement castillan, et porte le titre de chancelier. J'ai l'honneur de vous le présenter, sans autre forme. Comme le comte lui-même, il est poly^lott<\ On li -s dirait aussi à l'aise dans le français et ï\ingîaïs que dans la langue de Cervantes et de Calderon. M. de la Cuv va est de taille à grandir davantage non seulement dans son pays, mais encore

dans votre estime et la mienne, absolument comme M. le Baron de Satrustegui, ci-devant consul-général d'Espagne à Québec, et un homme charmant, s'il en est. Sur les huit heures et trois-quarts du matin, ou, pour être aussi précis que monsieur le chancelier est ponctuel, sur les dix heures de la matinée, on le voit arriver avec empressement et se mettre à la besogne, avec une ardeur qui imposerait tout d'abord, si on ne le connaissait pas. Il a la mémoire de l'estomac, et à Vangehcs il quitte le bureau avec la même précision qu'au coup de canon de midi ; je me suis laissé dire qu'il est une bonne fourchette. Peut-être a-t-il d'autres raisons que ses propensions gastronomiques pour être si ponctuel à l'heure des repas. Le mariage lui aura inculqué des habitudes régulières; Ma-

dame de la Cueva attend peut-être son mari à heure fixe ; et, en galant homme, cet époux modèle ne veut pas être en reste d'attentions aimables envers sa moitié, une fille de la Verte Erin, dont on m'a dit énormément de bien, ce qui doit être exact, attendu que les Irlandaises quand elles se mettent à être charmantes ne font pas les choses à demi. Demandez plutôt à notre cher, chevalier Baillairgé !

Mon ami et collègue d'occasion, M. de la Cueva est un peu littérateur. Je me rappelle un bon morceau à lui, qu'il a lu avec talent, il y a deux ou trois ans, devant le " Tête-à-tête Club" réunion de la première société Québecquoise qui avait lieu régulièrement tous les lundis chez le digne consul des Etats-Unis,— l'Honorable M.

Howells, — homme éminent que nous avons tous vu partir avec un profond regret.

Mais à l'heure où le chancelier fait son apparition dans le bureau, il y en a déjà un autre arrivé au consulat- général depuis une heure, et qui est accroupi sur une liasse d'épreuves qu'il épure de son mieux ; ce sont les épreuves d'un volumineux rapport que le comte de Premio-Real publiera bientôt, pour l'information de tous ses compatriotes présents et futurs. Pauvre LeVasseur, quelle responsabilité, pour ne pas dire plus, te pèse sur les épaules ! Tu n'es pas le moindre d'entre ceux qui mettent à bout la patience du chef du consulat-général. Barbouille, rature, secrétaire perpétuel, misérable scribe, tu gagnes bien ta maigre pitance et ton court repos. Que ne marches-tu sur les traces de ton collègue, le secrétaire anglais ! O Curran ! prête-lui donc un peu de ta vertu d'exactitude si rigide, une parcelle de ton désintéressement sans limites !

Avec un jeune canadien-français, aimable et joli garçon, mais toujours silencieux, arrivant et disparaissant comme une ombre, et dont le nom, James Prendergast, est, je crois, très sympathique au comte, on a le personnel habituel du consulat-général. On voudra bien me permettre de passer sous silence ce que j'appellerai les " guérillas " du bureau : employés d'occasion, employés secrets et autres.

Les secrétaires sont des modèles d'activité, une fois à la besogne. Mais s'il survient, par aventure, une expression ténébreuse, un mot nébuleux, une phrase nuageuse, pas un des secrétaires, et Curran encore moins que les autres, ne manque d'aller demander l'explication à Bouilîet, Fleming et Tibbins ou Campano. On me dira probablement que c'est fort néces-

saire ; j'en conviens. Mais voici le côté piquant des attentions dont on environne le dictionnaire^peu importe sa nationalité : chemin faisant, en se rendant aux rayons de la bibliothèque, une bouteille de Tarragone (dont il ne faut certainement pas médire) donne des distractions absorbantes au secrétaire.

Cependant, Honni soit qui mal y pense ! Rien de plus innocent, bien qu'au consulat-général on ne mesure pour personne le nectar catalan. Je me trompe : il y a un verre mesuré comme un tube gradué de pharmacie, c'est celui du garçon de bureau, le jeune Félix-Napoléon Picard, qui est en train de devenir un nourrisson des sciences et des belles-lettres.

Le professeur La Rue, qui vient de temps à autre au consulat-général, s'en trouve fort bien ; il prétend même que

l'influence bienfaisante de ces visites s'étend jusque sur ses malades, et en outre lui donne plus de vigueur pour mener à bien ses leçons et ses analyses à l'Université.

Je n'ai été témoin au consulat-général que d'un seul fait de nature à effaroucher des consciences aussi timorées que celle — par exemple — de mon ami Oscar Dunn : sur un des côtés de la magnifique bibliothèque canadienne, française, espagnole et anglaise du comte, figurait cet hiver, durant le carême, une superbe toile de Saint François d'Assise, peinture originale du vieux Francesco Lotto. Que peut-on mettre au pied d'un pareil tableau ? Des cierges, que sais-je, et même des fleurs. Eh bien ! je vais vous dire ce que le garçon de bureau lui mettait sous le nez tout le temps de la sainte quarantaine, à

l'heure du lunch de Curran : du jambon, messieurs, du jambon ! !

Saint François, indigné d'un pareil procédé, est parti, il y a deux mois, pour la catholique Espagne.

Il est honnête d'ajouter que notre bon Patrick, vu sa faible santé, jouissait des toutes les dispenses nécessaires.

Pour se venger du départ d'Ulysse, c'es-à-dire du saint, il faisait le désespoir des dévots de Québec, en les déliant d'énumérer tous les personnages illustres qui ont porté le nom de François. Les braves gens s'évertuaient à nommer tous ceux qui existent dans le calendrier, depuis le Prince-Evêque de Genève jusqu'à l'apôtre des Indes et du Japon ; depuis l'immortel fondateur de l'ordre des Minimes jusqu'au " Séraphique," fondateur de l'ordre des Mineurs ; depuis le troisième

général de la Compagnie de Jésus jusqu'au saint sublime qui soignait au péril de sa propre vie, les pestiférés de Toulouse. Tous y passaient, mais en vain

et les interlocuteurs de notre Irlandais finissaient tout naturellement par donner leur langue aux chiens; et Curran de dire alors d'une voix grave : "vous oubliez Saint-François Santequinz."

11 Comprenez-vous," ajoutait-il, " cinq francs soixante-quinze centimes, le prix d'un dîner passable au " Russell House," que j'accepterais de vous avec plaisir, si ma santé était meilleure."

L'après-midi au consulat-général est sérieusement consacrée au travail, — absolument, du reste, comme l'autre moitié de la journée. — Cependant, supposons que nous sommes vers les quatre heures post meridiem, et faisons une pause ; c'est

alors le moment des visites des gens de plume, des fonctionnaires publics, qui, las de flâner dans leurs bureaux, s'imaginent qu'il n'y a plus rien à faire au consulatgénéral : erreur profonde, s'il en fût jamais sous le ciel pâle du Canada !

On sonne, et l'instant d'après, le crâne de Lavallée se dessine dans l'embrasure de la porte. On lit sur sa figure qu'il n'est pas en train de chercher des doubles croches, mais quelque chose de plus grave ; c'est un secrétaire d'occasion qu'il lui faut. Celui-ci trouvé, le maestro fait expédier sa correspondance, qui, -heureusement, n'est ni assidue ni volumineuse. Il disparaît ensuite, une cigarette aux lèvres, pour aller donner une leçon à une débutante ou un débutant sur le piano, le violon, le violoncelle, ou sur les cordes vocales.

On résonne ; Désanges redescend l'es-

calier quatre à quatre et fait jouer un appareil qui lui épargne la descente de l'escalier du rez-de-chaussée.

Peu après, le sombrero de Faucher de Saint-Maurice se montre, et puis Fra Diavolo Marmette. Avec leur mine d'archivistes, ils ont toujours l'air d'apporter quelque manuscrit important; c'est l'effet qu'ils m'ont produit le jour qu'ils sont arrivés avec leurs articles sur les premiers découvreurs du Canada, les Basques.

Faucher s'installe dans le fauteuil le mieux rembourré. Marmette prend un siège plus modeste. Profitant de la premièreoccasion, Faucher glisse un calembourg.

On rit» c'est la première fois de la journée au consulat-général. Sur les entrefaites, un garçon arrive avec une botte d'épreuves. La porte s'entrebâille; Faucher et Marmette disparaissent presto, prestissimo.

En regardant par la fenêtre, je les apperçois qui, moitié graves, moitié mystérieux, fouillent le sol jonché de débris des vieilles casernes,en face. Faucher de Saint- Maurice écrit justement, — en vertu d'une décision de l'Honorable M. Joly, — " Une relation officielle de ce qui s est passé lors des fouilles faites par ordre du gouvernement dans tine partie des fondations du collège des Jésuites de Québec!' On vient d'y découvrir quelques ossements. Il a été question du sexe de ces vénérables squelettes. C'est notre "21," le docteur La Rue, qui fut chargé l'année dernière de décider, comme Gédéon, si ces débris d'un autre âge étaient " chats ''ou "chattes."

Naturellement le monde entier se préoccupe des importantissimes découvertes d'outre-tombe dont j'ai parlé.

Les uns sont à peine sortis de notre

bureau, que d'autres prennent leur place, soit pour affaires officielles, soit pour tout autre objet On dirait les poules qui vont au champ : c'est une vraie procession.

Fréchette était une bonne plaie du consulat-général. Il tombait dans le bureau à l'heure la plus critique de la besogne. C'est une opinion personnelle que j'exprime, opinion que le Comte ne partageait pas du tout ; mais Fréchette ne restait pas longtemps. D'ailleurs, le grand poëte canadien est aujourd'hui loin de Québec, et je sens que son absence confirme ce vieil adage : u Lorsqu'une personne est éloignée, on apprécie ses mérites d'autant plus à leur vraie valeur."

Au milieu de cette scène à peu près

quotidienne, le comte de Premio-Real,

qui a trouvé le secret, en pareils cas, de

faire aux gens un parfait accueil, sans

suspendre, pour ainsi dire, sa besogne un seul instant, travaille, et de sa chambre privée, dont la porte est entrouverte d'habitude, surveille ceux qui travaillent au bureau. De temps à autre, il se lève, circule dans notre appartement, donnant une instruction ici, un avis là, un encouragement à l'un, un bon souhait à l'autre ; profitant de quelque moment de loisir pour repasser la correction des épreuves d'un ouvrage littéraire ou d'une composition musicale, ayant toujours sur le tapis un plan nouveau pour l'avantage de la science, de l'art, de l'histoire, du commerce ou de l'industrie, pour l'avancement des peuples et surtout pour le développement de la sympathie la plus profonde entre espagnols et canadiens.

Nazaire LeVasseur.

TWO ACROSTICS.

Desirous only of your nation's weal, Untiring in your labors and your zeal, Firm in your counsels, faithful, steadfast, great, Friend of the people, pillar of the state. Each noble act by which you've brightly slione Repeated oft shall be by sire to son ; I n gilded palace, in the huniblest cot, IVeither as man nor ruler shall you be forgot.

Prize of a monareh, in this new found land Reaching to arctic pôle, you represent F ndless, grand tri um plis won by sire's brave band 'Mid waves that vainly their fierce fnry spent In days gone by, it is your proudest boast Of those that came to win a continent

Roldan was ihere in tlie van of tlie host liver in danger foremost, last in fear. A hero mid kis compeers, who won most £<and for his nation, glory without peer.

Patrick-Joseph Curran.

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