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L'HONORABLE WILLIAM COOPER HOWELLS

Je ne sais rien qui puisse faire comprendre à un observateur attentif la cause du développement rapide et considérable du commerce, de l'industrie et de toutes les sources de la richesse publique, depuis l'application des grands principes scientifiques jusqu'à la guerre de sécession ; je ne sais rien, dis*je, de propre à

faire saisir ce sujet, comme d'avoir connu personnellement et étudié quelques uns des citoyens des Etats-Unis du commencement de ce siècle. Il en reste très peu, de nos jours. L'Honorable Howells est un des rares survivants de cette époque lointaine et il aurait pu servir de type à cet éminent écrivain français qui a fait un portrait si remarquable de l'homme honnête et sa^e.

Ami de la vérité *, aucun intérêt ne peut l'induire à la dénaturer ou à la trahir, et il porte profondément empreintes dans son âme ces belles paroles qu'un prince répétait souvent à son fils :

" Mieux vaut mourir que tromper. ,J

L'Honorable Howells laisse aux êtres

* " In truthj for duty and for loyal! y. "

Shak.

vulgaires l'astuce et l'artifice. Aussi fidèle à tenir ses promesses qu'il est prudent à promettre, il ne recourt jamais, pour éluder ses engagements, à ces misérables subterfuges qui font rougir la bonne foi.

Quant à sa vie publique, il a représenté Cleveland dans le sénat de YOhio et a dirigé la feuille : " Ashtabula Sentinel" dont il est encore le propriétaire.

Orateur, écrivain, conférencier, homme d'un talent réel, il n'a jamais fait partie de ceux qui, selon William Hanson, disent : "On assure que j'ai du talent; bien sot serais-je de ne pas en user pour arriver, par n'importe quel moyen, à un emploi lucratif et à une grande position politique," Il ne s'est jamais non plus enrôlé sous la bannière de ceux qui ne craignent pas, suivant le même auteur, dédire : "Je

discute avec facilité, eh* bien ! j'aurai soin d'embrasser et de défendre avec cette arme que m'a donnée la nature, la cause qui me sera le plus profitable et me fera, envers et contre tous, président d'un cabinet ou, peut être, d'un Etat quelconque."

Le vénérable vieillard dont je fais le portrait ignore de pareils calculs. Sa vertu égale son savoir et ses connaissances sont rehaussées par sa modestie. Il ne ressemble nullement aux Américains de nos jours qui ont fait prononcer à leur grand compatriote Ralph Waldo Emerson* les paroles suivantes :

^ Ecrivain et poète de grand mérite, gradué de Harvard Collcye et contemporain de l'Honorable William Cooper Howells. Comme celui-ci, il vit encore, et réside actuellement à Concord, où. il poursuit toujours ses é'udes et ses travaux littéraires.

Je viens de lire à son sujet ce qui suit: "Emerson dons sa vieillesse avancée est chéri de chacun. Voici une anecdote inédite de sa vie : Pendant le voyage qu il fit en Egypte en compagnie de sa fille, il rencontra un Anglais qui se mit en quatre pour rendre aux deux voyageurs leur séjour agréable, et loisqeu cet aimable compagnon fut obligé de se séparer d'eux, il dit au

" Nos récentes tentatives pour nous passer dans la vie sociale de la justice et de la vertu ont engendré logiquement nos dernières convulsions politiques, de même que des changements inopportuns et peu judicieux dans les fondations du mur principal d'une maison, en entraînent inévitablement la ruine. Un fait ort avec évidence des derniers événements, c'est qu'une certaine vertu personnelle est indispensable à l'équilibre de la société, et il est douteux si la corruption n'a pas déjà dépassé dans ce pays la ligne au delà de laquelle il n'est plus de

grand écrivain : "Vous vous étonnez à bon droit de voir que j'a franchi les limites de la réserve habituelle aux Anglais, au point d être entré dans votre intimité, mais c'est par reconnaissance pour un de vos compatriotes q,ù porte ie même nom que vous — Emerson — Ralph Waîdo Emerson, il m'a rendu de grands services, et j'es ère pouvoir un jour traverser l'Océan pour avoir îe plaisir de le rencontrer. " Emerson se garda bien de dire à son interlocuteur qu'il se trouvait en présence de l'homme qui Lui avait fait du bien.

sécurité, de telle sorte que si Ton nous étudiait attentivement, on trouverait que la majorité de notre peuple est composée d'égoïstes, insouciants du sens moral. La sagesse divine s'est éloignée de nous."

La province d'Ontario, cette partie des possessions anglaises qui portait à l'origine le nom de Haut-Canada, fut sans doute colonisée partiellement par des immigrants de la Grande-Bretagne, mais aussi par un certain nombre, et pas peu considérable, de citoyens de l'Union américaine. * Ces derniers ont naturellement exercé qulque influence, soit bonne, soit mauvaise, sur les destinées de la province en question. Je ne sais s'ils appartenaient à la catégorie de ceux dont Emerson a dit que la sagesse divine s'est éloignée d'eux. Quoiqu'il en soit, il est bien certain que sur les bords

* "Sfcewart's Modem (jeography." — Eclinburgh, 1852,

du lac dont la province d'Ontario porte le nom, l'importante cité de Toronto déroule ses quartiers toujours grandissants ; que sur son territoire se trouve Ottawa, la moderne capitale de la Confédération, et enfin qu'elle a exercé et elle exerce plus que jamais une grande influence, que dis-je, une influance dominante sur les destinées du Canada tout entier.

Comme je demandais, il y a quelques semaines à un important homme d'affaires de la province de Québec, pourquoi certaines choses utiles à tout le pays ne se faisaient pas, il voulut bien me donner des explications détaillées qu'on pouvait condenser dans cette seule raison : Ontario ne le veut pas.

Eh bien, soit par suite de l'influence de la province d'Ontario, soit par sympathie pour cette partie du Canada, qui, comme je

Fai dit plus haut, a une certaine communauté d'origine avec eux, le fait est que pour les Etats-Unis, le consulat de Québec est de deuxième classe, tandis que celui de Toronto est de première. Ajoutez à cela que les recettes de ce dernier sont plus élevées, et vous comprendrez que le cabinet de Washington voulant récompenser doublement ^Honorable Howells, et lui donner une preuve de considération, l'ait transféré de Québec à Toronto. C'est de là, qu'en apprenant par la voie d'un journal, que mon gouvernement avait eu la bonté de penser à moi pour une place de chargé d'affaires hors du Canada, il m'écrivit la lettre si touchante dont j'extrais les passages suivants :

" Je regrette vivement que la distance déjà si grande qui nous sépare doive encore s'augmenter d'un jour à l'autre.

" En déjeunant ce matin, mes filles Victoria et Aurélie .m'ont demandé lequel devait une lettre à l'autre, vous ou moi. Je n'en sais absolument rien, à vrai dire ; mais si c'est mon tour, je m'empresse, comme vous le voyez, de payer ma dette. Mes filles vous adressent de petites missives que je vous fais parvenir avec la mienne. J'espère bien que vos affaires prendront, avant votre départ, une tournure telle que nous puissions nous rencontrer, car la perspective prochaine de cette séparation a éveillé comme en sursaut l'affection que je vous porte, et il me fallait ce triste événement pour me faire comprendre la force des liens mystérieux qui attachent nos deux cteurs, et l'amertume qu'éprouverait mon âme à l'idée de ne jamais vous revoir dans cette vie. Mais je ne veux pas insister sur ce pénible sujet.

" Depuis le commencement de l'hiver, nous avons souvent pensé à vous et parlé de vous. Il est difficile de vous dire combien vos agréables visites du dimanche soir nous font défaut.

" J'ai été dernièrement à Ottawa, et je puis vous donner d'excellentes nonvelles de votre filleul, le garçon de ma fille Annie.

Je vous remercie du souvenir que vous avez conservé du pauvre Henri et du beau livre que vous lui avez envoyé. Il a été lu et relu à maintes reprises, et toujours avec un plaisir croissant.

Tous les miens joignent leurs affectueux souvenirs à ceux de votre dévoué et fidèle ami."

Au physique, l'Honorable Howells n'est ni grand, ni petit, ni gras ni maigre. Il

est légèrement voûté sous le poids de ses soixante-treize ans et des souffrances inséparables d'une longue vie. Sa voix est un peu faible, mais il parle avec élégance la langue de Byron. Il est un nouvel exemple " qu'habituellement le visage est le miroir de l'âme." Le sien est pur comme son cœur et frais comme'celui d'un adolescent. D'épais cheveux blancs encadrent sa belle tête ovale et surmontent un front superbe. Sa bouche aux fermes contours, et ses sourcils arqués révèlent cependant la forte volonté qu'il lui a fallu déployer dans sa dure carrière de self made man. Il s'habille comme il pense et comme il agit, c'est-à-dire, avec la simplicité des hommes de son jeune temps.

Je ne veux pas terminer cette courte notice sans mentionner le nom de Mr.

William Dean Howells, fils de l'Honorable Howells et l'un des plus éminents littératenrs de nos jours aux Etats-Unis. Il dirige la célèbre revue Y "Atlantic Montkly. "

Le consul des Etats-Unis à Toronto n'est du reste pas né en Amérique. Mon ami est Gallois de naissance, mais avait à peine quelques mois, quand il a quitté, avec ses parents, le sol natal qu'il n'a du reste jamais revu, car il n'est jamais sorti des limites de l'Union que pour venir au Canada.

Il serait superflu, je pense, de dire combien je paye de retour l'affection que me portent l'Honorable Howells et sa famille.

J.-El conde de Premio-Real.

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