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ÉLOGE DE LA MUSIQUE

" La musique est d'origine divine, car on n'a jamais lu nulle part que l'Eglise de Dieu s'en soit passé, ni aux temps décrits par la Sainte Ecriture, ni de nos jours. J'en prends à témoin cette trompe qui, selon l'ancien testament, retentissait sur les flancs du Mont Sinaï. J'en atteste les timbales et les tambours avec lesquels

Marie, la sœur de Moïse, chanta avec tant de pompe la submersion des Egyptiens et le triomphe des Israélites ; j'en atteste encore ces trompettes au son desquelles les murailles de Jéricho se laissèrent tomber comme assoupies sur le sol.

" Si Ton considère soit le tabernacle, sôit le temple de Salomon, il s'y trouvait toujours des instruments de musique avec lesquels on célébrait les sacrifices, et dont David fit usage pour accompagner ses psaumes. Lorsqu'on porta à Jérusalem l'arche de la loi, l'Ecriture dit que " lui (David) et le peuple s'avançaient devant l'arche, en dansant, en chantant et en faisant résonner en signe d'allégresse les sîstres, les psaltérions, les trompettes et autres instruments. " Le roi David luimême, quand il répartit les différents offices entre les lévites, en choisit quatre

mille qui avaient pour fonction exclusive de toucher de l'orgue. On pourrait multiplier à l'infini les exemples tirés de l'Ecriture. Il est établi d'une façon évidente que Dieu se délecte dans l'harmonie qui, du reste, ainsi que l'expérience le prouve, a tant d'influence sur le cœur des humains. C'est pour cette raison que ceux qui connaissent la musique, en voyant les grands effets qu'elle produit en toutes circonstances, l'ont introduite dans les armées, en ordonnant de réunir des clairons et autres instruments qui animent d'une noble ardeur, .les hommes et même les chevaux, et sous l'influence desquels les escadrons gardent dans leurs marches et leurs évolutions, cet ordre, cette mesure et cette harmonie qui sont le propre de la musique.

Ceux qui se complaisent dans les occu-

pations domestiques n'échappent pas non plus à son pouvoir ; il s'étend même jusqu'aux animaux sans raison que charment sa douceur et ses effets magnétiques.

C'est ainsi que Strabon dit des éléphants et Pline des cerfs qu'on réussit à apprivoiser les uns au son des timbales et des chants mélodieux, et les autres au moyen de flûtes et d'instruments champêtres.

C'est une chose bien sue et bien connue qu'Hérodote et d'autres auteurs ont raconté des dauphins, qu'ils aiment tant la musique, que le grand musicien Arion fut sauvé du naufrage par un de ces poissons, qui l'amena sain et sauf au rivage, devinant en lui l'homme dont la voix l'avait incité à suivre le navire.

" On ne rencontre aucune nation, quelque barbare qu'elle soit, qui ne fasse de la musique bonne ou mauvaise, suivant ses

dispositions naturelles, ainsi que nous le voyons dans toute la terre d'Ethiopie, dont les naturels sont une preuve de cette vérité, car ils observent la cadence et la mesure dans leurs accords les plus grossiers. Il en est de même de ces rustiques campagnards auxquels jamais une musette ou une guitare ne font défaut.

." Et que dirons-nous de ces petits oiseaux, dont les mélodies enchantent si bien l'oreille de l'homme, qu'il les tient incarcérés pour ses plaisirs. Parmi ces habitants de l'air, si nous analysons les modulations si diverses d'accent et d'harmonie que le rossignol fait jaillir en cascades du fond de son çosier, et que Pline explique comme autant de paroles différentes, nous voyons que tout ce qu'il faut pour faire de la musique se trouve contenu dans la gorge d'un animal aussi petit que cet oiseau.

" Les ondes elles-mêmes ne paraissent pas dépourvues du sentiment de l'harmonie. Soit dans leurs molles rumeurs, soit dans leurs rauques éclats, soit enfin qu'elles cheminent à travers les pierres et les cailloux qui tapissent le fond des rivières, elles nous pénètrent d'une émotion délicieuse et inexplicable. De même dans le bruissement des feuilles des arbres agitées par les douces brises de l'été, se manifeste aussi une certaine ressemblance avec la musique. De là vient, à notre avis, que les poètes représentent Orphée entrainant à sa suite les hommes et même les animaux sans raison, les arbres et les rivières ; donnant à entendre ainsi combien grand est l'empire que l'harmonie exerce sur toutes les autres choses."

L'éloge qui précède a été traduit librement par moi du portugais, il y a vingt-

trois ou vingt-quatre ans. Je ne me rappelle malheureusement plus le titre du livre où j'ai trouvé ce morceau classique lusitanien. De mon manuscrit espagnol, on l'a traduit en français, en s'attachant moins à faire du style qu'à rendre l'idée aussi littéralement que possible.

Ce grand pouvoir de l'harmonie m'a toujours empêché de comprendre qu'il pût exister des musiciens dépourvus de coeur. Et cependant, il en est quelques uns de ceux-là, voire même de très méchants.

Je ne voudrais pas terminer cette notice sans mentionner un fait qui demande quelques explications préliminaires.

J'étais atteint jadis, de temps à autre, d'une légère surdité qui n'avait pour cause, fort heureusement pour moi, aucune lésion organique, et se dissipait rapidement. C'est

grâce à cette dernière circonstance que je pouvais fort bien prendre part à des travaux de société ; mais le fait seul explique pourquoi je m'intéresse à tout ce qui concerne les affections de l'ouïe.

Il existe un nouvel instrument appelé l'audiphone, qui, par suite de la manière particulière dont il est agencé, possède, comme le diaphragme du téléphone, la propriété de recueillir les sons les plus faibles et de les conduire, par l'intermédiaire des dents, au nerf auditif. On voit tout de suite en conséquence qu'à l'aide de cet instrument on peut mettre les sourds à même d'entendre les conversations ordinaires. Il a été appliqué également aux sourds-muets auxquels on apprend ainsi à parler. On fit dernièrement dans un grand établissement de sourds-muets des expériences au moyen de cet appareil.

Deux professeurs renommés se mirent à jouer un duo de violon et piano. Mais au bout de quelque secondes, les sujets sur lesquels on faisait l'expérience, commencèrent à manifester une certaine émotion, qui ne tarda pas à se changer en une extrême agitation. Les sourds-muets se mirent en mouvement ; les uns pleuraient à chaudes-larmes, les autres sautaient de joie, d'autres hurlaient, d'autres encore exécutaient une sarabande insensée ou des polonaises archi-fantastiques dont les figures n'ont pas encore été admises dans le répertoire de la danse. Le tumulte allait en crescendo. Il atteignit enfin de telles proportions que les deux professeurs, épouvantés de ce tohu-bohu, durent cesser l'expérience : il est bien entendu queje n'affirme pas la chose sous serment. Sérieusement, il est possible cfu'en per-

fectionnant le procédé employé, on arrive à de grands résultats plus tard.

Les moments les plus agréables de ma vie sont ceux où, dans mon pays, je m'éveille au son des notes perlées des estudiantinas ou aux célestes accords des sérénades si fréquentes en Espagne et dont l'écho, de décroissance en décroissance, vient déposer, en expirant, sa dernière note au plus profond de mon âme.

Ces échos suaves ont seuls (car je dors comme il faut) le pouvoir de m'arracher des bras de Morphée, et de tous les éloges que je viens de prodiguer à la musique, eelui-ci, croyez le bien, est, peut-être, le plus fort.

J. El Conde de Premio-Real.

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