THE CHAIR
Ce titre surprendra tout d'abord le lecteur et je lui dois à ce sujet des explications. Heureusement ou malheureusement pour moi et la société des " 21, "j'y
occupe dans ce moment la chaise de
président (en anglais, chair). Bien que les artistes et les écrivains qui la composent m'aient décerné un honneur que je ne mérite guère, j'ai pris ma position au
sérieux, et pour le prouver tout d'abord, j'ai résolu de placer sous son vrai jour le meuble dont le nom anglais surmonte fièrement cette page; meuble indispensable dont l'humanité n'apprécie pas suffisamment l'importance, le seul qui s'adapte parfaitement à la forme humaine (et Dieu sait si cela parait quelquefois), le seul qui établisse un abîme infranchissable entre nous et les quadrumanes les plus avancés, le seul meuble enfin qui ait amené, comme nous le verrons tout-àl'heure, la supériorité de notre espèce et lui serve de fondement.
La chaise ! mais on ignore tout ce
qui est contenu dans ce mot ! Si nos premiers parents en avaient eu dans le paradis terrestre, il ne l'auraient certes jamais voulu quitter, et bien que les saints livres n'en parlent point, nous sommes
parfaitement autorisés à supposer que c'est l'absence de ce précieux auxiliaire de la vie et le dégoût qu'ils éprouvaient à s'asseoir éternellement sur les verts gazons de l'Euphrate, qui ont incité Adam et Eve à se faire chasser de ce séjour enchanteur. Dieu a fait tomber l'homme
pour qu'il inventât la chaise, pinacle
de la civilisation.
Et quand elle prend des proportions plus considérables et se développe sous
la forme d'un fauteuil ministériel ou
présidentiel, que ne fait-on pour la posséder ?
Quels crimes monstrueux (je ne parle pas de moi, c'est évident) quels actes héroïques, quelles guerres terribles îa chaise n'a-t-elle pas fait surgir ! Quels torrents de sang n'a-t-elle pas fait verser ! C'est pour la possesion du fauteuil présidentiel de la
république romaine que César et Pompée se sont disputé le monde, et sans remonter aussi haut, Napoléon n'a-t-il pas couvert pendant quinze ans toute l'Europe de tonnerre et de flammes (comme dit Victor Hugoj pour pouvoir s'asseoir sur le trône impérial, qui n'est après tout, qu'une variante hyperbolique de la chaise. Et ne vous y trompez pas, c'est bien pour cela qu'il a fait retentir si longtemps aux oreilles des peuples et des rois les sanglots de ses canons, car étant premier consul (il est clair que j'ai un faible pour les consuls), Napoléon avait presque le même pouvoir, et la France était plus forte alors qu'au jour où il la fit sortir de ses limites, parcequ'il éprouvait une démangeaison cuisante de s'asseoir sur une chaise impériale.
Qu'on ne s'étonne point si j'ai mis un
titre anglais à cet article, car " the chair" joue évidemment chez cette puissante nation qu'on appelle les anglais un rôle capital dans l'existence. Là on n'entend parler que de gens qui quittent la chaise, qui la prennent, la reprennent, et il est impossible de se figurer un gentleman de la Grande-Bretagne autrement qu'assis sur une chaise, dans l'attitude la plus raide possible, avec un col empesé de dimensions monumentales et l'immense feuille du " Times" déployée devant sa longue personne. L'Angleterre, vient à peine de sortir d'une crise politique intense qui avait pour objet de décider à qui appartiendrait la chaise de premier ministre du Royaume-Uni. Le sort s'est prononcé en faveur de Gladstone, et nous voyons la majorité du peuple le plus solennel de l'Univers, en liesse pour une simple question. . . . . * .de chaise.
Enfin je croirais faire injure à l'imagination du lecteur si je lui parlais de la chaise au point de vue de la sociabilité. Sans cette commodité de la conversation (comme disent " Les précieuses ridieules " de Molière), nous serionsprivés de cescharmantes causeries que les dames animent par la grâce et tempèrent par la modestie. Mais je dirai plus : en paraphrasant le proverbe connu, je proclamerai à la face du monde cette stupéfiante maxime : " Dis-