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A L'OCCASION DU DINER DU 27 DECEMBRE

Messieurs,

Loin comme je suis de ma patrie et des miens, j éprouve chaque année, à l'approche du jour de Tan, un grand vide autour de moi. Ce vide, je cherche à le remplir autant que possible par votre aimable présence. Aussi, me serait-il difficile de vous exprimer en termes convenables, la satisfaction que je ressens à me voir en-

touré de littérateurs et d'artistes, qui portent en eux, soit la sève de la jeunesse et ses idées généreuses, soit l'expérience de Tâge mûr et sa sagesse modératrice.

En temps ordinaire, les relations officielles, les nombreux travaux qui résultent de fonctions comme les miennes, sont plus que suffisants pour occuper ma vie, et endormir jusqu'à un certain point les lointains souvenirs. Mais à l'approche du nouvel an, nul effort ne peut empêcher la pensée de se reporter vqts le pays de notre enfance, de faire surgir à nos yeux ces lieux chéris dont rien ne saurait effacer complètement l'image, de murmurer à nos oreilles ces vcix aimées, qui, à travers le temps et l'espace, font encore vibrer les fibres les plus intimes du cœur. Et comment pourraient-ils se perdre dans notre " remembrance, " ces conseils ver-

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tueux d'une mère chrétienne, aussi anxieuse eu salut de son enfant dans le monde à venir que de son bierî-êtl'e dans la vie présente. Et cette bénédiction quotidienne ou père qui vous recottimândé &.

Dieu, le père sup pire. Et les amis de la famille le vieux parrain, intercesseurs indulgents et infatigables, qui s'interposen corrections paternelles et vos crim fantins. Ce sont de ces choses qui laissent toujours dans l'âme une empreinte profonde, et malheur à celui qui ne les y conserve toute sa vie avec un soin jaloux comme dans un temple, comme dans un sanctuaire. Il ressemble au pauvre voyageur égaré dans un labyrinthe, sans espoir d'y retrouver le fil libérateur. Et à ce propos, permettez-moi de vous citer quelques lignes émues d'Emile Castelar,

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ce grand orateur, cette noble intelligence, honneur de l'Espagne.

" Heureux, très heureux, sont ceux qui n'ont jamais quitté ce nid que les anglais appellent home, ni traversé les tempêtes du monde. Mille fois heureux sont ceux qui ont adressé chaque jour à Dieu leurs prières daus la même église, qui ont constamment sanctifié de leur amour le même foyer ; ceux dont le regard embrasse tous les jours le même horizon, ceux enfin qui savent dès leur enfance où reposeront leurs ossements. Nous que la tourmente du monde emporte, nous changeons de foyer comme de vêtements, abandonnant sans scrupule nos affections nouvelles, comme l'autruche délaisse ses petits frais éclos sur le sable du désert. Et Ton nous croit heureux, parceque nos noms résonnent ça et là !

" Certes, ils n'ont pas vu les chefs d'œuvre de Fart, ceux qui sont toujours restés à l'ombre du clocher natal, mais ils n'ont pas vu non plus les profanations de la muse ni la servitude du génie. Ils n'ont point respiré les fumées enivrantes de la gloire, mais ils n'ont point senti les amertumes de la calomnie. Ils n'ont jamais escaladé les cim^s vertigieuses du pouvoir, mais ils n'ont point roulé de degré en degré sur le terrain aride où les aiguillons de l'envie vous meurtrissent la chair. "

Eh bien, messieurs, moi aussi, quelquefois ma pensée demande une trêve pour les batailles quotidiennes de l'existence, et se tourne vers la terre qui m'a vu naître. Il me semble que je respire pour un instant l'air de l'Andalousie, pur nectar qui vivifi ela poitrine ; il me semble entendre

monter dans les tours de l'église voisine ces vieilles prières, la foi de mon âme et son divin espoir. Mais à quoi bon ! c'est un rêve insaisissable ! mon âme un moment enchantée s'éveille en sursaut, et je me tourne alors tout naturellement vers vous, messieurs, qui cultivez les lettres et les arts, et dont le cœur est censé vibrer à l'unisson de tous les cœurs qui souffrent. Est-il bien nécessaire de vous rappeler qu'un pays est grand surtout par les arts et les lettres,et qu'une nation quelque nombreuse, quelque puissante même qu'elle soit, n'a complètement droit de cité parmi les peuples civilisés que par sa production artistique et littéraire. L'ancienae Grèce était bien petite. Nulle contrée cependant n'occupe un rang plus élevé dans l'histoire de l'esprit humain. Que cet exemple vous suffise pour vous

encourager dans la voie que vous suivez. Vous r^ignorez pas,nsans doute, que dans le courant de cette année, quelques uns de ceux qui se trouvent ici ce soir, se sont réunis en compagnie de votre serviteur, dans ce même hôtel, non pas seulement pour y diner, mais pour y travailler. M. le docteur LaRue m'a autorisé à déclarer publiquement que son charmant volume: " Voyage sentimental sur la rue Saint-Jean " est l'œuvre collective de ces réunions dont je viens de vous parler.

Elles n'ont point pour but un plaisir vulgaire, mais la production des choses de l'esprit et la communion des idées entre hommes qui aiment à déposer de temps à autre le fardeau des travaux professionnels, pour se rafraîchir l'âme dans le monde charmant de la fantaisie.

J'espère que tous ceux que j'ai eu

l'honneur de réunir ce soir, les nouveaux venus comme les amis de la veille, emporteront un bon souvenir de ces agapes fraternelles ; j'espère que tous ensemble, nous nous retrouverons Tannée prochaine dans les mêmes circonstances, mus par les mêmes sentiments, guidés par les mêmes idées.

J. El Conde de Pkemio-Real.

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