‹ Scrap-bookChapitre 33 sur 36 · MOI COMMENT TU T'ASSEOIS ET JE TE DIRAI QUI TU ES · texte numérisé non relu

MOI COMMENT TU T'ASSEOIS ET JE TE DIRAI QUI TU ES

Voyez d'une part ce jeune homme qui s'établit timidement sur les bords du meuble en question, c'est évidemment un novice sans expérience qui entre à peine dans la vie élégante et ne possède pas cet aplomb superbe, cette assurance que.

donne l'habitude du monde.

Voyez auc ontraire cet américain qui s'adosse à sa chaise, en lui faisant décrire un angle de 45 degrés et en mettant les pieds sur la fenêtre ou la table. C'est bien sûrement un homme pratique qui déteste les cérémonies, se croit au-dessus de ce qu'il appelle les préjugés européens et méprise ce que le public pourra penser de certaine partie de sa personne qui se ressent manifestement des biftecks en provenance des savanes américaines. Il se tient avec une grande insouciance dans cette position périlleuse, indiquant par là qu'il est un équilibriste consommé que les revers commerciaux, etc., etc., n'effrayent pas et qui retombe toujours sur ses pieds.

Ne voyons-nous pas, dans ce moment même, la Russie bouleversée, parce que

l'autorité, — dit-on, — y est mal assise, et le gouvernement ne trouver de salut que

dans l'état de siège, ce qui fait bien voir que la chaise est aussi nécessaire à l'équilibre des sociétés qu'à celui des individus.

Mais j'en ai déjà trop dit. Tout le monde ne partage pas mon enthousiasme pour la chaise. Les bossus surtout en veulent à un meuble qui n'a jamais voulu se plier à leurs protubérances.

A l'appui de ma théorie du commencement, je donne ici un extrait de la chronique de Charles Monselet à L Evénement (je ne parle pas cette fois-ci de la feuille québecquoise, mais de la grande feuille parisienne) :

u Monsieur, c'est après la lecture cle votre ar- 4t ticle : Une Chaise célèbre, que j'ai été amené à " formuler les considérations suivantes sur le " rôle de la chaise dans l'histoire de la civilisa- " tion, rôle qu'on a jusqu'ici un peu traité paru dessous la jambe "

" Ainsi commence une lettre que je reçois d'un correspondant anonyme, mais à coup sûr infiniment spirituel. Il prend la chaise à sa plus belle époque. " Alors que la République ro- " maine brillait de tout son éclat, Cinéas disait à " Pyrrhus que le Sénat assis lui avait paru une

u assemblée de rois Quel mot le grand Cor

" neille met-il dans la bouche d'Auguste pardon- "nant? Prends un siège, Cinna. Et dans nos u vieilles chroniques ne voyons-nous pas que le " ministre Eloi, pour plaire à son maître, lui u fabriqua un trône qui n'était autre qu'une chaise " de fer ? "

" M. L. G. attribue à l'usage de la chaise la disparition de l'appendice caudal dont l'homme était porteur à l'origine, selon le système Dar win, — et, conséquence naturelle, le développement de nos facultés cérébrales. Rien de plus ingénieux que ce point de sa lettre.

" Nul doute que, par la station assise, l'extréu mité caudale de l'homme n'ait été soumise à " des heurts fréquents, dont la répétition a dû u produire un mouvement ascensionnel de la

" moelle prolongée qu'elle' contenait, en môme " temps qu'une tendance à la résorption de cette " queue. Et, comme il est démontré en physio" " logie que les modifications acquises se transu mettent par hérédité, nul doute que cette action " répétée n'ait produit à la longue la disparition u de la queue réduite enfin au coccyx moderne..."

Coccyx moderne est plein de majesté !

" Nul doute encore que le mouvement ascenu sionnel de la moelle vers le cerveau n'ait pro- " curé à cet organe un afflux de vitalité et un u développement exceptionnel. Ne cherchez pas u ailleurs, monsieur, les causes de notre supériorité mentale ;— c'est à l'usage de la chaise que '-'- nous en sommes redevables."

" Je le veux bien," dit Monselet en terminant sa chronique , et moi aussi.

J. El Conde de Premio-Real.

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