NOS ARTISTES A L'EXPOSITION DE
Lorsqu'on a fait sa consciencieuse tournée dans les salons de l'Exposition de 1861, la première formule qui vous vient à l'esprit est celle-ci: L'art est éminemment stalionnaire; et l'on arrive à celle conclusion qui n'est qu'une rigoureuse vérité, bien qu'elle sonne comme un paradoxe: La réalité est plus révolutionnaire que la fantaisie. Depuis dix ans oii sont les ruines, les bouleversements, les surprises, les renouvellements? — Dans le monde des faits, les découvertes, les discussions passionnées?— 'Dans le monde des sciences. Entre l'Exposition de 1830 qui se fit dans une baraque si malencontreusement élevée dans la cour du Palais-Royal et celle de 1861, où est la différence? — dans la disposition matérielle. Certes aujourd'hui, grâce à la persévérance et à l'expérience de l'homme habile et modeste, chargé de ces soins délicats, tout le monde a sa part d'air et de soleil ; chacun est à peu près content de sa place. Les sculpteurs et les peintres habitent un palais arrangé pour eux. Les murs ont changé, mais les toiles qu'on y accroche sont-elles sensiblement modifiées? Les flâneurs, les connaisseurs et les curieux ont du sable fin au rez-de-chaussée, des bancs confortables au premier, et pour peu qu'ils sachent leur croix de Dieu, ils peuvent se guider dans le dédale des 4097 numéros du catalogue officiel et trouver sans trop de détours les objets de leurs préférences.
Mais ne sont-ils pas les mêmes? un peu de ventre et quelques cheveux blancs n'ont pas ôté aux critiques l'activité, la malice et la passion ; cette sorte de gens, naît et meurt avec toutes ses
dents. Avec une lentille un peu plus forte à leur loupe les amateurs ne s'aperçoivent pas de l'affaiblissement de leur vue et chacun s'en va comme par le passé, jugeant à sa guise et regardant à son heure. La peinture onicielle de 18G1 est-elle meilleure ou plus mauvaise que celle de 1850, parce que des toiles principales sont signées Pils et Yvon au lieu d'être signées Vernet et Millier? La Phryné de Gérôme n'est-elle pas le digne ou indigne pendant de son Intérieur (irecl Les Corot et les Daubigny exposés celle année ne maintiennent-ils pas ces éminents artistes dans les régions tempérées de leur talent? après taul de chemins de traverse si capricieusement parcourus avec des chances diverses, Courbet lui-même ne semblei-il pas revenir au point de départ, et son grand et légitime succès de cette année ne s'appuie-t-il pas sans intermédiaire sur les fameux Paijsans deFlaijcij et V Enierremenl d'Ornans, exposés en 1850? Une seule popularité a pu sembler délaissée le premier jour, celle de Biard revenu de l'autre monde avec neuf toiles comiques ou tragi-comiques 5 mais il aura pris sa revanche le premier dimanche. Le bourgeois lui sera revenu. Les nègres et les caricatures Yankees de M. Biard ne sont d'ailleurs des œuvres ni meilleures ni plus mauvaises que son Bon cjendarme et sa Veuve du Malabar, et M. Biard est stationnaire à sa manière.
D'où vient cette halte ou du moins cette marche prudente de l'art au milieu du sleeple-chase universel et de la course désordonnée des appétits? — entre autres causes elle vient de la supériorité des jouissances de l'intelligence sur les jouissances matérielles. Depuis longtemps le goût a fait son choix ; admirateur du beau, courtisan de l'agréable, irréconciliable ennemi du médiocre et du laid, il se complaît dans ses jugements et dans ses préférences. Progresser pour lui n'est pas renverser, c'est ralfiner; il a horreur des tables rases comme la nature a horreur du vide et le chaos lui est aussi odieux que le néant ; depuis longtemps l'esprit a pris la meilleure pari, espérons qu'elle ne lui sera point ôlée.
Il n'est point d'exemple plus fnippaiu de celte stabilité de l'art et de ce progrès dans le sens du raffinement, que les quatre toiles exposées celle année par notre jeune et vaillant Jules Breton, qui lient d'une manière si ferme et si m;igistrale ce pinceau des Lenain que nous lui avons aUribué en 1859.
Le Soir est dans l'ancienne manière de l'auieur; un grand sentiment, une heureuse et jusle rencontre de la réalité et de l'idéal ; de tout aulre, ce serait un début magnifique, une révélation de talent hors ligne, mais comme tout le monde a déjà vu ce Breton là, on l'épluche, on le chicane ; la ligne est dure et se découpe en silhouette de carton ; la couleur de la tête est un peu leneuse, le bras gauche un peu mou. C'est bien, mais ce n'est pas mieux.
Les Sarclenst'-t; à la bonne heure, voilà une toile qui vous force à vous arrêter, à rêver, à passer par-dessus les défauts appareuls. La différence de l'examen de celle-ci et de l'examen de la précédente, est que là-bas on reste sur l'impression des défauts et ici sur l'impression des qualités. Ce qu'on voit d'abord, c'est l'étrange et uniforme disposition des trois silhouettes du milieu et la confusion des deux profils de femmes agenouillées au premier plan. Puis peu à peu tout s'éclaire, l'heure choisie est indiquée avec tant de justesse et de délicatesse, la femme qui se découpe sur l'horizon est d'un si bon dessin et si jusle à sa place, que la poésie rustique dont le tableau est imprégné jusqu'aux moelles vous pénètre à votre tour; vous oubliez de prétendues maladresses qui, à tout prendre, sont dans la nature et dans la région immatérielle des sensations du goûl, vous voyez merveilles, comme disait ce raffiné de Brillai Savarin.
Le Colza; une fois empoigné, vous ne pouvez guères vous débarrasser de votre émotion, et à quoi bon? ne vaut-il pas mieux régaler ses yeux de la lumière de ce tableau et de l'aspect magistral et distingué de la vanneuse, que de se heurter et de se blesser à certaines sécheresses de détail, ou de se for- Scr. 13
maliser de ce que !e colza coule à Iriivers le lamis plutôt comme de l'encre que comme du grain. Nous ne sommes pas des écosseurs de pois, nous sommes des artistes. Mêlions qu'on vanne de l'encre et voyons l'ensemble.
Uîncendie. M. Brelon a dû être étonné lui-même de la débauche de couleur à laquelle il s'est livré dans ce tableau. Parlez-moi des sobres quand ils se mettent en goguette; M. Brelon en est arrivé à faire de la flamme qui éclate comme de la chair au soleil. Mais quelle excellente composition ! comme tout ce monde de paysans s'agite, grouille, brouette un peu à l'étourdie! Ce ne sont pas des pompiers; ils ignorent la siralégie, ils empoignent l'ennemi corps-à corps ; ils ont avec le feu un duel à coups de poings et ils en porteront les marques ; les uns escaladent des pans de murailles, les autres les arrachent et sans le savoir ils prem.ent les poses que Raphaël a données à ses hommes dans VIncendie du Bourg,
Et pourtant ce sont bien des paysans artésiens ou picards tels que M. Breton les a vus, de vrais paysans et pas des philosophes de convention, des pauvres et non des vicieux ; des haillons et non des guenilles, du peuple, pas de la canaille; à la bonne heure. C'est un des grands mérites de M. Breton d'avoir su rendre dans leur force, dans la vérité de leur robusle et saine nature, le paysan et la paysanne du bon Dieu, l'homme et encore mieux la femme qui travaille ; non ceux qui pensent, mais ceux qui prient, ceux (jui sèmeni et ceux qui moissonnent. Lui aussi, loin des ignorances et des utopies qui croupissent et fermentent dans l;i boue des villes entre des murailles malsaines, sème en plein champ et sous le vrai soleil. Sa moisson est assurée.
Le frère de M. Jules Brelon, M. Emile Brelon a débuté celle année par trois paysages remarquables qui dénotent et promènent un talent distingué. C'est toujours une position délicate que celle de cadet dans la république éminemment aristo-
cralîque de l'intelligence et des arts. Que M. Emile Breton se rassure et omboîle hardiment le pas de son aîné. Ce n'est que parmi les faiseurs de tragédies que l'on trouve des Thomas Corneille. Qu'il se souvienne de ses glorieux patrons et dans cent ans on dira peut-être les Breton comme on dit les Lenain.
Ce n'est point en deux promenades de deux heures chacune que l'on peut appréciei- le mérite des œuvres nombreuses de nos artistes artésiens et picards. Cependant, comme malgré noire bonne volonté, il nous a été impossible de consacrer cette année plus de temps à l'exi'.men de leurs œuvres, nous demandons pardon à ceux que nous avons vus superficiellement et surtout à ceux que nous n'avons pu découvrir. Tel qu'il est, voici le résultat de notre investigation. Faisons comme le livret; suivons l'ordre alphabétique.
M. Aclocque (Paul-Léon), de Montdidier, a exposé deux estimables portraits, qui ne lui assignent pas une manière bien particulière. Le Portrait de M'"* A... nous a paru manquer un peu de modelé ; c'est, du reste, un bon début. Nous n'avions rien vu de M. Aclocque à l'Exposition de 1859.
M. Bailly, de Saint-Omer, prend décidément ses sujets dans l'histoire des hérésies et des réformes. S'il est élève de Léon Cogniet pour le pinceau, il semble procéder de Robert Fleury pour le choix des sujets. A près le Supplice de Dolei, dont nous avons parlé en 1859, il expose aujourd'hui Abeilard au Concile de Sens. 11 nous paraît dans ce dernier tableau avoir un peu modifié son style. Son architecture polychrome est bien étudiée et d'un aspect agréable, les draperies sont bonnes ; mais la perspective est manquée, probablement à cause du papillottage des tons. Le défaut est surtout sensible dans les dalles de la mosaïque, le roi Louis-le-Jeune et sa courent beau être rapetisses, celte partie de la toile fait l'effet d'une tapisserie collée sur la muraille, et puis pourquoi Abeilard, en faisant son appel à Rome, semble-t-il jurer de la main gauche? Somme toute, le tableau est bien étudié.
M. Belly (Léon) qui s'é(ait fait une si belle place au soleil, et au soleil de l'Orient, a conservé cette place et s'est même poussé au premier rang.
L'effet du soir dans le désert de Ttjh est un petit tableau parfaitement composé, tout est à sa place et l'harmonie générale du ton en excellence, le désert et la caravane ont la même valeur, l'air et l'espace ne manque point aux pèlerins et ceux-ci ne sont point perdus dans l'immensité. Il y a un grand charme répandu sur celle toile, plus importante que son étendue.
Les abords d'un village Efjijpiien, moins séduisant que le précédent. La couleur chocolat qui peut ôire naturelle est déplaisante, l'aspect général est un peu dur 1 1 lourd. L'eau des Barques du Nil, exposés en 1859, avait déjà trop de solidité, ici l'éclaboussure qui jaillit sous le pied du buffle a l'air d'un glaçon, et ceux qui nagent paraissent nager dans la bourbe.
Les bords du Nil et Vavenne de Chouhrah plaisent par leur aspect tranquille el magistral, mais il y a moins d'air que dans les autres tableaux de M. Belly. Les terrains et les troncs d'arbre sont d'une uniformité de ton qui produit un effet croustillant plus spécieux que juste ; même remarque sur le tronc de chêne dans le tableau de chasse, d'ailleurs excellent, peint en collaboration avec M. de Balleroy. C'est une autre gamme de tons; mais c'est le même papilloltage avec les terrains environnants. Ce n'est qu'en tremblant que nous autres, myopes du Nord, baignés dans la verdure et le soleil de Corot, nous parlons de nos impressions sur les tons rapportés d'Orient; qui n'a trouvé durs et rissolés certains tableaux de Marilhat et qui ne se souvient d'avoir entendu, en 1846, accuser les canards de Decamps de nager dans la pierre? Toutefois deux choses nous ont encouragé à hasarder les critiques qui précèdent; pour l'uniformité des troncs d'arbre et des terrains, le tableau de la Chasse-sous- bois qui se passe en plein Occident et où le même défaut se retrouve, et pour le ton général la comparaison avec les paysans d'Orient, de M. Fromentin, dont nous jugeons le pinceau d'après la
plume, comme une incontestable autorité. L'Orient de M. Fromentin est à celui de M. Belly, ce que la Normandie est à la Provence; ils sont vrais tous deux, interprétés par le rayon visuel particulier de chaque artiste; vues du terrain de la critique, nos observations peuvent être également justes.
Les Pèlerins allant à la Mecque, sont un des tableaux les plus réjouissants et les mieux réussis du salon; ici les tons arides des terrains sont de la plus acceptable vraisemblance. La caravane l'emporte d'ailleurs sur le désert et l'œil, séduit par l'harmonie générale, se laisse bientôt aller à examiner avec plaisir et intérêt, ces chameaux et ces dromadaires, ces hommes cuivrés et ces hommes noirs, ces riches et bizarres costumes : le goût et l'esprit sont satisfaits, tant l'accentuation du caracîère est restée sur les limites de la caricature. C'est pittoresque, ce n'est pas grotesque, et la mémoire qui se met de la partie quand l'imagination est en fête, murmure doucement pendant que celle-ci fouille dans les profondeurs vagues des derniers plans :
Parfois, de bruits profanes Troublant ce lieu sacré.
Passent les caravanes b'Opbir et de Membre ; L'œil de loin suit leur foule Qui sur l'ardente boule Ondule et se déroule Comme un serpent marbré.
Si le por Irait de la marquise de.... et de sa fille e&t un peu
lâché, en revanche le portrait de Mme est sans contredit un
des meilleurs de l'Exposition. Cette toile pose du premier coup M. Belly quasi au premier rang comme peintre de portraits; il y a dans la pose et dans la draperie du corsage certain ressouvenir de l'admirable portrait de M'"^ Jars de Prud'hou, qui fait le plus grand honneur à l'auteur.
Un souvenir eu passant aux remarquables fusains de M. Beldame, de Senlis.
M. Bénard, de Boulogne-sur-Mer, a exposé une marine placée un peu irop haut pour qu'on en puisse bien apprécier tous les détails. Cependant nous avons remarqué un excellent effet de lumière sur le flanc du navire échoué; il y a progrès depuis 1859. Puisque nous sommes à Boulogne, restons à Boulogne. C'est peul-êire ce qu'aurait dû faire M. Berne-Bellecour qui a peint un petit coin de village pauvre, d'une palette grise et dans des ions un peu terreux. Ces maisons à gauche d'un aplomb douteux, celle vigne verte, ce toit de hangar en zinc, ces tuiles atones, cet enfant en guenilles, celle petite cour sans lumière et sans soleil se trouvent partout; avec cela et avec moins que cela, on peut faire des chefs-d'œuvre. Mais pourquoi intituler cela : Souvenirs de Normandie, et dans quel coin de Normandie pélrée s'ennuient ces murailles sans verdure et sans caractère? Le liennrd et le busie de M. Bonnefoy est une sorte de paysage composé, rempli d'excellentes qualités, malgré un peu de sécheresse générale. Le fonds est très bon, l'ensemble est très lumineux; mais il y a entre le sujet et la manière dont il est traité, une telle disproportion qu'on se demande si ce petit Renard el ce buste sans imporlance n'ont pas été ajoutés après coup, pour donner un nom à ces ruines gigantesques el ù ces arbres séculaires. Le Renard de Lafonlaine ne dit qu'un mot: Belle (êie, dil-il, mais de cervelle, point. Il est vrai qu'il s'agit d'un buste de héros, le narrateur le dit. Mais maître Isengrin n'avait besoin, ni d'un si grand cadre, ni d'un théâtre aussi solennel pour lâcher sa petite malhonnêteté.
MM. Caudron, Crauk et Féragu ne sont point picards de naissance, bien que le livret s'obstine à faire naître à Amiens ce dernier qui est Lyonnais: toutefois ces honorables artistes appartiennent par tant de côlés à la Picardie que nous regardons leurs œuvres comme nos justiciables.
Dans le genre circonscrit qu'il a adopté, M. Caudron est en progrès; de ses quatre petits tableaux, le numéro 559 (Pêcheuses de crevettes à CayeuxJ est le meilleur. Au milieu de la
grande uniformité de Ion, on remarque chez M. Caudron des poses heureuses, comme celle de l'homme appuyé au chambranle de sa porte dans la Rue des pécheurs; les exlrémilés sont souvent soignées, surtout les mains. M. Caudron n'est pas inférieur à M. Auguste Delacroix, qui traite ordinairement avec une si grande profusion les mêmes sujets et qui n'a cette année au salon que des aquarelles et un éventail à la gouache.
M. Crauk aussi est en progrès ; son Baptême de Clovis est une machine bien composée; les draperies sont raides, mais ne manquent pas de style. L'ciiscmble un peu froid est bo» et harmonieux.
Les Capucins forgeant, sont moins heureux. Ici les souvenirs de tant d'intérieurs flamands, hollandais, italiens, français même (la forge des Lenain), de tant de grasses palettes, de délicieux caprices, de tant de merveilleuses facéties d'ombre et de lumière font tort à la sagesse par trop froide du peintre de Valencieniies. Entre ce moine sec et raide et le premier garçon serrurier venu, il n'y a pas de différence. Ce capucin n'est ni gras ni maigre; ce n'est ni un athlète, ni un croyant. Ce morceau de fer qui dort machinalement dans un feu sans chaleur sera-l-il dieu, table ou cuvette? Nous sommes à Venise ; qui le croirait, sans le livret? un peu moins de sagesse, M. Crauk, et un peu plus de diable au corps. Voyez les deux charmants intérieurs de M. Darcy, de Noyon, n'est-ce pas plein de vérité et de sagesse? et pourtant cela fait l'effet de Leieux refroidi ? Osez; si vous dépassez le but, il sera temps de revenir. Dans les tableaux d'intérieur, entre l'alpha et l'oméga, entre le premier degré de l'échelie et le dernier, entre le génie et la puérilité, entre la femuie hydropujue de Gérard Dow et la cuisine de Drolling père, il y a tout un monde, choisissez.
Le portrait des enfants de M. D... est la meilleure des trois toiles de M. Crauk. S'il n'y avait là que le mérite d'avoir triomphé de l'ingratitude et de la véritable difficulté du sujet, peut-être pourrait-on dire qu'il faut en faire honneur à l'esprit
de M. Crauk, et que sa palette n'a rien à démêler avec cela. Mais toute la partie droite du tableau est excellente.
Encore un conseil à M. Crauk : se garder d'un trop grand éclectisme et se faire une manière déterminée ; ses trois tableaux n'ont vraiment pas l'air de sortir du même atelier. Quelque modestes que soient les prétentions d'un artiste, son individualité est la plus précieuse de ses qualités et quelque talent qu'il ait, il est vite oublié si toutes ses œuvres ne portent pas sa signature invisible, le cachet de son originalité.
Le Bonaparte à la Cathédrale d'Amiens de M. Féragu ne fera pas oublier son Saint-Louis. Si M. Féragu n'était pas un artiste éminemment distingué qui a fait ses preuves, son tableau de cette année lui serait compté comme un honorable et estimable début. L'architecture y est traité d'une manière large et savante qui lui fait le plus grand honneur. Mais la piécipitation avec laquelle M. Féragu, à peine remis d'une indisposition grave, a été obligé de composer et de peindre sa toile, en a laissé plusieurs détails imparfaits et un peu insuffisants. La pose de l'évêque n'est pas assez étudiée. Le groupe des robes rouges qui fait repoussoir à l'angle gauche du tableau laisse à désirer, et les costumes en général ne sont pas d'une rigoureuse exactitude. M. Féragu qui est un bon archéologue et qui connaît à fond tous les détails des justaucorps, des pourpoints et des armures, ne paraît pas aussi familier avec les costumes du premier empire. 11 n'y a pas grand mal à cela et aucun artiste ne songera à lui en faire un crime, mais que diront les attardés qui ont encore vu les fourreaux et les chabraques du commencement de ce siècle, et qui les ont peut-être admirés à cause de la jeunesse et du génie de celles ou de ceux qui les portaient, devant ces tailles trop allongées et ces moustaches prodiguées, même aux chirurgiens de l'armée? Un tableau n'est pas une estampe sans doute, et les bonshommes de Rembrandt et de Jordaens sont cent fois plus réjouissants que les grecs et les romains de David ; mais nous sommes si exigeants aujourd'hui
sur les mille détails de l'archaïsme qui est la grammaire de l'art, nous si puristes, si doctes, pour ue pas dire si pédants, qu'il né me serait point pardonné à moi-même si je u'avais fait ces observations. Ces réserves faites, le tableau de M. Féragu est agréable et consacre le souvenir d'une curieuse anecdote et d'un religieux enseignement.
Au portrait de M. Chevreux, de Saint-Quentin, qui occupe dans un des salons des extrémités, une place d'honneur entre les Courbet et le tableau de chasse de MM. de Balleroy et Belly, dont la couleur est grasse et la pose un peu prétentieuse, nous préférons peut-être la simple esquisse d'atelier que M. Collette d'Arras, a intitulée Ponrah de M. G... U est difficile de se faire une Idée de la manière dcfiniiive de l'auteur devant une œuvre d'aussi peu d'importance ; mais c'est librement et crânement peini.
Parmi les peintures officielles on remarque le combat de Pa~ lesiro de M. Chauveau, de Boulogne, la bataille de Magenta et le zouave de M. Couverchelle, de Marseille-le-Petlt (Oise), et l'épisode du siège de Sébastopol de M. de Neuville, de Saint- Omer. Nous avons trop imparfaitement vu les œuvres des deux premiers pour faire autre chose que de les signaler ; mais c'est avec une sorte d'orgueil et de satisfaction personnelle que nous avons retrouvé dans le tableau de M. de Neuville, les qualités éminentes qui nous l'avaient fait remarquer il y a deux ans; malgré certaines duretés du premier plan, un effet un peu dispersé, l'harmonie générale de la couleur est excellente. Entre le bulletin du Moniteur que racontent tout au long les élèves d'Horace Vernet, et les feuilletons que peignent toujours sans rivaux Bellangé père et fils, il y a place pour l'entrefilet sérieux comme le comprennent MM. de Neuville et Armand- Dumaresq.
La singulière filiation parfois que celle des ateliers et des artistes. MM. de Neuville et Armand Dumaresq qui se rencontrent dans le bon chemin, viennent l'un de chez M. Picot, l'autre de Scr. 44
chez M. Coulure, et voici uu élève d'Horace Veruel, M.Desjardiu, d'Amiens, eiilanl de la Picardie, perdu dans les bruyères du Limousin qui fait exclusivement du paysage. La sécheresse de tons du maître et l'aridité du motif donnent un aspect dur et cru à son paysage d'ailleurs étudié et rendu avec soin.
Voici un artiste picard, picard de corps et d'esprit, de uaissance et de résidence, attaché au sol de sa mère pairie comme Ulysse au mât de son navire. M. l'abbé Dergny est né àCayeux, ce rude village, autour duquel les ilôts de la mer et les vents de la terre ont élevé un rempart de galets et de sable, qui le garantit contre les invasions des avoués eu vacance et les banalités des baigneurs d'été. Il est vicaire de Saint-Gilles d'Abbeville, cette cilé picarde par excellence qu'effleure au-delà de ses portes et de ses ponts, sans l'amoindrir et sans la distraire, le •■•rand niveleur et le grand tentateur qui fait d'Amiens un faubourg de Paris, et de Boulogne une école de natation. Se sentant rinteUigence qui conçoit les œuvres d'art, le goût qui les dirige et la main qui les exécute, M. l'abbé Dergny n'a point perdu son temps dans les recherches réfrigérantes de la science et de la théorie ; il n'a point déchiré sa soutane ei accroché son pinceau aux ronces du pédantisme ; chez lui, point de système préconçu, il n'est ni Préraphaélite, ni Raphaëlite, ni Bysantin, ni Flamand; il ne se préoccupe ni du siyle, ni de la symbolique, à peine de la ligne et de la couleur. Chrétien et prêtre, il traduit sur la toile une homélie plutôt qu'un sermon, et fait son prône à sa manière ; on ne saurait rien imaginer de plus français que l'ensemble de sa composition : c'est plus français que du Jouvenet et du Quintin Varin, plus français que du Lahyre ou du Vouet. Ausli tous les défauts de l'école française s'en donnent à leur aise; l'enfant Jésus, frisé, espiègle, les yeux et les narines ouvertes a l'air mièvre et féminin ; la Sainte-Vierge, blanche et rose, ressemble à une jeune fille de douze ans; Saint-Joseph a perdu la rudesse traditionnelle de son visage et n'a garde qu'une çlouce bonhomie ; les anges sont semblables à tous ceux
ul.
qui se profilent dans les Annoncialions et dans les Gloires de nos églises de villes du second ordre, et cependant vous êtes arrêté malgré vous devant l'ensemble de cette peinture. C'est trop calme et trop froid, mais c'est sobre et chaste, c'est drapé sans hardiesse, mais aussi sans recherche; il y a dans tout cela un oubli si complet des préoccupations d'atelier et un si naïf mépris du système qu'on s'y arrête malgré soi ; ce n'est ni une collection d'académies, ni une leçon d'iconographie archaïque; mais cela vaut mieux que la plus brillante copie ou le plus savant souvenir. Courage, M. l'abbé, gardez-vous des rapins et des savants, fermez vos yeux et vos oreilles à nos critiques et à nos chicanes, et ne nous écoulez que lorsque nous vous disons : courage ! Peignez comme vous vous sentez l'envie de peindre, examinez-vous vous-même, et quand vous aurez rendu votre propre pensée d'une manière satisfaisante à vos yeux, exposez-la hardiment ; mieux vaut faire convenablement sa petite œuvre que de copier le chef-d'œuvre d'auirui ; vous aurez conquis une place estimable et enviée quand vous pourrez dire : mon tableau, c'est moi.
La Rentrée au parc de M. Gustave Doyen, de Festieux (Aisne), nous fera-t-elle regretter les moutons de M. Chifflard qui n'a rien exposé celte année? La manière de M. Doyen est peut-être un peu plus sèche que celle de son confrère de Saint-Omer. Il y a un peu plus de confusion et d'insuiïisance de dessin dans la forêt de jambes maigres qui se démènent à la moutonnière ; mais l'effet général est bon et lumineux, et puis, quel sujet ingrat ! Le mouton est le Childebrand des peintres ; ni physionomie, ni dessin, ni couleur. Deux vaches et un arbre font un tableau ; voyez l'admirable Paul Potier du Louvre : un troupeau de cent moutons ne fait pas un ensemble. Les moutons ont perdu M. Brascassat ; M. Loubon et M. Palizzi se sont sauvés par les chèvres. En peinture les boucs sont à droite et les moulons à gauche.
Nous avions signalé il y a deux ans la tendance de M. Genaille de Monceau-Ies-Loiips (Aisne) qui semblait alors un élève de Schnetz ou de Rùdolph Lehmann. Sa Rêverie est bien de celle palette un peu sèche sur laquelle nos derniers Italiens trouvent ces contours durs, ces ions rissolés, mais solides qui distinguent leur manière. Mais M. Genaille est décidément un éclectique, ses deux petits pendants, intitulés VAller et le Tieiour ne semblent pas être de la même main et l'on n'attribuerait ni l'un ni l'autre au peintre de la Rêverie. Le Retour est une petite toile très-étudiée et très-plaisante. La vieille surtout est une étude excellente et bien venue. Le vieillard a dans la barbe et sur la joue des tons mignards qui rappellent la peinture sur porcelaine : il est dessiné d'une façon méticuleuse et détaillée qui pourrait faire songer quelques critiques chagrins aux puérilités de Horniing ; mais, somme toute, les qualités du Reioiir l'emportent sur ses défauts et c'est un pelit tableau fort agréable.
M. Edmond Hédouin a été trop occupé de sa peinture décorative de la galerie des fêtes au Palais-Royal pour envoyer de nombreux tableaux à l'Exposition. Ses Colporteurs espcujnols ne marquent point d'ailleurs une phase nouvelle dans la manière de l'auteur. Signalons on passant les tons lumineux des collines du dernier plan et des terrains du premier. Si la peinture de genre n'avait pas tenté et séduit Edmond Hédouin par l'appât si souvent trompeur de l'intérêt du sujet, ce vaudeville de la peinture, si surtout il n'avait pas excellé dans la voie choisie, il aurait été un paysagiste de premier ordre. Ceux qui se souviennent d'un petit tableau intitulé Horticulture^ exposé à Alençon en 18S8, me comprendront.
La peinture oiïicielle et les sites de l'Italie n'ont pas été favorables à M. Jeanron. Ses sept tableaux ultramontains ne valent pas ce gris et terne Port d'Ambleteuse si réel, si navrant et si harmonieux dans sa teinte uniforme, qui me semble le chefd'œuvre de l'auteur. Longtemps avant les Charapfleury et les
Courbet, longtemps avant que l'école réaliste eût des crieurs publics et des porte-étendard, M. Jeanron se prétendait l'amant et le serviteur de la nature telle qu'elle est; le beau n'était point pour lui la splendeur du vrai ; il ne voulait à la vérité ni anneaux aux oreilles, ni fard aux joues, ni lampions dans les mains. Je ne sais s'il a jamais eu des prétentions de Père et de Prophète ; mais il a parfois incontestablement réussi dans le réalisme de l'incolore. Dans le réalisme de la couleur, c'est plus contestable. Ses trois meilleures toiles sont la Vallée de la Posavera (16ol), les Soldais Français à Saint Pierre d'Aréna (1655) et les Zouaves au bord de la mer (l(j54). Toute la partie droite de la première me paraît excellente ; ses Zouaves au bord de la mer sont lumineux. Quant aux autres et au petit tableau intitulé ^4 Solférino (1656), ils me paraissent sortir de la manière ordinaire de l'auteur. Gela ressemble aux vaudevilles d'Horace Vernet et de Charlet. Décidément, MM. Bellangé père et fils sont deux grands peintres.
Les artistes d'Amiens demandent leurs inspirations à des sites lointains et à des mœurs étrangères. Il n'est pas étonnant que M. Desjardins qui demeure à Guéret prenne ses motifs dans le département de la Creuse, mais pourquoi M, Edmond Lebel, né à Amiens et domicilié à Dury s'en va-til en Bretagne chercher des villageois et des buveurs ? Quelle contrée pittoresque, direz-vous, que le terroir de Dury et les belles études de mœurs que les plates coutumes de ses steppes désolées et arides ! Quelle lumière, quelle architecture et quels costumes! — d'accord. Mais comment se fait-il que vos bretons soient si loin des sarcleuses et des vanneuses de colza dont nous parlions au commencement de cet article, comment se fait-il que vous laissiez à d'autres, à M. Langée de Maromme par exemple, un normand plein de talent et d'avenir, le soin de donner la réplique à la muse, dans les chants alternés de la Bucolique Picarde, dont le jeune peintre de Courrières e^t l'harmonieux Virgile?
Si l'étude exposée par M. Lecygne de La Fère (Aisne), sous le uom de Poriraii, ne peul donner une idée complète de sa manière et de son talent, si les ions verls de la carnation rappellent les exagérations de Henri Lehmann, la tète a beaucoup d'effet et dénote beaucoup d'habileté de la part de l'auteur, M. E. Midy, de Saint-Ouenlin a du talert et de l'avenir. Elève de M. Glaize, il a déjà su se garder de quelques-uns des défauts capitaux de son maître et il a pris la plupart de ses qualités. Les principaux reproches que l'on peut faire à son tableau découlent du sujet qu'il a choisi et du parti pris avec lequel il l'a traité. Deux hommes, d'un talent bien différent et partis d'un point bien opposé, se sont rencontrés en matière historique dans l'idéalisation du faux, MM. de Lamartine et Alexandre Dumas père. Ils ont traité l'histoire comme une féerie dans le genre du Pied de Mouton ou des Pilules du Diable. Celui-ci en a écrit la partie bouffonne, dessiné les ballets, réglé les combats au sabre et à la hache, celui-là en a fait l'apothéose et fourni les feux de Bengale. Cette grande féerie de l'apocryphe a été jouée une multitude de fois devant un public trop amusé pour être exigeant, mais aussi trop émerveillé et trop touché parfois pour ne pas être dupe ; l'anecdote surtout qui représente le couplet de la pièce la séduit et il répète l'une comme il fredonnerait l'autre. Le Henri IV de M. Giraud est-il le Henri IV de l'histoire et de Rubens? N'est-ce pas plutôt un béarnais goguenard pris dans la reine Margot et joué par Mélingue? Le Henri III de M. Midy rappelle-l-il le vindicatif et raffiné fils de Catherine? Pourquoi ce gros moine rouge, comparse inutile, sorte de fiorenfloi amené là sans rime ni raison ? et ce vieux mendiant, plus philosophiquement que cyniquement débraillé, est-ce bien le rude et iconoclaste potier de Saintes dont M. de Lamartine a singulièrement affaibli la réponse plus impie encore qu'hérétique? C'était si je ne me trompe en 1584 qu'arriva le fait représenté par M. Midy. Palissy avait 60 ans. « Comme il était calviniste (ici je cite un dictioriuaire historique
estimé), Keuri l!l lui dit un jour qu'il serait contraint de le livrer ù ses emiemis s'il ne changeait de religion, Voîts m'avez dit plusieurs fois, sire, répondit-il, que vous aviez pitié de moi ; mais moi, j'ai piiié de vous qui avez prononcé ces mois : je suis contraint. Ce n'est pas parler en roi; mais je vous apprendrai en langage royal, que les Cuisarts, tout votre peuple ni vous^ ne sauriez contraindre un palier à fléchir les cjenoux devant des statues. » Puisque M. Midy faisait de l'histoire anecdotique, ce qu'on appelait autrefois du genre historique, pourquoi ne pas indiquer dans un fin regard, dans un sourire, la pensée que devait éveiller chez le roi le nom des Guise à quatre années de dislance des états de Blois, pourquoi surtout ne pas relever la scène au lieu de l'abaisser? L'histoire seule est digne du tableau ; le mémoire se contentait de l'eau forte et de la vignette avant l'invention de la photographie. Je sais que l'on m'objectera que je cherche querelle à un genre tout entier, que l'on me citera la Siratunice d'Ingres et le Mazarin de Paul Delaroche et sans aller si haut, ni si loin, les charmants tableaux de M. Comte. Mais qui donc a perdu M. Gérôme, si ce n'est la Slmtonicel Le Mazarin n'a-t-ii pas égaré dix jeunes talents que je pourrais nommer? Si j'avais l'honneur d'être peintre, j'admirerais, je crois, comme je le fais, sans le jalouser, l'incontestable talent de M. Comte, mais je me garderais de le prendre pour modèle, et s'il me prenait fantaisie d'habiller ou de déshabiller l'histoire, je relirais Mézeray plutôt que d'illustrer Lamartine.
Les deux tableaux de sainteté de M. Michel de Fins lui font honneur. Les tableaux de sainteté dans l'Ecole française commencent à Eustache Le Sueur et finissent à M. Signol. Ils manquent de brio, de tapage, de naïvelé et de mise en scène. Jouvenet seul et son école ont connu les grandes machines et encore est-il que le principal défaut de Jouvenet est la froideur. 11 y a plus d'art que d'inspiration dans ses tableaux. Nos peintres, à leur éternel honneur comme hommes, n'ont touché
aux choses divines qu'avec crainte et respect. Si quelques-uns ont péché de ce côté, c'est par excès, comme Piiilippe de Champagne. Leurs tableaux se tiennent aux murs des églises comme des français assistant aux offices, avec respect, convenance et dignité. Si la chromolithographie, l'imagerie et quelques prétentieux barbouillages, se glissent parfois dans nos temples, il y a là plus d'uEféterie que d'indécence ; le bon sens public fait bien vile justice de ces nullités et comme un enfant mutin à qui l'on donne le fouet, le mauvais goût finit par se cacher honteusement, après que la critique, qui ne l'épargne pas, l'a honteusement battu de verges. Tel qui rêve avec Murillo, s'éprend de Rubens et s'encanaille avec Jordaëns, a peur pour son orthodoxie et ne veut apprendre son calhéchisme que dans Le Sueur.
Puisque c'est notre tendance gardons-la ; mais inspironsnous du maître. Le Sueur est encore plus de l'Académie que M. Signol, c'est ce qu'à fort bien compris M. Michel dans sa Conversion intérieure. V Entretien intérieur est moins bon. Le nimbe du Christ est malheureux : au lieu d'avoir de la légèreté et du vaporeux, il a de la solidité et de l'épaisseur. On dirait presque une lucarne ouverte dans le mur du fond de la cellule.
Les chevaux et le chien de M. Parquet sont toujours de bonnes esquisses. Le n° 2456 est un peu insuffisant.
M. Salingre est en progrès, son Retour de Chasse est un trèssuffisant tableau de nature morte.
M. Sinel, de Péronne, promet un coloriste distingué, mais son dessin est par trop lâché surtout dans les Premiers jeux (28Q2).
Nous n'avons pu découvrir le Daphnis et Chloé de M. Souplet. Nous regrettons cette occasion perdue de juger un talent sympathique et que nous apprécions.
Mille pardons aussi à MM. de Bar, de Montreuil-sur-Mer, —
Le Soir, dessin, eaux fortes pour le lac de M. de Lamartine, Boyenval, d'Arras, — Souvenir de Rome ; Calmelet de Laon, — les Bords de l'Oise, aquarelle; Colin, d'Arras, — la Famille Basque; Debras, de Péronne, — l'Jniroduclion ei un Bercjer Valencien; Diart, de Berry au-Bac (Aisne), — Fleurs et Fruits; Dubois, de Fleurbaix (Pas-de-Calais), — Paysarje composé; Fauvel, d'Amiens, — le Chemin de Tréboul ; Hamelel-Griffilhs, de Creii, — Sentier dans le Parc de Veryienil, vue prise dans le Parc de Mello, dessin au fusain ; Leveau, de Saint-Quentin, — le Christ, Saint-Pierre convertissant le Centenier, la Vocation de Saint-Pierre, Dieu le Père, dessins et carions ; Marchai de Soissons, Portrait de Femme; Rousseau, d'Abbeville, — Dessin d'après Paul Delaroche ; Sirouy, de Beauvais, — Portraits; Trancart , d'Abbeville , — les Bords de la Lys ; Wallet, d'Amiens, — la Chute du Jour à Sarignies, une Terrasse du Château de Merlemont, Chemin de Dieppe à Tibermont, Vue prise dans la Vallée de Chevreuse, paysages ; Williot, de Saint- Quentin, — Bords de la Seine à Boucjiv al ; mille pardons surtout à M"'^ Dallemagne, de Beauvais, — le Mariage de la Vierge et trois Miniatures ; mais nous n'avons pu voir leurs tableaux et nous devons nous contenter d'une simple nomenclature. A une autre fois donc le plaisir de les encourager et de signaler leurs qualités éminentes ou du moins leur incontestable bonne volonté. Si quelqu'un niait encore le mouvement artistique provincial, il n'aurait qu'à comparer le nombre des artistes picards et artésiens, sur lesquels nous portions nos jugements il y a deux, ans avec le nombre de ceux inscrits sur l'Exposition de 1861. Courage, hommes de bonne volonté, vaillants travailleurs de province, les sympathies ne vous manqueront pas.
A côté de M. Carrier de Bellouse qui n'a rien de si important celte année que son Dexaix mourant, mais qui garde dans ses busles en terre cuile la supériorité de sa manière hardie, prime-sautière et colorée, et de M. Moigniez de Senlis qui se livre toujours avec conscience et talent à la sculpture d'ani- Scr. 15
maux, le livret nous donne les noms nouveaux de M. Bertaux, de Boury (Oise), Nadaud, d'Abbeville, qui ont exposé chacun un buste et de M. Doublemar, de Beaurain (Aisne), grand prix de Rome (1855), talent sérieux qui promet un artiste distingué. Heureux les sculpteurs à l'Exposition de 1861 ! L'excellente disposition du jardin qui sert de cadre sans cacher ni écraser les œuvres d'art est, je crois, sans reproche, et met les visiteurs dans cette tranquille disposition du corps que l'esprit demande pour juger les œuvres de l'esprit et quelle différence d'un critique essoufllé, gêné, suant ou morfondu à un critique dont les humeurs sont en équilibre !
La gravure, la lithographie et l'architecture de notre circonscription sont représentées par MM, Régnier, de Margival (Aisne), — Gravures sur bois; Collette, d'Arras, — Lithocjraphies ; Sirouy, de Beauvais, — Liihorjraphies ; Soulange Teissier, d'Amiens, — Liihofiraphies ; Guérinot, de Boulogne, — Dessin d'archileciure. Où sont hélas ! les patients graveurs et les habiles lithographes? où sont les enfants d'Abbeville, la ville des graveurs par excellence ? — Ils sont morts ; la photographie les a tués.
La photographie qui a son exposition particulière et que nous n'avons pu visiter en détail, est à la gravure ce que la machine à battre est au fléau, ce que la locomotive est au cheval de pas relevé. Faut-il la maudire ? faut-il la célébrer comme une découverte indispeiisable au bonheur du genre humain? — Ni l'un ni l'autre. Il faut la regarder passer, s'en servir pendant qu'elle passe, et lui donner de médiocres regrets si elle passe. Mal en a pris à M"^ de Sévigné de prédire la vogue passagère de Racine et du café. N'enterrons pas la photographie avant l'heure. Celle-ci d'ailleurs cherche à se débarrasser des entraves bourgeoises de la ridicule et infatuée carte de visite et tend dans d'habiles mains à la réalisation du progrès artistique et industriel. Chez les photographes ordinaires, la
machine conduit l'homme. Le conducteur n'est que le Mazeppa de sa locomotive qui se croise les bras en invoquant le dieu des hasards qui n'existe pas et tînit toujours par se casser le, cou ; le photographe intelligent dompte la matière et se sert de ses instruments comme de chevaux dressés. Je sais qu'il faut vivre de l'autel ; mais tels et tels le desservent en sacristains
vulgaires comme MM ; tels le desservent en artistes
comme MM. Crépin père et fils de Ligny-lès-Aire (Pas-de- Calais), par exemple. Les premiers passeront avec leurs œuvres ; les autres resteront peut-être et ils auront du moins le mérite de la conscience et de la bonne volonté.
Conscience et bonne volonté sont deux qualités modestes à la portée de tout le monde; ce sont les deux seules dont nous demandons que vous nous teniez compte en vous disant, comme par le passé, artistes et lecteurs.
Au revoir.