DANS LA CITÉ
Les lettres et les arts ont dit leurs derniers mots ; Le sage met son nom, le gamin fait des charges Sur le livre sacré, — mais le volume est clos.
L'homme naïf écrit des notes sur les marges, L'impuissant se consume en admirations, Le voleur n'a jamais de manches assez larges,
Le gourmand se repait de compilations, Le patient revoit la table des matières Et tout le monde fait des imitations.
Le chimiste analyse et rêve des chimères. Car, s'il trouve de l'or au fond de son creuset Il provient du galon des habits de nos pères.
L'artiste se ferait ouvrier, s'il osait.
Car la matière prêche à l'esprit qui radote
Qu'il n'était qu'un vieux fou quand il la méprisait.
La plume, le pinceau, le compas, la marotte Même, sont en nos mains des outils superflus; Notre arme est un crochet, nous avons une hotte
Sur le dos, rien au cœur, et nous sommes perclus.
De nos illusions pourquoi faire parade?
Nous sommes des vieillards et nous n'en avons plus.
L'anliquaire me semble un médecin malade
Qui cherche dans un livre un cas semblable au sien
Et dont la guérison chaque jour rétrograde.
Lorsque nous déterrons quelque héros ancien
Nous remettons à neuf son armure souillée,
Mais de son cœur perdu nous ne retrouvons rien. .
Dans une terre noire et récemment fouillée La femme qui tantôt tiotis fit voir Vin-pace M'a mis entre les mains une chaîne rouillée.
Au collier de la chaîne un os était passé ;
Le juge d'un pauvre homme eut un adroit ministre
Qui serrait juste à point ce qu'un autre eût cassé.
Les prisons de ce temps n'avaient point de registre,
Mais l'os manifestait la présence du mort,
Et rendait un bruit sec dans son étau sinistre;
L'homme dans son cachot tournant avec effort Avait d'abord senti grincer sur sa chair nue L'impitoyable dent du fer qui ronge et mord.
Et puis la dernière heure était enfin venue ; Comment? Le froid, la faim ou la main du geôlier? Insondable épouvante ! agonie inconnue !
La chaîne est double et tient par un double collier, Les anneaux sont usés, et l'on peut reconnaître Deux traces d'homme autour du lugubre pilier.
Deux enfants? deux vieillards? deux ennemis peut-être; Un fils avec son père? un faible avec un fort? Coupables ? Innocents ? La victime et le traître ?
Par les réalités des affres de la mort
Leur cœur fut-il serré comme est serré le nôtre
En nous représentant leur effroyable sort ?
Dans tous les désespoirs où la bête se vautre Ont-ils creusé le lit de leur dernier chemin ? Ont-ils longtemps souffert ? Lequel a mangé l'autre ?
Ont-ils, les doux martyrs, à l'aspect surhumain
Du trépas qui console, oublié leurs colères
Et sont-ils morts en paix en se donnant la main ?
Les talons des damnés ont-ils usé ces pierres? Sommes-nous au parvis du ciel ou de l'enfer ? Faut-il voiler sa face ou tomber en prières?
Je l'interroge en vatn, poussière qui fus chair. Et toi, triste joyau de ces murs nus et tristes, Os humains, cliquetis de l'ivoire et du fer,
Hochet de fossoyeur, qu'agitent les touristes 1 Carcassonne, 24 novembre 1861.
ou DONC EST LA GÂITÉ ?
Amis, où donc est la gaîté?
Est-elle au fond du verre?
— L'un après boire est attristé.
Et l'autre est en colère.
Est-elle au bal, dans le parfum Des femmes et des roses ?
— Mais, hélas! rien n'est plus commun Que les danseurs moroses.
Est-elle au chevet de Ninon, Dans les blanches batistes
Folâtrant avec l'amour ? — Non ; Tous ses amants sont tristes.
Est-elle aux noces de Fanny?
— Elle y parut une heure ; Maintenant le bal est fini,
Tout bas la mère pleure.
Est-elle au club, au cabaret?
Est-elle au corps-de-garde?
— Elle s'enfuit quand apparaît La discorde hagarde.
Sourit-elle aux gras compagnons, Fuit-elle les gens maigres ?
— J'ai vu des bons vivants grognons Et des mourants allègres.
Rit-elle aux champs dans le sillon, Sur les chaumes rustiques?
Chanie-t-elle avec le grillon Aux foyers domestiques?
— Le laboureur est laligué, 11 dort ; sa femme file,
Et le soir n'est pas toujours gai Aux champs comme à la ville.
Amis oîi donc est la gaîté ?
— C'est un oiseau volage Qui paraît un matin d'été
Et que chasse l'orage.
L'oiseau voltige jour et nuit,
Rarement il se perche ; Bien sot qui veut le prendre, il fuit
Le nigaud qui le cherche.
Parmi les antres passereaux Lorsque le jour va naître.
S'il vient becqueter nos carreaux Ouvrons-lui la fenêtre.
Qu'il trouve son verre tout plein,
Sa table toute prêle, Grains de mil et miettes de pain;
Amis, faisons-lui fête.
Dans son vol rapide et léger Comme de branche en branche
Sur nous il semble voltiger...
C'est aujourd'hui dimanche.
Resteras-lu jusqu'à lundi 7
Nous sommes à l'aurore, Resleras-lu jusqu'à midi ?
Une heure... une heure encore ?...
Une minute?... — Il s'est enfui.
Et la chambre est déserte.
S'il revenait!... chut!... laissons-lui La fenêtre entr'ouverte.