NOS ARTISTES DE PICARDIE ET D'ARTDIS
Celles, la déceniralisalion esi une bonne chose et ceux qui la prêchent ont raison.
Ils ont d'ailleurs la chance de pouvoir répéter longtemps le même sermon, personne ne se disposa à mettre leur vérité en pratique.
Où vont les artichauds en février, les asperges en mars, les petits pois en avril, les bourgeois gourmands et les hommes de lettres faméliques toute l'année ?
A Paris.
A Paris on a toujours vingt ans, et à défaut d'un grenier, à cet âge-là on se conienle d'une soupente.
Les artistes n'ont-ils pas mille bonnes raisons pour faire comme les jardiniers?
Où voulez-vous que se vendent en mai les toiles tardives et les fraises précoces, sinon à Paris !
Qui donc les achèterait à Nantes, à Rouen ou à Amiens ?
Qui surtout les surveillerait, les couverait de l'œil, les convoiterait derrière les vitrines de Chevet ou sur la cimaise du Palais de l'Industrie ?
Etre lu, être vu, être compris, être désiré, être acheté surtout, fût-ce à vil prix, quel artiste ou quel poète n'a fait ce beau rêve et ne le recommence tous les jours ?
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Meyerbeer avait dix millions, mais il touchait ses droits d'auteur avec plus de joie que le garçon mnchinisie no palpait son salaire.
- Ah ! si Eugène Delacroix avait pu assister à sa vente î
Abslenons-nous donc de théoriser à propo> du grand nombre d'artistes de notre province de Picardie dont nous trouvons les noms sur le livret de cette année.
Entrons plutôt à leur suite dans les salles du Palais de l'Industrie.
M. Bailly, de Saint-Omer, est pour nous une vieille connaissance. A propos de son Abeilnrd au Concile de Sens, exposé en 1861, je trouvais déjà une modification dans sa manière. Cette fois-ci, c'est un changement presque complet qu'il faudrait signaler si l'on ne devait tenir compte de la différence des sujets. Norma et un Pré à Charbonnières, sont deux paysages, malgré l'importance de la figure dans la première de ces deux compositions. Le Pré a de l'effet malgré le ton gris général et le peu de solidité et de modelé du buisson. Normn est un peu jeune pour la druidcsso que l'on -se représente. Le paysage pèche peut-èlre par la confusion et le manque de vraie lumière. M. Bailly a donné à VAulographe un petit croquis plus satisfaisant que le tableau. Le jugement, peut-être trop sévère que j"ai porté sur les deux toiles de M. Bailly, est une appréciation (ie première impression ; les souvenirs, d'ailleurs, ont pu nuire à la vue présenle, mais la nouvelle palette de M. Bailly ne m'a I appelé en rien l'ancienne. Il en est, du reste, de l'impartialité comme de la décentralisation, il est plus facile de la prècheique de la pratiquer.
Je regrette de n'avoir pu découvrir le tableau et la gravure de M. de Bar, de Montreuil-sur-Mer. Je me contente de signaler la Vue de la mosquée d'Aniroii an vieux Caire et l'eauforle intitulée : Calvaire.
M. Belly, de Saim-Omer est resté fidèle aux pays du soleil. Ses h'ellahs hâlant une Dahhiek (Egypte), sont un peu dispersés
symélriquemenl vers les coins du tableau. Le sujet le voulait ainsi. Les pauvres diables semblent faire leur besogne avec routine ei mollesse et m'ont rappelé les chevaux de halage qui font le môme métier de Monlières à Camon sur les bords du canal de la Somme. Mais je m'étais figuré les fellahs plus émaciés, plus osseux, plus ravagés que ces débardeurs-là. N'en ayant jamais vu, il est probable que mon imagination avait tort.
Il y a d'excellentes choses dans la Fantasiah. La fillette à gauche habillée de violet, la jeune moricaude qui se pince le nez, la blonde ù droite sont autant de petits chefs-d'œuvre; quoique moins satisfaisant et moins distingué, le torse nu du jeune homme qui tourne le dos est un bon morceau de peinture. Mais le personnage principal n'est pas mon idéal d'Aimée. .l'ai hâte de dire que je ne renvoie pas M. Belly à une autre Aimée, scandaleusement célèbre au Salon de celte année. Je voudrais pour M. Belly que celle de sa Fantasiah fut peinte comme l'Aimée de M. Gérôme, mais je ne souhaite à personne les succès de huis clos à la Jules Romain ou à la Fragonard ; à ce prix, là, je me conlenle de la bonne grosse danseuse de M. Belly et avec un peu plus de distinction, je la trouverai charmante.
Le Retour de la pêche sur les côtes deISurmandie, de M. Bénard, de BouIogne-sur-Mer, est une marine d'une agréable cQuIeur, d'un aspect général u-n peu dur ; les rochers m'ont paru un peu cotonneux.
Je préfère à cette marine, fort satisfaisante d'ailleurs, le Chemin creux sur les côtes de Normandie , d'un autre boulonnais, M. Berne-Bellecour. Cela n'est peut-être pas bien neuf et cela rappelle bien des tentatives réalistes modernes. Mais, parti pris et prétention à part, le n;olifest agréable et l'ensemble séduisant. A coup sur, M. Berne-Bellecour, élève de Picot et de Barrias, ne pouvait pas savoir que justement, en cette année 1864, M. Millet, le vétéian et le plus solide des réalistes, exposerait une bergère et que cette bergère serait un chef-d'œuvre.
De toutes nos bonnes villes de Picardie et d'Artois, Boulogne et St-Omer sont les plus fécondes en artistes; toutefois ceux-ci ont pris, toul à travers les champs de l'art, des routes diverses et capricieuses. Les uns vont à la couleur, les autres s'obstinent au gris; les uns visent au réalisme, les autres s'égarent dans la fantaisie. Les chefs de file ont donné l'exemple ; quel air de famille ont la palette terne du boulonnais Jeanron et la palette éclatante du boulonnais Bédouin ? M. Bonnefoy paraît incliner vers la couleur et si j'ai bonne mémoire , Le fort de Sn'mie- Margrierile aux îles de Lérins est d'une manière plus heurtée et d'un ton plus cru que le Renard et le hnsie exposés en 1861. Je n'ai pas vu VEtude de pins aux environs de Cannes.
« Elle était immobile, assise sur un morceau de rocher, le regard plongé dans le ciel; un peu plus loin quelques dindons picoraient dans l'herbe et entre des broussailles de tamaris, la Méditerranée dessinait une ligne bleue ; je passai à côté de cette étrange fille sans qu'elle daignât me remarquer. Je la contemplai quelque temps, mais comme la chaleur était extrême, je rentrai au village par le chemin des Oliviers »
Telle est la légende que M. Jules Breton a mise au bas du croquis de sa Gardeuse de Dindons qu'il a envoyé à VAuioçiraphe. Il faut avoir une triple dose de la poésie du Nord et un talent d'interprétation à toute épreuve pour poétiser ainsi devant le brutal et mathématique soleil de la Provence. Mistral avait déjà chanté ce site que M. Jules Breton a peint :
Un plan-païs immense ; d'orme Que n'an "a Tiue ni fin ni terme De iiuen en liiien e pèr toul germe De rari tamarisso.... e la mar que paréï ...
Et comme la G^irdeusede Dindons, Mireille admire la splen» deur du rivage :
Ero uno visto Célestino Un fres pantai de Palestine
C'esl la même chaleur :
E la calour sempre mai viro Sempre que mai se recalivo
Mais le chemin des Oliviers ne lui suffît pas; comme au pâlro de Virgile il lui faudrait l'ombre d'un hêtre :
Soulo un fau que farié bon jaire (i).
La Gardeme de Dindovs et les Vendavçjes dans le Médor, ont le cachet essentiellement poétique et individuel du jeune maître qui les a peintes. Si la brume natale tamise malgré lui pour M. Breton les plus chauds horizons, il n'abandonne jamais son élégance et son harmonie. Heureux qui emporte ainsi à la semelle de ses souliers la terre de sa patrie! ost-cc que le Poussin, peignant à Rome les sites de la claire Judée et de la Grèce aux limpides horizons, n'y a pas fait parfois flotter quelque brume des Andelys?
M. Emile Breton n'est pas allé chercher ses motifs aussi loin que son frère. Il a pris à Fauquembergues son Oiirafian et au premier marais venu son Soleil couchant. La fable d'Antée est toujours une vraie et vivante leçon ; celui qui touche sa terre natale reçoit de ce contact santé et vigueur, fiit-il terrassé par Hercule. VOitragan est un excellent paysage dont le ciel ferait lionneur à nos plus grands peintres ; un peu plus de réalisme de couleur serait à désirer peut-être dans l'arbre brisé. Le Soleil couchant est plus lâché. C'est un peu mou pour une esquisse et pas assez fait pour un tableau. Mais que d'excellentes et jeunes qualités ! M. Emile Breton promet un maître de plus à notre si remarquable école de paysagistes. Cf'est, sans doute, à cause de l'avenir qu'il lui suppose que le jury r.e lui a pas donné de médaille. Le jury avait tant de vieux comptes à
(i) Mireio, cant. X.
régler el innl d^ paysagistes en retard ! Je recommande au jury l'histoire de l'adjudant Folligoulas dans le lOl* régiment.
Peu import<î que le sujet traité par M. Brigot de Neuilly- Saint-Front (Aisne) soit intitulé : Le Gué de Chovij file de France). La disposition, la couleur, l'aspect général du tableau nous viennent en ligne droite ou en ligne brisée de M. Courbet el des Demoiselles de campagne. Ce n'est point une critique ; si M. Courbet paraît s'êire momentanément ou définitivement égaré et n'avoir pas tenu les promesses de sa riche et robuste nature, il y avait en lui l'éloUe d'un peintre. Si les vaches de M. Brigot sont maigres el un peu dégingandées, si ses talus sont grands comme nature, si la perspective ne paraît jjas satisfaisante, l'ensemble du paysage important qu'il a exposé est réussi. Que M, Brigol développe ses qualités el n'exagère pas SCS défauts et nous aurons un paysagiste de plus.
Les dessins au fusain de M. Beldame, de Senlis, qu'il a inlihilés ; Dans les htilies Chaumont, sont d'une magistrale et excellente exécution. Ces fusains -là valent mieux que certains tableaux.
Si la composition de M. Berleaux, de Saint-Queniin : Lrs Génies du jour chossant les Génies de la Jinit, l'emporte sur les dessins précédents par la dimension, la prétention et l'ordonnance du sujet, elle est d'un crayon plus maniéré el est probablement le carlon d'un tableau à l'exécution duquel nous attendons l'auteur.
Le Canifjoti, vu de Prades, de1M. Cesson, de Coincy (Aisne), a plus l'air d'un paysage composé que d'une étude d'après nature. Ouvrage estimable, bien qu'un peu sec.
M. Collette, d'Arras, dont je signalais en ISGl, la liberté el la facilité de pinceau a envoyé au Salon deux tableaux : Le v'ieux Vilrier, une Vue de Foniaineblean et deux dessins, Enfer, Paier rioster. Je n'ai vu que la première de ces compositions; toujours les mômes qualités d'atelier; est-ce une ébauche? est-ce une esquisse ? J'appelle ébauche le dessous d'un tableau, esquisse,
un senlimeut de contour ou de ion traduit naïvement pur l'tirlisle au moment de la vue ou de l'inspiration; peut-être le défaut du rieur Viirier de M. Collette est-il de n'être ni l'une ni l'autre.
Je préfère le Cavalier Marocain de M. Couverchel à son Portrait équestre du cjénéral Wahin Esierhazii. M. Couverchel a peint des batailles meilleures que ses tableaux de celte année. Le Cavalier Marocain, a un Taux air de Fromentin modéré qui lui fait tort.
M. de Croy, d'Amiens et M. Calmelet, de Laon, cherchent loin de leur pays des inspirations et des moiifs. Le premier a exposé un paysage intitulé : Les rives de la Vienne, le second, deux aquarelles, Chamounix et les Bords de In Creuae. Je n'ai vu le tableau ni les aquarelles.
Si nos Picards vont butiner au loin, en revanche, des ariisies étrangers viennent se fixer chez eux : M Caudron continu»; de demeurer à Abbeville et M. Crauk à Amiens; quanta M.Féragu, le livret s'obstine même à le faire naître à Amiens comme Félibien la lait pour le Quinlin Varin; puisse le successeur avoir la fortune artistique de son prédécesseur ! puisse-l-il surtout être le maître d'un nouveau- Poussin 1 Les trois artistes que je viens de nommer ont du resle, une inodesle Exposition ; M, Caudron, une Tricoieme, M. Crauk une Marie, reine des Ancjes, jolie composition dans des tons un peu fades et l'esquisse de son plafond du Musée d'Amiens, M. Féragu, le Portrait de M. Lami, sculpteur; M. Féragu aurait complété son salon en exposant aussi le carton ou l'esquisse de son plafond, aujourd'hui placé dans la salle Noire-Dame du Puyau Musée d'Amiens et dont l'harmonie et la composition m'ont paru fort satisfaisantes. Il est bon que les artistes qui vivent en province donnent le plus complètement possible signe de vie. Le jury d'ailleurs, leur fait parfois bonne et loyale justice. M"^ Morin, de Rouen et M. Duthoit, d'Amiens, l'ont éprouvée cette année (!t malgré la modestie de leur talent et le coin retiré et différent de l'art
dans lequel ils vivent, ils ont obtenu chacun une médaille comme les plus osés et les plus tapageurs.
Le peu de temps que j'ai pu consacrer à la visite de l'Exposition et que j'ai cependant donné presque tout entier aux artistes dont j'avais dessein d'enirelenir les lecteurs de la Picardie ne m'a pas permis d'asseoir un jugement motivé sur tous ceux dont j'avais pris note et dont j'ai toutefois à cœur de signaler les ouvrages. C'est ainsi que je constate seulement Za sainte Famille et les deux pastels de M'"^ Dallemagne, de Beauvais, la Maria Tiniorelia de M. Debras, de Péronne, les Enfanis de chœur de M. Delaruelle, de Monldidier, VAnesse et le Bulldoc] de M. Delaltro, de Saint-Omer, la Nature morte de M. Diarl, de Berry-au-Bac (Aisne), les Bouleaux, aquarelle de M. Demarest, de Hesdin, la Plaine dans la Beauce, de M. Doyen de Festieux et les quatre paysages limousins de ^IM. Desjardins, d'Amiens, et Dubois, d'Arras. M. Auguste Delacroix, de Boulogne, l'aquarelliste quasi officiel des pensions déjeunes filles, n'a pas changé sa manière, mais il l'a perfectionnée et cette année il me semble en avoir tiré tout le parti possible. M. Dehaussy, de Péronne, a exposé deux tableaux, des Paijsans Italiens et le Repos du modèle. Si M. Dehaussy n'était pas un peu excusable, comme élève de Fragonard, je serais tenté de lui chercher querelle sur le peu de décence du dernier. Du reste, le nu de M. Dehaussy est du déshabillé primitif et quasiinnocent, j'allais dire du crouslilleux de province. Ce n'est plus ainsi que nos raffinés traduisent Pétrone. Demandez à MM. Gérôrae et Gustave Boulanger. La décadence va encore plus vite que le progrès.
M. Famchon, de Boulogne, a exposé une Nature vioriCj M. Francia, de Calais, une Vue de Venise et une Vue d'Irlande, M. Férat, de Ham, VEié, et un des^sin au fusain, un Atelier de dissection; il a en outre, dans les ouvrages non admis au concours des récompenses un Essai de gravure à Veau-forle. M. Férat est un habile dessinateur qui a longtemps été et est
probablement encore un des habiles collaboraleurs de 17//mstration.
M. Auguste Fauvel, de Bapaume est, si je ne me trompe, un artiste contenu qui ne vise point aux grands effets, aux succès tapageurs et ne s'expose point aux chutes éclatantes. Son Chariot et sa Douleur immense, dont, par parenthèse, l'affligée ne m'a semblé exprimer rien de bien déterminé indiquent dans quelle zone artistique honnèle et tempérée vit et veut vivre l'auteur,
II n'en est pas tout à l'ait de môme de son homonyme, M. Hippolyte Fauvel, d'Amiens. Celui-ci qui s'est préparé à peindre le paysage dans l'atelier de M. Yvon, me paraît avoir un peu plus le diable au corps. Le moins important de ses deux ouvrages les Femmes arabes en pèlerinage est déjà de taille à attirer sérieusement l'attention de la critique et sa Vi/e prise dans le jardin des Canialdules est le plus grand paysage du Salon. Tout en rendant justice au talent de M. Hippolyte Fauvel, je me demandais où il avait pris celte couleur grise et cet aspect ferblanté qui rendent un peu dur son elTet général. La dureté de son maître Yvon est d'une autre espèce. Les Paul Flandrin, les Aligny, tous les autres paysagistes gris sont stricts et durs d'une autre façon. En voyant l'autre jour, au Musée d'Amiens, le magnifique paysage de feu ïhuillier, que l'on vient d'y placer, j'ai enfin découvert à M. Fauvel une filiation. Ce que je cherchais dans un enseignement du maître ou dans une façon de voir particulière , j'aurais dû le chercher dans le goût du terroir et dans l'arôme du crû. Au lieu de reprocher à M. Hippolyte Fauvel la monotonie de sa teinte grise, je la lui pardonnerai volontiers, si avec ce iléfaut apparent qu'avait Thuillier, il veut s'élever jusqu'à l'énergie et aux robustes et excellentes qualités du modèle; c'est une tache que je ne crois pas au-dessous du talent de M. Hippolyte Fauvel.
Les Sept péchés capitaux de M. Genaille, de Monceau-les- Loups, sont plutôt un agréable panneau qu'un tableau; c'est une Scr. 18
agréable suite de petiles compositions. Je n'ai pas vu son Portrait de M"» F
Je ne puis, non plus, que mentionner la Vue de Villerville de M"« Géneau, de Boulogne, la Vue de Saini-Queniin et la Nature morte de M. Gomart, de Ham, les deux pastels de M. Joly, d'Amiens, les dessins de MM. Lhermite et Lhole, la Cour de ferme et la Victime, de M. Lemmens, de Senlis, les deux vues de Nice, de M. Masure, de Braine (Aisne), le paysage de M. Morcl-Liimy, du même pays, et l'aquarelle de M. Marchai, de Soissons.
M. Bédouin, occupé à la décoration du nouveau foyer du Théâtre Français, n'a envoyé à l'Exposition qu'un éventail, mais c'est un vrai bijou.
Le soleil du midi ne réussit pas aussi bien à M. Jeanron que la brume du nord et son Phare de Marseille ne vaut pas sa Vue du port d' Amble leuse. M. Jeanron fils est un digne élève de son père.
Je crois me souvenir d'avoir, en 1861, querellé M. Edmond Lebel, deDury-lès-Amiens, de ce qu'il allait en Bretagne chercher les sites qui manquent totalement à sa mère patrie. Cette année, il est allé jusqu'en Italie. Son Boucher de Capri et sa Cour à Son7iino sont deux bonnes petites éludes, mais elles n'ont rien absolument d'Italien et puisque M. Lebel paraît lenoncer à transporter sur la toile les scènes pittoresques et les vaporeux horizons, sa bonne vieille Picardie peut lui offrir des types aussi originaux et des intérieurs aussi intéressants que ceux qu'il a rapportés de ses lointains voyages.
Des deux portraits au fusain de M. Malézieux, de Nauroy, (Aisne), je préfère le portrait d'homme. On peut reprocher à tous deux l'uniformité de touche qui fait que les figures se confondent avec le fond; en somme, c'est d'un crayon habile et exercé.
Le Magenta, de M. de Neuville n'est pas le meilleur tableau de bataille de l'Exposition, surtout depuis que M. Meissonnier a
donné à son estimable Solferino, l'admirable pendant de VEpitode de 1815, mais c'est peut-être la seule bataille du Salon. C'est bien ainsi que doivent se battre les zouaves et les chasseurs de la garde ; M. de Neuville sait rendre l'animation et la vie, c'est beaucoup : malheureusement sa couleur est un peu criarde. On a beau être un peintre de batailles, ce n'est pas une raison pour tirer des coups de pistolet dans les yeux des flâneurs et des critiques.
M. Sainiin, de Lemée (Aisne), a exposé un Portrait et les Femmes de Colons enlevées par des Peaux rouçjes ; celte dernière composition, importante et soignée est d'un peintre moins réaliste que le Portrait. Il y a du mouvement, de l'entrain, mais aussi un peu de sécheresse générale dans l'ensemble. M. Saintin a dans les dessins deux porlrails que je ne puisque mentionner.
Je n'ai pas vu non plus, du moins de manière à pouvoir porter un jugement, ou plutôt rendre compte d'une impression personnelle, VEtape. de M. Oudry, de Compiègne, la Ciié à Mexico et le Pâtre Calabrais de M. Pingret, de Saint-Quentin, le Portrait de M. Poussin, de Beaumont (Oise), le dessin à la plume de M. Pille, d'Essommes (Aisne), la Nature morle, de M"« Salomon, d'Albert, la Perdrix^ de M. Salingre, de Soissons, les portraits et les lithographies de M. Sirouy, de Beauvais, les dessins de MM. Rousseaux, d'Abbeville, Sauvage, d'Arras, Saint-François, de Clermont et Thierry, de Maimbeville (Oise). L'Enfant et le Miroir et la Blanchisseuse, de M. Sinet, de Péronne, m'ont paru des ouvrages de peu d'importance.
Les Bœufs, de M. Souplet, de Compiègne, sont bien poudreux, mais l'horrible architecture de la pue dans laquelle ils passent, le soleil mesquin et lanterneux qui les éclaire donnent au tableau un aspect général de réalisme déplaisant. La rue de M. Souplet est inhabitable comme les paysages de M. Courbet, les bœufs eux-mêmes ne peuvent l'animer et lui donner une teinte passagère de vie pittoresque et de poésie en
action. De l'endroit où j'écris, je vois des troupeaux descendre à l'abreuvoir ; à l'horizon , des bœufs ruminent dans les gazons fleuris. J'avoue que ma mare et mon pâtis, mes herbes tondues et mes bois chenus font grimacer la rue de faubourg de M. Souplet. Mais aussi, pourquoi choisir un pareil cadre, j'allais dire un pareil site pour placer des bœufs ou plutôt des beafstecks de la veille?
M. Tesson, de Calais, a exposé deux pendants : Une Ecole turque et un Quartier arabe à Alger. M. Tesson est un bon élève de Decaraps qui semble incliner vers M. Diaz ; sa couleur est celle du maître, mais le dessin est un peu plus lâché.
Le panneau décoratif que M. Villeneuve, de Saint-Omer a intitulé : Le Présent, le Pasaé, l'Avenir, m'a semblé d'une facture un peu molle : au contraire, rien n'est plus décidé, plus étudié, plus découpé sur un ciel clair et sur une eau limpide que la Tannerie et VEtitde d'arbres, de M. Wallet, d'Amiens, demeurant à Yoisiulieu (Oise). M. Wallet n'a point indiqué son maître : mais rien dans sa manière ne paraît appartenir de près ou de loin à notre nouvelle école de paysage : M. Wallet n'en a pas moins de fort appréciables qualités. Si son eau ne peut pas lutter de transparence avec la transUicidité vraiment phénoménales des marettes de M. Bavoux, elle est encore fort agréablement fraîche et limpide.
Il faut l'évidence du livret et la concordance des numéros pour que je puisse attribuer à M. Williol, de Saint-Quentin, la Huile de Charbonniersr et le Dormoir de Fontainebleau. Il est arrivé cette année à M. Wllliot la même chose qu'à M. Blin, auquel celle Hutte de Charbonniers me fait penser malgré moi ; elle ne ressemble pas à l'autre, mais je la trouve presque aussi mauvaise et aussi incompréhensible. Si la Marine de M. Blin rachète grandement sa Châiaiçjneraie, le Dormoir de Fontainebleau me paraît une élude de tout point excellente et quasimagistrale; devant une aussi incontestable prenve de lalent et de savoir, je ne sais que dire de cette malencontreuse Hutte de
Charbonniers. Il est probable que ma première impression m'a trompé à son sujet; une autre fois, je me défierai de mon premier mouvement.
La sculpture nous donne les noms de MM. Bangillou, de Méru (Oise), une Bacchante, statuette; Borrel de Montataire (Oise), deux médailles; Poitevin de la Fère (Aisne), un médaillon, dont je n'ai pu trouver les ouvrages ; ce n'est pas moi non plus qui expliquerai le mystère de la Vénus de Picquujnij, exposée dans les catacombes des non-admis par M. Van-Clef, je dirai seulement, que je l'ai vue et qu'elle ne m'a semblé avoir aucune parenté avec la Vénus de Milo ou la Vénus d'Arles.
L'Oncline de M. Carrier-Belleuse, statue en marbre teinté est l'ouvrage d'un homme d'esprit habile qui a fait ses preuves. Toutefois, j'aime moins VOndine que les précédents ouvrages de l'auteur. C'est gracieux, mais les malheurs de la matière ont désagréablement fendillé le marbre, et puis la tète ne semble pas appartenir au corps sur lequel elle est placée. M. Carrier qui a exposé, en outre, un Buste de M"* D... a fait mieux et fera mieux encore.
Le Sophocle et le Scapin de M. Doublemard sont deux œuvres dignes du jeune et éminent sculpteur; peut-être reprocherais-je à son Scapin, si bien campé, si bien drapé d'avoir un peu trop de finesse et pas assez de rouerie ; c'est plutôt un jeune et brillant mousquetaire jouant la comédie que l'effronté coquin que Boileau a reproché à Molière dans un accès de fausse mauvaise humeur; mais le nom ne fait rien à la chose et la statue de M. Doublemard est une des plus agréables œuvres du Salon.
On ne saurait juger du talent de M. Evrard, d'Aire, sur le simple buste de Christ qu'il a envoyé. C'est une chose agréable et correcte, manquant un peu de tète sous la couronne d'épines comme tous les christs que je connais. Mieux vaut encore faire un christ comme celui-là que d'exposer un cadavre en répulré-
lion, comme M. Becquet. O Besançon, vieille ville espagnole, patrie de Fourier, de Victor Hugo, de Proadhon, de Courbet et de Becquet, les enfants marchent sur les toits, gare les chutes ! Et vous, Francs-Comtois hardis, prenez exemple sur le plus adroit, le plus félin, le plus précautionneux de vos casse-cous, feu l'académicien Charles Nodier.
Le Bufite de M. Boucher de Perihes, par M. Forceville- Duvelte est une œuvre estimable, comme toutes celles de notre sculpteur amiénois. Les deux bustes de M. Louis, de Saint-Omer, sont agréables, le Faisan et la BeleilCy de M. Moigniez, de Senlis, forment un groupe agréable, mais nous ne saurions passer sous silence et sans formuler un blâme énergique le groupe de M. Lévêque, d'Abbeville, Pendant la Vendange; agencement maniéré, poses forcées, formes de la plus triste décadence, tout se trouve réuni dans cet ouvrage qui n'a pas la même importance que les statues exposées au Musée d'Amiens, mais qui est peut-être aussi malheureux, bien que moins choquant à cause de la place qu'il occupe. Je crois que Pradier eût été banni d'Athènes pour avoir calomnié Phryné ; qu'eut-on fait à M. Lévêque et à ses pareils? Le nu n'est supportable qu'autant qu'il est chaste; hors de là, ce n'est que du déshabillé. Les nymphes ne peuvent avoir ôlé leur corset ; il faut qu'elles n'en aient jamais eu.
Je ne saurais dire si ces critiques sont applicables à la fontaine Herbet que M""" Léon Bertaux a été chargée d'exécuter sur notre place Longuevillc, n'ayant jamais vu la naïade que dans le fourreau de toile d'emballage dont certains malins demandaient la conservation déûnitive. Tout le monde a pu juger l'ouvrage inauguré depuis quelques jours. Ce que. je sais, c'est que le Jeune Gaulois, est une œuvre d'un bon sentiment et d'une grande élégance que la médaille est venue fort à propos récompenser.
M. Régnier, de Margival, est un habile graveur.
La lithographie picarde est toujours dignement représentée
par M. Soulange-Tissier, d'Amiens, un de nos meilleurs lithographes.
J'ai déjà nommé dans l'Exposition d'architecture M. Dulhoil; à côté de noire habile compatriote, viennent se grouper MM. Compagnon, d'Aire, Lejeune de Nanteuil-le-Haudouin et Corroyer, d'Amiens, qui a gravé diverses éludes du Château de Saint-Germain et un Projet de Casino.
Faut-il jeter un voile sur les ouvrages refusés, que sous un litre adouci et avec une courtoisie un peu traîtresse l'administration des Beaux-Arts a admis aune exhibition particulière et aux honneurs du livret? Pourquoi ne pas signaler ces courageux artistes qui n'ont pas craint d'en appeler au peuple du jugement des déceravirs? Hélas ! la limite est si indécise entre l'admission et le refus qu'à part les excentricités de M. Brivet et quelques autres de même nature, il n'y aurait pas eu grand Inconvénient à laisser entrer plusieurs de ces proscrits. Nous retrouverons peut-être, plus tard, dans le paradis des élus, MM. Camet, de Chauny, Charmaille, de Villers-Cotterets, Tisseron, de Bélhune et Fontaine, de Calais. MM. Malézieux et Ferai n'ont qu'un pied en Purgatoire et quant à M. Lecygae, de La Fère, que nous avons connu jadis plus heureux, sa composition de Super flumina Babijlonis aurait certes, pu trouver grâce devant un jury que personne n'a accusé de sévérité et qui est à l'abri de tout soupçon d'injustice.
La liste considérable denomsque j'ai du inscrire cette année sur mes tablettes^ prouve que nos compatriotes n'abandonnent pas la carrière des arts pour de plus lucratives et de moins ardues. Est-ce définir nouvellement la noblesse et la roture que de dire que les nobles sont ceux qui courent après l'honneur, et les autres ceux qui courent après l'argent ?