NOS ARTISTES DE PICARDIE ET D'ARTOIS
Celui qui, vieillissant, gronde et devient morose Est un vilain barbon que l'âge va rongeant; Du passé, ce qui reste au doigt inlelligent Ce n'est pas l'aiguillon, c'est l'odeur de la rose.
Quand les cheveux sont blancs, l'esprit doit être rose, — La rosr va si bien a des tempes d'argent ; — Plus on est faible, plus on doit être indulgent, 11 faut sourire aux vers quand on chevrette en prose.
Laisse les jeunes gens, polissons étourdis,
Dénicher sans pitié les nids du paradis
Et comme des cailloux lancer les épigramraes.
Moissonneur fatigué, voici la fin du jour.
Jette un regard bénin d'indulgence et d'amour
Sur les fleurs, les oiseaux, les enfants et les femmes.
Le Salon de 1865 m'est-il apparu à travers ce prisme d'indulgence systématique? — Je ne sais, mais bien qu'il ne renferme aucune de ces œuvres qui font crier les fanatiques au miracle et qui forcent l'admiration des indifférents et des jaloux, l'ensemble m'en a paru plus satisfaisant que celui de ses aînés. La peinture oflicielle elle-même a du bon.
Jamais M. Gérôme n'a dépensé plus d'esprit pour l'accom-
plissement de la tâche Ja plus ingrate qui puisse être donnée à un peintre. M. Gudin a tiré dans les yeux du public un feu d'artifice anglais, que c'est comme un bouquet, de /leurs; M. Schreyer court après Géricault et s'il est loin du but, il marche à grands pas. Du premier coup, M. Maiejko a laissé loin derrière lui Gallait, derrière lui Robert Fleury, et s'est lait une place au moins à côté de Delaroche. Aux deux pôles de la peinture, MM. Fromentin et Protais sont restés égaux à eux-mêmes. Dans le temps heureux' oîi les bourgeois avaient une opinion, les Cinq sens de M. Schlesinger eussent élé le tableau du Salon et c'est un des moins mauvais de l'auteur. Quoi de plus joli d'ailleurs, que le porlrait de ses enfants ! Il n'est pas jusqu'à l'école de Lyon, la ISéo-romaniique école de 1820 de Révoil, dont M. Patrois est le dernier représentant, qui n'ait du bon et qui n'ait sacrifié au réalisme. [Voyez le Pressoir, n° 1G58).
Seul, M. Cabanel semble au-dessous de sa tache et de sa médaille d'honneur. Il fait penser à ce pauvre Flandrin auquel iJ succède et qu'il remplace, hélas ! comme Delaroche remplacerait M. Ingres.
Les paysagistes se soutiennent à la hauteur de leur réputation et de leur talent. Jamais MM. Corot, Danbigny v.l Paul Huet n'ont élé plus compKts. Le b.iiaillon sacié des élèves, di;s chercheurs et des inier|.rèies de la nature lient bon et suit les maîtres. MM. Danbigny fils, Hanoleau, Blin, Nazou sont en progrès celte année. Si M Moreau, l'auteur du Sphijnx, ne tient pas tout ce qu'il semblait promettre et se contente de donner la même note, M. Dubois, le sculpteur, marche à pas de géant et affirme victorieusement le talent qu'il avait révélé. Si l'école réaliste exaspérée a un peu faibli, si le rocher de M. Bavoux est toujours le même et, cette année, poussé de ton comme un nougat ou le cartonnage d'un bimbelotlier, si le bas du paysage de M. Courbet est confus et désagréable, quelle délicatesse dans la partie supérieure ! M. Courbet a, d'ailleurs,
je ne crains pas de le dire, exposé un chef-d'œuvre et je lui pardonne bien volontiers M™»Proudhon en faveur de Proudhon et de ses enfants. Peut-être M. Emile Breton n'esl-il pas celte année à la hauteur de ses promesses. Mais qui n'a ses défaillances et ses demi-inspirations.' C'est une remarque et un regret. La défaillance heureusement n'est pas de nature à provoquer un reproche.
Le nom de M. Emile Breton est une transition toute naturelle que je m'empresse de saisir pour entrer dans ma spécialité.
Voici les impressions que j'ai ressenties au premier aspect de ses deux paysages.
292. Soir d'Eié. — Excellent groupe à gauche, peupliers parfaitement réussis. Les premiers plans n'appartiennent pas à la nature, même idéalisée; l'effet général est dur et désngréable.
293. Crépuscule. — Ch.armant d'ensemble. Mais quelle erreur que ce vernis brutal qui donne à une esquisse l'apparence et la prétention d'une page d'académie? Le charmant souci de la négligence a induit l'auteur en erreur sur un point. Dans les aspects de cette nature, les arbres se découpant sur l'horizon ont une valeur presque invraisemblable ; ils sont découpés avec netteté comme une silhouetie faite avec des ciseaux et non point fondus comme les a faits l'auteur. (Voir la partie supérieure du paysage de M. Courbet.
Si Thomas Corneille est un peu faible cette année, Pierre n'a jamais été plus vigoureux et plus triomphant.
La Fin de la Journée de M. Jules Breton doit faire réfléchir les faux Italiens. Ce sont toujours les mêmes femmes sculpturales, cette môme poésie des champs, vaporeuse comme une idylle et solide comme une charrue. Le séjour du midi a fait du bien à M. Breton. Le soleil, qui éblouit certaines gens, lui a ouvert les yeux. Un plus flatteur que moi dirait que c'est le privilège de l'aigle. Mon admiration ne va pas jusques-là et je ne voudrais pas être un maladroit ami. Et pourtant! que l'auteur de la Fin de la Journée, me pardonne ce calembour qui
remeltra l'éloge à sou point, son tableau est un des Bretons brelonnanls les mieux réussis que j'aie vus jusqu'ici.
Que dire de la Lecture? La jeune femme est charmante, le vieillard bien posé. Ce pelit tableau vaut les meilleurs flamands, sauf un détail. La ligne du manteau de la cheminée n'est pas heureuse et le ton du lambrequin rustique qui le décore est désagréable. On voit que M. Breton a copié la nature sans, relouche. La nature, soit; mais l'ameublement ainsi compris, non. Qu'est-ce donc qu'être artiste sinon refaire les harmonies violées par les barbares, manquées par les maladroits ou négligées parles indifférents?
La Lecture en somme est un tableau de genre très-agréable.
Je voudrais pouvoir complimenter M. Bailly, de Saint-Omer, sur le choix définitif de sa manière et sur les progrès accomplis depuis son Dolei ou son Abélard; j'ai en vain cherché sa M'ujnon qui justifie sans doute les éloges que je serais heureux de pouvoir lui donner. Mais son tableau intitulé : La Péniiencc est d'un ton vieux bois qui ne paraît pas heureux. La pose de la religieuse n'est ni classique, ni romantique; t^a figure n'est ni belle, ni laide ; l'ensemble du tableau ne lévèle chez l'auteur ni la préocciip;aion du dessin, ni celle de la couleur. Si je disais que cVsi niétiiucre, on pouir;iit prendre ma critique en trop mauvaise paît et pourtant je ne saurais donner au-dessus de la note : Assez bien.
M. Bailly, du reste, est une vieille connaissance avec laquelle on ne se gêne pus, mais sur laquelle on compte.
Je ne puis que signaler le Village arabe aux environs du Caire et la Vue du moni Olran, près de Chambérij (dessin au fusain) de M. de Bar, les portraits de MM. Berteaux, de Saint-Quentin, et Berne Bellecour, de Boulogne, les dessins de MM. Beldame, de Senlis, et Bridoux, d'Abbeville, et le tableau de M"" Louise de Brienne, de Guignicourl (Aisne), intitulé : Lu Prière.
Le Goûter de M"^ Marie de Brienne est une petite toile
agréable, sans prétention. La figure est expressive. C'est un début qui ne fait point de tapage et qui ne fait rien préjuger de la manière définitive de l'auteur. Jo dirais : C'est de la peinture de femme, si je craignais que l'on ne vit dans ma phrase une intention de blâme et de dédain,
La peinture, limitée au paysage et au genre, est un art libéral accessible à la femme et dans le noble exercice duquel elle peut se montrer en tout point l'égale de l'homme.
M. Belly n'a pas été aussi heureux avec la Normandie qu'avec l'Egypte. Sa mer est cotonneuse, et son Coucher de soleil à marée basse ne vaut pas les Fellah et la Fanlasiah de l'année dernière. C'est dommage ; M. Belly est un talent sympathique, aux progrès duquel on est bien aise d'applaudir ; il est de ces artistes dont on exige beaucoup et dont les temps d'arrêt semblent des défaillances.
Un artiste en progrès, c'est M. Bénard, de Boulogne. Son Convoi des Nau[ra(jés de l'an dernier vaut mieux que Son reiour de la Pêche. Il faut en général se défier de la poésie du sujet. C'est une enjôleuse qui enveloppe d'une fine dragée les ignorances do métier et les maladresses de main. Cependant, nous y sommes tous pris, les critiques comme les badauds ; nous tenons compte à l'artiste de son esprit et de son cœur, et, quand le sentiment est vrai, nous sommes indulgents pour la peinture de sentiment. Nous prenons notre revanche quand le sentiment est faux, c'est trop juste.
Le sentiment du tableau de M. Bénard est vrai. Son prêtre et son enfant de chœur à la lisière des vagues marchent d'un bon pas et sont à leur place; la charrette dans laquelle on aperçoit les cadavres rejelés par les flots est à son plan. Ce n'est ni larmoyant, ni théâtral, et c'est sufiisamnient peint.
Je félicitais l'an dernier M. Bonnefoy de son penchant vers la couleur. Mais j'avais pris pour une conversion ce qui n'était vraisemblablement qu'un caprice. Je. sais que la Provence est
sèche, grise et poudreuse, et tous ces aspects sont bien rendus dans le paysage représentant les Environs de Cannes. Mais la lumière, ô homme du Nord, le l'ourmillemeni, le soleil, la chaleur et la vie ! Il y avait jadis un vieux peintre de Marseille qui radotait et professait avec ce seul aphorisme : Il y a gris et gris. On se moquait du Marseillais, mais le Marseillais avait raison.
La Partie de Boutes au couvent, de M. Boyenval, est d'un ton général faux et désagréable, mais la gamme relative est jusle. A coup sûr l'artiste aura vu comme il a peint et on ne saurait guères lui demander davantage.
Ahl M. Brigot, voire Déjeuner de chasse ne vaut pas le Gué de Chouy, et si je n'avais une tendresse incorrigible pour les réalistes et les révolutionnaires de l'art, je taquinerais voire étoile. Pour vous négliger ainsi, ô réalistes, pensfz-vous que tous les classiques et lous les membres de l'Insiilut soient môrls? Passe encore, — suis-je assez indulgent? — pour l'invraisemblable vrai de M. Faniin- la-Tour, mais l'invraisemblable dans le faux et dans l'insuffisant est une erreur, M. Brigot. C'est une aberration, M. Manet, quand on prétend comme vous, traduire brutalement un texte amphigourique et plus maniéré que toutes les périphrases de l'abbé Delille. Je sais que vous voulez èlre Espagnols, — celui-ci Vélasquez et celui-là Greco. Je ne vous loue ni ne vous blâme de votre ambition ; je pense que le plus humble ne doit imiter personne, mais si vous voulez passer au-delà des Pyrénées et y rester, voyez, M. Ribot ; si vous voulez rester en deçà, suivez votre chef de file M. Courbet ; s'il vous égare en chemin, le malin Franc-Comtois saura toujours vous mener quelque part.
Me voici loin de la Picardie ; deux aimables étrangers m'y ramènent, MM. Barrias et Puvis de Chavannes, les décorateurs de notre Musée d'Amiens auxquels je dois un salut en passant. Aussi bien, le plafond de M. Barrias est-il indiqué dans le
livret de celle année parmi . les «ouvrages exécutés dans les monuments publics.
M. Barrias a fait ses preuves de peinture décorative et je ne voudrais pas juger légèrement son plafond d'Amiens, surtout en le critiquant. M. Barrias, dont je viens de voir un bon tableau à l'Exposition d'Aleuçon, expie son premier succès ; il ne tiendrait qu'à lui de faire oublier les Exilés de Tibère, ce serait de l'aire mieux. Peut-être aussi dois-je lui tenir compte de mon peu de sympathie pour les plafonds, pères des torticolis; toutefois je lui préfère de beaucoup M. Puvis de Chavannes qui a la hardiesse de ses défauts et semble les mettre au service de ses qualités.
Son Ave, P'icardia JSutrix, exposé au Salon de cette année rentre plus intimement dans mon sujet que la décoration déjà en place au Musée d'Amiens, mais c'est h; même pinceau et le même parti pris. La manière de M. Puvis de Chavannes a été, selon moi, parfaitement appréciée d'un mol par un critique émineui: plus de slyle que de vie. — Du style, n'en a pas qui veut, mais dérober le secret de la vie, c'est dérober le feu du ciel.
Les Glaneuses de Caijeux, de M. Caudron, dénotent chez l'auteur une grande préoccupation de M. Breton, auquel je ne connaissais jusqu'ici d'imitateur que M. Laugée, qui, celte année, s'est renfermé dans le genre historique. Les Glaneuses sont un très agréable petit tableau auquel je ne sens pas le courage de faire de critique, tant je suis heureux de trouver l'auteur en progrès.
M. Caudron n'est pas picard, mais il tient à Abbeville comme MM. Crauk et Féragu tiennent à Amiens. La Picardia nutrix ne renie pas ses nourrissons.
•Le portrait exposé par M. Crauk est bien dur d'aspect, bien frisé, bien compassé et je ne saurais comment le complimenter, si sa Médée rajeunissant Eson ne dénotait chez l'auteur un soin et une étude dont on doit lui savoir gré. Ce n'est pas là le bout
tm
de chandelle de Hoberi Tournières, el quand Amiens aura une académie de peinture, M, Crauk pourra présenter sa Médéé comme morceau de réception. Il n'y a qu'un normand comme moi qui soit capable de préférer le bout de chandelle de Tournières.
M. Féragu, outre un pastel que je n'ai pas vu, a exposé une grande composition à la cire, un Christ au jardin des Oliviers, qui a nécessité à l'auteur une sérieuse élude. L'écueil des pein^ tures religieuses à la cire ou à fresque est l'affectation du style; on pourrait plu lot reprocher à M. Féragu d'être tombé dans l'excès contraire.
Le tableau d'HiiIns de M, Cesson, de Coincy (Aisne), ne manque ni de tradition, ni d'école, bien qu'il soit un peu sec.
J'aime moins sa Rentrée du pardon de Ploaret, petite toile évidemment faite d'après des souvenirs incertains de couleur et d'heure du jour. Les mœurs bretonnes se fondent, hélas! dans le grand torrent civilisateur ; ses costumes s'en vont, ses traditions ne sont plus que du roman, ses campagnes sont sillonnées par des routes et éventrées par des chemins de fer. Mais sa nature propre lui reste, elle ne saurait perdre ses rochers, ses horizons et la couleur de ses pierres; elle ne saurait exploiter tout d'un coup ses granits et ses chênes. Le jour où elle aurait perdu tout cela, à quoi bon d'ailleurs les artistes y chercheraient-ils des inspirations et des motifs?
M.. Chifïlart, de Saint-Omer, est un ancien grand prix de Rome, comme MM, Cabanel, Pils, Baudry, Hébert, Barrias, Bouguereau, qui brillent plus ou moins dans ces régions sereines et tempérées où les boutonnières sont fleuries, où la grande route, symétriquement bordée de peintures odfîcielles, mène à l'Institut, demeure enviable encore, bien que foudroyée. M. Chilflart fera-t-il partie de- ce groupe élu ou restera-t-il dans une obscurité relative avec quelques autres lauréats éteints que je ne veux pas nommer? Il est fâcheux d'avoir été étoile quand Scr. 20
on passe nébuleuse. Toiiiefois, rien n'indique que M. Chifflart ne soit digne d'enirer dans l'auguste compagnie dont je viens de parler. Sa JuUelie, un peu ébouriffée à la la mode de 186S, est bien abandonnée ; le l\oméo^ un peu théâtral, mais bien posé, m'a paru distrait; açje quod açiis.
Le haut du corps de la SnpJio est un excellent morceau de ppiniiire. La gorge est lumineuse et bien modelée. Pourquoi limi-il qu(! la j;in)be gauche fasse une Igne rlroiie maUn urcuse ei puiii(|ii()i l'ongle du pied gauche se ri cuiirbe-i-il en grilTc?
AL (]«i]|.tie, d'Arras, cbi nu h..bile homme, qu*, en piininre comme en tle>s n, iinploie finenionl et à juupos les ressources de sa paleite cl l'adic^sn de sa main. Le Porlinîl Je t'auleur et celui des lieux aniirs sont deux agréables tours de force, je dirai presque, mais en bonne part, deux escamotages parfaitement réussis. N est pas Robert Houdin qui veut.
M. Collette est aussi un très habile lithographe que je voudrais pouvoir juger et louer à mon aise sur une composition plus importante que des têtes d'étude.
Le défaut de M. Couverchel est de tirer des coups de pistolets chargés à poudre dans les yeux du public. Il fait de la peinture militaire comme son maître Horace Vernei ; quel que soit le talent du peintre, cette sorte de peinture mène fatalement à la dureté et à la sécheresse. L'école de peloton n'est pas l'école des beaux arts. Aussi quels chefs-d'œuvre que la Baiaille d'Eijlau^ de Gros, et la Campagne de France^ de Meissonnier I
Ceci s'applique à VEialon arabe de M. Couverchel, qui ne manque du reste ni de solidité ni de fermeté de dessin. Mais VOnèd Zergoun est de la très bonne peinture qui sort de l'ordinaire et de la manière habituelle de l'auteur; chose rare ! il s'est corrigé de ses défauts sans perdre ses qualités.
Je ne puis que signaler VEiude de M. Cazin, de Samer (Pasde-Calais), je ne l'ai pas vue.
Je n'ai pas vu non plus les deux tableaux de M. Debras, de Péroniie, la Confession du Giaoïir et le Portrait.
La Forije de M. Dehaussy ne dénoie pas un grand progrès dans la manière de J'auleur, ce n'est guères plus une forge qu'une autre boutique; il est vrai que certains sujets évoquent certains souvenirs et que ceux-ci tuent ceux-là. C'est peut-être injuste, mais quel est le picard qui ne doit se souvenir des Lenain ?
Quoique un peu indécis, le Poriraii de M. Deliaussy vaut mieux que la Forge.
M. Delattre, de Saint-Omer, a exposé une Tête de chien et une Tête d'âne, grande modestie ou grande prétention. La tête de chien est assez bonne, bien que le cou soit désagréablement coupé à gauche par la bordure. Mais la tête d'ane est moins heureuse; il y aurait ici matière à ratiociner indéfiniment et et à faire de l'esthétique à perte de vue ; je résiste à la tentation. Je dirai seulement à M. Delattre que lorsque l'on se propose de rendre un modèle aussi complexe, aussi profondément philosophique, aussi naïvement railleur que celui d'une tête d'âne, il faut creuser son sujet et y mettre tous ses soins. Ce devrait être une étude et M. Delattre ne nous a donné qu'un portrait.
Je suis heureux de saluer une ancienne connaissance , M. l'abbé Dergny. J'ai surtout loué jadis sa n;iïvelé, sou autonomie, son absence de parti pris, qualités rares entre toutes et qui, si elks ne peuvent disjjen^er des leçons de l'écol.', sont cent fuis pins précieuses qu'elles. Un grain de scieiice qui vient du dedans vaut mieux qu'uii bui^seau qu'on enipiunie au-(lehurs.
Et quel autre qa'iin n;.if, sans préoccupation des- Ia7zis d'atclicJS, eût fait un ange dt- la poé.-,i(' avec des ailes si loui'dcs et si laigenitMJl dépluNce»? c'est bien là l'ange de la poésie moderne, descendu depuis si loiigl(,'m|)S du ciel qu'il ne saurait y remonter tnalgié l'appareil de ses ailes, digne d'entrer dans les échantillons des plus lourds que l'air, de Nadar.
Lorsque lu vivais danibioisie, Une plume te suffisait, Un souille au ciel le conduisait ; A la place par loi choisie,
Tu volais a ta fantaisie ; Dans l'arc-en-ciel qui l'irisait, Une goutte d'eau te grisait, Doux ange de la poésie.
Gorgé de viandes et de vin,' A l'heure qu'il est, c'est en vain Que tu veux déployer tes ailes
Pour un voyage aérien ; Les ailes ne servent de rien Aux anges déchus et rebelles.
Comme l'année dernière, MM. Desjardins, d'Amietis, et Dubois, d'Arras, ont exposé des paysages limousins. La manière de M. Dubois est un peu confuse, mais il y a des qualités certaines dans celte indécision générale. Je préfère celle de M. Desjardins, qui est en progrès, qui fait allrayanl et lumirniix vi promet de devenir un excellent paysagiste.
Les Fleurs, Fruits et Sninre mnrie de M. Diarl, de Berryau-Bac, sont d'un ton un peu criard. Cette sorte de peinture, dont les expositions sont enconibiécs, demande, pour être appréciée, une grande perfection ou un grand charme de couleur ; il y faut au moins de l'originaliié, qualité plus diiïicile ici qu'ailleurs, mais aussi encore plus nécessaire.
Je ne puis que mentionner la Tête d'Etude de M. Desenezcourl, de Saint Orner, et les estimables dessins et aquarelles de MM. Cabuzel, de Bray-sur-Somme, Calmelel, de Laon, Demaresl, de Sainte-Auslreberle (Pas-de-Calais), Dieudonné, d'Ourscamps, Auguste Delacroix, de Boulogne, et le pastel de M""* Dallemagne, de Beauvais.
La Chute d'Eau, de M. Escuyer, de Corapiègiie, est si mal placée que je n'ai guère pu la juger, sinon la voir. Si l'eau m'a paru un peu lourde, peut-être faut-il rejeter cette impression sur la place malencontreuse que la toile occupe.
M. Auguste Fauvel, de Bapaume, dont la manière l'an dernier était mal déflnie et un peu puérile, se tourne résolument du côté de M. Jules Breton. L'imitation est une voie malheureuse, maison s'en dégage, et, comme à M. Caudron, la préoccupation du peintre de Courrières a porté bonheur à M. Auguste Fauvel qui a fait un tableau fort agréable et suffisamment original.
Le Tibur de M. Hippoly te Fauvel, d'Amiens, est presque aussi grand que son Jardin des Cumaldules de l'année dernière. Je voulais, à propos de ce dernier tableau, trouver chez M. Fauvel des traces de la manière de Thuillier, et peu s'en fallait que, rimagination s'en mêlant, je n'eusse créé une école de paysagistes d'Amiens. J'aurais rapproché de mon mieux M. Desjardins de M. Wallet par les analogies, les à-peu-près ou les contraires, et, à défaut d'une vraisemblance, j'aurais mis debout un paradoxe. J'y renonce ; le Tibur a des allures magistrales, trop classiques peut-être et sentant le paysage composé; il est dans une gamme jaune, dure et choquante au premier abord, mais qui ne procède d'aucune imilalion. Si donc il doit y avoir nue école d'Amiens, il laul que M. Fauvel la f^nde et il en rsl bien capable; siuiemiMil, le cas éché;inl, je voudrais que les élèves missent dans leurs paysages un peu plus d'air 'que le maître. Amiens est assez brumeux pour que l'on aime à trouver dans l'imiialion la fluidité et la transparence qui manquent dans la nature.
tu aiiendant je fais des vœux pour que dès à présent le musée d'Amiens soit au moins doté d'une toile de chacun de ses enfants. Le tableau de M. Porion y fait certes bonne figure. Mais nos paysagistes tiendront avantageusement sur nos murs la place de MM. tels et tels que je ne veux pas nommer, celte critique sortant du cadre dans lequel je me renferme aujourd'hui.
VEntrée du port de Calais de M. Francia, de Calais, est un tableau propre, net, uniforme, gris, qui ne taquine pas l'œil et qui ne fait pas de tapage. C'est convenablement et soigneusement peint.
Je préfère de beaucoup le Souvenir d'Ecosse , qui m'a semblé, dans les limites du genre, une chose venue à point et parfaitement réussie.
Je mentionne Vnonime de Platon, le portrait et les fusains de M. Geuaille, de xMonceau-les-Leups, un dessin de M. Fontaine, de Calais, deux paysages de M. Grésy, de Boulogne, VEiançi de B(U, de M. Guillemet, de Chantilly. Les deux, vues de Normandie de M. Guillemer, de Senlis, sont d'une pâte un peu lourde, mais d'une bonne couleur. M. Guillemer, à l'heure qu'il esl, (mai, juin 1865), a un paysage fort séduisant à l'Exposition d'Alençon; décidément M. Guillemer est un coloriste.
M. Jeauron a exposé une Vue de Noire- Dame-de-la-Garde, où l'on retrouve son talent ordinaire, M. Henriet, de Château- Thierry, une élude de paysage que je n'ai pu découvrir, et M. Hédouin deux charmants petits tableaux comme il sait les faire, d'une papilloitanle et un peu fausse couleur, mais d'une adresse et d'un charme qui les font aisément reconnaître entre tous. M. HéJouin esl aussi un 1res habile graveur ; il a gravé celte année la Diane au bain, de Boucher pour la chalcographie du Louvre.
Les souvenirs ou éludes d'Italie de M. Edmond Lebel, ressemblent un peu à celles de l'an dernier. Touiefois ses fonds m'ont paru plus lumineux que de coutume et sa Femme de San Giuseppc est une élude fort agré.ible.
Ju ne saij pus cuinmenl M. Corot se tirerait d'une marine, mais à coup sûr il ne se servirait pas du même bleu que son élè\e M. M.isure, de Braisne (.\isne,). La Mer calme, quoique plutôt lourde que calme, vaut mieux et est d'un aspect plus agréable que la Playe de Nice.
Un autre élève de M. Corot, dont je n'ai pu encore cette année à mon grand regret voir les ouvrages, M. Morel-Laray, a exposé deux vues des bords de la Marne que je signale. Je mentionne aussi pour mémoire la Halle de Bûcheron et les Poules de M. Lemmens, de Senlisj le tableau de sainteté de M. Michel, de Fins (Somme), les Environs de Grez de M. de Monnecove, de Saint-Omer; les deux pastels deM. J-ly, d'Amiens; les fusains de MM. Lhermite, de Mont Saint Père (Aisne), et Lhote, de Boulogne.
M. de Neuville est sorti celte année de sa spécialité de peinture inilitiire. Outre sa Seniinelle avancée ii a un ïausi et Valenim. ie \\Q les ai vus ni i'un m l'autre, non plus que les deux tableaux de M. Oudry, de Compiègne, l'Incendie et les Nouvelles du pays.
J'aime mieux le Bohij de M. Porquet, de Beauvais, que son Relais de chiens; et pourtant dans ce dernier, il y a deux bien beaux chiens à gauche. Mais que de vernis, et quel vernis I épais comme une glace et d'une transparence douteuse. Que le vernis soit un glacis, soit ; mais une croûte, — nenni.
M. Porion est un artiste sympathique* et dont la manière est attrayante. Son Conteur est une agréable chose. J'aime moins le Portrait du général Du Bos. Il faut voir cette année M. Poriun au Musée d'Amiens. Si j'ai bonne mémoire, M. Porion, qui n'a épargné ni temps, ni sacrifices, ni voyages lointains, est un infatigable travailleur, dont les progrès sont constants et remarquables. M. Porion se révélera quelque jour par une composition importante qui lui enseignera le rang qui lui est dû.
M. Pille, d'Essommes (Aisne), a exposé un tableau, Bartholomé van der Hersl et deux dessins à la plume.
M. Saint-François, de Clermont, est un artiste original, un peu sans façon peut-être. Son Souvenir de la forêt noire, vaut mieux que la Forêt de Pins. La gamme de tons de celle dernière
élude est lellemenl disposée que l'on diriiil que la cogilée tranche un ananas. Peut-être ma comparaison est-elle aussi fausse que l'exécution de l'auteur, mais c'est le propre du faux réalisme de livrer sa propre interprétation à la critifjue d'aulrui et de provoquer chez les autres la réplique ou la charge de sa propre sensation. M. Saint-François a exposé en outre un dessin qu'il a intitulé: Veuve Moresque.
M. Saintin, de Lemée (Aisne), est un artiste dont j'ai l'an dernier signalé le pinceau savant et modéré ; cette année sa Viitoria est un table;m beaucoup plus plaisant que la Piste de guerre qui a le tort de rappe'er un peu M. Biard. Le Pnrirnit au pnsiel de il/"* Lratre de Sodé est une fori gentille élude. Le Portmil de M. V. Giraud, est un dessin très fin, mais u« peu insuflisant.
M. Salingre, de Soissons, outre la Nature innrte presque obligée qu'il expose régulièren enl, a un paysage, le Bords de r Aisne, près Pommiers. J'ai dit autrefois mon sentiment sur le talent de M. Salingre ; son exposition de celle année lui fail honneur.
M. Sinet, de Péronne, ne sort pas des tableautins. Il fait de petits vaudevilles en peinture. Certes, l'importance d'une toile ne se mesure pas à son étendue, ni la qualité de la couleur à sa quantité. Je ne reproche pas à Meissonnier et à Alfred de Musset leurs proverbes grands comme la main. C'est œuvre de bijouterie, de ciselure et de sertissure, mais il y a vaudevilles et vaudevilles. La Villéyialure de M. Sinet me fait l'effet d'un troisième acte du Palais-Royal. Dans le Lever l'enfant n'est pas bien réussi, mais la couleur est passable.
Le Portrait de M. Sirouy, de Beauvais, est une bonne chose, bien que d'un ton gris un peu uniforme. M. Sirouy est un habile lithographe.
Je ne comprends pas l'attrait de M. Souplet, de Compiègne, pour la perspective banale qu'offre la représentation d'une rue
moderne avec ses façades uniformes, ses pignons dissimulés, ses angles droits, ses enseignes criardes et ses boutiques sans caractère. Au moins, M. Souplei sait-il s'arrêter à temps et ne va-t-il pas jusqu'au panorama. L'histoire du mouton est jolie, empreinte de celte emphase et de celte personnalité que l'on retrouve dans les moindres anecdotes de Mercier. Mais M. Souplel a-t-il fait de la peinture de sentiment? — Je serais tenté de dire qu'il a menti à son livret, beaucoup plus sentimental que l'interprète, et de le louer d'avoir évité le piège qu'il s'était tendu à lui-même. Je ne puis que mentionner sa Pastorale.
Bien que M. Spechtsoii né à Paris, il habite Monldidierelson tableau est intitulé : Un site à Gralibns {SommeJ. De plus, c'est un ancien élève de ïhuillier. Il aurait donc tous les droits possibles à ma critique, malheureusement je n'ai pu l'apercevoir dans la visite rapide que j'ai faite au Salon.
Les Bords de la Marne à Saint-Maurice, de M. Taurel, de Maignelay (Oise), sont d'un agréable pinceau. C'est une jolie pochade, d'une main irès-habile, trop habile peut-être. N'est pas maladroit qui veut.
Les paysages de M. Thierrée, de Beau vais, (^Environs de Saint-Valerij, intérieur d'une Forêt) sont lumineux, mais quel vernis 1 — Voir plus haut.
M. Trancarl, d'Abbeville, a exposé une Vue à Laviers. Cette petite toile, peu importante, a de la fraîcheur et de la lumière.
Je n'ai pas vu la Nature morte, de M. Vau ville, de Varesnes (Oise).
Devant le paysage printannier de M. Williot, de Saint- Quentin, (la Rivière de Moret), j'étais tenté de m'écrier : Oh î ce n'est point ainsi que le bon Dieu fait verdoyer les feuilles, rougir les bourgeons et neiger les premières fleurs, ce n'est point ainsi que ce génie naïf et entêté, le Delacroix du paysage, riuimitable et obstiné Corot copie la merveilleuse frondaison du Scr. 21
bon Dieu! Ce printemps arrangé par le peintre, est-ce une primeur? est-ce une conserve? En tout cas, ce n'est pas uu printemps que celte sage et correcte nature, oîi tout est du même ton, où rien nepapiIlolte,oii rien ne frémit sous le zéphir,où rien n'éclate sous la sève. Mais, peut-être, me suis-jedit, y a-t-il deux printemps, celui des écoliers et celui des professeurs; si le premier est le plus séduisant, le plus espiègle, le plus tapageur, le plus vrai sans contredit, l'autre a son froid mérite, il rachète par le vaporeux du fond la sécheresse des premiers plans, par la science et la combinaison, l'harmonie que tout le monde ne trouve pas dans le fouillis général. N'est pas maladroit qui veut, disais-je plus haut; ici j'ajoute: Il n'est pern^is d'être maladroit qu'à la condition d'être sublime.
Je crois avoir fait mention des dessins, gravures et lithographies des artistes en même temps que de leurs tableaux.
Je dois toutefois signaler encore les deux dessins à la sanguine de M. Thierry, de Mainbeville (Oise), les lithographies de M. Gomard, de Ham et les œuvres excellentes de notre lithographe d'Amiens, M. SouIangeTeissier; les gravures sur bois de M. Régnier, de Margival (Aisne), et les plans et dessins d'architecture de MM. Corroyer, d'Amiens, Guérinot, de Boulogne, et Lejeune, de Nanteuil-le-Haudouin (Oise).
La sculpture nous donne les noms de MM. Borrel, de Montalaire (Oise), Carrier-Belleuse, Charles, Doublemard, Forceville- Duvetle, Louis, Nadaud, Poidevin, Moigniez et du Passage. Ces deux derniers ont exposé chacun un groupe de chasse. Il faut ajouter à ces noms ceux de M. et deM"° Berleaux le premier à cause de sou buste du paysagiste Thuillier, la seconde, à cause de la mention faite au livret, de sa Fontaine monumentale de la place Longueville, à Amiens.
MM. Carrier-Belleuse et Doublemard sont entrés comme M. Crauk dans la sculpture officielle. En attendant le Masséna dont M. Carrier a si vaillamment emporté la commande à la pointe du talent, il a exposé un buste en marbre de l'Empereur.
à M. Crauk est échu le maréchal Pélissier, à M. Doublemard, le maréchal Sérurier. Ils se sont dédommagés de la sculpture officielle, M. Doublemard par un petit bronze de VEducalion de Bacchus, M. Crauk par le médaillon de M"« Favart, et M. Carrier par un magistral buste en bronze d'Eugène Delacroix. Le costume est bien quelque peu encombrant et l'on pourrait désirer un peu plus de simplicité dans l'ensemble. Mais quand on a vu le Delacroix de M. Etex, on trouve que celui de M. Carrier Belleuse est un chef-d'œuvre.
Le Busie en plâtre de M. Charles, de Boulogne, a des qualités de naturel et de simplicité. Mais pourquoi ajouter : Tijpe mexicain. M. F. A., à mon avis, pourrait aussi bien être de Paris ou de Rome que de Mexico ou de Puébla.
Le Mexicain de M. Charles, et VIndien de M. Nadaud, d'Abbeville, auraient besoin de passeports pour constater leur nationalité. Ce reproche ne s'adresse qu'au livret. VIndien de M. Nadaud surtout est un modèle heureux qui passerait pour un charmant garçon dans tous les pays.
Le Masaniello de M. Forceville Duvette a les qualités qui distinguent l'auteur. Son Groupe de la sculpture est ingénieux, je regrette seulement que cette patriotique composition soit réduite aux proportions d'un sujet de pendule.
Le Ayar et Ismaël de M. Louis, de Sainl-Omer, est unbon groupe. L'Agar m'a paru disgracieuse, surtout de figure. M. Louis a d'ailleurs fait des éludes sérieuses, il suit tout doucement le chemin de l'institut, dont M. Poitevin s'écarte avec fracas. Elève de Rude et de M. Maindron, M. Poitevin incline vers les fantaisies de M. Préault. Je n'ai rien à dire ; toutefois , je suis moins révolutionnaire en sculpture qu'en peinture ; la sculpture, qui ne peut se contenter d'à-peu-près, est nécessairement académique jusqu'à un certain point. Le grand David d'Angers a lui-même échoué parfois à cause de cela. La matière réelle veut un contour positif qui parle net
à l'œil de chair. La matière de convention, qui n'est là que pour faire image, a de plus grandes libertés et elle peut prendre le chemin qu'elle veut pour parler à l'œil de l'esprit; elle a plusieurs façons d'y arriver.
Quoiqu'il en soit, quand on sculpte comme M. Poitevin, il faut être soi et bien faire. Jusqu'ici il évoque trop de souvenirs et quelle que soit la richesse des formes du modèle, son médaillon en bronze les exagère et je crains que ce ne soit pas dans le sens du caractère de la tète.
Que dire en finissant qui n'ait été dit par quelqu'un de nos confrères en critique? Les petits professeurs aboient moins fort que les grands, mais la plupart du temps, ils donnent la même note; que dire à ceux qui n'aiment pas cette note là? en chercher de nouvelles ? Il n'est pas de note fausse qui n'ait été essayée ; l'important d'ailleurs n'est pas de trouver du neuf ou de rajeunir du vieux, c'est de parler à propos et de se taire à temps. Je me tais.