LE PÊCHEUR A LA LIGNE
Les deux yeux au guet. la bouche maligne, Fixanl ud bouchon percé d'un fêiu Qui plonge et surnage, à quoi penses-tu, Pêcheur à la ligne?
Tout le long de l'eau je t'ai vu marcher. Leste comme un Dieu d'Homère en maraude, Tu disais tout bas : la journée est chaude, Il fait bon pêcher.
El, tout en marchant, au bout de ta corde, A ton hameçon, barbare et pensif?
Tu fixais un ver, empalé tout vif Sans miséricorde.
Au bout du crochet, près du grain de plomb. Sans solliciter le bois qui l'emmanche, L'appât consterné pend comme la manche D'un habit trop long.
Il a l'air flétri, pantois et malade.
Et les gros poissons, cherchant leur dîner, Passent tout auprès, mais sans lui doilner La moindre accolade.
Le menu fretin frétille à l'entour.
Dans l'eau coup sur coup brille une étincelle Les gamins s'en vont tirer la ficelle Chacun à leur tour.
Mais ce sont là jeux d'espiègles cohortes, Aucun ne se prend; les petits poissons, Précoces farceurs, sont d»'S polissons Qui sonnent aux portes.
La troupe s'exerce à courir sans bruit.... Le mot du complot va de proche en proche..., Un fanfaron s'offre... avance... s'approche... Arrive... et s'enfuit.
Fie plus effronté se détache.... il sonne.... Le bourgeois, gonflé d'espoir et d'orgueil, Accourt, essoufflé, d'un bond, sur le seuil, Il ouvre.... personne!...
Les moins raffinés sont les meilleurs tours. Le bourgeois trompé quelquefois hésite, Mais, croyant dnfin tenir sa visite, Il ouvre toujours.
0 petits poissons, race vagabonde.
Fretin frétillant dans votre élément, Gavroches furtifs, vous êtes vraiment Les voyous de l'onde.
Cassandre devra jeûner aujourd'hui, Il comptait sur vous pour sa nourriture Et vous êtes, loin d'aller en friture, Régalés par lui.
— Passant aigre doux, goguenard insigne, Quel démon vous pousse à traîner vos pas Le long de mon eau, si vous n'êles pas Pêcheur à la ligne?
Passez votre roule, et retenez bien Que dans notre état on n'est pas cupide; Parmi les pêcheurs, le plus intrépide Souvent ne prend rien.
Je suis un bourgeois de cité picarde, Autrefois marchand d'articles d'Amiens; Maintenant, Monsieur, c'est l'aîné des miens Que cela regarde.
Oh ! j'ai bien ma femme et quelques amis, Mais dans ma maison parfois je m'ennuie, Surtout le dimanche et les jours de pluie, Et je me suis mis
A pêcher; la pêche csf une fatigue Salutaire et douce, et cela vaut mieux Qu<i de s'abrutir et d'user ses yeux A faire un bezigue.
Je choisis ma place et m'assieds sans bruit; Je jette ma ligne au hasard de l'onde. Au hasard de l'onde alerte ou profonde Mon regard la suit :
Mais dans les filets de ce triste piège. Mon rêve n'est pas pris si follement Que je m'intéresse exclusivement Aux frissons du liège.
Scr. 2o
Spectacle ban:;! et toujours nouveau 1 Aux roseaux du bord dansent des atomes, Et je vois flotter de vagues fantômes Aux rides de l'eau.
Formes et couleurs par l'onde entraînées 1 Vision qui passe et veut revenir!
Mirage tenace et doux! Souvenir Des jeunes années !
Essais et tourments de rudes métiers, Jours d'angoisse, jours d'ennui, jours d'épreuve, Je ne vous vois pas au courant du fleuve Tels que vous étiez;
Je vous vois en beau, mes heures amères, Et j'habille à neuf le futur passé.
Quel est le rêveur qui n'a repassé D'anciennes chimères?
Je me berce aussi de vieilles chansons Et l'autre butin ne me tente guère :
Je ne cherche point à faire la guerre Aux petits poissons.
Prend-on une carpe ou bien une perche.
On a tout d'abord grand chaud dans la main, On aime à la voir se débattre en vain Au bout de la perche.
On laisse filer, de crainte du choc, On est en suspens, on ruse, on la noie; Enfin on la lire, et puis avec joie On la pend au croc.
Mais quel beau plaisir de Joncher la grève De pauvres goujons, — fesiin innigrelet! Je hais la frilure, et, tout creux qu'il est, J'aime mieux mou rêve.
Passant de malheur, gardez vos Jeçous, Et de vos discours les pointes fleuries ; Vous effarouchez par vos M'oqueries Songes et poissons.
— Je ne raille pas, pêcheur; au contraire, Nous suivons tous deux le même chemin, C'est un vieil ami qui te tend la main. Touche-là, confrère.
Si je ne suis pas pêcheur de poissons. Comme loi je vais tout le long du fleuve, Portant dans ma poche une ligne neuve Et des hameçons.
Je regarde l'eau rapide ou profonde; Dans les roseaux veris assis à l'écart. Je laisse flotter ma ligne au hasard, Au hasard de l'onde.
Je suis, attentif, les rides du flot; J'épie au passage une rime riche, Une strophe, un vers, un pauvre hémistiche. Une idée, un moi.
Le bouchon folâtre, hésite, tournoie....
II plonge!... mon cœur est tout réjoui. Le poisson mord-il? — Le bouchon dit : oui ! Ahl je liens ma proie.
Je lire la ligne, — un poisson d'argent Frétille, se lord, se détache cl plonge.... Ma ligne s'accroche.... Eveillé d'un songe, Je reste Gros-Jean
Ainsi que devant; puis Je me résigne, En me promenant d'être plus adroii, El changeant d'appât, dans un autre endroit Je jette ma ligne.
Mais je ne suis pas aussi fiei' que toi ; Pour un carpillon pris par aventure Je me pâme, et crois avoir fait capture D'un morceau de roi.
Et je suis coulent quand sur nia tablette, — Carnet et carnier^ n'est-ce pas tout un? — Pour la faire frire en temps opportun, J'emporte une ablette.
Je suis, ô pêcheur, enfant comme toi, Cherchant la paillette et l'or dans le sable, Mais, bourgeois rêveur, le moins raisonnable De nous deux, — c'est moi.
fji au Congrès scienff/i'f/iiP d'./m'fiis, pu séance puhtiqye, le 41 Juin 1867.