‹ Scrap-bookChapitre 20 sur 29 · TACHES ET TROUS · texte numérisé non relu

TACHES ET TROUS

Notre corps est un bâtiment, De structure fine ou grossière, Où l'âme, en garnison sur terre, Prend un billet de logement.

L'hôtel est distribué comme

Les étages d'une maison ;

Le crâne est, par comparaison,

Le toît et le plafond de l'homme.

Sous la coupole, le cerveau, Meuble meublant de la mansarde, Sent gonfler sa masse blafarde De vapeurs et de sang nouveau.

Quand telle idée entre en campagne, En fermentant dans le cruchon, Elle fait sauter le bouchon Ainsi que le vin de Champagne.

Toutes n'ont pas un tel levain, Un ferment dn fougue pareille.

Mais toutes tachent la bouteille, Quelques-unes gâtent le vin.

Les Fugitives, les Grotesques Et les Capricieuses font Dans les méandres du plafond De singulières arabesques.

Sur la corniche et le trumeau, Pour déloger ces araignées Familières ou dédaignées, Il sui&t d'un coup de plumeau.

Songes d'amour, songes d'ivresse, Gras souvenirs, fumeux espoirs, Se traînent en nuages noirs, Ou laissent des taches de graisse

Dn coup de brosse ou de pinceau Enlève l'ordure ou la cache, Et parfois pour laver la tache Il suffît d'une goutte d'eau.

D'ailleurs, l'homme qui se respecte Fait son mén;ige avec grand soin El ne laisse dans aucun coin Traîner de défroque suspecte.

Lorsque la douleur jaillissant Du cœur que transperce le glaive Monte au cerveau comme une sève, Gouttes de fiel, gouttes de sang,

Font des éclaboussures telles Qu'elles inondent les parois, El qu'elles s'y fixent parfois En des stigmates éternelles.

Quelquefois du rouge ou du noir On conserve longtemps l'empreinte, Si bien que dans la demi-teinte On peut toujours apercevoir

Une marque révélatrice ; Mais, le plus ordinairement.

Le temps efface entièrement La blessure et la cicatrice.

Ainsi l'on va jusqu'au trépas De tache en tache ; on s'humilie, ' On se surveille et l'on s'oublie.

Pourtant tout ne s'efface pas.

Malgré le temps, malgré l'éponge, Malgré la brosse et le f)inceau, Indélébile et triste sceau, Le déshonneur persiste et ronge.

Heureux l'honnête hnmme accablé Suus la douleur, — 11 se relève.

Htureux l'honnêie homme qui rêve Un songe est bien vite envolé l

La honte seule est éternelle, La pitié n'y fait rien. Malheur A celui que le déshonneur A touché du bout de son aile !

C'est en vain que le pauvre fou Lave, gratte, égratigne, arrache.

La Honte n'est pas une t;iche, 0 Martyr maudit, — c'est un trou.

Page 1