‹ Scrap-bookChapitre 3 sur 29 · ÉGLOGUE PICARDE · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE PICARDE

Menalqlt:. — Cette matinée d'hiver est saine et belle ; on respire l'air à pleins poumons, et nos troupeaux rassénérés semblent exhaler les poisons amassés à l'étable pendant les longues nuits et les courtes journées , plus tristes que les nuits. Ils font ample provision d'air pur et trouvent à picorer quelque brin d'herbe fraîche. Autour de nous circule la vie. Cette matinée est bonne.

TiRCis, — Oui, la nature est une bonne mère. Mais ne vois-tu pas ce sinistre vol de corbeaux qui s'enfuient vers la gauche avec des cris désespérés ? N'entends-tu pas , à notre droite , les coups intermittents et sourds de la cognée ?

MÉNALQUE. — Ce sont les coups de la cognée du bûcheron qui abat le coin de forêt ou nous allions faire la méridienne. Bientôt le bois deviendra un champ fertile, et nous ferons paître nos troupeaux là où ne croissaient que des noisetiers stériles , des hêtres brûlants et des chênes rabougris.

Tmcis. — Ne trouves-tu pas lugubre le bruit de la cognée ?

MÉNALQUE. — De vrai, je le trouve lugubre et chaque coup me fait tressaillir; on dirait qu'il correspond aux battements de mon cœur ; mais après tout c'est un mal pour un bien.

TiRCis. — Ne trouves-tu pas déchirant le dernier râle d'un grand arbre qui tombe à terre?

Ménalque. — De vrai, c'est déchirant. La corde ignominieuse qu'on lui a jetée au col l'ébranlc peu à peu et casse ses dernières racines, serviteurs fidèles qui meurent avec un grincement ; enfin, il penche vers la terre, ses derniers appuis éclatent, l'air est agité au loin , les petites branches sont broyées sur le sol ; le tronc, qui n'est plus qu'un cadavre, bondit sous une dernière convulsion, et le dernier cri d'agonie du géant des forêts se prolonge d'échos en échos comme le rugissement suprême du lion,

TiRCis, — Ce n'est pas le rugissement du lion, ô Ménalque, c'est un bruit d'entrailles qui se déchirent. As-tu jamais entendu le charpentier du village clouer la bière d'un de tes proches ? Quel horrible bruit fait alors le marteau, d'ordinaire joyeux ou indifférent ! Ecoute, écoute , c'est là le bruit de la cognée. As-tu jamais entendu le bruit de la terre sèche tomber à grand fracas sur cette même bière? A ce roulement funèbre, les plus forts pâlissent, les amis sanglottent. Ecoute cet arbre qui tombe.

Le Bûcheron. — Suspendez vos plaintes, trop sensibles bergers. La bise est froide, la neige est mortelle, la pluie est malsaine, le soleil est briîlant. Qui garantit de la bise, de la neige, de la pluie et du soleil? — La chaumière. Les appuis de la chaumière, les poutres de la chaumière, viennent du tronc de l'arbre. Le foyer qui réchauffe, le foyer où cuisent les aliments réparateurs, est entretenu avec les rameaux de l'arbre.

TiRCis. — Bûcheron, tu fais ton métier, comme le fossoyeur fait le sien. Tu obéis à la loi du travail et tu gagnes à la sueur de ton front ton pain quotidien. Ton travail est saint et respectable ; mais tu fais un vilain métier. Lorsque tu auras déshabillé la terre que tu défriches, quand de maigres moissons recouvriront à peine 1 e sol frissonnant et nu, et que toute la contrée ne sera plus qu'une vaste plaine sans eau, sans verdure et sans ombrages, où s'alimentera le foyer du pauvre? Le glaneur économe regrettera en vain les ramilles sèches que Dieu, qui s'inquiète des humbles, faisait secouer pour lui par les bras du vent; récolte méprisée du riche.

moisson abondante pour l'indigent, après laquelle les oiseaux du ciel trouvaient encore à glaner la charpente de leur nids. Faudra-t-il remplacer le bois sec par la tourbe fétide, récoltée au loin, au milieu des fiévreuses exhalaisons des marais ? Ira-t-on, à prix d'or, marchander la houille emmagasinée dans les villes ? Mais le pauvre ne saurait ni transporter au loin, ni acheter. Il n'a pas d'argent et le temps est son capital.

MÉNALQUE. — Le laboureur intelligent couvrira ces terres reposées d'oeillettes sonores et de colzas aux nombreux rameaux. Les tiges sèches seront ramassés en bottes grinçantes, et leurs joyeux pétillements dans le four allumé par la ménagère, annonceront aux enfants charmés et assureront aux laboureurs la flamiche du jour et le pain de la semaine.

Tmcis. ^— Et comment rendre au champ sa fécondité épuisée, quand on brûle la paille de sa moisson? En voulant féconder la terre stérile, ô défricheurs insatiables, vous préparez une stérilité plus triste que la première

MÉNALQUE. — C'est un bien triste sujet d'entretien pour une si belle matinée. Qu'en penses-tu, bûcheron ?

Le Bucueuon. — Moi, — je fais mon métier, comme vous dites. Vilain ou non, je le fais de mon mieux. J'abats et je défriche. Labourera qui voudra.

MÉNALQUE. — Après tout , Tircis , c'est un conquérant que ce bûcheron.

Tmcis. — 0 Ménalque, la conquête est la mère des ruines.

Bourgeons des lilas, qui voulez éclore , Bourgeons étourdis, ne vous hâtez pas ; La bise des nuits est à craindre encore , Buuritcons des lihis.

Bourgeons du sarment , dont la sève pleure , Bourgeons des pêchers , roses, froids et nus , Espoir de doux fruits, attendez votre heure, Ne grossissez plus.

Le soleil d'hiver aux ardeurs traîtresses Met brutalement vos jours en péril , Le tyran n'a pas les chastes caresses Du soleil d'avril.

D'un baiser brûlant l'approche embiasée Sèche, en un instant, la brume des nuits Et boit, sans pudeur, avec la rosée, Les fleurs et les fruits.

Que de pauvres fleurs, mortes à l'aurore ; Que de fruits perdus, bourgeons éclatants , Pour avoir voulu, comme vous, éclore Avant le printemps.

Il était jadis des saisons clémentes ; Le soleil, auquel nous nous égayons.

Saisi de pitié pour les fleurs naissantes Voilait ses rayons.

A peine le soir , doux à leur faiblesse. Sur les bourgeons verts , hésitants encor , Laissait-il errer , comme une caresse , Son long regard d'or.

A l'abri du vent et des ridicules. Le pauvre poète, en cet heureux temps , Sans s'inquiéter des froids crépuscules , Chantait le printemps.

Mais , hélas ! bourgeons , le temps où vous êtes , Pleure tous les jours des charmes perdus; S'il possède encore un ou deux poètes , Le printemps n'est plus.

C'est un souvenir , qui déjà s'efface , Ainsi que celui de quelques vertus Dont l'enfant se moque au sortir de classe: Le printemps n'est plus.

N'allons pas compter sur un phénomène , Attendons des jours plus certains : songeons Que souflVir n'est pas de notre domaine , Bien-aimés bourgeons.

Au revoir, bourgeons; au bec de ma plume, Je sens que déjà l'encre gèle un peu , Et jusqu'à l'été je vais, peur d'un rhume, Rallumer mon feu.

Petits jardins d'Amiens, mars 1857.

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