RÈGLE VI
Lorsqu'il y a dans l'Ecriture des choses qui par le simple récit ne conviennent pas à notre faible raison,
RECLKS U
ou à l'idée que nous avons des personnes qui les ont faites, c'est une marque qu'elles cachent quelque mystère.
Lorsqu'il y a dans l'Écriture des choses qui par ie simple récit ne conviennent pas à notre faible raison, ou à l'idée que nous avons des personnes qui les ont faites, c'est une règle sûre qu'il y a sous l'écorce extérieure quelque mystère qu'il faut lâcher d'approfondir, ou du moins qu'il faut respecter, si Ton n'est pas assez heureux pour en découvrir le sens.
exemples. — 1° Abraham chasse de sa maison Ayar et Ismael.
Nous sommes touchés de voir Agar et Ismaël, son fils, chassés de la maison d'Abraham ; et nous sommes choqués du peu de provisions qu'un homme aussi riche et aussi charitable que ce patriarche , donne à une mère exilée et à un fils déshérité, qu'il envoie périr de misère et de soif dans une solitude. Rien n'est plus étonnant que toutes ces circonstances. Pourquoi se hâter dès le malin de faire une action dont le simple projet l'avait affligé? Pourquoi se charger de ce qui paraissait odieux dans cette conduite, et n'en pas laisser le soin à Sara? Pourquoi donner si peu de chose à une mère et à un fils, qui était aussi le sien ? Pourquoi mettre sur les épaules d'une mère si affligée une charge que la moindre bête, parmi tant d'autres qu'avait Abraham, aurait pu porter? Pourquoi l'envoyer sans guide sans dessein, sans consolation?
Tout cela est si visiblement contraire â l'humanité et à la justice d'Abraham, qu'on ne peut s'empêcher d'en être blessé, si l'on ne va au delà du récit, en apparence fort simple, qu'en fait l'Écriture.
Mais après que saint Paul a tiré le rideau qui en couvrait le mystère, on voit dans la diligence d'Abraham la sage précaution des apôtres de ne pas laisser de faux frères et des blasphémateurs avec des fidèles pleins de reconnaissance et d'amour pour Jésus-Christ. On voit dans la sévérité de ce patriarche celle de Dieu même, qui chasse de sa maison la Synagogue orgueilleuse avec ses enfants. La charge mise sur les épaules d'Agaï4 marque son attachement insensé et infructueux à des observances légales qui la courbent ver3 la terre. .
Le pain et l'eau donnés en si petite quantité sont une preuve qu'elle a quitté une maison abondante, cl qu'elle est condamnée à mourir de faim et de soif, pour n'avoir point reçu celui qui est le pain de vie et la source éternelle d'une eau qui déoallère pour toujours. Elle et son fils, marchant dans le désert, sans guide, sans route, sans dessein, et s'y fatiguant inutilement, nous apprennent qu'en renonçant à l'Évangile elle a perdu la lumière, la sagesse, l'espérance et le fruit de tous ses travaux. Rien n'est plus misérable que le Juif, ni plus désolé que la Judée. Le temple, le sacerdoce, Jérusalem, la royauté, le pays même, tout leur a été Clé.
Agar et Ismaél errent depuis longtemps autour d'une fontaine sans la voir. Jésus-Christ se montre aux Juifs dans toutes les Écritures; l'éclat de sa voix brille de toutes parts ; ils sont au milieu de son empire, et leurs ténèbres le leur cachent encore. Ils sont par terre l'un et l'autre, de deux différents côiés, près de celle source, et meurent de soif. Il faut que Dieu envoie un ange, qui ouvre miraculeusement les yeux à Agar, pour lui faire apercevoir une fontaine si visible et si nécessaire. Dès qu'elle la voit, elle y désaltère son fils; et comme si c'était avoir tout trouvé, que d'avoir trouvé celte eau salutaire, l'Écriture ajoute aussitôt qu'Ismaêl devint un homme fort, grand et adroit ; qu'il s'établit avec puissance et avec gloire, el qu'il devint père de plusieurs princes.
Si quelqu'une de ces circonstances avait manqué, la figure aurait obscurci la vérité, au lieu d'en être l'image. Il fallait qu'Abraham se conduisît d'une manière en apparence inhumaine, pour se conduire d'une manière éclairée et prophétique. Il fallait que dans le récit Moïse n'omît rien de ce qui était essentiel au mystère, quoiqu'il fût injurieux à Abraham. L'esprit humain ne serait pas descendu dans un détail si peu important, selon la raison. lien aurait dit trop ou trop peu ; et l'on doit reconnaître ici qu'une main supérieure conduisait celle de Moïse; el qu'une sagesse infinie, à qui tout est pré-eot, marquait les plus grands événements futurs, sous les p'us faibles circonstances d'une histoire passée.
2* Mariage d'Abraham avec Cêthura. Sa conduite à l'égard des enfants qu'il a de cette femme.
Le mariage d'Abraham avec Célhura nous surpi end. Sa conduite à l'égard de tous les enfants qu'il a de celte femme libre et unique, et qu'il fait sortir de sa maison, en les obligeant de se contenter de quelques présents, nous étonne. Il y a donc certainement sous ces dehors, peu respectables en apparence, quelque riche fonds qu'il faut creuser.
Pourquoi Abraham, si chaste et si saint, in illa jam œtale et in illa fidei sanclitale, dit saint Augustin, met-il à la place de Sara, dont la vertu avait été si grande, et dont la mémoire devait lui être si précieuse, une femme dont l'Écriture ne nous fait connaître que le nom et la fécondité.
Pourquoi lui, qui s'était regardé, il y avait quarante ans, comme un homme demi-mort, el qui avait eu besoin d'une grande foi pour croire qu'un miracle lui donnerait un fils, épouse-t-il une femme, sans se souvenir de sa vieillesse.
Pourquoi sachant que le Sauveur du monde ne naîtrait que d'Laac, cherche-t-il dans un nouveau mariage une bénédiction qu'il ne lui était pas permis d'espérer par celle voie, l'ayant déjà par une aulre.
Pourquoi, ayant défendu avec tant de sévérité qu'on prît pour Isaac une femme ailleurs que dans la maison de son père, néglige-l-il pour lui-même une précaution qui lui avait paru si religieuse et si importante?
Pourquoi l'Écriture no nous apprend t-elle pas la
qualité et le pays de Célhura, el nous laisse-t elle ignorer si elle était libre ou esclave, tirée du peuple que Dieu voulait exterminer, ou prise d'une nation moins odieuse et moins criminelle? Celle circonstance essentielle à Agar et à Sara est elle ici indifférente?
Pourquoi Abraham, qui avait eu tant de peine à bannir de sa maison Agarel Ismaël, quoique la mère fût orgueilleuse, et son fils scandaleux, sa hâle-t-il d'en faire sortir tous les enfants nés de Célhura, dont l'Écriture ne fait aucune plainte?
Pourquoi les enfants de Célhura, chassés de Ja maison comme étrangers et déshérités , sont-ils facilement établis, el deviennent-ils autant de chefs de nations puissantes et nombreuses au lieu qu'Isaac, qui paraît être l'héritier, et solidement établi, mène longtemps une vie errante et passe vingt années dans la stérilité , Rébecca, si miraculeusement choisie, n'étant pas féconde et ne pouvant le devenir que par un prodige?
Enfin pourquoi l'Éerilure regarde-l-elle comme héritier Isaac, qui n'a que des troupeaux el des meubles, sans maison et sans terres qui fussent à lui, puisque ses frères, nés de Célhura, avaient eu des présents, c'est-à-dire des troupeaux et des meubles, aussi bien que lui ; et qu'ils avaient eu plus d'industrie que lui à les convertir en des établissements solides, par des alliances ou par des conquêtes?
Quiconque s'appliquera à répondre à toutes ces questions sentira que dans une chose en apparence peu proportionnée à la juste idée que nous devons avoir de la vertu d'Abraham, il y a des profondeurs qu'il faut révérer, si on ne peut les sonder. Mais puisque les choses qui paraissent humiliantes dans les hommes divins sont presque toujours mystérieuses, il est utile de les approfondir, pour les entendre. Car la surface en cache le fond ; et ce que les sens y découvrent est très-éloigné de ce que la foi y respecte.
Saint Paul a déjà dissipé tous les injustes soupçons qu'on pourrait avoir > l'Abraham, sur ce qui regarde Sara et Agar, en nous faisant envisager dans ces deux femmes les deux alliances, dont l'une ne produit que des esclaves el l'autre donne des enfants qui aiment et sont aimés; qui naissent en vertu de la promesse, et non, comme Ismaël, par les causes naturelles. Ces deux alliances ennoblissent et divinisent des choses en apparence très-basses el même très-choquantes, et confirment la règle de saint Augustin : Ventura Clirislo eliam filiorum propagalione serviebant.... etiam, vita conjugalis prophelica fuit (Lib. de Virginie, i).
Mais s'il n'y avait point de milieu entre Agar et Sara, entre Ismaél et Isaac, on aurait pu conclure que tous ceux qui naissent de l'Église chrétienne, figurée par Sara, sont infailliblement sauvés et parviennent tous également à l'héritage éternel, comme Isaac. Pour prévenir cette erreur des anciens disciples de Simon le Magicien et des protestants d'aujourd'hui , Dieu nous montre , outre les esclaves
il fîÈCI
figurés par Ismaël, et les enfants éternels figurés par Isaac, d'autres enfants temporels qui naissent d'Abraham par une fécondité miraculeuse, qui ont part à sa foi et à son espérance; mais qui ne sont pas héritiers, parce qu'ils ne demeurent pas jusqu'à la fui dans la maison, et qu'ils ne meurent pas où ils sont nés; qu'ils prennent ailleurs des établissements; qu'ils se contentent de quelques présents passagers; qu'ils renoncent volontairement aux biens attendus par Isaac, et qu'ils ne persévèrent pas dans la foi et la justice, dont ils ont eu d'heureux commencements, finissant par la chair, quoiqu'ils aient commencé par l'esprit.
Il fallait une troisième femme pour figurer ces hommes, que Jésus-Christ appelle temporels : Hi temporales sunt,... et in lempore tentationis Tecedunt (Marc. IV, 17; Luc. VIII, 15).Céthura avec sa nombreuse famille a été choisie pour signifier et prédire leur étal.
L'Église chrétienne renferme dans son sein des hommes nés d'Agar, de Sara et de Céthura. Car elle a des esclaves qui ne sont retenus que par la crainte, et qui haïssent la loi qui les condamne. Elle a des prédestinés qui arriveront certainement au salut : mais qu'elle ne discerne point et qui sont inconnus les uns aux autres. Elle a des justes, qui le sont pendant un certain temps, et dont la vertu est quelquefois très-éclatante, mais qui dégénèrent avant la fin du jour et du combat, et qui tombent dans le schisme ou l'hérésie, en perdant la foi ; ou dans d'autres crimes, en perdant la crainte et l'amour de Dieu.
Le caractère de ces derniers est d'avoir tout ce qu'ont les seconds, excepté la persévérance; même père, même naissance, même maison, mêmes biens. Il leur manque seulement d'être héritiers et de conserver toujours ce qu'ils ont eu quelques années.
3° Jacob oblige son frère Esaû de lui vendre son droit d'aînesse pour un plat de lentilles , et ensuite surprend la bénédiction d'Isaac.
Il en est de même de Jacob, qui oblige son frère Esaû à lui vendre son droit d'aînesse pour peu de chose, qu'il aurait dû, ce semble, lui donner gratuitement dans son besoin, et qui lui ravit ensuite la bénédiction d'Isaac, par un artifice dont on n'aurait pas soupçonné un homme aussi droit et aussi sincère que lui. On doit être certain qu'il y a dans ces actions des profondeurs qui ne les justifient pas seulement, mais qui représentent de grands mystères, et qui contiennent de grandes instructions. Ceux qui se contentent de la lettre en ces occasions, respectent peu l'Écriture et les hommes admirables qu'elle nous propose pour modèles. Ceux qui tâchent d'aller au delà sont miertix conseillés, et ceux qui y réussissent sont fort heureux.