EXEMPLES
L'histoire seule de Jacob nous fournira beaucoup d'exemples de ce genre. On peut considérer dans ce S3int patriarche trois principaux événements qui partagent presque loule sa vie : 1° son dépari de la maison paternelle ; T son séjour chez Laban ; 5° son retour dans la terre promise. Il n'y a aucune de ces parties qui ne renferme des circonstances fort surprenantes.
Départ de Jacob de la maison paternelle.
V Son voyage en Mésopotamie. — Pourquoi Jacob va-t-il dans un pays où Abraham avait si étroitement défendu à Eliézer de mener sous aucun prétexte son fils Isaac? Eliézer marquait le soin que Dieu devait prendre de son Eglise par ses ministres , et Jacob, la venue de Jésus Christ en personne. Il a envoyé ses prophètes, et il est venu lui-même. 11 a appelé de loin son épouse, ei il l'a cherchée.
2° Son abandon et sa pauvreté en parlant. — Pourquoi Jacob, sortant d'une maison abondante, se metil en chemin à pied , sans serviteurs, sans aucune commodité pour le voyage ? Qui est-ce qui ne sent pas que rien de cela n'est naturel , et que toutes ces circonstances étaient nécessaires pour figurer celui qui, étant le Fils unique du Père, maître de tous ses biens, et infiniment riche par son propre fonds, s'est rendu pauvre pour nous, s'est humilié jusqu'à notre bassesse , a pris la ressemblance d'un esclave pour nous délivrer, a voulu paraître plus faible, plus indigent, plus petit que nous, pour nous élever jusqu'à lui et nous enrichir; et qui est venu changer avec nos misères et nos besoins son abondance et sa félicité , prenant ce qui était à nous et nous cédant ses privilèges ?
5" Son sommeil an milieu de la campagne. — Pourquoi Jacob est-il obligé de dormir au milieu d'une campagne, et de mettre une pierre sous sa tête pour la soutenir ? Dieu avait donné à Abraham et à Isaac la terre où dormait Jacob. Lui même venait d'en êlre établi le seigneur par ces paroles d'Isaac : Que Dieu vous fasse posséder la terre où vous demeurez comme étranger, qu'il a promise à voire aïeul ( G en., XXVIII , 4). Maïs pcr:onnc ne savait qu'il en fût le maître.
Aucune ville ne le reconnaissait ; aucune bourgade ne croyait dépendre de lui. Il était nu milieu de son royaume connue un étranger. Il vivait parmi des hommes *,tii étaient à lui , comme inconnu , ou comme leur serviteur. Tout est interdit à Jacob , et tout lui appartient; et cet héritier des promesses et du monde entier n'a pas où reposer la tète. C'est ainsi que Jésus-ChrUl a été traité. Toutes les nations lui étaient promises; l'univers était son ouvrage; le monde entier était son empire. Cependant il a vécu non seulement sans éclat et sans autorité , mais sans y trouver de retraite. Il était dans le momie, et le monde a été [ail par lui : cl le monde ne l'a pas connu (Joan. I , \Ùel 11 ). Il est venu chez soi , et les siens ne l'ont pan reçu. Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids : mais le fils de l'homme na pas où reposer sa tête ( Matth. VIII , 20 ).
V L'échelle mystérieuse. — Pourquoi Dicn établit-il vnc échelle de communication entre le ciel cl la lerre pour Jacob? Pourquoi la remplit il de ses anges, qui ne sont occupes qu'à savoir et à rapporter de ses nouvelles? El lui-même, appuyé sur le premier degré, parait avoir oublié le monde entier, pour ne s'occuper que de ce seul homme. Qui ne voit pas l'image du Juste par excellence, qui, s'élanl humilié jusqu'à noire chair, n'a point quille le sein de sou Père, mais est devenu le lien de la terre et du ciel , le réconciliateur de Dieu et des hommes , le médiateur qui est au dernier degré de l'échelle, mystérieuse, parce qu'il est aussi bas que nous ; cl qui est encore au premier degré, puisqu'il est une même chose avec sou Père? C'est sur sa têle que moulent et descendent les anges, connue Jésus Christ le dit, en s'appliquant la vérité de cette figure : En vérité , en vérité , je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert , et les anges de Dieu monter et descendre sur le fils de l'homme (Joan. 1 , 51 ). 11 est dans son sommeil , c'est-à-dire dans sa mort , Vobjcl unique de l'attention de Dieu , qui ne voit les hommes qu'en lui. Il est , dans sa pauvreté et sa nudité, la source de toutes nos bénédictions ; cl dans le temps où il parait abaissé au-dessous des anges, il en est le maître, el ils sont tous appliqués à le servir comme ses ministres.
Séjour de Jacob chez Laban.
Il devient esclave pour être époux ; el il diffère cette alliance de sept ans, qui lui paraissent courts. — Pourquoi Jacob se rend-il esclave pour devenir époux , el se réduit-il à acheter si chèrement une épouse , qu'il aurait pu obtenir dès la première demande , comme Eliézer avait obtenu Hébccca pour Isaac? Pourquoi difièrc-l-il une alliance si désirée par une servitude de sept années? El qui peut comprendre que ecl espace lui parut court , à cause de l'excès de son amour? Jacob savait de qui il tenait la place; il savait par quels travaux Jésus-Christ achèterait son épouse, et par quelles humiliations il en deviendrait le sauveur. 11 respectait en silence sa charité. Il adorail son humilité. Il s'unissait à son zèle el à son
amour. 11 niellait sa complaisance à lui ressembler dans sa qualité de serviteur, comme il trouvait sa gloire à figurer sa qualité d'époux : et il comprenait que sept années d'humiliation et de servitude n'étaient rien en comparaison du prodigieux anéantissement d'un Dieu pour l'Eglise, et de la vie obscure et laborieuse par laquelle il se préparerait à ses noces, pour les consommer sur une croix: surpassant autant la ligure par la grandeur de son amour et de ses vertu* f que le Dieu de Jacob est au-dessus de son serviteur.
Ses mariages avec Lia, llachel el les deux servantes. Pourquoi les enfants de ces dernières sont-ils héritiers } — Il y avait déjà eu de grands mystères dans le mariage d'Abraham avec la femme libre et l'esclave , et ensuite avec Céihura. Il y en avait eu de pareil» dans celui d'Isaac et de Hébecca , premièrement stérile et ensuite mère de deux jumeaux , dont l'un est la figure des élus, et l'autre des réprouvés. Il était nécessaire que Jacob représentât par son alliance ce que les premiers tableaux n'avaient pu figurer; et qu'il achevât de prédire , parce langage muet des actions, les caractères de l'Eglise dans tous les temps.
Il restait de grands mystères que Jacob a figurés. — Les principaux sont sa fécondité après la venue de l'époux , en ce que depuis ce temps-là elle s'est multipliée à l'infini; son unité, en ce qu'elle n'a qu'un époux; et son universalité, en ce qu'elle n'exclut personne.
Fécondité de T Eglise. — Avant l'incarnation du Fils de Dieu, son Eglise, encore obscure et cachée, cl presque stérile, n'avait qu'un très pelPt nombre d'enfants, figurée en cela par la famille d'Abraham et d'Isaac , condamnée d'abord à une longue stérilité, et dont chacune n'eut qu'un seul héritier des promesses. Mais depuis que Jésus-Christ est venu en personne chercher son épouse, cl former lui-même son Eglise, sa fécondité a été sans comparaison plus grande. Sa famille c>l devenue un grand peuple à l'exemple des douze tribus ; et elle a enfin rempli toute la terre , comme les Israélites, descendus des douze fils de Jacob, sont répandus dans tout le monde.
Unité et universalité de l'Eglise. — On n'est plus ru peine pourquoi Jacob épouse deux sœurs et deux esclaves, cl pourquoi tous leurs enfants sont également appelés à l'héritage. L'unité et l'universalité de l'Eglise le demandaient ainsi. Après la venue de Je us- Christ l'unique époux , et après l'effusion du Saint- Esprit, la grâce et la foi ont supprimé loulcs les différences entre l'esclave et le libre , outre le Juif cl ta Gentil, entre le Grec et le Scythe. Agar est esclave ei son fils Ismacl est déshérite , parce qu'elle figure la loi et les Juifs charnels accablés de son joug- Mais les servantes de Lia el de Rachel sont mises en liberté par Jacob, cl leurs enfants sont également héritier-, parce que Jacob lient la place de Jésus-Christ, en qui toutes les distinctions et les divisions disparaissent.
Ce saint patriarche était très-instruit de ce mystère, puisqu'il ne mit aucune différence entre les enfftift* des femmes libres et ceux des femmes esclaves,
5f HËGLES
quoique la parole de Dieu , qui a va il exclu de l'héritage Ismacl par le seul défaut de liberté dans sa mère, fût si précise et si récente : Le fils de lu servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre ( Gai. IV, 50; Gcn. XXI, 20). Car on ne peut attribuer qu'à une révélation contraire L'égalité qu'il mil el qu'il conserva dans sa famille , sans que les épouses libres protégeassent leurs enfants au préjudice des autres , et sans que les frères aient jamais eu entre eux la moindre contestation sur le rang ou sur le droit à l'héritage. Il y aurait eu de l'injustice à égaler les mères et les enfants que Dieu avait auparavant regardés comme d'une condition très-inégale, si lui-même n'avait révélé que cette inégalité devait cesser un jour dans la vérité, et qu'il voulait pour celte raison qu'elle ce^sât dès lors dans la figure.
Manière dont se forment les troupeaux de Jacob ; leur séparation d'avec ceux de Laban. — La manière dont Jacob forme d'abord ses troupeaux et ensuite les sépare de ceux de Laban n'est pas moins digne de notre admiration que tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Nous en choisirons seulement quelques traits pour ne pas ennuyer le lecteur par un trop long dénombrement.
Jacob n'attend el ne reçoit rien que de Dieu seul. — Jacob ne veut pas que Laban le récompense de ses travaux par des choses qui dépendent de lui , comme la nourriture , ou l'argent , ou un partage entre ses troupeaux. Laban dit à Jacob: Que vous donnerai- je ? Jacob répondit: Vous ne me donnerez rien ( Gen. XXX, 51). 11 ne veut rien devoir qu'à Dieu seul , et ce n'est que de lui qu'il attend le troupeau particulier dont il doit être le maître. Le mystère de Jésus-Christ et de l'Eglise est très-clairement figuré. Les élus et ceux qui ont cru en lui ne lui ont point été donnés parles hommes. C'est son Père seul qui les lui a donnés. Sa grâce seule a formé ce troupeau choisi ; il n'est point né de la chair ni de la volonté des hommes , mais du Saint-Esprit : Vous ne me donnerez rien.
Rien ne peut empêcher la multiplication de ses troupeaux. — Laban, jaloux de la bénédiction que Dieu répandait sur les troupeaux de J;icob, employa toutes sortes de moyens pour en empêcher la multiplication. Mais autant de fois cet injuste beau père changea les lois du traité, autant de fois Dieu changea celles de la nature. L'inconstance, l'envie , l'artifice s'opposèrent en vain à la fécondité du troupeau. Aucune des brebis promise ne manqua. La parole de Dieu fut accomplie en tout. La perfidie des hommes ne servit qu'à rendre la véri;é des promesses plus éclatante et plus merveilleuse. Jésus-Christ ne perdra jamais aucun de ceux qui lui ont été confiés. Personne ne bornera les promesses qui lui ont été faites. Il aura certainement parmi les Juifs et parmi les Gentils ceux qu'il s'est réservés pour son héritage. Les moyens extérieurs qu'il emploiera pour les appeler et pour les sanctifier seront différents : mais leur nombre est immuable. 11 se servira des efforts mêmes de ses en-
nemis, et des moyens que l'envie leur suggérera contre ses brebis pour en augmenter le nombre. Dieu lui sera fidèle , quoique les hommes soient ses ennemis ; el les brebis confiées à Jésus-Christ sont en sûreté avant leur naissance.
Les deux familles demeurent unies. — Quoique les années de la servitude de Jacob fussent finies après la naissance de Joseph , il consentit de demeurer encore auprès de Liban , résolu de le quitter un jour , s'il ne lui rendait pas sa liberté. C'est ainsi que les deux familles , de Jésus-Christ el de la Synagogue sont demeurées unies quelques années après la naissance du vrai Joseph , pour le bien des élus qui lui appartenaient, et qui étaient encore mêlés dans les troupeaux et la famille de Laban. Mais lorsque tous les saints que Dieu s'était réservés dans Israël lurent entrés dans l'Eglise, les deux sociétés se séparèrent ; et la résistance qu'y apporta la Synagogue fut aus^i i utile que celle de Laban à l'égard de Jacob.
Les deux familles sont séparées. — Les injustices mêmes de Laban ne firent que hâter cette séparation, el forcèrent Jacob à ne plus différer. Ses épouses ne balancent pas un moment à quitter la maison de leur père, dont Dieu a transporté tous les biens pour les leur donner et à leurs enfants. Elles quittent avec joie une maison d'où les erreurs et la superstition n'ont pu être bannies, pour suivre Jacob, qui fait toute leur richesse et leur gloire. Voilà l'image naturelle de ce qui s'est passé à la naissance de l'Eglise chrétienne , lorsque son époux, ou par lui-même, ou par ses apôtres, l'a l'ait sortir de la maison de son père, dont tous les biens avaient été transportés à Jésus- Christ et à sa famille; d'où les élus avaient été séparés ; où tout était frappé de stériKté et de malédiction ; où il ne restait plus rien de vrai ni de solide ; d'où les écritures , les promesses , l'alliance , le sacerdoce , le sacrifice, les dons miraculeux , l'esprit et la grâce étaient sortis , et avaient passé de la maison d'un père injuste el ingrat à la famille d'un époux, qui avait chèrement acheté ses épouses et ses troupeaux. Le temps s'approche, dit Jésu.->-Chrisl aux Juifs incrédules, où votre maison demeurera déserte {Matth. XXV, 58 ).
Retour de Jacob dans la terre promise.
Lutte de Jacob. — On ne parlera ici que de la lutte de Jacob avec l'ange. 11 n'y a point de circonstances dans cette histoire qui ne demandent de la réflexion ; et ce serait une espèce de stupidité que de se contenter du simple récit , puisqu'il n'est capable qua d'exciter un saint désir d'en approfondir les raisons. Aussi les esprits les plus aveuglés par la lettre conviennent en général que celte lutte est mystérieuse, et qu'elle est un symbole de la prière , où l'homme devient puissant contre Dieu même ( Gen. XXXU , 22 52).
Mais on ne voit point pourquoi l'ange demande de 'être point si vivement pressé : dimitte me, laissezmoi aller {Gen. XXXU ^). Pourquoi Jacob, qui
le serre étroitement, non dîmittam te, je nevous laisserai point aller, verse des larmes, selon le prophète Osée : tlevit et noGAviT eum ; pourquoi Jacob demeure boiteux après avoir été béni (Os. XII, 4; Gen. XXXII, 31 , 28 ); pourquoi Dieu lui dit qu'il a élé plus puissant que lui-même : ce qui est une expression inouïe et qu'il est très-difficile de réduire à aucun sens exact et précis; pourquoi Dieu se trouve comme importuné de la venue de l'aurore et du commencement d'un autre jour; pourquoi Jacob regarda son affaiblissement comme une chose digne d'une éternelle mémoire (Gen. XXXII, 26-32).
D'épaisses ténèbres couvrent tout cela, et rien n'est plus capable de faire soupçonner qu'on n'est pas entré dans le vrai sens d'une figure mystérieuse , que lorsque tout ne se démêle pas par cet unique sens.
Pour donner un peu de jour aux conjectures que j'ose proposer, je demande seulement deux choses : l'une , qu'on se souvienne que Jacob est une figure très-vive et très ressemblante de Jésus-Christ, depuis son départ de la maison d'Isaac jusqu'à son retour de la maison de Laban ; la seconde, qu'on fasse réflexion qu'après que Jacob eut fait passer le torrent à tout ce qu'il avait , il demeura seul dans le lieu où il avait campé (Ibid., 23 et 24); que, considérant de là toute l'Église figurée par sa maison, et toutes les nations intéressées au salut de l'unique famille d'où devait naître le Sauveur , et pensant à l'extrême danger où était un dépôt si précieux, il se mit en prière, et pour se consoler lui-même en excitant sa foi, et pour attirer sur des personnes faibles et tremblantes la protection de Dieu. Il était alors, plus que dans un autre temps, la figure de Jésus Christ priant et s'immolant pour ses épouses, ses enfants, ses troupeaux, ses serviteurs, c'est à dire, en un mot, pour son Église.
Il fait effort pour obtenir; mais dans la ferveur de sa prière, il se trouve saisi par un fort athlète qui lutte contre lui : et celui même qu'il prie est celui qui lui résiste. L'amour infini que Jésus-Christ a pour le salut des hommes lutte dans le secret et sans témoins contre la rigueur de la justice divine. Jésus-Christ trouve en son Père une sainteté en apparence inexorable, une sévérité qui l'intimide et le consterne, une séparation immense entre lui et l'ombre du péché. Les instances les plus pressantes ne peuvent détourner le calice. La vérité de Dieu et ses menaces exigent que le pécheur soit puni, et le Juste même par excellence, s'il est sa caution.
Mais ce Juste accepte avec un amour infini tout ce que la sainteté et la justice de son Père exigent de lui. 11 s'offre aux plus indignes ignominies , aux plus cruelles douleurs et à la mort la plus honteuse. Mais tout cela ne peut durer que jusqu'au malin : Il luile contre lui jusqu'au matin (/frtcf.,24); car il n'est pas possible que le Saint par excellence éprouve la corruption, et que ceux qui ont cru en lui soient confondus. A la pointe de l'aurore, Dieu sera vaincu par l'humilité et la charilé de son Fils; il oubliera tous ses droits; il ne verra plus dans la créature nouvelle
DES SS. ÉCIUTEUES. U
que son Fils unique, au lieu de l'ancien pécheur; il ne résistera plus à Jacob , il ne le serrera plus pour le renverser : mais il l'embrassera avec amour comme l'objet de ses complaisances.
Cet homme, voyant qu'Une pouvait le surmonter, lui toucha lenerfde lacuisse,qui se sécha aussitôt (Ge/i.XXXII, 25). Si Jésus-Christ avait refusé quelqu'unedes circonstances auxquelles noire réconciliation était attachée, la justice divine eût prévalu. Mais Jésus-Christ acceptant tout avec joie, et allant par ses désirs au delà même de ce que la justice divine pouvait exiger d'un Fils égal au Père et anéanti pour les hommes dans leur nature, son amour a triomphé de tout; son obéissance a tout épuisé ; il a prévalu contre Dieu même : parce qu'il est plus juste qu'un Dieu mourant pour l'homme soit écoulé , que la justice divine , qui demande que l'homme coupable meure ; et que le Père avoue à son Fils qu'il est plus honoré par son sacrifice et ses abaissements qu'il n'a élé outragé par le mépris que les hommes ont fait de sa bonté et de sa puissance.
Mais la victoire de Jésus Christ est due à sa faiblesse, à son incarnation, à sa vie pauvre et souffrante, aux ignominies et aux douleurs de sa passion, à sa mort, à sa sépuhure, au séjour humiliant de son corps dans le tombeau , à la descente de son esprit aux enfers. S'il avait voulu conserver toute sa force, son amour et son obéissance eussent été trop faibles contre l'indignation divine. Son amour était immense, et son adversaire l'avoue; mais, contre ce qui a coutume d'arriver dans toutes les autres luttes, cet adversaire ne cédera la victoire à Jacob que lorsque Jacob tombera et qu'il paraîtra vaincu en perdant la force de se soutenir.
Et il lui dit : Laissez - moi aller , car l'aurore commence à paraître (Ibid., 26). Mais pourquoi cet adversaire demande-l-il avec instance qu'on le laisse aller , parce que l'aurore approche , qui doit éclairer le triomphe de son vainqueur ? C'est que le lever de l'aurore est marqué comme le moment où Jésus Christ doit être ressuscité pour sa propre gloire; et, s'il veut bien ne pas se relâcher de nos intérêts, pour la nôtre aussi. Ce moment approche, et la justice divine, avant de céder, interroge encore l'amour de Jésus Christ pour entrer en composition avec lui, s'il veut séparer sa cause de la nôtre ; ou pour se rendre, s'il est prêt de sacrifier sa gloire même à notre salut, en la retardant jusqu'à ce que notre paix soit scellée et irrévocable.
Jacob lui répondit : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez béni (Ibid., 26). Mais» Jésus-Christ n'a garde d'abandonner une victoire qu'il n'a remportée que pour nous, et de se contenter de sa résurrection et de la gloire immortelle qui la doit suivre, sans nous y associer en ressuscitant aussi pour notre justification. Il proteste qu'il ne le quittera point qu'il n'en ail élé béni. C'est celui qui est vaincu qui béi.it le vainqueur; c'est le Père qui est la source
sa
de toute bénédiction et de toute miséricorde , c'est lui v|tii bénit le chef et les membres , le premier-né
et ses hères, le pasteur et le troupeau, l'époux et l'épo s*', le pore de famille el -es enfants. Le Dieu et te Père de NotreSeigneur Jésus-Christ nous a comblés en Jésus-Christ de toute sorte de bénédictions spirituelles pour le ciel [Eph. I, 5).
Cet homme lut demanda : Comment vous appelezvous ? Il lui répondit : Je m'appelle Jacob. El le même homme ajouta : On ne vous nommera plus à l'avenir Jacob, mais Israël. Car si vous avez été fort contre Dieu, combien le serez-vous davantage contre les hommes? (Cen. XXXII, 27, 28.) Ces deux noms de Jacob et d'Israël marquent deux victoires différemment obtenues contre deux ennemis bien différents , mais qui nous étaient toutes deux nécessaires.
A l'égard du démon , Jésus-Christ a éié Jacob , c'e-t-à-dire supplanlateur. Il a renversé ee redoutable ennemi par Parti lice et la ruse, en s'ahaissanl jusqu'à terre, et en paraissant lui céder la victoire et s'abattre à ses pieds. Il Ta vaincu par sa naissance , dont cet esprit de ténèbres ne connut pas le privilège cl le mystère; par sa vie pauvre et cachée pendant trente ans, qui lui parut incompatible avec la majesté el l'emploi du Fils unique du Père, envoyé pour se manifester aux hommes ; par sa condamnation cl sa mort, qui éiaii la dernière épreuve qu'il s'était réservée pour sonder son étal. H ne voulut point surmonter le démon et le siècle par l'éclat de sa puissance , et en les combattant de front. Il se cacha toujours à l'un el à l'autre; il s'enveloppa sous les voiles de son infirmité apparente pour les tromper et les vaincre; il laissa approcher sa proie pour l'engloutir; il souffrit que l'usurpateur osât le regarder comme l'un des siens pour le dépouiller. 11 consentit à être dévoré par la baleine, comme Jouas, pour lui faire restituer tout ce que le dragon qu'elle figurait avait dans ses gouffres.
Mais à l'égard de son Père, il agissait à visage découvert, el 'détail Israël, c'est-à-dire fort contre Dieu; et c'était même parce qu'il en était bien connu, qu'il était si puissant el qu'il prévalait Contre Dieu. Car le moyen de ne pas tout accorder à un Fils égal en touies choses, qui s'anéantit devant son Père en prenant la forme de serviteur, et s'humiliant par une obéissance volontaire jusqu'à la mort de la croix. Dieu ne peut être vaincu que par cette violence : mais il est juste qu'il cède à son Fils en eet étal. Sa justice et sa miséricorde triomphent également en lui cédant ; et plus l'Agneau immolé s'abaisse devant sa suprême grandeur, pins il est glorieux à Dieu d'abandonner ses droits, ses intérêts et sa grandeur môme à un Fils si digne de l'adorer cl si zéié pour sa gloire.
Si vous avez été fort contre Dieu , combien le sereztons davantage contre les hommes? {Ibid., 9.8.) Parce qu'il a éié puissant contre Dieu et qu'il a surmonté sa colère en s'humiliant infiniment devant lui , il est devenu le maître de ions ses ennemis, qui lui serviront un jour de marchepied ; qui trembleront devant
lui au jour de sa manifestation el de sa gloire, et qu'i. regarde déjà comme vaincus , étant assis à la droite du Père, qui lui a promis la victoire.
Jacob se trouva boiteux d'une jambe (lbid.t 31 ). J;icob demeura boiteux. Ce vestige de sa victoire dura autant que sa vie , et tous ses pas en faisaient souvenir. Ce mystère d'une faiblesse glorieuse à Jacob , puisque c'était par elle qu'il avait vaincu, était la figure admirable des plaies que Jésus-Christ conserverait après sa résurrection , comme les armes qui l'avaient fait triompher, comme les titres de sa grandeur, comme l'espérance de ses enfants, et comme le monument éternel de son amour pour son Père et pour eux.