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Sculpteurs - peintres - musiciens

L'histoire est fille de ce temps, elle est sortie du front de nos contemporains, souriante, belle et vêtue de ses armes divines. Elle nous est apparue sous vingt figures diverses, toujours variée et toujours elle-même, toujours vivant de la vie humaine, elle qui fut pendant tant de siècles une pompeuse statue ou un fantôme orgueilleusement paré. En histoire comme en poésie, comme dans les arts plastiques, nous avions soif d'humanité; il fallait à nos yeux avides de sympathie, non plus les sauvages entrelacements et les apothéoses des batailles épiques , mais le spectacle cent fois plus grand de la vie intérieure , les combats de l'esprit et ses conquêtes à travers les âges. Nous voulions voir les hommes des temps évanouis aimer, souffrir, penser, lutter, triompher comme nous. On a compris enfin que l'historien doit, non pas reproduire, mais créer; comme le peintre, il nous doit non pas seulement les traits, mais l'àme, mais les habitudes, les passions et le reflet de ce feu céleste qui anime toutes les créatures. L'histoire existe enfin; son coup d'essai avait fait renaître les figures légendaires , celles dont les noms mêmes nous sont inconnus : que ne devait-elle pas faire pour les hommes dont la cendre est à peine refroidie , pour ceux que nous retrouvons pour ainsi dire tout entiers dans leurs œuvres? De ceux-là nous voulons des portraits fidèles ; nous voulons qu'ils reviennent s'asseoir au milieu de nous; nous voulons entendre leur voix et regarder leurs yeux face à face. Et, tant nous sommes habitués aux prodiges les plus inouïs, ce miracle a lieu pour nous à notre commandement sans que nous en soyons épouvantés. Qui de nous n'a vu et entendu Mme de Longueville? qui de nous ne la connaît comme s'il eût vécu dans son intimité? Aujourd'hui voici qu'un autre écrivain nous redonne une galerie de cinquante portraits qui est toute une époque. Dans ce musée vivant, il voulait seulement, au début, esquisser d'un trait délicat des figures aimées; et il se trouve qu'il a peint tout un siècle, folles amours , ardeurs insensées, lumineuses rêveries, mascarades que font déjà pâlir les premiers rayons de la pensée , fête galante sur laquelle éclate une sanglante aurore, la vieille France et la nouvelle, poètes, abbés, courtisans et courtisanes, rois et favorites, suprême orgie qui entend se mêler à ses chansons le bruit d'un flot qui monte, un rêve éclatant de fleurs, de dorures , de fêtes , de femmes souriantes , qui s'appelle le xviii* siècle. Qui mieux que ce poëte de l'amour et de la jeunesse pouvait peindre pour nous des fous du bon vieux temps, pour qui

tout était jeunesse, poésie, amour, et dont la folie fut si sage, et dont la sagesse fut si folle ?

M. Arsène Houssaye a causé familièrement avec ces peintres et ces philosophes ; il n'a rien voulu savoir de leur histoire officielle , ou plutôt il a oublié avec bonheur cette histoire consignée dans toutes les gazettes ; à chacun d'eux il a surpris seulement un coin oublié de la pensée, une page secrète du cœur; il a peint chacun de ces modèles par un trait lumineux dans lequel tout l'homme se réyèle : aussi nous donne-t-il des portraits plus vrais que la vérité, aussi vrais que la poésie; des portraits qui seront l'histoire. Dufresny, ce bohémien de sang royal, épuisant la générosité de Louis XIV, et épousant une blanchisseuse; Dufresny dévorant des millions et mourant pauvre , et semant de l'or pour récolter des roses ; l'abbé Prévost cherchant toute sa vie l'infidèle Manon, qui ne le reconnaîtra pas ; Crébillon le Gai reparaissant après sa mort chez Mme Geoffrin, pour se souvenir qu'il avait été adoré comme un dieu; Gentil- Bernard chantant Claudine chez les marquises : comme ces poètes vivent ! Et qui donc aurait le courage de rechercher çà et là une inexactitude à travers ces romans vrais qui ont si bien dû se passer comme M. Houssa}^ se les rappelle avec la mémoire du rêve! Assurément, si , comme l'a dit un maître , le mérite d'un livre peut se mesurer à la quantité de tableaux qu'il peut inspirer, le livre de M. Arsène Houssaye est excellent. Quels tableaux, en effet! les filles de Grétry, Watteau accoudé à la fenêtre et regardant la parade des bohémiens, d'Alembert lisant le testament de Mlle de Lespinasse, la Guimard parodiant les fêtes de la cour! Et dans le silence de d'Hèle, dans l'abandon de Piron, dans la triste vieillesse de Mlle Camargo, n'entrevoyez-vous pas des Decamps et des Meissonnier d'une admirable beauté? Ou, s'il faut des scènes à l'auteur dramatique, lisez cette sublime élégie tragique, la conversation de la reine Marie-Antoinette avec Jean-Jacques Rousseau; cherchez la page qui raconte Mme de Pompadour recevant Crébillon le Tragique; celle qui raconte avec une grandeur tout à fait antique la mort d'André Chénier. Là, le poète devient un juge; mais que dis-je? d'un bout à l'autre de son récit il a su juger, et plus sévèTement que ne font les historiens vulgaires, absolvant ceux qui ont aimé et qui n'ont pas vu où ils posaient leurs pieds, absorbés qu'ils étaient par la contemplation des beautés vraies, mais ne pardonnant pas au désenchantement de Marivaux , ni à l'égoïsme de Fontenelle. Fontenelle ! voilà un portrait tracé de main de maître et une éloquente protestation de la poésie ! D'ailleurs, le courage ne manque nulle part dans la Galerie du xviir siècle , et il fallait une vraie liberté de penser pour écrire ainsi sur les philosophes qui nous ont légué la France nouvelle retrempée par la Révolution.

Ce volume sera le dernier de cette galerie. J'aurais bien pu la continuer; mais c'est assez, si ce n'est trop. J'ai essayé d'écrire quelques pages de l'histoire d'un siècle en peignant les portraits de ceux qui l'ont dominé ou égayé. Cette manière d'écrire l'histoire ne sera pas du goût de tout le monde. Plutarqueet VanDyck, deux maîtres souverains, donnent raison aux portraitistes. Le Musée de Versailles, qui est notre seule histoire avec plus ou moins de style, . n'est-il pas plus vrai encore dans ses portraits, ses tableaux de famille, ses fêtes de cour, que dans ses batailles officielles? Le peintre de portraits écrit l'histoire de l'homme et des idées, brisant sans regret la chaîne des faits, si facile à renouer, parce qu'il sait bien qu'il y a cent historiens pour la suivre aveuglément. Mais qu'importe le point de départ de l'histoire, s'il réussit à promener son lecteur dans les voies ensevelies du passé, comme dans un autre Herculanum? Qu'importe le chemin, s'il rencontre la vérité sur la margelle du puits?

J'ai de bonne heure aimé le xviii" siècle comme une seconde patrie. Que de fois ne me suis-je pas figuré avoir assisté aux aventures galantes de la Régence, aux débats littéraires du café Procope, aux décamérons de Versailles, au carnaval de l'esprit et de l'amour, au bruit éclatant de l'Encyclopédie , à cette tragédie héroïque de la révolution française , dont il n'est resté qu'un acteur pour baisser le rideau l On m'a accusé d'un amour trop vif pour le xvm^ siècle. On avait abusé des Grecs et des Romains , du moyen âge et de la Renaissance, du génie anglais et du génie allemand. Le xviir siècle était inconnu, ou plutôt méconnu : la poésie était là comme elle est par-

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tout. Je me suis passionné pour cet âge d'or de l'esprit. Mais les amours littéraires passent comme les autres ; l'esprit va de conquêtes en conquêtes, ne gardant, comme le cœur, que des souvenirs aimés. La révolution française a ouvert à la pensée des horizons nouveaux; et, tout en m'efforçant d'être un peintre fidèle , j'ai toujours cherché à parler des hommes du xviir siècle avec les sentiments et les idées de mon siècle.

Je suis revenu le premier, peut-être, à ce monde charmant et dédaigné, où ils vont tous aujourd'hui, ceux qui découvrent l'Amérique comme Vespuce. Il y a d'ailleurs encore beaucoup de voyages à faire par les sentiers perdus, et même par les grands chemins. Que de sculpteurs et de peintres dignes de gloire dont on sait à peine le nom ! Je ne veux pas m'y attarder plus longtemps. C'est l'amour de la justice , autant que l'amour de cet art féerique des Coustou et des Watteau , qui m'a retenu à ces radieux décamérons où l'on a conté avec trop d'esprit. Je veux aller me retremper aux siècles sévères de Phidias et de Michel-Ange.

Ce livre est à sa sixième édition ; il a eu les honneurs de quelques traductions; il passe même un peu à Londres pour un livre écrit par un Anglais, le traducteur ayant omis non-seulement de dire le nom de l'auteur, mais encore d'indiquer que c'était un livre traduit du français. Qu'importe? on ne fait pas un livre pour y mettre son nom, mais pour qu'il soit lu et discuté. Je remercie la critique française et la critique étrangère, qui ont soufflé le bon et le mauvais vent dans les voiles de ce brick aventureux où j'ai osé embarquer l'art, la poésie, la beauté et l'esprit d'un grand siècle.

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