DIX-HUITIÈME SIÈCLE
On chercherait vainement la filiation deCoysevox et des Coustou, ses disciples, parmi les sculpteurs français. Il ne descend ni des robustes artistes du moyen âge qui ont dans leur simplicité trouvé la grâce chrétienne , sinon la grâce antique , l'expression , sinon le caractère ; ni de ces beaux maîtres de la Renaissance, Jean Goujon et Germain Pilon , les vrais sculpteurs français par leur élégance suprême et leur poésie amoureuse. C'est un Grec de la décadence, qui ne s'est pas retrempé aux sources vives oii
buvait Michel-Ange, et qui est venu, sur la fin de notre grand siècle, nous prouver que la vie humaine était plus éloquente que la vie idéale. Il nous l'a prouvé à force de charme et d'esprit , par tous les sourires et par toutes les grâces. Il nous l'a prouvé en déshabillant le marbre , si on peut dire, de sa chaste nudité.
Ses disciples , les trois Coustou , ont donné plus d'éclat encore à son paradoxe. Avec eux, l'art tombe dans la volupté ;le nu naguère virginal est bientôt souillé par les lèvres de l'amour ; le marbre devient chair ; il a tous les frémissements et toutes les morbidesses des bras et des seins vivants. Ces femmes sont les petites-filles pâlies dans la mollesse des courtisanes lascives qui ont teté avec les bacchantes aux grappes de l'iUssus; ce sont des pécheresses de la cour de Louis XIV et de Louis XV , de Mme de Montespan à Mme de Pompadour. Ne reconnaissez-vous pas la Falaris qui sort de la ruelle du Régent , ou la Parabère qui dénoue ses cheveux pour lui ?
L'art a eu ses trois âges sous les Grecs. L'âge d'or, c'est-à-dire l'âge de Phidias, ce demi-dieu qui fut toujours grand, terrible ou sublime comme la majesté, un fils de Jupiter qui donnait au marbre la vie héroïque ; l'âge d'argent , c'est-à-dire l'âge de Praxitèle , qui représente la beauté sous la forme des trois Grâces ; il est encore grand, mais il n'est déjà plus terrible, il a perdu son caractère divin , ses dieux se changent en hommes ; Y âge de fer, c'est-à-dire l'âge de Lysippe. Sous la main élégante de ce maître, la grande ligne se brise : voici le contour ondoyant. Ce n'est plus par l'œil de l'idéal que regarde le sculpteur : il voit la nature face à face , il ne veut lutter qu'avec elle , il ne se souvient même pas que l'homme est un dieu tombé. L'heure de la décadence a déjà sonné; heureusement que Phidias couché dans le tombeau se relève avec ses œuvres pour appeler encore à
LES COÛSTOU. 3
son école austère tous ceux qui sont dignes de toucher au marbre.
L'âge d'or avait commencé avec les dieux d'Homère; l'âge de fer fut salué par les courtisanes d'Athènes. Sous le premier âge, les Grecs ne connaissaient que deux Grâces , comme ils ne connaissaient que deux Muses : celle de l'Olympe et celle de la Terre , celle qui suit les dieux et celle qui précède les hommes. La première, enveloppée dans sa grandeur et sa sublimité, dédaigne les admirations et passe altière dans le cortège des enthousiastes ; la seconde soulève sa lèvre par un sourire et se détourne à demi pour que tous les regards montent vers elle : c'est déjà la coquetterie, c'est déjà Gélimène. Phidias n'a connu que la Grâce olympienne, Lysippe n'a vu que la Grâce terrestre. Entre ces deux maîtres il y a tout un monde : le cycle s'ouvre et se referme , tout est trouvé , tout est perdu. Le premier monte avec les dieux , le second tombe , mais tombe comme le beau gladiateur antique.
Et pourtant, quand plus tard Lucien cherchera la beauté idéale , il ne la trouvera pas seulement dans Phidias , il ne s'arrêtera pas même à Praxitèle , il descendra jusqu'à Lysippe. Il décidera que la beauté n'est pas une, qu'il lui faut trois styles , qu'il a fallu trois âges pour lui donner la vie. Ainsi, il veut bien que la ligne du visage soit empruntée à Phidias dans la Vénus de Lemnos , mais il aime mieux le front plus ombragé et la chevelure plus voluptueuse de la Vénus de Praxitèle. Il prend les mains à la Vénus d'Alcamène , il prend les yeux aux courtisanes de Lysippe.
La décadence a créé la troisième Grâce : celle qui se couronne de pampres et qui rit du rire lascif des bacchantes. C'en est fait de l'art sacré qui habite les temples, le marbre est à jamais profané; il a été un culte, il n'est
plus qu'un amour, il ne sera bientôt plus qu'une débauche.
Cette troisième Grâce que connaissaient peu les Grecs des beaux âges, nous l'avons trop connue, nous qui n'avons jamais été que des Grecs de la décadence. Il n'y a pas si loin qu'il le semble des disciples de Lysippe aux sculpteurs du xviii* siècle. Qu'est-ce que Nicolas Coustou, Allégrain, Falconet, Glodion lui-même? des Grecs dépaysés qui ont emporté à la semelle de leurs souliers la poussière de marbre tombée du ciseau des derniers païens.
Là est la vraie tradition. Je n'ai donc pas à rechercher dans les origines de l'art en France le berceau des sculpteurs du xvm^ siècle. Jusque-là les artistes du moyen âge et les artistes de la Renaissance sont plus ou moins français, plus ou moins italiens. Il y a des Italiens francisés, mais surtout des Français italianisés. Souvent, les artistes ne sont que des ouvriers , mais des ouvriers sublimes. Que de chefs-d'œuvre au Louvre et à Versailles î Que de chefs-d'œuvre encore épars en France! Vieilles cathédrales et vieux châteaux , baptistères et bénitiers , frontons et tombeaux, saints et déesses, où commencer, où finir? Depuis Jean Joconde jusqu'à Jacques Sarrazin, que de noms glorieux pour ceux qui rendent justice aux Français dans leur pays! Cousin, Jean Goujon, Bontemps , Germain Pilon , Prieur , Bernard de Palissy, Columb, on ne les compte pas. Art nouveau, art vivant, sublime quelquefois, naïf et familier plus souvent, mais toujours curieux, toujours imprévu, courant de la grâce à la fantaisie, jusqu'au jour où Coysevox, le maître des Coustou, le premier des néo-païens, abandonne la tradition nationale pour peupler Versailles des dieux tombés de l'Olympe.
C'est surtout à propos des sculpteurs qu'on peut dire qu'ils ont vécu dans leurs œuvres. En effet, c'est à peine s'ils ont eu le temps de vivre dans leur maison, tant ils se sont levés de bonne heure pour aller à l'atelier. Si l'amour les a visités quelquefois , c'est sous la figure de ces pauvres pécheresses qui viennent poser pour ce qu'elles ont de beau : Hébé, Vénus ou Diane, quand leur chemise est tombée à leurs pieds comme le nuage des dieux de l'Olympe; simples filles de hasard, quand elles ont agrafé leur ceinture plus ou moins dorée sur leur robe d'indienne.
Pour quelques-uns, l'atelier c'est encore leur maison. C'est là que jouent les enfants, groupe d'Amours qui, un jour ou l'autre , sortira du bloc de marbre que taille le père. C'est là que vient l'épousée pour encourager l'artiste du regard, cherchant à savoir d'avance combien chaque coup de ciseau rapportera d'argent, car c'est l'épousée qui fait les comptes de ménage.
Les amis viennent quand la femme n'est plus là. C'est avec eux qu'on ouvre le livre du passé , qu'on feuillette le carton des grands maîtres, qu'on parle des rivaux, sans oublier les souvenirs de la jeunesse. On rentre avec les amis dans cette vaste forêt des vingt ans dont on respire encore , même quand on l'a quittée depuis longtemps , les amères et savoureuses senteurs.
Nicolas Coustou a vécu dans son atelier ; il n'a pas eu de femme, si ce n'est les femmes; il n'a pas eu d'enfants. A peine s'il a compté quelques rares amis qui l'entraînaient , une fois par semaine , à son corps défendant , à quelque dîner de famille ou de cabaret. Et pourtant il
avouait que non-seulement dans ces fêtes intimes il reposait sa main et son front, mais qu'il en revenait rajeuni et vaillant. On lui savait un goût prononcé pour les femmes en belle humeur. On ne lui servait jamais de vieilles filles ennuyées. Au cabaret on amenait la première venue, pourvu qu'elle fût belle. Au dîner de famille on disait aux dames de ne pas oublier que M. Coustou aimait qu'on versât la gaieté dans son vin.
Il est né à Lyon le 9 janvier 1658 ; son père était passé maître en l'art de sculpter les 'confessionnaux , les lambris, les cheminées, toute la menuiserie à ornements. Nicolas Coustou étudia à l'école de son père. Il se révéla de bonne heure. Il y avait sur la porte de sa maison natale un saint Etienne en pierre , du gothique le plus grossier. Il brisa cette sculpture et la remplaça par un basrelief en bois d'un contour naïf et déjà savant, un saint Etienne agenouillé, priant pour les bourreaux qui le lapidî^ient. On félicita beaucoup le jeune sculpteur ; mais sa mère, qui était sœur de Coysevox, rêvait pour son fils de plus hautes destinées.
Elle le confia à ce grand sculpteur qui était devenu l'ami de Louis XIV.
Antoine Coysevox, né à Lyon en 1740, était originaire d'Espagne; on peut même dire que par sa nature enthousiaste, chevaleresque et tourmentée, il était demeuré Espagnol. Il fut, plus qu'aucun autre, le sculpteur ordinaire de Louis XIV. Il a tenu le ciseau pendant tout le siècle du grand roi. Ce fut une des plus belles existences d'artiste : il a peuplé la France de ses œuvres ; tous les jours encore on le salue dans le jardin des Tuileries, dont il est resté un des rois. On l'a surnommé le Van Dyck de la sculpture ; en effet , ses portraits ont la fière tournure, les belles draperies et le grand air. Son école de Rome avait été le palais de Saverne , où le duc de Furstemberg
avait pieusement réuni quelques chefs-d'œuvre de l'antiquité, mais surtout des Diane, des Vénus, des Daphné ■■b*op féminisées par les ciseaux de la décadence.
Coysevox accueillit Nicolas Coustou comme son fils et lui prédit bientôt qu'il serait digne, le jour venu, de prendre de sa main cet ardent ciseau que Louis XIV, dans les jardins de Versailles , avait daigné toucher de la sienne, rappelant d'un peu loin Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien. Coysevox écrivit à sa sœur que le père de Nicolas Coustou ne lui avait rien laissé à dire au jeune Lyonnais, tant il le trouvait intelligent et prêt à tout. Cependant, ce ne fut que dans les jardins de Versailles que Nicolas se trouva dans sa patrie : jusque-là il avait cherché son chemin dans la nuit ; le soleil se leva pour son imagination. Sa main s'accoutuma trop à caresser les surfaces ondoyantes des statues de son oncle ; sa liberté d'esprit ne put jamais le détacher tout à fait des habitudes de l'école. C'était le même art de jeter les draperies , de renverser le cou et de maniérer les attitudes. Il avait beau changer l'air de tête, c'était toujours l'air de famille; du reste, Coysevox le regarda longtemps comme un autre lui-même, Rubens avait retrouvé Van Dyck.
Boileau , qui venait souvent à l'atelier de Coysevox , vit débuter Coustou et lui donna de mauvais conseils , comme à son jardinier d'Auteuil. Boileau aimait beaucoup le compas et la lime. Les hardiesses de Michel- Ange l'étonnaient , mais ne lui donnaient pas l'enthousiasme du beau. Il aimait l'art propre , l'art poli , l'art efféminé , l'art poétique. Heureusement, Nicolas Coustou ne s'attarda pas trop dans l'art poétique. Quand Coysevox fit le buste du poète , pour l'Académie , comme il connaissait les hommes et comme il voulait que Boileau ne s'ennuyât pas , il faisait lire à haute voix le Traité du Sublime par Nicolas Coustou : « Car, disait-il,
le sublime est toujours le sublime , pour le sculpteur comme pour le poëte. C'est le sublime d'Homère qui a fait le sublime de Phidias. Si Corrége s'est écrié devant une peinture : « Et moi aussi , je suis peintre , » combien qui ont poussé le même cri en lisant une ode ou un poëme ! » Et là-dessus le sculpteur s'épuisait en dithyrambes envers la poésie de celui qu'on appelait le législateur du Parnasse. Nicolas Goustou lut tout le Traité du Sublime pendant que Boileau posait. « Comprends-tu ? lui dit son oncle , qui n'avait pas compris un seul mot , mais qui avait étudié trèsfinement la physionomie de son modèle. — Oui, je comprends , dit le jeune sculpteur en fermant le livre ; le sublime , d'après M. Despréaux, c'est l'art de sculpter en vers les figures qu'on voit en prose. »
Jusqu'à vingt -trois ans, Coustou travailla avec son oncle. Plus d'une œuvre signée Coysevox doit beaucoup à son jeune disciple, a Signe-moi cela, dit un jour l'oncle , car cette Hamadryade est de toi. » Coustou signa Coysevox ; mais , peu de temps après , l'oncle se vengea en père, en signant Coustou un Faune qu'il avait sculpté pour Marly.
A vingt- trois ans , Coustou remporta le grand prix et partit pour Rome , avec la pension du roi. C'était Colbert lui-même qui l'avait couronné à l'Académie. Le ministre avait montré son amitié pour Coysevox et sa faveur pour le jeune homme, en donnant à tous les deux une accolade inaccoutumée. A Rome , Nicolas Coustou alla droit à l'atelier de Michel- Ange , ce grand maître toujours vivant , dont les œuvres sont l'école souveraine de la sculpture moderne. Deux autres sculpteurs , l'Allegarde et François Flamand , par leur manière moins grandiose et plus humaine , séduisirent le jeune homme , qui d'ailleurs n'avait pas oublié son oncle Coysevox. Mais
il essaya de fuir la grâce , cette île de Calypso qu'il avait déjà trop hantée. Il voulut lutter avec la force : il traduisit plutôt qu'il ne copia l'Hercule Commode , qu'il envoya de Rome pour les jardins de Versailles. Il avait le génie trop personnel pour copier servilement , même un chef-d'œuvre , à plus forte raison une œuvre de la décadence. S'il fût resté à Rome , peut-être eût-il sacrifié à la grandeur et à la hardiesse cette volupté de touche , cette morbidesse corrégienne, cette douceur efféminée qui , finalement , ont été le caractère de son génie. Mais il ne comprenait pas assez le plaisir qu'éprouvait Michel- Ange aveugle , de promener ses doigts toujours vaillants sur le fameux torse du Vatican. Michel-Ange appartenait aux périodes épiques ; Coustou devait être le sculpteur des épopées de Versailles.
Il revint à Paris au bout de trois ans , quelques tentatives qu'on pût faire à Rome pour le retenir, car il avait montré toute la grâce idéale de son ciseau dans une Naïade , moitié déesse et moitié femme , nymphe de l'Olympe déchue, vestale et courtisane, qui atteignait la grâce sans passer par la naïveté.
Il fut fêté à son retour à Paris par ses camarades , qui , pour la plupart , étaient restés en chemin ; et par l'Académie , qui le reçut pour un bas-relief représentant la joie des Français après une maladie de Louis XIV.
On lui donna tous les travaux que son oncle avait négligés. Il commença à tailler son fameux groupe, la Jonction du Rhône avec la Saône , qui est au jardin des Tuileries, ce musée au vent, où il y a de tous les styles. On le salua grand sculpteur, mais son groupe n'est pas de la grande sculpture. Voilà des fleuves qui n'emportent pas leurs rives : ce sont des ruisseaux de lait , c'est une
galante page de mythologie. La Saône est amoureuse du Rhône, voilà tout. Elle joue de l'évantail en vraie Célimène aquatique ; son écharpe ne sert qu'à mieux montrer sa nudité , qui n*est pas la nudité pudique. Elle est charmante dans son attitude voluptueuse. Les ondins jouent sur elle avec des coquillages , ou chevauchent contre ses reins sur des cygnes emportés : on se croirait en pleine Arcadie. Le fleuve est un misanthrope qui semble défier toute cette coquetterie provocante.
Après ce groupe , Nicolas Coustou se reposa pendant quelque temps dans la sculpture de genre. Il sculpta des bas-reliefs sur le chevalet , des baigneuses , des médaillons , des chastes Dianes qu'on lui payait fort cher. Mais le praticien, heureusement, n'envahit pas l'artiste. Il se releva de cet art de courtisanes, qui montre l'amour partout , par une grande œuvre religieuse. On aurait tort de ne vouloir juger Coustou que dans le boudoir des Montespan et des Ninon , ou dans les jardins mythologiques du roi- soleil ; il faut le juger après avoir vu , à Notre-Dame , le Vœu de Louis XIII , cette descente de croix d'une si belle expression, où le sculpteur prouve victorieusement que la grande ligne lui était familière dans les grands sujets. Ce n'est pas le caractère michel-angesque , mais c'est le caractère ; on y sent le dieu inspirateur. Quand on passe de cette œuvre, où le marbre palpite , à ces statues capricieuses qui chantent les derniers sourires de l'art païen , on est tenté de reconnaître deux Coustou , deux sculpteurs et deux imaginations.
Tout le monde se disputait ce fin et charmant ciseau , ce marbre vivant et expressif ; on le voulait dans son palais , on le voulait dans son parc , on le voulait sur son tombeau. Louis XIV lui avait commandé le Passage
du Rhin , trouvant sans doute que les vers de Boileau n'étaient pas en marbre de carrare. Louis XIV ne se retrouva pas dans le Passage du Rhin de Nicolas Coustou : il mourut trop vite ; Nicolas Coustou luimême ne vécut pas assez longtemps pour achever ce bas-relief, son meilleur, quoique non terminé, comme il est arrivé de tant d'œuvres de Michel- Ange.
Lonis XIV aimait beaucoup Nicolas Coustou. Il répétait souvent, en passant devant ses groupes^ de bergers et de bergères dans Tescalier de Marly , ou devant son chef-d'œuvre profane , Apollon poursuivant Daphné : «< Celui-là est né grand sculpteur. Tout ce qu'il fait est beau ; son marbre respire. » Et plus d'une fois Louis XIV , pour achever la flatterie , caressait les épaules et les jambes des nymphes du sculpteur. Les critiques , il y en a toujours , disaient , avec quelque vérité , que ce n'était pas le goût antique. « C'est vrai , répliquait Louis XIV , qui s'y connaissait , mais c'est le goût français. » Beau mot, qui eût fait une école durable, si le goût français n'eût bientôt dégénéré en tombant jusque dans le biscuit de Sèvres.
Le tort de Nicolas Coustou, c'était d'avoir trop d'esprit dans son marbre. Il manquait de cette main primitive et sauvage qui donne la grandeur. Il arrivait quelquefois à la grandeur par la grâce; mais, le plus souvent, il restait en chemin, épuisé par la grâce elle-même.
Le roi avait accordé à Nicolas Coustou une pension de deux mille livres ; le régent doubla cette pension. Pour le régent, Nicolas Coustou n'était pas un sculpteur, c'était le sculpteur ; de même que Santerre n'était pas un peintre, mais le peintre. Le régent était trop français pour ne pas aimer l'école française.
Nicolas Coustou mourut glorieux et riche, le l"mai 1 733, chancelier et recteur de l'Académie royale de peinture
et sculpture. La ville de Lyon l'avait pensionné pour sa belle statue de Louis XIV. On trouva dans son atelier trois grandes œuvres inachevées : le Passage du Rhin, la Statue du maréchal de Vlllars, et le Tombeau du cardinal Genson.
Ce qui fait le caractère de Coustou, c'est le charme singulier des airs de tète, la morbidesse des chairs, le laisseraller savant du dessin, la grâce légère des draperies; c'est surtout cette originalité qui le dispense de signer ses statues. 11 n'y a pas dans l'antiquité de plus joli dénicheur d'Amours. Il les répand à pleines mains, comme les Heures du Corrége répandent des roses : c'est une féerie. On a dit que Nicolas Coustou avait vécu et était mort en chrétien. Je veux bien le croire : sa Descente de Croix de Notre-Dame me l'atteste; mais pourtant, quand je le vois perpétuer l'Olympe dans les châteaux royaux, quand j'admire toutes ces figures qui continuent encore, dans leur poëme de marbre, les Iliades et les Odyssées, je ne puis m'empêcher de le croire un peu païen. Certes, son imagination s'est attardée trop longtemps sur les rives de rilissus à faire danser les naïades et à égrener des raisins sur la lèvre des bacchantes, pour avoir eu le temps de faire ses pâquçs et de dire ses prières. S'il a été quelquefois au confessionnal , c'était au souvenir des sculptures de son père ; du moins c'est ce qu'il écrivait à sa mère Claudine Coysevox.
Claudine Coysevox a droit de cité dans la république des arts, non-seulement pour avoir mis au monde deux grands sculpteurs, Nicolas et Guillaume Coustou, mais aussi parce qu'elle a sculpté de son ciseau léger quelques figurines et quelques bas-reliefs qui n'ont pas été recueillis, mais qui lui ont mérité l'éloge de ses contemporains.
Guillaume Coustou ne vient que vingt ans après son frère. Ce furent les mêmes études , ce fut presque la même existence : si heureux de travailler tous les deux, qu'ils ne songeaient pas à travailler pour vivre. Pour les voir il fallait toujours aller à l'atelier. Guillaume Coustou, moins savant que son frère, le surpassa par une certaine fierté de main qui indique la force entraînant la grâce. H étudia pareillement chez son oncle Coysevox. Pareillement il obtint le prix et partit pour Rome avec la pension du roi ; mais, arrivé à Rome, on ne reconnut pas son brevet. Comme il avait déjà tout l'orgueil du génie, il se retira le front haut, et déclara qu'il ne ferait pas une seule démarche pour jouir de cette pension qu'il avait méritée et qu'on lui niait. Cependant il avait trop compté sur ses forces ; le marbre coûte cher : il allait mourir de faim , quand le sculpteur Legros le recueillit comme pra icien. Le praticien en remontra au maître. Legros avait été envoyé à Rome pour copier des statues antiques, car Louis XIV ne se contentait pas des chefsd'œuvre qu'il commandait , il voulait aussi peupler ses jardins et ses palais des chefs-d'œuvre de l'antique. Guillaume Coustou fit donc des copies ; il les fit avec une rapidité merveilleuse ; s'il n'était pas servilement fidèle , il réussissait du moins à rendre l'expression et le caractère, sans craindre quelquefois d'accentuer le mouvement. Il disait avec raison que c'est la vie qui donne la grâce st la grandeur.
A son retour à Paris, Guillaume Coustou présenta, pour son morceau de réception à l'Académie, Hercule sur le bûcher y où il montrait toute sa force, ce qui fit dire :
« Voilà un cadet de famille qui aura aussi son droit d'aînesse. »
Louis XIV, ayant appris que la plupart des statues d'après l'antique envoyées par Legros étaient de Guillaume Coustou, appela celui-ci un matin à Marly, et se promena avec lui dans le jardin, lui parlant en artiste plutôt qu'en roi. L'art n'avait pas de meilleur professeur que Louis XIV. On a dit que c'étaient les grands artistes qui l'avaient fait grand roi ; on pourrait dire que le grand roi a fait plus d'un grand artiste. On prend trop l'habitude de décrier Louis XIV, et de ne le voir que dans l'ombre de Saint-Simon. Guillaume Coustou disait que nul au monde ne lui avait parlé sculpture et architecture avec un sentiment plus élevé. Versailles vaut bien le livre de Saint-Simon.
C'est de Marly que nous sont venus ces superbes chevaux cabrés , qui pourraient piaffer avec orgueil devant les chevaux de Venise. Lorsque Guillaume Coustou taillait ces beaux marbres, un connaisseur comme il y en a trop, dit au sculpteur que la bride devait être plus tendue. « C'est bien fâcheux, répondit Guillaume Coustou : si vous étiez arrivé un instant plus tôt, vous auriez vu la bride telle que vous la désirez ; mais ces maudits chevaux ont la bouche si tendre que cela n'a duré qu'un chn d'œil*. »
Ces admirables chevaux de Marly, qui font le désespoir de ces beaux cavaliers qui les regardent tous les jours au passage, en songeant qu'ils n'en mettront jamais de pareils dans leur écurie, étaient, comme on sait, placés
* Guillaume Coustou ne manquait ni de gaieté ni d'à-propos; moins savant que son frère, moins familiarisé avec les anciens, il avait l'esprit plus vif. Un financier l'appelle un jour et lui commande des pagodes. « Très-volontiers , dit le sculpteur, mais vous me servirez de modèle. »
en tête de l'abreuvoir de Marly. Quel grand luxe que ce luxe du xviir siècle qui mettait l'art partout ! L'art, c'est le beau, c'est le vrai, c'est le bien. C'était l'opinion de Diderot. Diderot ne prévoyait pas que bientôt une révolution, armée de sa philosophie, briserait les marbres, déchirerait les tableaux, brûlerait les livres et déciderait que le beau, le vrai et le bien, serait un monument de lèse-humanité élevé sur la place de la Concorde, où montèrent André Chénier et Marie-Antoinette.
On a dit avec justesse qu'il avait fallu plus de génie à Guillaume Coustou pour faire son second groupe que pour faire le premier. En effet, c'était un triomphe que de vaincre cette difficulté de faire un cheval qui se cabre, après avoir fait un cheval qui se cabre. Guillaume Coustou luttait contre lui-même. Combien qui, à sa place, même parmi les meilleurs, auraient succombé dans la lutte! Dans chacun de ces groupes, il y a un cheval qui se cabre et un écuyer qui le retient. Toute l'action est là : le génie du sculpteur a fait de cette action si simple une action pour ainsi dire épique , tant il a donné à ce groupe de grandeur et de caractère. Comme ce beau cheval est terrible, mais comme cet homme est fort! Comme ils sont vivants tous les deux! Le cheval hennit, l'homme parle.
Guillaume Coustou eut un fils qui s'appelait comme lui, Guillaume Coustou, et qui comme lui obtint le prix de Rome. Mais, plus heureux que son père, il fut accueilli avec tous les honneurs : c'est que son père lui avait donné ses titres de noblesse. Il ne s'attarda pas dans la ville éternelle. « Mes antiques sont à Versailles, disait-il; mes antiques s'appellent Coysevox et Coustou. »
Il revint à Paris, déjà célèbre et déjà de l'Académie, car sa réception avait été réglée avant son retour. Le roi de Prusse, qui avait entendu parler de Coustou et qui ne savait pas' qu'il y eût trois Coustou, dit à son ambassadeur qu'il lui fallait prier M. Coustou de lui faire au plus vite Mars et Vénus pour son palais de Sans-Souci. Frédéric aimait la mythologie. N'a-t-ilpas fait des vers pour prouver que Mars ne combat que pour être désarmé par Vénus? Un matin, l'ambassadeur frappe à la porte du dernier des Coustou ; il entre, salue le sculpteur et déploie respectueusement la lettre du roi de Prusse. « Vous êtes bien, monsieur, le Coustou des vers de Piron? » Et l'ambassadeur lut ces quatre vers :
Un émule de Praxitèle Et de son siècle le Coustou, Fit une Vénus , mais si belle , Si belle, qu'il en devint fou.
Coustou expliqua à l'ambassadeur qu'il y avait la trinité des Coustou, mais que c'était toujours le même Coustou, parce qu'ils avaient tous les trois le même point de vue dans la nature. L'ambassadeur ne comprit pas un mot, et laissa l'ordre au jeune Guillaume Coustou de faire Mars et Vénus , moyennant quoi le roi son maître lui donnerait 8000 thalers. Le sculpteur accepta l'ordre avec enthousiasme, se réservant de le transmettre à son père; mais, quand l'ambassadeur futparti, il pensa avec quelque orgueil qu'il avait assez de génie pour le roi de Prusse. Il se mit à l'œuvre : a Que fais-tu là? lui dit un jour son père, quand déjà l'altière figure de Mars se dégageait du chaos. — Je cherche, je trouverai peut-être, dit le fils. — Tu n'es qu'un grand enfant, reprend le père. Qui estce qui t'achètera une pareille statue? L'ordonnateur des bâtiments ne songe plus qu'à bâtir des hôpitaux. Que
veux-tu que fasse le dieu Mars sous le péristyle de l'Hôtel- Dieu? — Vous avez raison; il s'y ennuierait beaucoup; aussi je lui fais une Vénus pour lui tenir compagnie. — Tu es fou; tu vas me ruiner. Voilà ce qui s'appelle travailler pour le roi de Prusse. — Je vous attendais là, mon père ; sachez donc, en effet, que je travaille pour le roi de Prusse. Un autre Louis XIV, celui-là; 8000 thalers pour deux statues ! »
Guillaume Coustou alla embrasser son père. « Mon père, ne m'en veuillez pas ; c'est votre gloire et celle de mon oncle qui font ma fortune. Le roi de Prusse s'est trompé de porte : il s'est adressé au petit Coustou quand il y avait encore un grand Coustou. Je veux faire les statues, mais je vous donnerai l'argent. — Non , mon cher Guillaume , dit le père en embrassant son fils et en essuyant ses larmes : non , tu ne me donneras pas l'argent , car tu es digne de le gagner ; ton orgueil t3 portera bonheur : je sens déjà que ton marbre respire. »
Un an après , tout Paris venait à l'atelier du jeune Coustou admirer les deux statues du roi de Prusse. Le Mars peut-être n'était pas un dieu d'Homère , mais le roi des poètes eût chanté une strophe de plus à la Vénus du jeune sculpteur. Mme de Pompadour, qui était née artiste plutôt que courtisane , se fit conduire chez Coustou par Le Normand de Tournehem, à qui elle reprocha vivement de laisser partir pour l'étranger deux pareils chefs-d'œuvre, o: Pour vous, monsieur Coustou, lui dit-elle avec une sympathie qui toucha profondément l'artiste , je ne vous pardonne qu'à une condition , c'est que vous ferez pour moi une Vénus plus belle encore. Je sais bien que c'est impossible , mais je le veux. »
Or , quand les deux statues furent arrivées à Berlin , Frédéric , émerveillé , envoya un courrier extraordinaire pour chercher Coustou. Frédéric savait qu'on ne fait les
grands règnes qu'avec les artistes et les poètes, a J'ai déjà Homère - Voltaire , dit-il, je veux avoir Praxitèle-Goustou. » Mais Mme de Pompadour aussi voulait avoir Coustou, et Coustou devint son sculpteur ordinaire, comme plus tard AUegrain fut celui de Mme Du Barry.
Mme de Pompadour aimait les courtisans , mais surtout les courtisans de la plume , de la palette et du marbre , les dispensateurs de la renommée , ceux-là qui sont déjà Tavenir et qui soufflent le mot à la postérité. Le dernier des Coustou eut donc un atelier à Versailles, dans l'orangerie de l'hôtel Pompadour. Non-seulement Mme de Pompadour y posa pour les Dianes de ses châteaux, mais plus d'une fois elle y vint surprendre le sculpteur quand le roi l'ennuyait.
Guillaume Coustou , sans être savant comme Winckelman , avait pourtant pénétré les trésors de l'antiquité. Il savait l'histoire de l'art et la contait bien ; sa parole était plus éloquente que son ciseau : aussi disait-on de lui qu'il ne fallait pas le croire sur parole. Il était né galant; il avait traversé les passions sans se faire attacher au mât du vaisseau ; après les plus rudes traversées , il n'avait qu'un désir, celui de s'embarquer encore. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il vit venir et revenir à son atelier la maîtresse du roi , de plus en plus familière ; il est vrai qu'elle était toujours accompagnée de quelque duchesse désœuvrée ou de quelque seigneur aventureux. Le plus souvent elle venait avec son frère, le marquis deMarigny, qui, on le sait, dirigeait les arts avec un goût trèsdistingué. Mais le marquis, mais le grand seigneur, mais la duchesse n'empêchaient pas que Mme de Pompadour, en s'emparant du ciseau de Coustou pour s'essayer aux caresses du marbre , ne touchât la main du sculpteur , par distraction sans doute; mais Coustou pâlissait et s'aventurait dans des paradoxes impossibles.
Un jour Coustou se réveilla fou, je veux dire amoureux de Mme de Pompadour, ce qui était plus grave. « Ne touchez pas à la reine ! » dit le proverbe ; or, Mme de Pompadour était la reine et la maîtresse.
Ce jour-^là, la marquise vint à l'atelier avec l'abbé de Bernis, un parfileur de madrigaux qui disait la messe quand il n'avait rien à dire.
ce Monsieur Coustou, je vous amène un indiscret qui veut me voir poser ; mais rassurez-vous , nous le mettrons à la porte quand nous en serons là.
— Un peu plus tôt , un peu plus tard , je vous verrai , marquise , dans le galant déshabillé de la mangeuse de pomme qui nous a fermé le paradis : car , montrer son bras nu dans la nature ou dans le marbre de M. Coustou, c'est tout un. Que dis-je? vous êtes pétrie du plus pur carrare ; or, ne savez-vous pas que M. Coustou pétrit la chair ou plutôt transforme le marbre en chair ?
— Hélas ! dit le sculpteur en regardant Mme de Pompadour avec" une expression de regret, je ne suis pas un Pygmalion : car, si je brûle du feu sacré, Galatée ne s'anime jamais. »
Mme de Pompadour comprit.
ce Qu'est-ce que vous feriez de la statue si elle s'animait? Prenez les femmes, et laissez là les déesses. »
Coustou se mordit les lèvres , comme s'il les voulait punir d'avoir trop parlé. La marquise dénoua les rubans et les dentelles de sa chevelure et demanda au sculpteur si elle était bien coiffée.
« Non , madame la marquise , vous n'êtes pas assez décoiffée pour être bien coiffée. Rappelez-vous les statues antiques. D'ailleurs vous allez poser pour Diane , et la chasseresse avait couru dans les halliers.
— Je n'aime pas tant que cela les cheveux en broussailles , n'est-ce pas l'abbé? >>
Pendant que l'abbé de Bernis cherchait un mot , Coustou ne perdait pas son temps ; il s'était emparé , d'une main amoureuse , de la chevelure de la marquise. Il y promenait ses doigts comme dans les flammes vives ; il brisait les touffes trop lisses , il les agitait , il les soulevait pour y chercher des ondulations naturelles. Quoique sa main fût légère , Mme de Pompadour ne put s'empêcher de s'apercevoir qu'il y avait dans l'action du sculpteur plus de caresses que de travail , plus d'amour que d'art.
« Prenez garde , monsieur Coustou ; ce n'est pas moi qui ai besoin d'être modelée.
— Vous avez raison, madame , dit Coustou d'un air respectueux ; quand Dieu vous a faite , il a dit son dernier mot.
— Un grand sculpteur, celui-là! dit l'abbé de Bernis.
— C'est vrai , dit Coustou ; mais pourtant il aurait dû ne pas se reposer le septième jour, car il lui fallait bien un jour de plus pour parachever son œuvre.
— Il fallait bien , interrompit Mme de Pompadour qui avait infiniment d'esprit, laisser aux hommes, aux poètes, aux sculpteurs, quelque chose à faire. N'avezvous pas en vous le fini et l'infini?... Qu'est-ce que vous faites là, monsieur l'abbé ? »
La marquise avait dégrafé son corsage pour mettre son épaule dehors. L'abbé de Bernis regardait avec beaucoup d'impertinence.
« Marquise , je regarde le fini et l'infini.
— Il est temps de vous en aller, car vous diriez des sottises.
— Il faut bien passer cela à ceux qui n'en font pas. Après tout, vous ne posez que pour l'épaule : puisque aussi bien j'ai vu l'épaule, laissez-moi ici pendant la séance.
— A une condition , c*est que vous lirez votre bré- .iaire.
— Bien volontiers , marquise. »
Et Tabbé prit dans sa poche les contes de La Fontaine.
Coustou n'était pas content. Il entama une longue dia- :ribe contre les gens en place qui n'étaient pas à leur place. L'abbé de Bernis riait dans son bréviaire ; Mme de Pompadour suivait d'un œil curieux l'ébauchoir du sculp- T' ur, qui, en moins d'une demi-heure, trouva sa Diane dans, la terre glaise.
« Elle a de belles jambes , dit tout à coup l'abbé de Bernis ; est-ce que Diane avait un si beau pied?
— Cela ne vous regarde pas, dit Mme de Pompadour.
— Une autre fois, dit le sculpteur, nous poserons pour le pied.
— Je suis bien sûr, reprit l'abbé de Bernis, que la marquise posera pour tout , excepté pour le pied.
— Pourquoi cette injure faite à mon pied, s'il vous plaît? Vous ne l'avez pas vu , j'imagine ? Je chausserais la pantoufle de Cendrillon.
— Oui ; mais la question n'est pas d'avoir le pied petit, c'est de l'avoir façonné par la main de Praxitèle ou de Cléomène.
. — Vous figurez-vous que mon pied a été façonné par la main d'un pâtre? Monsieur Coustou, je veux poser aujourd'hui même pour le pied. Il ne sera pas dit que je n'ai pas le pied antique. »
Et Mme de Pompadour laissa tomber sa mule.
« Mon cher abbé , regardez de l'autre côté ; si vous vous avisez de tourner les yeux , je vous change en cerf , et vous irez bramer vos vers ou vos oraisons dans la forêt de Marly. »
Disant ceci, Mme de Pompadour dénoua sa jarretière et fit tomber son bas.
Pour Coustou, il ne regardait pas de l'autre côté.
Au moment de découvrir son pied , il prit à Mme de Pompadour une de ces charmantes pudeurs familières aux courtisanes elles-mêmes; elle rougit et retint sa main. C'était un joli spectacle. Coustou rougit aussi. Chose singulière ! elle eût dévoilé son sein sans y prendre garde; il semblait que son pied fût sa dernière virginité. C'est que M. Le Normand d'Étiolés, son mari, et Louis XV, son amant , n'avaient jamais regardé son pied.
Enfin le bas roula sur la pantoufle,
« Oh ! le beau pied ! s'écria l'abbé de Bernis.
— Monsieur l'abbé , dit Coustou avec enthousiasme , puisque vous connaissez les choses sacrées, dites que c'est un pied divin. »
Mme de Pompadour, toute rougissante encore, jeta sur son pied la queue de sa robe.
Coustou, qui s'était mis à pétrir le pied de sa Diane, détourna la queue de la robe avec une familiarité respectueuse.
ce C'est un pied digne de l'atelier de mon oncle Nicolas, dit le sculpteur. Quelle élégance! quelle fierté! quelle expression !
— On dirait qu'il va parler, » ajouta l'abbé de Bernis. C'était en effet un pied antique , blanc comme la neige
dans le reflet empourpré du couchant , d'un dessin idéal et d'un contour caressant. Il n'y a que le pied de la Guimard, sculpté par Houdon, qui puisse y faire rêver ceux qui, dans la beauté de la femme, ne se contentent pas de la tête seulement , ceux qui ne veulent pas perdre une strophe de ce poëme dont le sculpteur est le poète.
Mme de Pompadour remit son bas, renoua sa jarretière et rattacha son corsage avec son agrafe-camée, qui représentait Louis XV gravé par Guay et par Mme de Pompadour elle-mêms.
a Demain, monsieur Coustou, je ne vous donnerai fU*une heure , car je vais dîner à Bellevue avec le
— Mais après-demain?
— Après-demain , je serai à Bellevue; c*est mon paais de Versailles à moi. Vous finirez votre Diane d*après 3S nymphes de votre imagination si bien peuplée. »
Le lendemain, Coustou voulut faire un pas en avant, .a marquise était venue avec une suivante qui resta à se )romener devant la façade de l'Orangerie.
« Ne perdons pas un instant , >• dit-elle en jetant sur m banc sa coiffe et sa mantille du matin.
Coustou était déjà à l'œuvre. Il parla à perte de vue du 'Ole des femmes dans la vie des hommes. Il soutint que es femmes avaient tout fait.
« Même le bien? dit la marquise.
— Même le mal , » dit le sculpteur.
Selon lui, elles avaient toujours gouverné sous le nom les rois ; elles avaient inspiré l'héroïsme et la grandeur.
« N'est-ce pas vous , madame la marquise , qui avez ^agné la bataille de Fontenoy ?
— Peut-être, dit Mme de Pompadour ; l'amour est 'àme de ce monde; ses flèches sont quelquefois des ^pées.
— Ses flèches sont quelquefois des glaives d*archange, Doursuivit Coustou. Quand Dieu eut créé l'homme, il î'aperçut qu'il venait de mettre au monde un animal qui illait vivre en se croisant les bras. Dieu mit la femme sur .e chemin de l'homme et lui dit : « Marche. >> Nous relevons tous de l'Eve chrétienne ou de l'Eve païenne. Hercule est vaincu par Omphale; Béatrice élève Dante jusqu'au sentier du Paradis; Eurydice entraine Orphée dans les Champs-Elysées ; Raphaël a trouvé son génie en trouvant son amour. »
Coustou ne modelait plus ; il attachait ses deux yeux avec un profond sentiment de mélancolie sur la marquise de Pompadour.
(c Mais vous , monsieur Coustou , est-ce l'amour qui vous a fait sculpteur ?
— Moi, madame , je ne^ suis pas encore un sculpteur, du moins je ne suis un sculpteur que depuis hier.
— J'ai bien vu cela , dit la marquise ; voilà pourquoi je pars pour Bellevue; je ne songe pas à m'offenser des galanteries qu'on me débite , mais je vous connais artiste et je ne veux pas vous connaître homme.
— C'est tout un, dit Coustou.
— Non, reprit la marquise : l'homme, c'est la bête; l'artiste, c'est l'esprit.
— C'est la subtilité de ceux qui n'aiment pas.
— C'est possible ; mais voulez-vous que je vous dise un secret? c'est que je n'ai jamais rien aimé. En fait d'amour, je n'ai que de l'amour-propre. Chez moi, il n'y a que la tête qui vive ; je fais bon marché du reste : ceci vous explique mon goût décidé pour les arts. Je n'ai que la volupté des yeux, celle dont parle saint Paul. Avec cette théorie-là, vous comprenez qu'entre un homme et une statue je choisirai toujours la statue; ainsi, mon cher monsieur Coustou, si vous êtes amoureux de la femme en moi , faites-en votre deuil , car la femme n'existe pas. Vous ne voyez devant vous qu'un esprit. »
Et comme Coustou étouffait un soupir :
<c C'est fini , mon cher sculpteur ; baisez la main de votre Diane. »
La marquise offrit sa main à Coustou, qui la saisit avec passion et qui soudainement appuya ses deux lèvres sur le cou de la marquise , comme s'il se fût trompé de chemin.
« Ce n'est pas du jeu, dit-elle avec une légère émo-
tion. Allons, que tout soit dit! Si mon souvenir vous tourmente, rappelez-vous que je suis comme la pâle Phébé : j'éclaire , mais je ne brûle pas. Il faudra que je grave cela moi-même. Adieu, Coustou. »
Ces derniers mots furent dits avec une expression qui voulait être gaie, mais qui fut triste. La marquise avait, en une seconde , remis sa mantille et sa coiffe.
« Il me semble que j'oublie quelque chose , ?> dit-elle en regardant le sculpteur.
Coustou garda le silence ; la marquise fit un signe de tète et disparut. Le sculpteur amoureux , qui avait repris son ébauchoir, le laissa retomber à ses pieds. Il courut sur les pas de la marquise, mais elle fuyait comme Diane à la chasse. Elle ne se retourna pas.
« Et pourtant , dit Coustou , il lui a semblé qu'elle oubUait quelque chose. Si c'était son cœur ! «
Il ferma la porte de son atelier pour qu'on ne le troublât pas dans sa folie et pour garder plus longtemps le léger parfum de cette étrange créature, qui tenait enchaînées à son joli pied les destinées de la France.
Huit jours durant, le sculpteur vint rêver devant sa Diane ébauchée sans ramasser son ébauchoir. 11 se con- .tentait de mouiller la terre en se proniettant de travailler le lendemain. Son âme était à Bellevue , dans cet autre Décaméron plus raffiné, sinon plus poétique, qui n'a pas eu son Boccace.
Coustou ne revit plus Mme de Pompadour; c'en était fait du travailleur dans l'artiste. Cet amour inapaisé l'arrêta en chemin ; il ne resta plus qu'un rêveur , un philosophe , enfin un critique qui ne trouvait rien de beau et qui disait : « A quoi bon? » En efî'et? à quoi bon? rien n'était beau, puisqu'elle n'était pas là. Plifs d'une fois il avait- songé à retourner en Italie travailler pour le pape , qui peut-être l'eût payé par un marquisat, « Puis- V h
que les titres de noblesse valent mieux que les titres de gloire, disait-il, quand je reviendrai en France, je serai admis aux fêtes mystérieuses de Bellevue, comme tous ces grands seigneurs désœuvrés qui n'ont eu que la peine de naître. »
J'oubliais. Coustou revit une dernière fois Mme de Pompadour. On jouait Tartuffe à Versailles, sur le théâtre du palais. Le sculpteur avait reçu une invitation du duc de Lavallière , directeur des comédiens ordinaires de Sa Majesté. Les comédiens ordinaires de Sa Majesté étaient, ce jour-là, Mme de Pompadour, qui jouait Elmire; le duc de Nivernais jouait Tartuffe; les autres rôles étaient joués par Mmes de Sassenage, de Pons et de Brancas ; par MM. de Meuse , d'Ayen , de Croissy et de Lavallière. Le prince de Soubise avait obtenu la faveur de souffler. Le marquis de Marigny, qui était encore M. de Vaudières, régnait despotiquement dans les coulisses. Coustou ne trouva pas sa Diane plus belle sous le costume d'Elmire. Toutefois, il aurait bien voulu, ce jourlà , jouer le rôle de Tartuffe et même le rôle d'Orgon.
Coustou ne parvint pas à arracher de son cœur ce rêve insensé. M. de Marigny, devenu ordonnateur des bâtiments, le mit souvent de moitié dans la direction des Beaux-Arts. Il eut toujours à choisir dans tout ce qui se faisait. Il garda beaucoup de travaux , mais il prit beaucoup de praticiens ; trop de travaux, et trop de praticiens surtout. Qu'eût dit sou père , cet inépuisable Guillaume Coustou , qui avait été tué sous le travail , en le voyant soulever avec peine le ciseau laborieux d'une main paresseuse? Ne trouvant plus le bonheur à l'atelier, il chercha à s'étourdir en courant le monde et en trônant à l'Académie. Comme il continuait à signer beaucoup de travaux, on lui dit un jour le mot de Piron à l'achevéque de Paris :
a J'ai vu votre fronton de Sainte-Geneviève , monsieur Coustou; et vous? »
Le sculpteur y avait à peine retouché quelques figures ; mais pourtant le fronton est bien de lui , puisque Dupré n'a taillé la pierre que sur les dessins ou les plâtres du maître.
Il était né à Paris en 1716 , il y mourut en 1777 , recteur et trésorier de l'Académie. Il fut longtemps malade. Comme c'était le dernier des Coustou , tout Paris fut attristé de sa fin prochaine. Le roi lui envoya M. Dangeville lui porter la croix de Saint-Michel. M. Dangeville croyait lui faire un grand honneur en montant son escalier de la part du roi ; mais il rencontra dans sa chambre , assis familièrement au pied du lit , l'empereur Joseph II , qui n'avait pas voulu quitter Paris sans saluer les royautés des Arts et des Lettres.
« J'aurais bien tort de m'en aller , dit Coustou , puisque me voilà en si bonne compagnie. »
L'orgueil le remit sur pied pour quelques jours ; mais il retomba et mourut.
Comme son oncle Nicolas , il n'avait pas voulu se rnarier. Il laissait un frère architecte et inspecteur des bâtiments du roi. Il légua sa fortune à ses deux sœurs. La plus jeune, Ursule Coustou, qu'il appelait Ursuline, entretint avec lui une correspondance à chacun de ses voyages hors Paris. C'était Mme de Sévigné qui écrivait à Voiture. Ce fut elle qui le soigna dans sa dernière maladie.
a Ursuline , apporte-moi le pied de ma Diane , qui est sur la cheminée, » dit le mourant à sa sœur.
Ursuline savait toute l'histoire ; il la lui avait racontée dans ses lettres. D'ailleurs, on avait dit partout que Mme de Pompadour s'était déchaussée pour Coustou.
a Tenez, mon frère, voilà ce pied coupable qui vous a détourné de votre chemin.
— Vois donc , Ursuline , comme ce pied est fier et dédaigneux ; on voit qu'il ne veut pas marcher sur la terre, il lui faut l'herbe fleurie des forêts. C'est là un vrai chefd'œuvre. Mon pouce frémit encore, rien que d'y toucher; mets-le dans mon tombeau, si je n'en reviens pas. «
Coustou n'en revint pas. Il est douteux que sa sœur ait songé à mettre dans son tombeau le pied de cette profane dont le souvenir n'était pas alors en bonne odeur de sainteté.
On trouve dans le dernier des Coustou un peu de son oncle et beaucoup de son père ; mais il n'avait ni la poésie ni le modelé du premier, ni le style vivant du second. La science lui tint lieu d'inspiration*. Le marquis de Marigny, qui s'y connaissait,"voyantun jour son nom sur le piédestal d'une Vénus , dit avec son malin sourire :
* L'ancienne critique a dédaigné Coustou comme elle a dédaigné Watteau : c'était logique. Ceux qui ne comprenaient pas tout l'esprit et tout le charme de ces fêtes galantes que l'Arioste n'aurait pas mieux peintes, ne devaient rien comprendre à cet Olympe de Coustou, dont Boccace eût chanté toutes les figures. Gustave Planche, tout sévère qu'il fût, parce qu'il se croyait toujours un Grec réveillé parmi nous, s'arrêtait avec sympathie devant les nymphes de Coustou , et avouait que ces déesses de l'Olympe de Louis XIV condamnaient toutes les statues modernes égarées dans les Tuileries. « C'est du marbre et de la chair, disait-il; les autres ne sont ni chair ni marbre. » En eiïet, les statues modernes, à quelques exceptions près, sont pétries de je ne sais quelle matière blanchâtre que Michel- Ange lui-même ne ferait pas vivre. M. de Cormenin a jugé aussi Coustou avec sympathie : « Les étoffes voltigent, les cheveux se déroulent, les chairs palpitent; ce n'est pas à coup sûr la rigidité de l'art romain, ni la sereine noblesse de l'art grec, mais l'enjouement de la vie , l'allégresse riante de la beauté. Déesses-duchesses foulant de leurs mules de satin les nuages d'un olympe rococo. Cupidons marmots sevrés dans les ruelles, colombes becquetant des roses de camaïeux, tout un folâtre personnel de Tempe galante. »
« Ail! Coustou, où es-tu? » En effet, cet art charmant, si vrai dans son mensonge, était un art perdu. Qui la retrouvera, cette fleur de volupté antique répandue sur ce marbre blanc qui a, je ne sais comment, des tons bleus et ; roses? Eu voyant ces belles oubliées parmi nous qui les comprenons si peu , ne dirait-on pas qu'elles sont sorties du paradis perdu de la Régence ? « Ah ! Coustou, où estu? » Ce sera toujours le cri des fins connaisseurs qui n*ont pas le souci de la mode , quand ils s'arrêteront devant toutes ces nymphes d'après l'antique , que taillent nos Praxitèle de contrebande avec leurs ciseaux de fer. Nicolas Coustou avait un ciseau d'or. Il est bien plus Grec que les Grecs de la révolution, que David et les siens. Il est bien plus antique, avec son goût français, que tous ceux qui copient l'antique. Celui-là qui imite r Iliade n'imite pas Homère.
Coysevox avait donné la manière plutôt que le style à Coustou ; mais, si Coysevox avait des aspirations vers la grâce mondaine qui ne sera jamais la grâce sculpturale, il se préservait de ce penchant par un air d'innocence et une empreinte naïve qui ont bien leur prix ; tandis que Coustou , plus spirituel et plus savant , moins primitif et moins familial, tomba dans le libertinage de la décadence, libertinage charmant pour les Athéniens de Paris, mais condamné par les Athéniens d'Athènes. Avant Coustou , le marbre de la sculpture n'avait pas été assez de la chair; avec Coustou, la chair ne fut plus assez du marbre. Il n'alla pas chercher ses images parmi les débris sévères du Parthénon , il les prit dans les fêtes parisiennes , aux bals de l'Opéra , à Versailles quelquefois , mais plus souvent dans la petite maison des roués. Ce n'est pas la passion du beau intérieur qui enflamme Coustou , c'est la volupté de la surface. Son marbre a des moiteurs d'alcôve , des efflorescences d'épiderme , des attractions
électriques ; son marbre a le duvet de la pêche , cette fleur de vie qui court sur tout ce qui respire. Pygmalion a animé sa statue , mais Galatée n'est plus une fille de rolympe ou une courtisane de la Régence; elle s'est baignée ce matin dans un bain d'eau de rose , elle a mis des mouches, elle est drapée comme une statue, mais elle attend la marchande de modes.
Faut-il les condamner, ces belles filles pétries de pâte d'amour, amoureusement caressées par ce fin ciseau? Certes elles n'ont pas cette séyère pu9.eur du marbre qui habille le nu des statues antiques ; on les proscrirait de Lacédémone : mais aurait-on le courage de les répudier de Sicyone ou d'Athènes? On leur dirait sans doute : « Vous n'êtes ni déesses ni nymphes ; vous ne franchirez pas le seuil des temples de Vesta, mais vous vivrez dans le demi-jour des courtisanes. y> Coustou lui-même ne serait pas banni de la République ; Lysippe le conduirait à son atelier après l'avoir mis en pénitence devant le Ju^ piter de Phidias, pour lui apprendre à tailler le marbre d'une main fière , et non à le chiffonner d'une main voluptueuse.
Gillot. — Audran. — Lancret.
Watteau est né de lui-même. Avant lui, qui donc avait trouvé cet enchantement et cette féerie ? Qui donc avait le secret de ces romans magiques et de ces décamérons adorables? Où est le point de départ, où est Técole, où est la tradition? Les anciens aussi avaient leurs Watteaux. Caladès et Antiphyllus peignaient les Comicœ îabellse, c'est-à-dire des scènes légèrement enlevées , prises à la pièce nouvelle pour servir d'affiches à la porte du théâtre ; vieil usage qui existe encore en Italie pour les marionnettes. Ludius a , le premier sous Auguste , peint des dessus déportes; mascarades mythologiques, paysanneries grotesques, les éléments et les saisons, qui faisaient merveilles dans les villas, les cabinets et les chambres à boire. Mais Watteau, qui ne savait que son art, qui n'avait lu que dans les peintres flamands et dans les peintres vénitiens, qui n'avait étudié que sa palette et qui n'avait voyagé que dans son imagination, ne connaissait pas plus Ludius que Caladès, Caladès qu'Antiphyllus.
Oui, Watteau a créé son monde comme les plus grands
peintres. Il s*est embarqué pour l'île des voluptés, et il a abordé au rivage en criant : « Terre et Ciel ! » C'est le monde des chercheurs d'amour, c'est le paradis retrouvé, c'est le pays de l'impossible. Et pourtant, cette belle comédie ne se passe pas dans le bleu ; le soleil la frappe et la caressg de ses plus lumineux rayons. Ces beaux rires sont humains, ces robes des Indes dessinent le sein sans empêcher le cœur de battre. Les belles pécheresses! Comme elles ont mordu à belles dents à la pomme fatale ! Les divines Célimènes ! Comme elles ont appris dans leurs miroirs de Venise Tari de la grâce attractive ! Comme elles savent toutes les poses poétiques ! C'est le poëme de la séduction. Jamais on n'a chanté sur un plus doux rhythme, la poésie des nonchalances et des ondulations, des alanguissements et des coquetteries. i
Watteau avait-il traversé la comédie de Shakspeare , f les rêves de Giorgione, le roman de Boccace ? L*opéra de Lulli et de Quinault avait-il donc ouvert devant ses yeux les portes d'or des Élysées ? La Comédie-Italienne l'avaitelle initié à toutes les fêtes de Tempe? Les soupers de la Régence , quand Mlle La Montagne , vêtue en Hébé , lui versait dans la coupe des réveils les perles du vin de Champagne, lui donnaient-ils la force d'escalader l'Olympe un jour de mascarade?
Mais toutes ces belles rêveries, toutes ces fraîches imaginations, toutes ces muses faites femmes que viendra bientôt nier David , parce que David ne comprendra que les muses de marbre , toutes ces merveilles étincelajates qui sont à la fois les gaietés et les mélancolies des vingt ans, Watteau les a trouvées en lui, parce que, là où il y a presque un grand peintre, il y a presque un grand poète*.
* M. Théodore de Banville , parlant de la Galerie du xviii* siècle , s'étonne de me voir dire de Watteau que ce fut presque un grand peintre : «Nous ne saurions du tout nous ranger à l'opinion de M. Arsène
En France, depuis deux siècles, la poésie et la peinture, le donnant la main, ont toujours voyagé de concert dans .6 chemin du génie, tantôt couronnées du laurier antique, tantôt couronnées de roses mondaines, tantôt sévères et le front levé, tantôt folâtres et souriantes. La même grandeur, la même force ou la même grâce les domine ensemble. Le Poussin, Lesueur, Champaigne et Lebrun, font bien pendant à Corneille, Molière, Boileau et Racine. Pour La Fontaine, il n'a point de pendant, mais il a été lui-même un poète et un peintre. Au xvni" siècle, la grandeur et la naïveté s'effacent. Voltaire, qui n'est poète que par ses grâces légères, est né en même temps
Houssaye, et lui laisser dire que Watteau fut presque un grand peintre. Si la peinture consiste, non pas à traduire des tragédies sur la toile, mais à inventer avec la poésie et à impressionner par la couleur, Watteau est le plus grand des peintres français; nul ne Fa dépassé dans l'amour de la nature et le sentiment de lidéal ; il crée une nature immense et infinie , qu'il enveloppe d'une atmosphère lumineuse. Le temps est passé de nommer l'art du xviii* siècle le chef-d'œuvre du mauvais goût, et on ne saurait plus nier de bonne grâce que l'élégance française y fleurit dans son expression la plus splendide. Le caractère des grandes époques artistiques, l'unité, y éclate partout, et, par sa seule présence, nous critique cruellement. ) En effet, on peut défier le plus hardi des Saumaises futurs de trouver le moindre rapport entre une ode de M. de Lamartine et une commode en acajou; au xvm^ siècle, au contraire, depuis la poésie et les grands arts plastiques jusqu'aux moindres détails d'ameublement, tout se tient, tout s'enchaîne avec une logique magistrale , et il n'est pas jusqu'à la serrurerie qui ne s'harmonise aux grâces de l'ensemble , tandis que nous sommes réduits à compléter des appartements revêtus de bois précieux ou tendus en tapisseries des Gobelins avec des pincettes en acier fondu et des boutons de porte en cristal. »
Que les opinions ont changé depuis vingt ans! Quand le premier j'ai parlé avec enthousiasme de Watteau dans la Revue de Paris, i ce fut presque un éclat de rire autour de moi. C'était comme une découverte. C'était un monde perdu et retrouvé.
que Watteau; c'est le même feu et le même caprice. Fontenelle, Gentil-Bernard, l'abbé de Bernis, Dorât et Boufflers, se sont trouvés en regard de Lancret, Boucher, Baudouin et Fragonard. Vers la fin du siècle, Greuze et Florian apparaissent au même horizon. Bientôt David et Prudhon viennent lutter noblement avec Marie-Joseph Chénier et André Chénier. A cette heure qu'il y a cent poètes qui vont au hasard, n*y a-t-il pas aussi cent peintres qui vont à l'aventure? L'inspiration du ciel passe dans le vent d'orage, dans le rayon de soleil, dans le parfum des roses ; les peintres et les poètes la recueillent avec le même amour.
Au xvm* siècle, Fontenelle a soutenu un curieux paradoxe sur l'inspiration : ^elon lui , l'inspiration divine est un baromètre qui varie, qui monte au génie, ou qui descend à la bêtise, selon l'inconstance du temps. Il appuie son paradoxe sur l'exemple des contrées malfaisantes, qui ne produisent pas de purs esprits. Ainsi les années brumeuses, pleines de vents et de tempêtes, n'ont vu naître que des esprits lourds, épais, froids, toujours en lutte avec tout le monde; au contraire, les années pures et belles, pleines de roses et de soleil, ont nourri ces imaginations ardentes qui jettent des éclairs de divine lumière, qui répandent à pleines mains les plus belles fleurs de l'art et de l'amour. Fontenelle affirme que tous les génies du grand siècle ont été illuminés par un soleil de feu, qu'ils ont grandi sous des saisons sans nuages, mais çà et là embellies par des orages magnifiques; il ajoute qu'à l'aurore du xviii« siècle , le soleil était plus doux , le ciel plus gai , les roses plus abondantes. Jamais on n'avait vu tant de jardins en France ; jamais vents si légers n'avaient secoué dans l'air de si enivrants parfums. C'était une féerie, tout le monde souriait ; la grâce française devenait coquette et recherchait
.'éclat des couleurs ; l'Opéra, à peine créé, enchantait tous .es yeux. On berçait alors en France deux enfants délicats qui devaient donner Tesprit et la couleur à leur siècle ; 3*étaient Voltaire et Watteau, qui sont demeurés, Tun le poëte et l'autre le peintre du xviii'' siècle. 1
Une âme faite pour la poésie la cherche dans les bruits de la vie, dans les joies du monde, ou dans le silence des solitudes. Sous la Régence, on ne suivait pas le chemin des solitudes ; la poésie était à l'Opéra ou au Palais-Royal. Elle se nommait Mlle La Montagne ou Mme de Parabère. La poésie animait les aventures amoureuses et les soupers galants; l'âme d'Horace était revenue en France. Si vous voulez retrouver cette poésie trop dédaignée par les pleurards en nacelle, lisez les épîtres de Voltaire, voyez les tableaux de Watteau; tout est là, mais surtout dans les tableaux. A la vue de ces jolis chefs-d'œuvre tout étincelants , qui semblent venir d'un autre monde , vous étudierez le caractère du xviir siècle; esprit, grâce, fantaisie, laisser-aller, coquetterie, fraîcheur chiffonnée , tout le xvm« siècle est là qui vous sourit. Watteau avait deviné son siècle, à moins que le xvnr siècle n'ait été une copie de Watteau. Ainsi la belle Louise d'Orléans donnait des fêtes galantes, étudiées sur celles du peintre. Plus tard, Mme de Pompadour disait que sa mère, la première nuit des noces, à la pâle lumière de sa veilleuse, perdait son regard dans un embarquement pour Cythère. œuvre toute fraîche de Watteau.
Antoine Watteau est Flamand ou Français, à votre gré. Il est né à Valenciennes , quand cette ville était tour à tour du royaume de Louis XIV et des Pays-Bas. Mais malgré les brumes de la Flandre, les fumées de la bière ou du tabac, le spectacle des kermesses, les grivoiseries du cabaret, il est devenu un peintre tout parisien, le peintre de la galanterie, toutefois avec un heureux sou-
venir de la Flandre coloriste. Il est né en 1684 , à l'heure où le roi de France bombardait Luxembourg. Sa famille était pauvre, cela va sans dire. On le mit à l'école, tout juste le temps qu'il faut pour ne rien savoir. Il n'a jamais lu et écrit qu'à grand'peine ; mais là n'était pas sa science. Il apprit de bonne heure dans un tableau à déchiffrer le génie, à copier d'un joli trait le profil égayé de la nature. Il y avait eu des peintres dans sa famille, entre autres un grand-oncle , mort à Anvers sans laisser d'héritage. Aussi le père de Watteau ne penchait guère pour la peinture ; cependant il était de ceux qui laissent ici-bas les hommes et les choses aller leur train. On laissa donc faire Watteau. Or, Watteau était né peintre ; Dieu lui avait donné le feu du génie, sinon le génie. Son premier maître fut le hasard, le plus grand de tous les maîtres après Dieu. Son père habitait le haut d'une maison à pignon sur rue; Watteau avait plus souvent le nez à la fenêtre que dans les livres ; il aimait à se distraire au spectacle varié de la rue. Tantôt c'était la fraîche paysanne flamande qui chassait au marché son me devant elle: tantôt c'étaient les fillettes du voisinage qui jouaient au volant durant les beaux soirs. Paysanne et fillette se dessinaient avec un trait original dans la mémoire de l'écolier; il admirait déjà l'indolente naïveté de l'une, la grâce gazouillante de l'autre. Il avait bien aussi en regard quelque allègre voisine comme il y en a partout ; mais pour lui le spectacle le plus attrayant, c'était quelque troupe errante de baladins ou comédiens de campagne. Les jours de fête, il arrivait que les marchands d'élixir, les diseurs de bonne aventure, les conducteurs d'ours savants et de serpents à sonnettes, s'arrêtaient sous sa fenêtre : ils étaient sûrs d'un spectateur. Watteau tombait tout d'un coup dans une rêverie profonde, à la vue de Gilles et de Golombine sur l'estrade; rien ne pouvait l'arracher
à ce plaisir, pas même sa voisine ; il souriait aux grotesques coquetteries d'Isabelle, il riait à perdre haleine des quolibets de Scaramouche. Dn Ta vu plus d'une fois assis sur la fenêtre, les jambes en dehors, la tête inclinée, se retenant à peine, ne perdant pas un mot et pas une gentillesse. Que n*eût-il pas alors donné pour être le compagnon de Colombine, pour baiser les paillettes rouillées de sa robe, pour vivre avec elle de la bonne vie insouciante et aventureuse ! Hélas ! ce bonheur n'était pas fait pour lui. Colombine descendait de l'estrade, Gilles redevenait Gilles comme devant, le théâtre était renversé, que Watteau regardait encore ; mais il s'attristait peu à peu : ses amis allaient partir, partir sans lui, avec leurs robes de gaze, leurs écharpes à franges d'or, leurs dentelles d'argent, leurs culottes de soie et leurs quolibets. « Ceux-là sont bien heureux, disait-il; ceux-là vont courir le monde avec la gaieté; ils vont jouer la comédie à tous les vents, sans soucis et sans larmes. » Par ses yeux de douze ans, Watteau ne voyait pas que sous chaque sourire d'Isabelle il y avait une larme dévorée. Watteau semble avoir toujours vu par les mêmes yeux; son regard, séduit par le trait et la couleur, n'est pas descendu jusqu'à l'âme. C'est un peu la faute de son temps. En peignant des reines de comédie ou des dryades d'Opéra, qu'avait-il à débattre avec le cœur, les larmes, le sentiment?
Quand les baladins étaient partis, il crayonnait sur les grandes marges de la Vie des Saints le profil de Gilles, l'ébahissement d'un badaud, une des scènes grotesques du théâtre en plein vent. Comme il s'enfermait souvent avec ce livre, son père, l'ayant surpris plus d'une fois rêveur et mélancolique, s'imaginait qu'il tournait à la religion. Mais il découvrit bientôt que Watteau n'aimait l'infolio qu'en raison du papier blanc, et non pas du texte. Il porta le livre à un peintre de la ville. Ce peintre, tout
mauvais qu'il était, fut frappé de la grâce originale de certaines figures de Watteau ; il sollicita la gloire de devenir son maître. Dans l'atelier du bonhomme, Watteau ne désapprit pas trop ce qu'il savait, q.uoiqu'il fît des saints de pacotille et des saintes à la douzaine. De cet atelier il passa dans un autre plus profane et plus à son gré. La mythologie était le grand livre du lieu; ce n'était plus saint Pierre avec ses éternelles clefs, ou sainte Madeleine avec ses larmes infinies ; c'était une danse de faunes et de naïades, Vénus sortant des flots ou des filets de Vulcain. Watteau s'inclina amoureusement devant les dieux et les demi-dieux de l'Olympe ; il avait trouvé la . porte de son Ëden. Il s'avança de jour en jour, grâce aux dieux profanes, dans la religion de l'art. On le vit pâlir tout jeune encore sous cet amour de la beauté et de la gloire, qui dévore tous les autres amours. Au retour d'un voyage à Anvers, on fut surtout frappé de son enthousiasme pour les merveilles de l'art; il avait vu les chefsd'œuvre de Rubens et de Van Dyck, la grâce inefî'able des vierges du Murillo, les fantaisies si ingénieusement grotesques de Téniers et Van Ostadé, les beaux paysages; de Ruysdaël ; il revenait la tête inclinée, les yeux battus» l'esprit plein de souvenirs durables.
Il n'avait pas vingt ans quand il partit pour Paris avec son maître. L'Opéra, dans ses plus beaux jours, appelait à lui toutes les mains légères de la peinture. A l'Opéra, Watteau jeta à tort et à travers les flammes de son pinceau : montagnes, lacs, cascades, forêts, rien ne l'effrayait, pas même les Gamargo qu'il prenait pour modèles. Il finit par s'apprivoiser dans cette cage de gais oiseaux voltigeants et chantants. Une danseuse qui n'avait pas grand'chose à faire daigna accorder au petit barbouilleur flamand la grâce de se laisser peindre par lui. Tout Flamand qu'il était, Watteau fit durer le portrait
plus longtemps que les dédains de Mlle La Montagne. Ce ne fut pas tout ; on trouva le portrait si gracieux dans le monde des danseuses, qu'il lui vint tous les jours des portraits à faire au même prix.
Il quitta l'Opéra avec son maître, une fois le nouveau décor fini. D'ailleurs Gillot, le grand créateur des faunes et des naïades, y était revenu plus flambant que jamais. Le maître retourna à Valenciennes ; Watteau demeura à Paris, voulant s'abandonner à sa bonne ou mauvaise fortune. De l'Opéra il passa dans l'atelier d'un peintre religieux qui fabriquait à juste prix des saints Nicolas pour Paris et la province. Watteau fit donc des saints Nicolas, ce Mon pinceau, disait-il, fait pénitence. » L'Opéra lui souriait toujours; là il pouvait se laisser aller à toutes les extravagances de sa verve, à tous les charmants caprices de son pinceau : mais, à l'Opéra, son maître et lui avaient cédé le pas à Gillot ; celui-ci ne devait céder le pas à qui que ce fût*.
* Claude Gillot est né à Langres, en 1673. Diderot, du même pays, aurait dû le rappeler à notre souvenir. Gillot avait un peu la tournure d'esprit de Watteau, mais plus ouvert et plus gai. Il allait aussi rire à belles dents devant les farces des saltimbanques de la foire. Il avait étudié sous Jean Corneille , mais il n'avait jamais écouté que lui-môme. Sa nature tout originale le jetait dans des écarts sans nombre , mais en même temps elle donnait à son pinceau du tour et de la hardiesse. On pouvait surtout dire de lui qu'il faisait des bons mots en peinture. Il peignait en courant, à grands traits et à grands coups; cependant il avait en main le don de la création : ses forêts s'agitaient, ses fontaines coulaient, ses figures respiraient. 11 trouvait sans chercher de merveilleux effets de lumière et de clair-obscur. On a parlé longtemps d'un enfer dû à son pinceau, qui jetait feu et flamme avec tant de vérité que tous les spectateurs de l'Opéra poussèrent des cris d'effroi. C'était le meilleur homme du monde, naïf, insouciant, toujours philosophe et toujours pauvre, n'ayant d'autre passion que la peinture et la comédie bouffonne. Il aurait pu faire fortune à l'Opéra, si toutefois on pouvait alors faire fortune au théâtre; mais à quoi bon s'enrichir? il eût fallu compter ses écus, les cacher en avare ou les prêter en juif. Il faut du temps à perdre pour
Watteau alla à lui: a Je passe mes beaux jours à faire des saints Nicolas qui ne sont guère catholiques ; je regrette l'Opéra, qui m'enchantait ; nepourrais-je donc pas, grâce à vous, retourner à mes brûlants satyres et à mes nonchalantes naïades, à mes jardins d'Armide et à mes châteaux en Espagne? » Watteau craignait un refus, mais Gillot le rassura bien vite. « Tu es un garçon d'esprit, lui dit-il, on s'en souvient à l'Opéra; La Montagne m'a parlé de ta jolie façon de faire le portrait. Sois donc le bienvenu. Si tu n'as pas de gîte, viens loger dans ma maison. Mon vin, mon pinceau, tout cela est à toi de moitié. En avant de l'échelle , comme les peintres d'enseigne. »
A l'Opéra , Watteau retrouva tous ses jolis caprices, sans oublier Mlle La Montagne. Les dieux et demi-dieux païens se ranimèrent sous son pinceau folâtre, fantasque et féerique ; mais il se complaisait surtout avec les divinités bocagères et aquatiques. Sirènes, naïades, faunes, satyres, hamadryades, le dieu Pan jouant de la flûte dans les roseaux, Diane chasseresse poursuivant un cerf, enfin toutes les ravissantes créations des poètes profanes, enchantèrent le regard comme elles avaient enchanté l'imagination. Gillot, tout émerveillé du feu et de la grâce que répandait Watteau comme avec une baguette de fée,
être riche; Gillot n'avait pas trop de temps pour se promener au soleil.
Il n'est venu jusqu'à nous que par ses gravures. Il a traduit avec une verve merveilleuse les fables de La Fontaine. Il excellait, en gravure comme en peinture, dans les ornements et les grotesques. Sa pointe vive, badinée et pittoresque, l'a placé bien au-dessus de ceux qui, comme Bernard Picard, se passionnaient pour le fini.
passait des heures entières à le regarder faire. Mlle La Montagne, toujours dédaigneuse, demanda à Watteau un second portrait aux mêmes conditions. « Va pour le second, dit Watteau, mais je ne ferai pas le troisième. »
Il passa de l'Opéra au Luxembourg, où l'appelait Claude Audran. Audran était le plus célèbre peintre d'ornements ; mais, s'il fallait une figure parmi les guirlandes et les festons, Audran n'y pouvait rien faire. Il avait pensé avec raison que la main légère de Watteau lui serait d'un grand secours. Watteau jeta çà et là dans les ornements de ravissantes figures allégoriques , Gupidon, Silène, Diane, les Grâces, la Musique , la Peinture, la Poésie. Malgré tous ces légers chefs-d'œuvre, il n'avajt encore ni renommée ni argent comptant ; mais , après tout, il n'était plus à plaindre, il habitait un palais, il dînait tous les jours, il allait le soir se délasser par quelque promenade avec son ami Gillot. Et puis, au Luxembourg, il peignait en regard des œuvres de Rubens et de Van Dyck. a L'Opéra m'a gâté, disait-il; j'avais le génie flamand; j'ai bien encore la couleur : mais qu'ai-je fait du trait naïf? J'ai la fureur d'avoir de l'esprit partout, même dans mes paysages. J'ai peint trop de fois les trois Grâces pour bien peindre une femme. » Voilà ce qu'il disait en voyant l'œuvre des grands maîtres; mais, quand son regard revenait à sa peinture, il souriait avec orgueil aux adorables caprices de son génie original. « Qui sait? reprenait-il; qui sait? »
Il eut le mal du pays ; il voulut revoir les pignons de Valenciennes, le seuil de la maison paternelle, cette cheminée silencieuse où sa mère l'avait bercé, ce champ de colza où son père lui avait dit adieu, ce grand diable de moulin dont l'aile agitée lui avait fait au loin un dernier signe d'ami. Il partit dans la patache; il retrouva tous ses amis, le moulin le premier. « Je veux vivre dans mon
pays, dit-il en respirant de toutes ses forces Tair natal. Après avoir embrassé tout le monde, jusqu'à la servante, qui ne Tavait jamais vu, mais qui pleurait aussi, Watteau jeta un fagot dans Tâtre, quoiqu'on fût aux plus beaux jours de juillet, a Tu perds la tête, Antoine, dit le père. •^ Laisse-le faire , dit la mère ; notre grand-oncle avait bien d'autres caprices. » Watteau alluma le feu, fit asseoir sa mère dans le vieux fauteuil, mit les besicles au nez de son père, donna un bâton enflammé à sa petite sœur, et pria la servante de mettre la cafetière au feu. Le chat vint de lui-même faire la roue près des chenets, a A merveille, dit Watteau, mais je ne l'aurais pas oublié. — Il est fou, dit le père avec inquiétude. — Non, non, » dit la mère, qui croyait comprendre et qui souriait avec une tendresse sereine. Quand Watteau vit tout le monde à sa place, il ouvrit de grands yeux, il contempla encore une fois ce tableau tout patriarcal qui le ramenait à son enfance ; un bon sourire d'autrefois, un peu attristé comme le souvenir, épanouit sa figure pâlie. « C'est bien cela, voilà le feu qui flamboie, mon père qui lit l'almanach, ma mère qui regarde ses enfants, la servante qui range et qui dérange, le soleil qui promène son rayon, la cafetière qui babille, la vieille horloge qui marque le pas du temps ; c'est bien cela : j'ai retrouvé le vrai tableau de ma vie. — Cependant, disait-il le lendemain, d'où vient donc qu'il manque quelque chose au tableau? Il y manque mon cœur de quinze ans. J'ai perdu toute la simplicité de mon cœur, je me suis laissé dominer par la gloire, par le bruit, par Mlle La Montagne et ses pareilles. Mon cœur est inquiet et agité comme Paris : rien ne pourra l'apaiser. Mon théâtre n'est plus ici; j'y mourrais d'ennui en moins de six semaines. »
Quelques jours après, Watteau retournait à Paris, emportant larmes et bénédictions. A l'heure du départ, sa
pauvre mère était abattue et défaillante, a Adieu, mon ami, dit-elle d'une voix étouffée ; adieu. J'ai le pressentiment que tu ne me verras plus. Tu aurais dû faire mon portrait. — Il est là, dit Watteau en frappant son cœur de la main. Dès mon retour à Paris, j'en prendrai copie sans peine. « Il était parti sur ces paroles. Quand il vit s'éloigner sa ville natale, les riches campagnes de Flandre, le dernier clocher et le dernier moulin de son pays, il se sentit plus triste que jamais ; la figure souffrante de sa mère était toujours sous son regard attendri. « La pauvre femme mourra bientôt », pensait-il avec douleur. Watteau cependant mourut avant sa mère.
Il retourna chez Audran peindre des figures d'arabesques ; il consacra ses veilles et ses heures perdues à un tableau pour le prix stérile de l'Académie. Ce tableau, • tout le monde l'a vu : c'est lé Pèlerinage à Cythère, une féerie dans l'art. Comme on partirait bien sur ce vaisseau qui n'a que des Amours pour matelots, avec ces femmes si nonchalamment amoureuses ! L'Académie, qui n'était pas trop académique ce jour-là, daigna couronner Watteau; elle fit plus, elle lui donna le titre d'académicien comme peintre des Fêtes galantes. Watteau, jusque-là obscur et pauvre^ eut bientôt de la gloire et de l'argent à jeter par la fenêtre. Il devint le peintre à la mode, mais seulement à la mode parmi les hommes. Les femmes ne furent jamais de son parti, peut-être parce que les figures de ses tableaux leur faisaient beaucoup de tort, peutêtre parce qu'il était misanthrope. Sa tête, d'ailleurs, contrastait singulièrement avec son génie. II avait le trait dur, l'air sombre, la face pâle*. Malgré ses aventu-
* Selon M. Hédouin , qui a bien étudié Watteau , a il existe de lui t trois portraits faits de sa main, qui ont été gravés; l'un est en pied, le second à mi-corps , et le troisième en buste. Le premier est incontestablement le plus remarquable; c'est un véritable tableau de genre.
res souriantes de l'Opéra, il n'allait qu'à grand'peine dans le monde, où il n'était ni galant ni beau parleur. Il ne pouvait faire fortune parmi les femmes; mais'les roués prônaient partout Watteau; il était recherché ardemment; les grands seigneurs voulaient des pèlerinages à Cythère, des mascarades champêtres, enfin des fêtes galantes. Palais, châteaux, salons, boudoirs, il alla partout faire l'aumône du bout de son pinceau. Il y avait toujours un tableau pour la galerie amoureuse prêt à prendre dans son imagination. Sa comédie galante, comme la comédie philosophique de La Fontaine, avait cent actes divers.
Pour la première fois de sa vie, il eut enfin un logis et des meubles à lui ; il avait longtemps rêvé ce petit bon- .heur; mais ce bonheur-là ne fut qu'une calamité. Son logis devint en peu de mois le refuge de tous -les curieux et de tous les oisifs en beaux-arts. Le premier venu deman-
Le peintre s'est représenté la tête un peu penchée , tenant de la main gauche une palette et des pinceaux. Un peu au-dessus se trouve son ami, M. de Julienne, assis et jouant du violoncelle. Le lieu de la scène est une partie de parc ou de jardin on ne saurait plus agréahle. Un cahier de musique entr'ouvert, un chapeau, reposent sur le gazon, et à quelques pas de ces accessoires est placé un chevalet sur lequel se déroule l'esquisse à peine indiquée du tableau en projet. La gravure que Tardieu en a faite , et que tout le monde peut voir au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, est exécutée avec beaucoup de soin, et donne l'idée la plus avantageuse de l'œuvre qu'elle reproduit. Au bas on lit ces vers de M. de Julienne , qui , s'ils ne font pas l'éloge de son talent poétique , témoignent du moins de ses sentiments d'affection pour l'artiste :
Assis auprès de toi sous ces charmants ombrages ,
Du temps, mon cher Watteau, je crains peu les outrages;
Trop heureux, si les traits d'un fidèle burin,
En multipliant tes ouvrages, Instruisent l'univers des sincères hommages
Que je rends à ton art divin! »
Pour moi, le meilleur portrait de Watteau est celui où il joue de la viole. C'est un chef-d'œuvre d'expression.
dait un dessin, quelquefois son portrait; il faisait le portrait de la première venue, mais non du premier venu. Bientôt, obsédé par les importuns, il alla encore demander l'hospitalité , cette fois à M. de Crozat. C'était un mauvais peintre grand seigneur qui avait une galerie; or, tous les visiteurs demandaient à voir M. Watteau comme le tableau le plus curieux de la galerie. Le pauvre peintre s'en alla ailleurs, chez son ami le chevalier Vleughels, plus tard directeur de l'Académie de Rome. Dans sa nouvelle demeure, il eut enfin un peu de loisir. Le génie est comme l'amour, il aime le silence et la solitude; l'espérance et l'inspiration attendent, pour visiter l'amant ou le poète, que tout le monde soit parti.
Un matin, c'est-à-dire à deux heures de l'après-midi, un laquais tout galonné des pieds à la tête vint le prier, avec quelque mystère , de le suivre à l'hôtel de sa maitresse. Watteau s'habille tout simplement comme de coutume , car Watteau n'était rien moins que petitmaître ; il avait trop le souci de parer ses héros et ses héroïnes pour songer à lui-même. Il suivit le laquais sans lui dire un mot. Arrivé à l'hôtel, qui était des plus magnifiques, on le conduisit en silence dans un boudoir tout resplendissant de soie et d'or. « Il paraît, dit-il en s'asseyant sur le divan, que je suis en bonne fortune. » Une demi-heure après, comme il était toujours seul dans le boudoir, il se leva, détourna le rideau de taffetas et appuya son front à la fenêtre, en regard du jardin de l'hôtel. Il vit du premier coup d'œil une Marinette ou une Marton, œil éveillé, bouche friponne, minois agaçant, qui semblait chercher avec inquiétude. Elle allait,
elle venait, par-ci, par-là, deçà, delà; c'étaient des zigzags sans nombre. Que cherchait-elle ainsi ? Rien qu'une rose, mais c'était la rose des contes de fées : l'automne était venu, les feuilles jonchaient le parterre des roses. Les rosiers fanés et tremblotants ne balançaient plus que des calices flétris et des boutons qui n'osaient s'ouvrir à la bise de novembre. Watteau prit plaisir à voir toutes les vaines recherches de la suivante. A la fin, dans son dépit et son impatience, elle remonta l'escalier de marbre du perron. Mais presque au même instant Watteau la vit reparaître, suivie de sa maîtresse qui la grondait. Watteau n'eut plus d'yeux que pour celle-là. Elle était belle et langoureuse ; elle traînait indolemment des mules de satin ; elle avait jeté négligemment une pelisse de soie grise sur son épaule demi-nue ; ses cheveux flottaient en longues boucles, comme les cheveux de la belle de Lude dans le portrait de Mignard. Elle alla par le jardin, se détournant et s'arrétant à chaque rosier. Comme les roses n'étaient plus fraîches, elle les efl'euillait dans ses jolis doigts, toute rêveuse, avec le sourire attristé de la rêverie. «■ Vous voyez bien, madame, lui dit la suivante au milieu de la grande allée, vous voyez bien que les voilà toutes perdues. — Tu as beau dire, Juliette, tu sais qu'il me faut une rose. On ne peut plus me peindre sans cela. Si je n*avais que vingt ans, à la bonne heure! — J'avais deviné, dit Watteau, la rose est pour moi, c'est-à-dire pour mon pinceau. » La belle dame venait de s'arrêter avec un ! d'admiration devant un rosier encore vert. Elle cueillit une rose des plus fraîchement épanouies; elle détourna un peu sa pelisse et ses cheveux ; elle mit la rose à son corsage en se mirant devant Juhette. Le miroir lui répondit à son gré. Elles rentrèrent aussitôt. Watteau s'imagina que la maîtresse allait venir avec sa rose ; il se • détacha tout tremblant de la fenêtre. Un bruit de che-
\ aux, de carrosse et de laquais, se répandit dans la cour. En une seconde, tout Thôtel fut sens dessus dessous. « Allons , dit Watteau, voilà un fâcheux contre-temps. !■ C'est peut-être quelqu'un qui vient cueillir la rose! » Il attendit paisiblement qu'on vînt à lui, n'ayant pour distraction que la vue du ciel par la fenêtre du boudoir. Il entendit des cris joyeux et des éclats de rire. Il se demanda si, au lieu d'être en bonne fortune, il ne serait que le peintre de la bonne fortune d'un autre. Enfin, après plus d'une heure d'attente, des pas légers dans la chambre voisine l'avertirent que la belle dame allait apparaître. La porte s'ouvrit , il se leva tout en s'inclinant. « Monsieur Watteau, dit la dame, je regrette bien de vous faire perdre tant de temps. — Madame, il faut plutôt poser pour l'amour que pour l'art. — Monsieur Watteau, reprit la d^me avec une certaine dignité, j'aime bien les galanteries, mais en peinture. » Se tournant vers la suivante : oc Juliette, apportez la palette et les pinceaux. — Madame, dit Watteau avec un certain laisser-aller, je ne suis guère en train de peindre aujourd'hui. D'ailleurs, je ne fais que des portraits de fantaisie. — Voyons, monsieur Watteau, pas de coquetterie : on attend mon portrait. Il n'y a que vous au monde pour le peindre avec grâce. — Je reviendrai demain, madame; demain la rose de votre corsage sera plus fraîche. Jamais je ne saurais trouver de couleurs pour bien peindre celle que vous avez là. » Là-dessus, Watteau s'inclina avec une humilité profonde, prit son chapeau et sortit à la grande surprise de la dame. C'était Mme de Parabère. Celui qui était venu si bruyamment et si mal à propos à l'hôtel , c'était Philippe d'Orléans.
Watteau ne fut pas mis à la Bastille.
Cependant les luttes avec la misère, la soif dévorante de renommée, les passions trop vagabondes sous le ciel de l'Opéra, avaient peu à peu épuisé cette nature frêle et nerveuse, toute de feu et d'inquiétude. Il tournait de plus en plus à la misanthropie et à la solitude. Il avait été mélancolique : il devint triste ; il n'eut plus de cœur à rien ; pourtant, par habitude, il eut encore dans ses tableaux toutes les grâces légères et toutes les nonchalantes gaietés de son génie. Pour se distraire, il alla chez le prince de Condé, au château de Chantilly, peindre par allégorie les passions profanes du Régent*. Il revint à Paris plus ennuyé et plus triste encore. D'où lui venait cette tristesse obstinée? Ëtait-ce toujours le mal du pays? Songeait-il à faire son salut ? Avait-il un amour malheureux ? Rien de tout cela : il était atteint de la pire des tristesses, la tristesse sans raison. Il adorait Molière, et il allait pleurer à ses comédies , se moquant de ceux qui dépensaient leurs larmes aux tragédies de Racine. Il avait à INogent-sur-Marne un vieil ami , le curé du pays. Il alla passer six semaines au presbytère comme pour se recueillir. Savez-vous quel fut le fruit de ce recueillement? Il trouva que le curé avait une parfaite figure de Gilles; ayant un si bon modèle sous les yeux, il ne put s'empêcher de faire encore des grotesques, mais toujours sans se dérider. De là datent ses plus jolis Pierrots et Pantalons. Ce fut là qu'il peignit son Médecin, harnaché d'un
* La mère de Mme Dubarry était née à peine; ce qui n'empêche pas les savants d'affirmer que ces satires de Watteau sont écrites contre la maîtresse de Louis XV. Watteau est mort en 1721; Mme Dubarry est née en 1744!
collier de cheval de charrette. Il avait le spleen, il voulut voyager. Vous ne devineriez pas où il alla avec son spleen? Il partit pour l'Angleterre. Ce fut son coup de grâce. Il en revint plus pâle et plus sombre , ennuyé de tout, même du travail, naguère son plus cher refuge.
Jusque-là, Watteau avait eu des copistes, mais pas d'élèves. A son retour de Londres, il lui vint un disciple qui ressemblait aux gentilshommes de ses Fêtes galantes. C'était comme un rêve de Watteau : ce disciple se nommait Nicolas Lancret.
Nicolas Lancret, né à Paris en 1690, eut de bonne heure la main légère. Son père le destinait à la gravure ; il étudia sous d'Ulin. Mais un soir, voyant à l'Opéra les féeries de Gillot et de Watteau , il s'écria : « Voilà mon pays. » Le lendemain, il alla trouver Gillot, qui l'accueillit de tout son cœur, comme de coutume. « J'ai jusqu'ici gravé de l'histoire sacrée; j'aimerais mieux peindre avec vous des contes profanes. « Lancret était bel esprit et jouait de l'antithèse. Gillot lui apprit la science du clairobscur, la hardiesse et la grâce du contour. Cependant , sous Gillot, il ne fit pas grand'chose qui vaille; il n'entendait rien au paysage, Gillot ne lui donnant guère à peindre que des grotesques. Il manquait un peu de verve et de gaieté ; il était patient comme un graveur, partant peu naïf. Ses grotesques étaient donc froids et maussades. Après quelques années d'études sans fruit, il alla prier Watteau de lui donner des leçons. Watteau, qui n'était pas bel esprit dans ses paroles, lui fut d'un grand secours : il le fit peindre sous ses yeux. Voyant que Lancret se donnait beaucoup de peine pour le copier, il saisit le pinceau, le brisa, et dit au jeune peintre : a Puisque vous en êtes là, je vais vous bien servir ailleurs. »
Ils étaient à Nogent. Watteau emmena Lancret dans la campagne. Il garda longtemps le silence. A la fin,
voyant que Lancret, tout interdit, semblait insensible aux beautés de la nature, il lui parla ainsi : « Vous êtes trop Parisien, mon cher garçon, vous ne prenez jamais le temps de rien voir. Il s'agit bien de contempler un de mes tableaux pendant deux heures ! Les tableaux qu'il faut voir, les voilà. Si vous n'avez pas d'yeux pour ceuxci, prenez garde, vous ne serez jamais qu'un peintre d'éventails ; vous ferez des chinoiseries sur les paravents ou des dessus de porte verts et rouges. Mes tableaux sont des chefs-d'œuvre, je le sais ; mais qu'est-ce qu'une copie de mes tableaux ? N'étes-vous donc pas séduit en ce moment par ces lointains si doux et si tendres , par ce petit clocher qui brille au soleil, par cette prairie fuyante qui borde un étang ? Mon cher garçon , songez-y bien : en copiant la nature, vous saisirez son âme, sa force, sa vie ; en me copiant , vous n'aurez qu'une nature morte. On ne saura jamais tout le temps que j'ai passé à voir trembler les feuilles, fuir les nuages, couler les fontaines ; et je ne parle pas du temps que j'ai passé à voir sourire les femmes ; mais ici, poursuivit Watteau en souriant, il y a eu beaucoup de temps perdu. C'est une tout autre histoire. »
Dès ce jour, Lancret eut les yeux ouverts sur la science de la peinture ; les leçons de Watteau furent si bonnes , qu'en peu de temps l'élève fut plus recherché que le maître. Au premier abord, c'était la même magie ; mais, pour les yeux savants, il y avait encore loin de là à Watteau. Cependant, comme Lancret courait le beau monde, qu'il était joli garçon, qu'il avait de l'esprit et de la coquetterie, il fit presque oublier le misanthrope Watteau.
Watteau était fatigué de tout, même de la vie, mais non pas de la gloire. Quand il vit la gloire flotter de lui à Lancret, quand il sentit autour de lui l'air glacial du dé-
laissement, il en voulut au nouveau venu, il devint jaloux; sa tristesse eut désormais une cause. Un matin, se promenant sur les quais , il vit à la fenêtre d'un marchand de tableaux une scène champêtre de Lancret, Il y avait foule devant la fenêtre, et tout le monde de s'écrier : Quel joli Watteau! quelle grâce! quel esprit! quelle magie de couleur! Watteau s'est surpassé. Le pauvre peintre s'éloigna avec une flèche empoisonnée dans le cœur. Son ami Gillot était jaloux aussi; le brave homme, dans son insouciance , avait été détrôné à l'Opéra ; il n'avait plus d'asile pour la peinture, il était réduit à ce métier de patience que Lancret avait abandonné : il gravait pour les livres d'église, lui qui avait peint de si ardentes bacchanales. Un jour, Watteau le rencontra, triste, sur le boulevard, ne s'amusant plus aux farces des saltimbanques. « D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère ? — Mon pauvre ami, lui dit Gillot en lui pressant la main, tu m'as fait bien du mal, tu m'as mis à l'ombre. Tu as pris toute la part du gâteau ; je ne trouve plus à peindre, je suis réduit à graver. — Mais, mon Dieu, lui dit Watteau, je n'en suis ni plus riche ni plus glorieux. A Paris, on oublie un homme de génie du jour au lendemain, comme on oublie sa maîtresse. Après avoir fait tant de chemin, en suis-je plus avancé? Ce petit-maître de Lancret est déjà plus loin que moi ; mais qu'importe? j'ai pris mon parti. — Je sais bien, reprit Gillot, que tu n'as rien gagné à tout cela ; mais tu as créé des imitateurs sans nombre, qui font à l'Opéra mes naïades au rabais. Il ne me reste rien en ce monde ; et qui sait si, une fois dans l'autre monde, on se souviendra du pauvre Gillot? Au moins, toi, tu laisseras un nom et une œuvre ; mais moi, des lambeaux de décorations, des paravents, des dessus de portes , la proie des araignées : autant en emporte le vent ! >•
Gillot essuya des larmes. « Vous pleurez ? dit Watteau tout ému. — Oui , dit Gillot en reprenant son sourire et sa philosophie , je pleure ma défunte gloire. — Bienheureuse insouciance ! » dit Watteau. Et il poursuivit en lui-même : « La blessure est mille fois plus profonde dans mon cœur. »>
Il se retira du monde. Il alla habiter à Nogent , près de son cher curé , le Moulin- Joli , qui était la maison de plaisance de son ami Le Fèvre , intendant des Menus- Plaisirs. Mlle La Montagne , dont la beauté avait passé vite comme l'amour à l'Opéra , suivit Watteau dans sa thébaïde. Ces deux amoureux des plus volages ne s'étonnèrent pas trop de se retrouver sous le même toit ; mais l'harmonie ne fut pas de longue durée. Watteau , las de s'en prendre à la gloire , s'en prit à l'amour dans ses heures de sombre misanthropie. Il sentait venir la mort, il voyait tous les soirs tomber une feuille à l'arbre de sa jeunesse. Quand il respira l'odeur de la tombe , il se rattacha de toutes ses forces à la vie. « C'est le travail qui t'a tué , dit Mlle La Montagne. — C'est l'amour , c'est toi, » dit Watteau avec la franchise d'un homme qui n'a plus rien à risquer. Une fois le premier mot lâché , il parla sans retenue ; la ci -devant danseuse , qui mourait de dépit de n'être plus ni jeune ni jolie, répliqua avec amertume. Selon Mme de Lambert , ils allèrent jusqu'à se battre. C'était un triste tableau que la vue de ces deux amoureux sans amour, déjà morts à toutes les joies de la jeunesse , n'ayant pour dernier sentiment que le regret, le désespoir ou la colère. N'y pouvant plus tenir , Mlle La Montagne vint jouer de ■ son reste à Paris. Watteau demeura seul , n'ayant pour distraction que la bonhomie et la gaieté du curé de Nogent.
11 n'alla plus guère à Paris. Dans ses derniers voyages,
il peignit le plafond de la boutique de son ami Gersaint , marchand de tableaux sur le pont Notre-Dame'^. 11 s'affaiblissait de jour en jour. On le voyait errer tristement, matin et soir, sur les rives de la Marne. Ce n'était déjà plus qu'une ombre. Enfin , brûlé par ce feu de la gloire , du génie et de l'amour , qui aurait dû animer sa vie , mais qui la dévorait , il se coucha pour ne plus se relever. Sa mort fut touchante et comique à la fois. Dans la même matinée , il fit son testament et sa confession. Par son testament , il légua , qu'avait-il à léguer ? des dettes : il légua ses dettes à ses quatre amis, de Julienne, Haranger, Hénin et Gersaint. Ces messieurs sont dignes de la postérité : car , en vrais amis , ils acceptèrent la succession du peintre. Tout en se confessant, Watteau n'oublia pas le péché capital d'avoir pris le bon curé pour modèle de ses meilleurs Gilles. Le curé lui donna pourtant l'absolution. Comme il offrait à baiser au moribond un christ en ivoire , Watteau regarda ce christ avec surprise ; le voyant très-mal sculpté : « Otezmoi ce crucifix , dit-il en levant les yeux au ciel , il me fait pitié. Est-il possible qu'un artiste ait si mal accommodé son maître ! » Ce n'est pas là le dernier mot de Watteau , mais c'est le dernier mot recueilli. Cependant Mme de Lambert , qui a aussi habité Nogent , rapporte ceci : Au moment de la mort, le souvenir de son pays et de sa famâlle ranima son cœur. « Ingrat ! dit-il , je n'ai jamais pris le temps , dans tant de temps perdu , de faire le portrait de ma mère. Voyons , à l'œuvre ! » Il traça avec l'index des traits dans le vide , s'imaginant peindre sur la toile.
11 mourut seul. Il fut enterré dans un cimetière où
* Selon les écrits du temps, ce plafond était un des chefs-d'œuvre / de Watteau; mais ce plafond est, un jour d'incendie, tombé à l'eau. "
il ne connaissait personne. Il avait dit , peu de jours avant de mourir : a C'est triste d'être enterré là , je n'y reverrai pas âme qui vive, j^ On n'ira jamais chercher l'ombre de Watteau au cimetière de Nogent-sur-Marne. Comme tous les grands maîtres , Watteau repose dans ses œuvres*.
Lancret , né heureux , mourut heureux. Après avoir traversé mille galantes aventures en plein déluge des passions profanes , il eut la joie inespérée de rencontrer une arche sainte pour le conduire au port.
En descendant l'escalier de sa maison , il remarquait souvent avec admiration une jeune fille de dix-huit ans à peine , qui n'avait pas l'enjouement des filles de cet âge. Elle était d'une beauté tendre et douce, peu commune à la fin de la Régence. Quand elle passait dans l'escalier , il se détournait avec un respect involontaire ; elle baissait la tête et s'envolait comme un oiseau. Il s'accoutuma si doucement à la voir , qu'il se surprit plus d'une fois descendant l'escalier sans penser à sortir. 11 apprit sans peine que cette belle fille vivait en silence dans une pauvre chambre avec sa mère , qui était sans ressources. Lancret était le grand seigneur de la maison ; il alla frapper à la porte de la mansarde , poussé par une charité toute chrétienne. La jeune fille vint ouvrir en essuyant des larmes : sa mère était mourante.
* A ses derniers jours il peignit un tableau représentant un malade en robe de chambre au milieu d'un cimetière , fuyant pour échapper à quatre ou cinq seringues braquées contre lui ; il arrivait au tombeau a\ec un cortège de médecins et d'apothicaires , marchant deux à deux en habits de cérémonie. Watteau avait le pinceau si gai, que ce tableau tout funèbre est d'un esprit charmant.
Lancret n'avait jamais vu un pareil tableau ; habitué à la soie , à Tor, à la gaieté , il fut pour ainsi dire tout dépaysé. Il s'approcha de la malade avec sollicitude. La malade , qui était une noble femme battue par la mauvaise fortune , sembla lui demander , d'un regard fier, de quel droit il venait les troubler dans leur douleur cachée , dans leur douleur silencieuse.
Lancret fut le plus troublé ; ne sachant que dire , il parla trop vite de secours, a J€ ne veux pas d'aumône , dit la malade ; je dois respecter le nom de mon père. Si Dieu lui-même ne me vient point en aide , je saurai mourir, et bien mourir. Pour ma fille , elle ira au couvent. — Madame , dit Lancret très-ému , je n'oserai dire que c'est Dieu qui m'envoie ; cependant , dites-moi le nom de votre père, peut-être.... — Mon père, monsieur, c'était Boursault. — Quoi ! Boursault , tant favorisé par Louis XIV ! Voilà ce qu'il vous a laissé? » Lancret avait tourné les yeux vers la jeune fille ; c'était l'ange de la douleur. « Madame , reprit-il en saisissant la main de la mère , je suis si loin de vouloir vous faire l'aumône , que je viens vous demander une grâce. — Une grâce , monsieur ? dit-elle avec amertume ; que voulez-vous dire ? — Je suis le peintre Lancret. J'étais pauvre aussi; j'ai travaillé , je suis devenu riche : eh bien , tout ce que j'ai, mon nom , mon cœur, ma fortune , c'est à votre fille, si vous voulez. » La malade regarda Lancret avec surprise. « Monsieur Lancret, dit-elle en cherchant dans ses souvenirs , oui , vous êtes un peintre célèbre. — Je n'ai plus ma mère , poursuivit Lancret en pressant la main de la fille de Boursault , je n'ai plus ma mère ; mais , si vous voulez , je la retrouverai. — Hélas ! monsieur Lancret , je ne sais que vous répondre. »
A cet instant la jeune fille , touchée vivement par les paroles simples et généreuses de Lancret , s'avança près
du lit , prit l'autre main de sa mère , et dit d'une voix faible : « Je me trouverai heureuse et honorée d'épouser M. Lancret. »
Le mariage, je voulais dire le sacrifice, fut célébré quinze jours après. Le sacrifice fut noblement accompli jusqu'à la fin. Le temps que la petite-fille de Boursault passa avec Lancret fut rempli pour lui de cette amitié toujours tendre , toujours de sollicitude , qui vaut bien l'amour et ses contre-temps. Il mourut deux ans après ; il serait mort seul, en proie à quelque Thérèse Levasseur, qui eût , le lendemain de l'enterrement , épousé à ses frais son valet de chambre ; il mourut assisté des bénédictions, du dévouement et des prières d'une noble femme , qui le pleura et qui respecta toujours son nom. Le mariage est devenu un refuge pour le cœur, pour la fortune et pour l'art peut-être ; la main d'une belle et bonne femme empêche souvent la plume et le pinceau d'aller de travers.
Lancret mort, l'héritage de Watteau ne fut pas recueilli. Les Vanloo, Lemoine et Boucher, avaient commencé dans la peinture galante une autre galerie où il y avait des souvenirs du peintre de Valenciennes ; mais pourtant l'école de Watteau était fermée. Lancret , avec son esprit et sa patience , n'a été qu'un écho , un rayon dans l'eau , un clair de lune ; il n'a eu ni le feu , ni le trait, ni l'àme du maître. J'ai vu une des fêtes champêtres les plus renommées de Lancret. Il s'y trouve , comme dans tous les tableaux du genre, de belles amoureuses qui dansent avec des cavaliers galants. Mais il y a aussi des joueurs de violon et des joueurs de flûte , qui jouent pour tout de bon des airs de Lully. Il n'y manque guère que la parole : les mains s'agitent sur la flûte et sur le violon , les pieds battent la mesure , les danseurs dansent avec beaucoup de bonne volonté.
Ce tableau artificieux qui s'anime, qui chante et qui danse , avec cette musique qui va si bien aux per- 'sonnages , n'est pas encore si vivant qu'une fête champêtre de Watteau , où il n'y a que le seul artifice de la peinture.
Watteau fut par excellence le peintre de Tesprit et de l'amour , le peintre des fêtes galantes. Il a peint la nature à ses jours de fête. Le cadre est toujours éclatant comme le tableau. Il faut avouer que le paysage de Watteau rappelle autant l'Opéra que la nature ; mais il répand une magie douce et vaporeuse qui est tout à la fois la magie de l'art et celle de la vérité. Il lui faut toute sa merveilleuse adresse pour ne pas ofî'enser par ses invraisemblances. Comment ne pardonnerait-on pas à cet enchanteur , qui , tout en confondant les idées théâtrales et champêtres , arrive à créer un poëme qui nous séduit et nous fait croire au mensonge? Mais qu'est-ce donc que la vérité ? L'art , c'est la nature vue par la poésie , dira Watteau ; ce qui ne l'empêchera pas de saisir tous les secrets de là vérité , sauf à la faire voir par un prisme.
Il a été le plus coquet et le plus doux , le plus fin et le plus souriant de tous les peintres du xvnr siècle. Son pinceau était pétillant , son dessin avait la légèreté du rhythme ailé. Il y a dans sa couleur le feu du diamant et la fraîcheur de la rosée. C'est une magie pour le regard, qui s'étonne , cherche et s'étonne encore. Que j'aime à me perdre dans ces horizons sans bornes que cacherait une main de femme! C'est le fini et l'infini.
Son œuvre est des plus variés : outre ses mascarades champêtres et ses fêtes galantes , il a peint des haltes
de soldats qui font tort à celles de Wouvermans , des chinoiseries ravissantes comme au château de la Muette , des singeries pleines de malice comme au château de Chantilly. Un jour de distraction , il s'est même avisé de faire de la peinture sévère , une Vierge à l'enfant , qui fut jugée digne de Van Dyck. Où sont allés ses mille tableaux ? La plupart de ses jolies figures de marquises déguisées se sont évanouies comme les marquises ellesmêmes. En 1792 on fuyait son château, laissant aux fureurs des sans-culottes les fraîches images de Watteau , répandues çà et là au-dessus d'une porte ou d'une cheminée , sur un panneau ou sur un paravent. Les sansculottes dévastateurs , héros et vandales du xviii* siècle, mettaient en pièces ces légers chefs-d'ôeuvre , coupables sans doute , parce qu'ils rappelaient les fêtes de l'esprit et de l'amour.
Watteau n'a guère eu de critiques pour le juger. Voltaire se contente de dire que le peintre des fêtes galantes a été dans le gracieux ce que David Teniers a été dans le grotesque. La Motte a écrit à sa gloire quelques vers spirituels :
Parée à la française , un jour dame Nature Eut le désir coquet de voir sa portraiture ; Que fit la bonne mère? Elle enfanta Watteau.
Cette peinture est juste. Watteau est bien l'enfant de dame nature parée à la française, ayant le désir coquet de voir son image.
Bernis adorait les œuvres de Watteau. Je reproduis cette strophe du cardinal de... Pompadour, qui indique assez bien le goût frivole du temps :
Fille aimable de la folie, La chanson naquit parmi nous; La chanson railleuse et jolie Convient aux sages comme aux fous.
Amoureux de la bagatelle , Nous quittons la lyre immortelle Pour le tambourin d'Érato ; Homère est moins lu que Chapelle , Et, si nous admirons Apelle, Nous aimons Teniers et Watteau *.
Watteau a su nous enchanter par ses paysages souriants et ses adorables figures. Avant lui , les poètes et les conteurs avaient égaré notre imagination sur ces rivages inconnus, çà et là entrevus dans un rêve charmant ; avant lui , mille Décamérons et mille Eldorados nous avaient souri par leurs nymphes, leurs roses et leurs chansons. Nous avions dormi dans l'île de Cythère, sur les pieds de Vénus encore tout blancs de l'écume des flots ; nous avions traversé la mer sur le chant des sirènes; nous avions soupiré dans Tîle de Calypso; nous avions rêvé sous les mystérieuses ramées de TOlympe. Un nouvel enchanteur
* L'œuvre de Watteau est en trois volumes renfermant cinq cent soixante-trois planches. Cent trente sujets historiés composent le premier volume ; le second et le dernier contiennent des figures de fantaisie, des ornements, des paysages, des chinoiseries, des caprices de paravent. Il s'est gravé lui-même avec bonheur. Ses dessins sont très-curieux à voir et à étudier. Presque toujours il dessinait au crayon rouge sur du papier blanc, ce qui lui donnait des contreépreuves. Il ne relevait presque jamais ses dessins de blanc , le fond du papier les relevant assez pour sa manière. Il a aussi dessiné aux deux crayons de pierre noire et sanguine , ou mine de plomb et sanguine ; quelquefois les trois crayons étaient à l'œuvre , surtout pour les têtes et les mains. Dans les premiers temps, il a fait des gouaches et des pastels; enfin tout allait merveilleusement h sa main, hormis la plume. L'heureux et singulier efl'et des hachures, la légèreté et la finesse du trait, l'esprit et la grâce des profik, la coiffure d'un goût charmant, mais surtout le caractère original des figures, grotesques ou gracieuses, vous apprendront toujours le nom de Watteau. Tous les bons graveurs ont plus ou moins mal gravé d'après Watteau ; Audran, Thomassin, Tardieu, Cochin, Simonneau, Larmessin, Aveline, Moreau, Petit, Lebas, Lépicé et Boucher, n'ont pu rendre l'adorable fantaisie de ce peintre charmant.
Quoique Watteau fût toujours un peu eu défiance de son esprit,
était venu qui s'appelait le Tasse , un autre qui s'appelait d'Urfé ; nous avions adoré Armide dans son palais ; nous avions cueilli , sur les bords du Lignon , des couronnes pour les Philis. Il n'est pas jusqu'aux fées de Perrault qui ne nous eussent égarés dans leurs enchantements. Watteau fut le dernier enchanteur. Ces Eldorados que nous avions vus dans les vapeurs confuses du songe , nous les vîmes , grâce à lui , les yeux ouverts , dans ces parcs somptueux , ces cabinets de verdure , ces berceaux mollement touffus que dominent des fontaines de marbre peuplées de nymphes et de satyres. C'est encore la nature, mais la nature un jour de fête, quand le soleil la pénètre d'amour.
Quel joli roman à faire dans un paysage de Watteau ! Mais le roman est tout fait ; il n'a qu'une seule page : c'est tout ce qu'il faut pour le roman du bonheur. Voilà bien les arbres toujours verts où les rossignols répondent aux violons du château. Avancez à l'ombre, où sont éparpil-
qiioiqu'il se rappelât toujaurs trop qu'il était venu à Paris se croyant plutôt peintre d'enseignes ou de décors que le petit-fils de Rubens, il parlait bien et savait écrire. Témoin cette lettre à M. de Julienne, publiée par les Archives de l'art français :
« Il a pieu à Monsieur l'abbé de Noirterre de me faire l'envoi de « cette toile de Rubens où il y aies deux testes d'anges, et au-dessous m sur le nuage cette figure de femme plongée dans la contemplation. a Rien n'aurait seu me rendre plus heureux assurément, si je ne res- « tois persuadé que c'est par l'amitié qu'il a pour vous et pour « M. votre neveu, que M. de Noirterre se dessaisit en ma faveur d'une « aussi rare peinture que celle-là. Depuis ce moment où je l'ai reçue , a je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se a retourner vers le pupitre où je l'ai placée comme dessus un taber- « nacle ! ! On ne sauroit se persuader facilement que P. Rubens aie «jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, « monsieur, d'en faire agréer mes véritables remerciemens à Monte sieur l'abbé de Noirterre jusques à ce que je puisse les luy adresser oc par moy-mesme. Je prendrai le moment du messager d'Orléans a prochain pour lui escrire et lui envoler le tableau du Repos de la tt sainte famille que je lui destine en reconnoissance.
« A. Watteau. »
WATTEAU. bl
lés les plus belles femmes et les plus vifs amoureux. Ecoutez , c'est un concert enivrant ; le vent secoue les roses et les violettes , la fontaine répand son cristal sur la mousse , la colombe bat des ailes en passant en tel paradis, la tourterelle roucoule au voisinage. Ecoutez encore ; ici ces lèvres de pourpre chantent l'amour , cette bouche charmante promet le bonheur. Plus loin , entendez-vous ces doux propos, ce baiser pris avant d'être accordé? Entendez-vous ce silence éloquent? L'herbe est fraîche et parfumée : avancez encore pour admirer la parure de ces belles femmes ; elles n'ont rien que leur sourire et leur regard. Trouvez-moi un diamant qui vaille cette œillade, une rose qui vaille cette bouche qui sourit ! Elles sont vêtues de rien , comme pour Tamour de Dieu : un corsage indiscret où il y a quelquefois une main qui plante un bouquet, une jupe chiffonnée , une écharpe qui lutte contre le vent et avec l'amour , des mules de satin et un éventail , car on joue beaucoup de Téventail dans ce pays-là. Mais il arrive souvent que cet habillement est mis de côté pour le bain dans la rivière. Quelles capricieuses naïades ! Alors il n'y a plus d'autres voiles que les flots , le feuillage , la brume du soir , l'air du temps.
Le paysage est toujours un chef-d'œuvre. Près du vieil orme il y a une statue : l'art dans la nature. Les lointains vaporeux nous séduisent, la lumière des abords nous éblouit. Je regrette pourtant de ne pas voir , dans un coin du tableau , le petit mendiant qui broie ses croûtes sur le bord du sentier. Ce nouveau personnage serait peut-être un heureux contraste à toutes ces figures amoureusement enjouées; il serait le souvenir de la vérité humaine en face de tous ces poétiques mensonges ; les femmes n'en seraient pas moins jolies, les amoureux moins galants : au contraire, tout le monde y gagnerait.
L*art n'est vivant que par les contrastes; un sourire éternel dure trop longtemps.
Quand le Poussin peignait TArcadie , cet autre Eldorado si cher à tous les rêveurs , il n'avait garde de peindre le sourire éternel. Son paysage rappelle Dieu par sa grandeur : c'est bien là le pays de l'âge d'or. Tous tant que nous sommes , rois , poètes , soldats , nous irions y prendre la houlette ou y conduire la charrue. Cependant, au milieu du paysage, ce ne sont pas de folles danses ou d'amoureux ébats, c'est un tombeau. L'inscription sépulcrale n'est pas longue , mais qu'elle est éloquente ! Et in Arcadia ego. Là n'est pas tout le côté humain du paysage : deux garçons et deux filles de la contrée , heureux comme des amoureux de seize ans qui vivent enArcadie, sont soudainement arrêtés par ce tombeau dans leur promenade poétique : ils s'en allaient gaiement , les amants tout rayonnants de joie, les amantes toutes parées de guirlandes de roses; ils s'en allaient chercher l'amour; mais voilà qu'ils rencontrent la mort , la mort qui frappe la fleur comme la tige flétrie, l'oiseau qui chante comme le hibou. Sur toutes les figures, la tristesse voile peu à peu l'enjouement; un rayon du ciel descend dans les âmes : on envisage la mort qui poursuit son œuvre impie partout, jusqu'en Arcadie. Le cœur est touché ; ces amants , croyez-moi , ont fait là un grand pas vers l'amour ; ils sont allés , grâce à cette leçon du temps, jusqu'au divin sentiment, jusqu'à la science de la vie. Ils s'aimeront en souvenir de Dieu et en espérance du ciel.
] Mais Watteau n'avait aimé qu'à l'Opéra; dans son temps , on ne croyait plus à rien, ni à Dieu ni à l'amour : du moins l'amour n'était encore que le Cupidon suranné des anciens; on ne lui demandait qu'un peu d'ivresse, l'oubli de ce monde et de l'autre, des ceintures toutes
dénouées, enfin le ciel du lit en attendant l'autre. Le coupable , ce n'est pas Watteau , c'est son siècle.
Mais pourquoi demander à la fraîche vallée toute pleine de fleurs et de rayons les plantes robustes de la montagne? Aimons Watteau dans son mensonge charmant et dans sa philosophie romanesque *.
Qui sait s'il n'a pas une philosophie plus sérieuse? Dans presque tous les tableaux de ce peintre charmant , il y a un clocher lointain qui s'élève dans le ciel en faisant ombre au cimetière; c'est toujours un clocher flamand, aigu et léger , un souvenir de son cher pays. Or , ce clocher silencieux ne dit-il pas à l'horizon ce que dit sur le chemin la tombe de l'Arcadie ?
* Qu'est-ce que le vrai , d'ailleurs ? Je l'ai dit : Watteau est plus vrai qu'il ne paraît l'être. Ne cherchez pas dans ses tableaux la bonhomie des bourgeois, l'air grave et héroïque des penseurs et des guerriers, la simplicité agreste et naïve des paysans. Ses héros à lui sont toujours des héros galants : ses philosophes cherchent la science de la vie dans l'amour; ce qu'il veut peindre surtout, ce sont des comédiens, comédiens de toute espèce, comédiens sur le théâtre et comédiens dans la vie.