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Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvre

Ji Celui qui m’apprit, tout enfant, à goûter et comprendre ces deux grandes choses : le Livre & l’Œuvre d’art .

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‘DE Mon, ‘PÈRE.

A Monsieur

JEAN ALBOIZE , Directeur de Y Artiste.

e permettrai-je , mon cher ami , de vous soumettre cette étude ?

Pourquoi pas ?

Aussi bien êtes-vous un juge fort indulgent, et moi , coutumier par état de plaider les mauvaises causes.

Voici en quelques mots sa genèse : vous la conter cest exposer tout au long nies circonstances atténuantes.

Au retour de ce voyage à Paris , où j’eus la bonngjortune de vous revoir et renouer, après une interruption de plusieurs années, nos amicales relations d’autrefois , je fus pris ici d’un accès d’ennui.

Il n’était qu’un coin dans toute la ville où se dissipait ma mélancolie , où je secouais ma torpeur et assistais au réveil de mon esprit : c’était la Bibliothèque municipale , riche en ouvrages de toute sorte, notamment d’art.

La rare érudition, le bienveillant accueil du Bibliothécaire , bien loin de m’écarter de ce terrain de prédilection, redoublaient encore l’attraction mystérieuse qu’exerçaient sur moi les vieux livres confiés à ses soins.

J’en vins bientôt à élire littéralement domicile che\ lui, arrivant dès l’aurore, me faisant chasser poliment le soir.

Dans la vaste pièce centrale, silencieuse comme une salle d’étude, hantée par de rares jeunes gens préparant fiévreusement leur agrégation prochaine, une singulière hallucination méprenait parfois. N’entendant mes- graves voisins demander à mi-voix que Sénèque et Térence, Pline et Cicéron, il m arrivait de perdre pour quelques minutes la notion vraie du lieu et du temps et de me croire revenu à ma dernière et rêveuse année de collège.

Aussi j’aimais jusqu’à la griserie cette atmosphère spéciale de la Bibliothèque et sa bonne odeur caractéristique, faite des mille corpuscules détachés de scs innombrables bouquins et flottant dans l’air. Je me complaisais à y vivre heureux et solitaire, ainsi qu’un rat logé clans l’épaisseur d’un vieil in-folio, — en plein parchemin.

Cependant il fallait un prétexte , bon A légaliser ma perpétuelle présence au milieu de ces sérieux travailleurs, et c’est alors que j’arrêtai par la manche flottante de son justaucorps un ancien habitant de la cité, maître Sébastien Bourdon.

A briiljtpourpoint je demandai à cet honnête artiste l’autorisation de promener en sa compagnie les grandes routes et aussi les chemins de traverse de l’Europe au xvne siècle. Il me répondit par un silence probablement négatif, mais que j’eus la mauvaise foi d’interpréter favorablement.

Bras dessus, bras dessous avec lui, je partis donc, et Dieu sait ! quels personnages de son temps j’osai fréquenter, tutoyer, je veux dire feuilleter.

Le pire de tout , c’était encore lorsque l’illustre peintre, réussissant à m’échapper, se dérobait soudain à ma curiosité fort indiscrète. Mon audace alors devenait extrême. Abandonnant momentanément la Bibliothèque , je courais aux Archives, et là , plus fâcheux qu’aucun des fâcheux de Molière, j’interrompais brusquement le sommeil de ses compatriotes et contemporains , je

m’avisais de leur adresser mille questions confidentielles , plus insolentes l’une que l’autre.

Depuis le modeste pâtissier, qui moyennant une patente de quatre livres cuisinait ses tartelettes dans une boutique voisine de celle de Marin Bourdon , et embaumait du parfum de ses pains au lait la rue de l’Orgerie- Vieille, témoin des jeux de Sébastien tout enfant, jusques aux gros marchands drapiers et passementiers partageant avec Messieurs les Trésoriers de France et les Conseillers eu la Cour des aydes et des comptes les honneurs du Consulat , nul n’était par moi épargné.

Je me souviens même qu’un jour, lancé en semblable recherche , je fis irruption tête baissée en pleine coterie de précieuses : une galante assemblée présidée , ne vous en déplaise , par la hautaine Elisabeth de Bon fi, marquise de Castries, sœur de l’élégant archevêque de Narbonne et femme du gouverneur de la cité.

Cette fois ma confusion fut grande et je battis aussitôt en retraite, tandis qu’un pli allait se creusant sur le front pur de ces adorables grammairiennes. q

■Elles n’avaient point tout à fait tort, Corinne et Dorinde, d’être froissées de ma présence et de se méfier de mon indiscrétion : le lendemain me surprit, en effet, bavardant sur leur compte avec tous ces charmants cancaniers du grand siècle, qui se nomment Chapelle, Bachaumont, Bussy-Rabutin et son adorable cousine Madame de Sèvignê. J’allai meme jusqu’à consulter les ennemis jurés des Précieuses de province, d’Assoucy et Poquelin, cela toutefois sans croire un seul mot de leurs affreuses calomnies.

Au bout de quelques mois de cette flânerie rétrospective, est-il besoin de vous annoncer que j’avais amassé sur ma table de travail une quantité énorme de notes et de bouts de papier? C’est alors que me vint, je ne sais d’où, l’idée regrettable d’écrire ce livre.

Je dis je ne sais d’où, parce que j’ai toujours supposé que cette ■velléité fâcheuse constituait peut-être bien une vengeance d’outretombe. Je crois fermement qu’une ombre, par moi plus lésée que les autres ou peut-être plus susceptible, m’a fort malicieusement soufflé cette coupable pensée.

Quoi qu’il en soit , je pris la plume et j’eusse dû plutôt me munir d’une paire de grands ciseaux ; mais , vous l’avouer ai- je ? aurais-je été ainsi armé, le courage m’eût fait défaut devant certains sacrifices.

Dans les poudreux parchemins des Archives et les volumes à sombre reliure de la tranquille Bibliothèque, il m’était arrivé souvent, devant tel fait anecdotique palpitant encore de la vie et des effluves d’autrefois, d’éprouver une délicieuse surprise. Cellelà même que vous ressentiriez, si feuilletant un vieil herbier ou bien un livre d’heures du siècle passé , vous découvriez en Ire deux de ses pages jaunies une fleur éclose aux soleils d’antan et conservant encore son délicat coloris , son faible mais exquis parfum. ^

Ces fleurs-là , je les avais doucement recueillies et bien loin de les rejetter, j’avais pris grand soin tout au contraire de les encadrer dans cette modeste brochure, n’ayant qu’une seule crainte, celle de les voir s’effeuiller par trop dans mes mains.

Aujourd’hui donc me relisant, une terreur m’est venue et c’est pour cela que j’appelle en consultation votre goût sûr, votre loyale amitié.

Ne vous semble-t-il pas que cet ouvrage est un peu longuet ?

Ne trouvez-vous pas que dans ce livre, — de par la couverture sa propriété — , Sébastien Bourdon joue parfois un rôle trop modeste , presque celui du professeur Babolain de Gustave Droz dans certain bal travesti donné par sa femme ?

L’honnête peintre ne s’efface-t-il pas, plus qu’il ne siérait ,

devant ses hôtes ? Le maître de la maison n’esl-il pas relégué à un rang trop éloigné , par la noble et intéressante compagnie che ^ lui reçue ?

Voilà une de mes préoccupations ; elle n’est point la seule. Aussi vous prierai-je de me rassurer, répondant en toute franchise à cette question :

Ce livre est-il digne de voir le jour?

Prenez garde, mon cher ami, peseg bien votre réponse. Si le public allait ne pas la ratifier, il est bien entendu que vous seul seriez responsable, devant lui, de ma tentative téméraire.

Adieu et tout à vous ,

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