Archives de l'art français, notes de Mariette
BOURDON A MONTPELLIER
Peut-on fixer, d’une manière exacte, la durée de son séjour parmi ses compatriotes ? A quelle époque arrive-t-il et repart-il ? C’est une question trop importante pour que nous ayons négligé de la résoudre. Nous croyons y être parvenu en comparant les documents relatifs à Bourdon qui se trouvent aux archives municipales de Montpellier, dont certains signés de sa main , et les procès-verbaux de l’Académie royale de Peinture et Sculpture, conservés aux archives de l’École des Beaux-Arts à Paris. Nous avons soigneusement relevé, parmi ces derniers, tous ceux qui dans les années 1656, 1657 et 1658 sont apostillés de sa griffe *.
Voici, sans autre préambule , le résultat de notre double étude : le mardi 3 février 1657 , le syndic Hondrac avertit le Chapitre de Montpellier que Bourdon « souhayteroit de faire un tableau pour le grand autel de la cathédrale. » Le peintre a donc revu son pays natal à cette date. Un procès-verbal de l’Académie, du même mois de février, contredit-il notre affirmation en disant : « Ce mesme jour, considérant » que les mois de mars , juin et juillet reste à remplir de professeurs, » à quoy se sont offerts MM. Errard , Lebrun et Bourdon , comme il » est marqué en la délibération du 7 octobre 1656,... la Compagnie a » remis àM. Lebrun le mois de juin et seluy de juillet àM. Bourdon « ? En aucune sorte ; il ne démontre qu’une chose, c’est que Sébastien a cru partir pour quelques mois à peine et a laissé dans cette croyance ses confrères et ses intimes. Ceux-ci, se rapportant à une proposition
1. Sommes-nous par là arrivé à une absolue certitude? Pouvons-nous cantonner le séjour de Bourdon hors Paris de tel jour à tel autre déterminé? Pas tout à fait. Nous avons du moins rectifié bien des erreurs , notamment celle de d’Argenville, qui plaçait le voyage à Montpellier en 1663, et lui donnait une durée de trois ans. Nous avons, en outre, la satisfaction d’avoir apporté les premiers, dans ce débat, des documents sérieux et probants.
Le contenu aux actes de Montpellier que nous citons, ne laisse subsister aucun doute sur la présence de Bourdon en province; notre circonspection nous défend d'accepter aussi aisément comme preuves les procès-verbaux académiques signés de son nom. Un procès-verbal, en effet, ne s’écrit et ne se rédige qu’après la séance ; il n’est approuvé et signé qu’à la réunion suivante. Est-ce bien toujours à celle-là et non à une autre encore plus éloignée , dans laquelle le secrétaire, empêché par un travail quelconque, fait légaliser en bloc une série de comptes-rendus? Cette dernière supposition 11’a rien que de très-vraisemblable.
faite par lui l’année précédente, lui assignent un mois de professorat pour l’époque où, pensent-ils , il sera sans aucun doute de retour.
Bourdon est-il parti en famille , emmenant avec lui , comme le disait d’Argenville, femme et enfants ? Les registres protestants de l’église de Charenton Saint-Maurice nous répondent négativement. Suzanne du Guernier était , au moment du départ , dans un état de grossesse avancée. Elle devient mère le 21 mai 1657, d’un fils auquel le pasteur donne le nom de Jean. Il n’est donc pas douteux qu’elle n’a pu, jusqu’à cette date , quitter Paris. Pourquoi, du reste, notre artiste aurait-il songé à se faire accompagner des siens? L’exécution d’un tableau, si grand soit -il, est chose aisée pour sa bouillante ardeur, et bien certainement, en laissant Suzanne, il a dû compter que son retour coïnciderait avec la cérémonie du baptême.
Mais nous savons déjà quels événements inattendus se produisent tandis qu’il travaille à la toile commandée par Messieurs les Chanoines. Le premier consul et viguier Jacques de Baudan reprend les propositions de 1649. Cette fois , Bourdon fait un meilleur accueil à l’idée de diriger et fonder une Académie des Beaux-Arts à Montpellier, et le 19 mai il passe à ce sujet un contrat avec les autorités de la ville. Le voilà donc installé dans la capitale du Bas-Languedoc , sinon à toujours , du moins pour quelque temps. Ira-t-il chercher à Paris sa
On ne peut donc, étant donnée la date de la séance et la signature d’un académicien, conclure formellement à la présence du signataire audit jour ; mais, d’autre part, il serait puéril d’exagérer ces craintes , et lorsque le nom de Bourdon se trouve sept, huit fois consécutivement au bas des registres, de ne pas admettre à cette époque son retour dans la capitale. Cela d’autant que les académiciens ne signaient point l’un pour l’autre. Tout le temps que Sébastien, par exemple, est en Suède, son nom est absent du bas des procès-verbaux. Par décision du samedi 21 décembre 1652 , du Guernier le remplace comme professeur, mais il n’a garde de le remplacer comme signataire. Fait plus précis , le 6 mai 1662, jour où l’Académie agrée l’ouvrage du sieur Vanloo, Bourdon n’ayant pu venir et s étant permis de charger quelqu’un de ses confrères de son suffrage, la Compagnie , dans le but d’éviter un précédent fâcheux, s’oppose au vote et déclare qu une semblable mesure ne sera jamais tolérée.
Ces deux constatations etplusieurs autres fournies par ces documents eux-mêmes nous démontrent que s’il faut apporter quelque tempérament dans leur lecture, ils n’en méritent pas moins d’être pris en très-sérieuse considération.
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famille ? Écrira-t-il aux siens de venir ? En l’une ou l’autre hypothèse, il faut de l’argent, ce nerf de la guerre et des voyages. Sébastien le sait et a déjà pris ses précautions : le 24 mai, il touche sur le prix du tableau cathédral un à-compte de 500 livres.
Cependant nous sommes porté à croire que le directeur de la future Académie montpelliéraine 11e regagna pas , ne fût-ce que pour quelques jours, la capitale et attendit en province ses enfants. Effectivement, Y Estât de l’ordre des professeurs de l’Académie royale nous montre que Lebrun et Bourdon s’étaient engagés concurremment à exercer le professorat en juillet 1657; or, nous trouvons dans un procès-verbal en daté du premier samedy de juillet (le 7): « MM. Lebrun et Errard ont promis de continuer les fonctions de » professeurs en le moisquy leur est escheu. » Ce qui veut dire évidemment, qu’à défaut de Bourdon , absent, Lebrun pose le modèle et surveille l’école le mois de juillet tout durant.
Veut-on une nouvelle preuve que Sébastien , dans le courant de cette seconde moitié de l’année 1657, bien décidé à abandonner Paris pour Montpellier, faisait régler dans la première de ces deux villes toutes ses affaires ? Que l’on parcoure cet autre compte-rendu d’une séance académique à la date du samedi 25 août: « Cejourd’huy,
» l’Academie estant assemblée sur ce quy a esté représenté que
» diverse personne ayant avanssé pour les afaires de l’Academie , » désirent d’en estre remboursé, notamment Messieurs Bourdon4,... » a esté arresté que quant les afaires de l’Academie le pourron per- » mestre , tous ceux quy ont advenssé quelques deniers par prest , » outre les contribuions réglées , seront rembourssez, et en atandant » chacun pourra mestre en mesmoir les advance qu’il aura faict et » le donner au secrétaire quy en fera un esta L »
L’année 1657 s’achève et la nouvelle trouve Bourdon fixé au milieu de ses compatriotes, menant activement le Miracle de Saint Pierre. Cette toile est terminée fin février. Le 4 mars 1658 , le peintre en
1. Dans un état des dettes, dressé le 5 avril 1659, nous voyons qu'il était dû û Bourdon 64 francs.
demande payement au Chapitre ; le reçu de la somme de 1500 livres qui lui restait due est introuvable aux archives ; mais si nous en jugeons par les habitudes fort régulières du corps cathédral, cette somme doit lui être comptée avant la fin du mois de mars. La rixe avec Boissière a lieu. Le maître de Montpellier, harcelé par ces mesquines querelles provinciales, renonce à ses projets. Il achève hâtivement la décoration de l’hôtel du Robin, et comme trait du Parthe , donne à une gigantesque figure de V Envie 1 les traits de son rival.
Le samedi 4 mai de cette année 1658 , il est de retour à Paris, si nous ajoutons foi entière à sa signature , ‘qui — absente des procèsverbaux depuis le jutly, 22e juin 1656 — reparaît au bas du compterendu de la séance tenue à la date que nous venons d’indiquer. Le 6 juillet, nouvelle signature et , preuve cette fois indiscutable de sa présence, en août , du Guernier se trouvant malade , c’est Bourdon que la Compagnie charge de professer à la place de son beau-frère.
Le 27 septembre de cette malheureuse et fatale année , Suzanne décède, et son corps est inhumé dans un des cimetières de la capitale. Le 6 mars 1659, Bourdon épouse Marguerite Jumeau. Dans cet intervalle , il a eu fort à faire pour régler la fortune de la défunte , pourvoir de tuteurs et curateurs ses enfants. C’est à cet effet qu’il s’est rendu devant Me Demas , notaire , le 4 janvier. A l’Académie , les preuves de sa présence vont se multipliant : on voit sa griffe au bas des procès-verbaux du Ier février, 22 mars, 5 avril, 3 mai, 28 juin, 27 décembre 1659. En 1660 et 1661, 1662 et 1663 encore d’autres signatures.
Ainsi donc l’époque approximative de son départ est bien établie. C’est en avril ou fin mars 1658 que Sébastien quitte Montpellier, ce qui , chose à noter, s’accorde avec le dire de Mariette sur le début de ses travaux à l’hôtel de Bretonvilliers.
1. Xavier Atger prétendait tenir ces renseignements « du bon vieillard Loys », peintre local , issu d’une vieille famille de peintres Moutpelliérains.
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Lettre de Nestore à Polydor. — Agissements et mort de Samuel Boissière.
ceux qui voudraient savoir ce qui se passa après le départ de Bourdon dans sa ville natale , nous répondrons que Samuel Boissière et François y triomphèrent. Si nous avons, en effet, infructueusement cherché aux archives du Palais de Justice de Montpellier les traces de cette fameuse querelle , nous avons , en revanche, trouvé de nombreuses mentions du nom des deux ennemis de Sébastien dans les registres consulaires.
En l'année 1658, les portraits des nouveaux Consuls sont confiés à François, et il touche pour cela faire 336 livres. Le 28 novembre, le Conseil des Vingt-quatre, voulant orner la cheminée de la grande salle et en même temps remercier le sénéchal M. de La Forest du zèle qu’il a mis à la restauration de l’Hôtel-de-Ville , charge Boissière de reproduire en un grand tableau les traits de ce haut personnage. On lui alloue pour cela 480 livres, et il touche aussitôt un à-compte de 30 livres. Enfin, le 22 mars, moyennant 300 livres, François est chargé de peindre trois autres tableaux pour décorer diverses pièces.
Non content de remplacer son rival , Samuel Boissière se donna la satisfaction de faire imprimer, sous le voile de l’anonyme, en 1659, un pamphlet virulent, intitulé: Lettre de Nestore escrite à » Polydor \ dans laquelle sont contenuëes les plus grossières et princi- » pâlies ( sic ) fautes du tableau d’un peintre qui a voulu représenter » l’histoire du Miracle de sainct Pierre en la cheute de Simon le » Magicien. » On y lisait des choses étonnantes , telles que celles-ci: « Par où se peut-il excuser, ayant trosné un empereur payen si advan- » tageusement dans un tableau, dont l’histoire appartient à un saint , » d’avoir partagé la maiesté du Prince des Apostres, et la dignité du » chefde tous les chrestiens, avec un prince que l’apostre S. Paul appelle
» un lyon furieux1... Certes ie le soupçonnerais, estant huguenot » comme il est, de ne s’enestre pris malicieusement contre l’honneur » qui est deu aux Saincts... Quelles figures n’a t’il pas mis à la com- » pagnie d’un sainct ,. .. un de ces deux vieillards qui sont derrière le » S. Pierre , ne ressemble-t’il pas à un vieux bouvié que le haie a » rosti ; celuy qui est au dessous habillé d’une draperie bluë, porte-t’il » pas la teste d’un vray ramonneur de cheminée ; de cette grosse moitié » de figure à demy nuë qui est encore plus au dessous, n’en dirait on » pas d’un salle crocheteur ,... ces deux figures qui sont derrière le » sainct,... ne sont-elles pas de ces coureuses, qui font pour trois » deniers la bonne advanture ;... n’est-ce pas la plus ridicule grimasse » du monde, que celle qu’il fait faire à cette femme vestuë de bleu , » de qui le dos est veu de front dans le tableau ; ne diroit-on pas » qu’elle rechine ou qu’elle a la crampe 2 à la main gauche ; . . . celle. . . » qui est vestue de blanc , n’a-t’elle pas pour deux tettons une vieille » escarcelle;... de ces deux ou trois figures qui sont auprez du Néron, » celuy qui porte le faisseau des verges ne ressemble-t’il pas à un » enfariné, et pour faire voir qu’il n’avoit pas de testes de reste, n’a- » t’il pas mis sur les espaules de celuy qui ioint cet enfariné, la teste » de ce jeune enfant qui est au bas du tableau , dans une admiration » qui n’est pas conforme à son âge ; n’a-t’il pas fait cet outrage san- » glant à sa profession de s’accompagner luy-même d’un forgeron et » d’une vieille tricheuse ; si ces quatre qui sont derrière le Néron ne » regardoient à des lieux différens, ne dirait-on pas que ce sont quatre » testes qui se veulent mettre dans un bonnet; nos servantes n’ont- » elles pas enfin quelque chose de plus agréablement modeste que
1. Avouons que la vérité historique eût légèrement gêné Bourdon, s’il eût voulu remplacer Néron par un empereur logé au calendrier, tel que Constantin ou Charlemagne.
2. Ce geste contracté, qui dans les conférences de Ch. Lebrun sur les Rapports existant entre les mouvements du corps humain et les impressions de l’âme , signifie l’étonnement , se retrouve très-fréquemment dans les toiles du Poussin , des maîtres Bolonais et de tous les peintres de l'époque. C’est une exagération de mimique alors acceptée par tous, de telle sorte que si Bourdon pèche en s’y conformant, il faut reconnaître qu’il pèche en bonne compagnie.
BOURDON A MONTPELLIER
» ces deux filles qui sont en bas et au devant de son portrait, advouez » tout net que vostre peintre a une imagination qui ne peut estre » propre qu’à faire des banboches, certes si i’ay iamais rien veu de » lui qui soit aucunement bon, ça esté quelque chose de cette nature.
» Ne me croyez pas mal-faisant , si i’ay baptizé les Payens et les » autres personnes peintes dans son tableau avec des pareils noms ,
» ie ne leur ay donné que ceux qui leur sont conformes, et ausquels » ces airs et ces actions se rapportent, et cela pour vous faire voir » que ie ne croy pas qu’il ayt fait un tableau qui soit supportable » au lieu pour lequel il l’a fait; car comme il est important que l’on » ne laisse point commettre des indécences dans les églises , il est » necessaire qu’on n’y souffre point des peintures qui soient indé- » centes... Concluons que vostre peintre n’est pas un bon peintre, » puisqu’il ne garde pas une seule de toutes les loixde la peinture... » Nous ne citons que ces quelques fragments et pour cause ; mais il est curieux de lire en son entier cette burlesque critique d’une belle page de Bourdon , qui est peut-être son chef-d’œuvre , et que , sans aucun doute , ses plus célèbres rivaux de l’Académie eussent été fiers de signer. Au milieu des accusations ridicules prodiguées par le pamphlétaire , et qu’il serait oiseux de discuter, certains reproches de détail tiennent seuls debout.
Dans cette vaste toile *, où d’un côté, sur un piédestal marmoréen, siège Néron au milieu de ses licteurs, tandis que vis-à-vis saint Pierre et saint Paul , entourés d’une foule curieuse de fidèles et de spectateurs assistent à la chute du faux prophète , il règne une ordonnance splendide , l’œil ne sait qu’admirer davantage, de l’harmonie des groupes ou de la grandeur de l’ensemble. Bourdon, peu soucieux du principe d’Annibal Carrache , n’a eu garde de limiter au chiffre de douze ses personnages , et l’on ne saurait l’en blâmer en étudiant de près ces physionomies , sur lesquelles toutes les impressions diverses produites par la curiosité , l’attente, la surprise , l’étonnement sont
1 . Ce tableau , croyons-nous , n’a jamais été gravé ; la reproduction que nous donnons ici a été exécutée d’après un très-remarquable dessin de M. Édouard Marsal.
fidèlement rendues. Il a été délicieusement inspiré aussi pour le choix de ses modèles. Il est au premier plan tel enfant aux bouches blondes, à la tunique rose pâle, aux membres délicatement potelés ; l’on voit sur la gauche du tableau telle jeune fille au doux visage, aux lignes régulièrement aquilines , au corps svelte et souple , vraie sœur de la Vénus de Gabies , qui suffiraient à justifier les éloges prodigués à Bourdon par tous les maîtres de l’époque, pour la grâce et la noblesse de ses airs de tête. L’apôtre saint Pierre est la meilleure partie de cette toile : la prière ardente s’envole de ses lèvres ; l’humilité chrétienne , la confiance en Dieu , la foi absolue illuminant ce visage ascétique, sont traduites avec une véritable puissance, un rare bonheur d’expression.
Nous comprenons le seigneur anglais qui , au siècle dernier, de passage à Montpellier , proposait au Chapitre d’acheter mille louis cet admirable morceau de peinture , offrant de ne prendre que la tête et de faire réparer le tableau à ses frais; nous comprenons davantage encore les Chanoines qui , repoussant cette offre par trop excentrique, conservèrent ce chef-d’œuvre et épargnèrent au prince des Apôtres ce supplice posthume, cette barbare décollation.
Pour revenir à Samuel Boissière et en finir avec lui , une chose non mentionnée dans son pamphlet, mais qui paraît-il excitait au plus haut point sa rage , c’est que l’un des spectres démoniaques abandonnant dans le haut de cette même toile le char de Simon le magicien , présentait avec lui une frappante ressemblance. C’était là une malicieuse plaisanterie de son rival, qui réussissant au-delà de tout espoir, inspira à ce dernier l’idée de la renouveler une seconde fois sur les lambris de l’hôtel du Robin.
La Lettre de Nestore à Polydor n’eut pas le résultat qu’attendait son auteur: le Chapitre, composé d’hommes éclairés , pleins de foi, mais aussi d’intelligence et de modération, n’en persista pas moins dans ses projets. Dès l’achèvement du cadre, il fit placer au-dessus du maître-autel ce tableau, que les amateurs éclairés louaient grandement et d’une voix unanime.
Cependant, comme il est profondément vrai que des plus sottes
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calomnies il reste toujours quelque trace , les bons Chanoines songèrent à obvier aux prétendues indécences signalées par Boissière, et vérifiant les nombreux personnages de cette composition , tous fort correctement vêtus , ils s’arrêtèrent à cette femme costumée de blanc, dont Samuel comparait si poétiquement la gorge à une vieille escarcelle. Un peintre du lieu , nommé Ranc «, fut appelé, et en quelques coups de pinceau la revêtit d’un corsage jaunâtre , taillé au dernier goût du temps.
Ce fut là la seule satisfaction donnée au pudibond artiste. Nous nous trompons : lors de sa mort, survenue en 1703 à l’Hôpital-Général de Montpellier, où il s’était retiré , la Confrérie des maîtres peintres offrit à son corps l’hospitalité de la chapelle de Saint-Luc 1 2, et à sa mémoire une pompeuse épitaphe , hommage rendu au zèle déployé par lui dans cette circonstance pour les intérêts de la Compagnie. Boissière laissa par testament à l’Hôpital une collection de toiles qu’il attribuait aux maîtres les plus illustres : Rubens , Van Dyck , Poussin et Carrache.
Ces attributions étaient, hélas! plus que fantaisistes, et le prix de
1. Ranc, alors tout jeune, âgé environ de vingt-trois ans, fut plus tard un peintre de grand talent, un portraitiste comparé à Van Dyck, ce qui est pure exagération, mais du moins le maître et l'égal d'Hyacinthe Rigaud, ce qui n’est pas à nos yeux un médiocre éloge.
2. Notice sur Samuel Boissière , par M. Kühnlioltz-Lordat , bibliothécaire et professeur agrégé de la Faculté de médecine de Montpellier. — Dans cet opuscule, écrit avec une modération et une justesse de vue que nous ne saurions trop louer, nous avons constaté, à l’honneur du savant écrivain , qu’il avait deviné lui aussi la véritable cause de l’inimitié séparant Bourdon et Boissière. M. Kühnlioltz- Lordat attribuait cette haine au titre d’académicien dont était revêtu Sébastien Bourdon depuis février 1648.
Voici l'épitaphe de Boissière, telle que nous l’avons copiée dans son intéressant ouvrage :
SAMUEL BOISSIÈRE MONSPELIENSIS ,
COELEBS PICTOR EXIMIUS HUJUS EXORNATOR SACELLI A DIVI LUCÆ FRATERNITATE FUNDATI HIC JACET : O BIIT ÆTATIS ANNO LXXXIII. CHRISTI MDCCIII.
ces quelques tableaux suffit à peine à payer ses dettes. Le médecin et l’apothicaire de sa dernière maladie, MM. Nissolle et Magnol, furent gratifiés chacun, en guise d’honoraires, d’un tableau de sa main. Si nous en jugeons par un échantillon de son talent, une Mort d’Alexandre , contenue dans la collection Atger *, nous oserons avancer qu’ils durent trouver singulièrement légère et insuffisante cette rétribution de leurs peines et soins , de ce que le théâtre local languedocien où puisa si fréquemment Molière appelait leurs savantes « poutingues ».
1 . Collection des tableaux et dessins des meilleurs maîtres français du xvne et xvme siècle, léguée par X. Atger à l'École de Médecine de Montpellier. Ce trèsriche cabinet d’amateur, — contenant notamment les dessins les plus considérables et les plus intéressants de S. Bourdon, Pierre Puget, Natoire ; une série d'études d’Oudry pour ses illustrations de La Fontaine; un merveilleux portrait à l'aquarelle du chancelier d’Aguesseau , par Hyacinthe Rigaud , — est malheureusement peu connu et moins visité encore ; c’est , croyons-nous , un vrai service à rendre aux curieux d’art que de leur révéler ce second Musée de la ville de Montpellier.
f BOURDON CHEZ LUI.
Les enfants de Sébastien Bourdon.
.endant nos recherches dans les archives poudreuses de la ville de Montpellier , il nous souvient d’avoir lu au dos parcheminé d’un vieux baptistaire d’origine huguenote , cette phrase évangélique , tracée d’une encre aujourd’hui jaunie et d’une main tremblante par quelque pieux et austère ministre de la religion réformée : « Laissez venir à moi les petits enfants. » C’est là une divine et providentielle parole, que Sébastien Bourdon dut méditer sans doute, car il s’y conforma de tout point.
Les registres de l’état civil parisien nous révèlent qu’il éprouva seize fois dans sa vie les douces joies de la paternité. Fait curieux et qui mérite d’être signalé , un seul de ses biographes avait fait allusion à cette nombreuse lignée. Et ce n’était point , ainsi qu’on serait porté à le croire , Félibien qui le connaissait particulièrement , ou Guillet de Saint-Georges qui écrivit peu de temps après sa mort son éloge et le lut en pleine Académie devant plusieurs membres qui avaient été ses contemporains et ses collègues , mais bien l’italien Orlandi , dans son Abecedario pittorico. On trouve effectivement dans cet ouvrage l’indication suivante : Merce i suoi molli guadagni trattava alla grande la sua famiglia, abbondante di quatordici tra figli ou figlic, alcune delle riuscirono pitlrice *. » Ce qui prouve une fois de plus, qu’il
i. Abecedario pittorico d' Orlandi : «Grâce à ses gains il traitait largement sa » famille, abondante de quatorze membres, garçons ou filles. Certaines d’entre elles » réussirent dans la peinture. »
est bon de lire tous les auteurs qui ont traité avant vous un sujet et que tel renseignement de la plus haute importance se rencontre souvent sous la plume que l’on estimerait la moins bien informée.
Pour nous, d’ailleurs, nous n’éprouvons pas ce mépris superbe des critiques d’art du grand siècle pour tout ce qui est la vie intime, les détails de famille , d’affaires , d’intérieur , en un mot ce qui constitue l’étude, comme homme privé, d’un artiste. Nous sommes d’avis qu’il n’est pas indifférent , dans une monographie qui a pour objectif principal le peintre , de rechercher aussi ce que fut le simple particulier , et , comme le grec Plutarque , nous allons essayer, dans ce chapitre , de surprendre Bourdon chez lui , de vous présenter le savant maître débarrassé de sa palette et de ses pinceaux, quasi dans la robe de chambre classique des héros de Molière, d’Arnolphe ou d’Orgon.
Disons tout d’abord, qu’à peine ce provincial eut-il tâté de la capitale, il ne la quitta plus. Deux ou trois fois, son humeur aventureuse, son ambition, ou à l’inverse son désir du repos , amenèrent chez lui la tentative de dire adieu à Paris et s’installer, soit à l’étranger dans une cour lointaine , soit en France dans ce coin tiède du Midi où avait grandi et joué sa première jeunesse ; mais ce ne furent là que des velléités passagères. Comme nous l’avons déjà raconté, Sébastien Bourdon eut bientôt assez des brumes de Stockholm et de Tardent soleil de sa ville natale ; il se hâta de regagner Paris, où s’il n’occupait pas la première place il en était du moins bien proche, et où du reste des amis puissants, des relations de famille charmantes, d’importants et glorieux travaux à exécuter l’attiraient invinciblement. C’est donc dans cette ville, aux archives aujourd’hui brûlées du Palais de Justice, que devaient être et que furent retrouvés tous les documents concernant sa vie privée. Nous avons déjà cité textuellement le premier et le plus important d’entre eux , son acte de mariage avec Suzanne du Guernier.
Ce fut le 13 janvier 1641 *, que le ministre de Charenton Saint-
1 . Toutes ces dates et ces faits sont empruntés aux mots Bourdon et Du Guernier, dans le Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire , par A- Jal.
BOURDON CHEZ LUI
Maurice unit ces deux jeunes époux , dont les âges réunis n’atteignaient pas la cinquantaine. Il les vit revenir joyeux avant la fin de cette même année , réclamant le concours de son ministère pour baptiser un nouveau-né, qui s’appela Louis Bourdon. La cérémonie eut lieu le 15 décembre. Deux ans plus tard, presque jour pour jour, le 6 décembre 1643 , ils lui présentèrent une fillette qui reçut le prénom de Marie.
En 1644, à la date du 12 septembre, nous les voyons encore devant lui : mais cette fois en vêtements de deuil ; ce n’est plus sur le baptistaire , mais au registre des décès qu’est inscrit un nom , celui de Louis Bourdon. .
Un intervalle de quatre ans s’écoule. Le 21 janvier 1648, un gai baptême s’accomplit dans le temple de Charenton Saint-Maurice. Le parrain est un remuant et processif personnage , bien connu dans le monde artistique de la capitale , c’est maître Abraham Bosse , le graveur, le professeur de perspective. Il tient sur les fonts baptismaux un garçonnet , fils de Sébastien et de Suzanne , et lui tait cadeau de son nom biblique d’ Abraham.
Le jeune ménage a donc deux enfants à cette époque. Il en a trois le 16 janvier 1650, la nouvelle venue se nomme Charlotte. En mars 1652, il en a quatre, par suite de la naissance d’une petite fille, Élisabeth.
Mais le vent de Fronde qui souffle depuis tantôt quatre ans dans les rues de Paris a pris les proportions d’une tempête ; aussi les deux époux écoutent-ils d’une oreille favorable les propositions flatteuses qui leur viennent du Nord : les voilà partis tous les deux pour la Suède, installés à Stockholm. Les premières lettres qui leur parviennent de France sont fort tristes : elles apportent la douloureuse nouvelle de la mort de leur dernier-née, d’Élisabeth, décédée le 25 octobre, âgée de huit mois environ.
Une place est vacante au foyer ; elle ne le sera pas à leur retour. Le premier peintre de la reine Christine rapportera de son lointain voyage un souvenir plus précieux encore que la royale coupe d’or offerte par le prince héritier Charles-Gustave : une petite fille, que
Suzanne du Guernier met au monde en 1653 , à l’ombre du vieux donjon des trois Couronnes.
Anne Bourdon, c’est son nom , ne clôt pas la liste. Trois autres enfants naissent successivement , dans les années qui suivent le retour en France de ses parents : Madeleine, baptisée le 15 août 1654; Suzanne, le n novembre 1655, et Jean, le 21 mai 1657.
Nous sommes arrivés à l’année 1658; de nombreuses croix tumulaires doivent, pour les Du Guernier, en marquer le cours. Ce sont d’abord deux enfants de la branche aînée, de Louis et de Marguerite du Cloux sa femme , qui ouvrent ce défilé funéraire : le premier décédé le 14 mai, le second le 25 juillet. Cette double et douloureuse perte accable le malheureux père : Louis du Guernier s’alite quelques jours après. En août, il ne peut se rendre à l’Académie , et Sébastien le remplace durant tout ce mois dans les fonctions du professorat.
Hélas ! un deuil autrement cruel va le frapper au cœur : sa sœur bien-aimée , la femme de Bourdon, la douce Suzanne, la plus jeune de la famille , celle qu’il chérissait d’un amour quasi paternel, succombe à son tour, le 26 septembre de cette fatale année. Elle ne le devance que de quelques mois dans la tombe , où il va la rejoindre le 17 janvier 1659.
De quel mal mourut Suzanne? Le vieux registre calviniste reste muet sur ce point. N’est-il pas permis de supposer qu’elle fut vaincue par quelques-unes de ces douloureuses affections féminines, que Michelet, le doux et grand poète au cœur de femme, a merveilleusement étudiées dans l’un de ses poèmes en prose ? Les sources vives de cette constitution délicate n’étaient- elles pas épuisées par cette maternité trop fréquente. Les ressorts de cette âme d’artiste n’étaientils pas brisés par les fatigues et les émotions de toute sorte de ces six dernières années ?
Elle avait consenti , courageuse et dévouée épouse , à suivre son mari dans chacun de ses voyages. Elle avait subi les rigueurs de la saison hivernale à Stockholm , alors qu’elles se compliquaient pour elle des dangers de l’enfantement. Sacrifice peut-être plus pénible ,
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née à Paris, ayant dans cette capitale tant d’attaches , ses amis , ses frères , tous les siens, elle s’était prêtée au projet de Bourdon de venir s’installer à l’autre bout de la France, en sa ville natale. Nous savons quels déboires les y accueillirent, et nous sommes en droit de croire que ces calomnies mesquines, ces injures grossières suivies d’une rixe finale , simples piqûres sur l’épiderme bronzé de Sébastien Bourdon, furent pour Suzanne tout autant d’épreuves pénibles , de tortures morales qui l’achevèrent.
Elle s’éteignit donc aux premiers jours de l’automne , en ce mois de septembre où le Bas-Languedoc, l’ingrat pays qu’elle avait voulu un moment habiter, célèbre sur ses coteaux ses joyeuses vendanges.
Cette charmante jeune femme , noble de race et noble de cœur , artiste de grand talent, nous dit Félibien, épouse et mère digne de tous éloges , apparaît dans l’histoire de Bourdon comme son bon génie. Elle le soutient à ses débuts, lui apporte toute une nouvelle et riche clientèle, prend part à ses travaux, l’encourage, le comprend, et par l’influence de ses mœurs aristocratiques et polies adoucit ce caractère violent et ombrageux, supprime une à une toutes les défectuosités de cette éducation ébauchée sur les grandes routes.
Il n’existe pas de portraits d’elle. Ressemblait-elle à son frère aîné Louis du Guernier , tel que l’a représenté le père du fameux traitant Samuel Bernard , l’un des élèves les plus brillants de son atelier ? Nous l’ignorons ; mais dans ce cas elle eût été adorablement belle. Il nous a pourtant toujours paru invraisemblable, que née dans une famille d’artistes, sœur du premier miniaturiste de son temps, femme du grand portraitiste que l’on sait , Suzanne ait pu traverser la vie sans permettre à l’un de ces savants pinceaux de reproduire son image.
Nous sommes beaucoup plutôt porté à croire , que Sébastien Bourdon, imitant en cela les plus illustres de ses confrères, Simon Vouet, Pierre Mignard , prit souvent pour type de la grâce féminine la jeune épouse assise à son foyer, portant son nom, berçant scs fils. Plus d’une fois, estimons-nous, Suzanne peignant à ses côtés dut laisser là la toile commencée , et se plaçant sur l’escabeau du modèle,
prêter à la Mère de Dieu , à Madeleine la troublante pécheresse , les fins et harmonieux contours de son doux visage.
Telle est notre pensée, et, dans cette croyance, nous nous sommes demandé quelquefois , en admirant dans l’œuvre du peintre la gracieuse envolée d’un corps de jeune fille, ou la tête rêveuse et pure d’une sainte aux yeux voilés de larmes extatiques , aux traits empreints d’une mélancolie suave, si nous n’étions point en présence de Suzanne , telle que Bourdon l’aperçut à vingt ans dans l’atelier de ses frères , ou telle qu’elle était lorsque la mort prochaine venait ajouter un je ne sais quoi d’idéal et de divin à sa beauté.
Ce triste et douloureux événement , cette fin prématurée n’avait pas pour unique conséquence de laisser Bourdon seul dans la vie à quarante-deux ans; elle lui imposait encore une tâche d’un accomplissement toujours délicat et difficile pour un homme : celle d’élever , soigner, surveiller sept enfants en bas âge. Marie, l’aînée d’entre eux, n’atteignait pas encore sa quinzième année ; Abraham, le cadet, en avait dix; Charlotte, huit; Anne, la petite suédoise, cinq environ ; Madeleine, quatre; Suzanne, moins de trois, et Jean, le dernier né, seize mois. Dans ces conditions, leur père se hâta d’obéir aux vœux de la loi. Inventaire des biens et des effets de la défunte fut dressé par Me Dénias , notaire , le 4 janvier 1659; chaque mineur pourvu d’un tuteur ou d’un curateur. Après quoi Sébastien songea , les intérêts pécuniaires de ses enfants sauvegardés , à leur trouver une seconde mère , à remplir le vide laissé à son foyer par ce deuil cruel.
Une honnête femme, Marguerite Jumeau , appartenant à une riche famille de marchands, nièce par sa mère, Marie Bernier, de l’un des médecins ordinaires du roi, consentit à accepter cette lourde charge. Les bans des fiançailles furent promptement publiés , et le « jeudi sixième dud. mois de mars, aud. an 1659», l’honorable pasteur Drelincourt bénit le mariage de « Sébastien Bourdon , peintre du » roy , recteur de l’Académie royale de Peinture et Sculpture , avec » Marguerite Jumeau, fille de Daniel Jumeau, vivant marchand , » demeurant à Tours , et de déffunte Marie Bernier. »
Cette nouvelle union ne fut-elle point conclue un peu hâtivement ?
BOURDON CHEZ LUI
C’est là une considération délicate que nous ne pouvons approfondir, vu l’absence de renseignements , et dont le meilleur appréciateur et juge dut être Pierre du Guernier , le professeur émérite, l’habile peintre en miniature , frère de Louis et de Suzanne , resté célibataire et vivant en commun avec sa sœur Marguerite. Or, les registres de l’église réformée de Charenton Saint-Maurice nous indiquant successivement les nouveaux fruits de ce mariage , la naissance de Jacques Bourdon le 4 décembre 1659, et son baptême le 7 du même mois; celle de Marguerite Bourdon le 2 mars 1662, baptisée le 12; de Marie-Anne, née le 15 avril de l’année 1663 , nous apprennent qu’un enfant mâle, issu de ces secondes noces, le 27 juin 1665 , fut tenu sur les fonts baptismaux par Pierre du Guernier et Marie Bourdon , fille du premier lit , l’aînée de la famille , alors âgée de vingt-deux ans.
Cette indication , que nous relevons soigneusement dans le vieux baptistaire , démontre hautement, croyons-nous, deux choses: la continuité des bons rapports entre Sébastien et son beau-frère , l’adoption quasi-maternelle des enfants de Marguerite Jumeau par leurs frères et sœurs de l’autre souche.
Nous disons frères et sœurs , et en cela nous commettons une erreur. A la date de cette cérémonie baptismale , la mort a fauché plus d’un membre dans la descendance de Suzanne du Guernier. Abraham, le filleul de maître Bosse , est mort le 27 novembre 1664 ; Madeleine l’a précédé le 23 novembre 1660, et entre ces deux décès, est venu se placer celui de Jean, le 15 mai 1662. Le nouveau baptisé lui-même, Pierre, ne fait que jeter un coup-d’œil en ce monde : il s’éteint avant l’achèvement de son sixième mois , le 10 décembre 1665.
Il est remplacé l’année suivante, le 30 du mois d’avril , par un nouveau venu qui a nom Daniel , et qui a pour parrain un sieur Daniel Jumeau , probablement son oncle maternel , et pour marraine une fillette de treize ans , Anne Bourdon , sa sœur de la branche aînée, jalouse sans doute de marcher sur les brisées de Marie.
En avons-nous fini avec le baptistaire ? Pas encore. Il nous reste
à signaler deux autres cérémonies baptismales : celle de Pierre- Jean, le 26 juin 1667, et de Marie-Madeleine, en octobre 1670. Cette seizième enfant a l’honneur d’être la dernière; aussi bien, pour citer textuellement Guillet de Saint-Georges , « le cours heureux de » toutes les productions de M. Bourdon se termina bientôt après,
» au mois de mai 1671. »
Les deux années qui précédèrent sa mort furent marquées chacune par un douloureux événement. En 1669, le 8 août , décéda Marie- Anne, et le 17 février 1670, deuil réellement navrant pour son cœur de père, Marie , sa tille aînée , alors dans sa vingt-septième année, s’éteignit à son tour.
En somme, il laissa comme héritiers huit enfants : trois du premier lit , Charlotte , Anne et Suzanne; cinq du second , Jacques , Marguerite , Daniel, Pierre-Jean et Marie-Madeleine. La différence d’âge existant entre les aînés et les cadets explique aisément l’erreur commise par Félibien et tous les biographes ses successeurs. Nous lisons dans son ouvrage : « Bourdon laissa des filles qui peignaient fort » bien de miniature ' » ; ce qui ne peut s’entendre que des trois premières, dont la plus jeune, Suzanne, avait déjà seize ans lorsque mourut son père , et qui toutes trois avaient été initiées dès l’enfance à l’art délicat et charmant des Du Guernier , à cette branche de la peinture en quelque sorte féminine , où avait brillé leur regrettée mère Suzanne.
Une autre explication nous est aussi fournie par les nombreux décès qui furent à déplorer peu après la mort de Bourdon , et qui dans moins de dix ans ne laissèrent à Marguerite Jumeau qu’un seul de ses fils , Daniel. Voici les noms des enfants qu’elle perdit : Marguerite, le 26 septembre 1671 ; Marie-Madeleine, le 15 janvier 1672;
1 . Félibien , Entretiens sur la vie des plus excellents Peintres , t. IV, p. 190 et suiv.
Mariette répète la même assertion dans son Abécédaire. — Nous avons constaté avec regret, en feuilletant les procès-verbaux de l’Académie, que l’illustre compagnie ne songea pas à accorder à ce charmant groupe de jeunes femmes l’honneur qu’il avait décerné, le 7 décembre 1669, aux deux filles de Louis Boulongne, «Mesdemoiselles Geneviefve et Magdelaine ». Les enfants de Sébastien n obtinrent point, comme celles de son ami, « le titre et calité d academisiennes. »