V. Duruy, Histoire populaire de France
BOURDON A MONTPELLIER
en rien son fait. Il ne pouvait y avoir pollution de la Cathédrale, puisqu’il n’y avait point eu effusion de sang. D’ailleurs , en supposant que Messieurs du Présidial eussent voulu se charger de venger l’amour-propre de Boissière, Bourdon n’aurait pas eu besoin d’aller chercher bien loin de puissantes protections. Sans répéter ici les noms des signataires du contrat relatif aux travaux de l’Hôtel-de- Ville , n’avait-il pas pour ami particulier le baron de Vauvert , et par lui l’appui précieux du gouverneur de la ville*? N’avait-il pas pour clients et protecteurs nés les membres des familles les plus aristocratiques et les mieux posées du pays ?
vn.
Départ de ‘Bourdon. — Calcul de son séjour dans le Bas-Languedoc.
1 Bourdon ne fut pas inquiété sérieusement , croyons-nous, par l’autorité judiciaire et n’eut rien à redouter de M. de La Forest1 2 * * 5, ce terrible sénéchal que d’Assoucy nous dépeint «vieux, prompt et colère », il n’en dut pas moins souffrir des suites de sa violence et regretter son emportement. Les maîtres et jurés, redoutant plus que jamais de voir un homme aussi énergique fonder dans la cité une Académie destructive de leurs privilèges , redoublèrent de calomnies. Quant à Samuel Boissière , sa haine et sa fureur ne connaissant plus de bornes , il fit appel , pour servir sa vengeance , à un sentiment d’excitation toujours entendu dans un pareil temps , la question religieuse.
1. D’Aigrefeuille , Histoire de Montpellier. Lors de la réception officielle de Monseigneur le comte Scipion de Grimoard de Beauvoir du Roure , le 24 février 1657, c’est chez M. le baron de Vauvert, son cousin , dont l’hôtel était situé ii l’angle des rues Aiguillerie et Enibouque-d’or, que le nouveau gouverneur de Montpellier voulut descendre.
2. M. le sénéchal de La Forcst-Thoyras dut se montrer d’autant plus indulgent
pour Bourdon , qu’il était le beau-frére de défunt Monseigneur le comte d'Aubi-
joux, à qui revenait l’honneur d’avoir voulu fonder le premier cette Académie de
Peinture.
Né huguenot, mais rallié à la foi catholique après le siège, et apportant dans ses nouvelles convictions Tardent prosélytisme et l’intolérance d’un converti de fraîche date , Boissière s’attacha à répandre le bruit que Bourdon avait traité irrévérencieusement le sujet sacré dont la reproduction lui était demandée; qu’il y avait entassé indécences sur indécences ; en un mot , qu’il s’était impertinemment moqué de la confiance des Chanoines1. Ces allégations, d’une fausseté évidente, obtinrent cependant créance auprès de certains esprits aveuglés par le fanatisme.
Bien des « catholiques à gros grains » commencèrent à réfléchir, et trouvèrent mauvais que le Conseil de ville et le Chapitre eussent tant prôné , porté si haut, chargé de la fondation d’une Académie et des plus importants ouvrages , un membre du parti vaincu , un enragé « parpaillot ». Et comme en même temps la haute valeur de l’artiste était mise en discussion , outrageusement niée par tous les menus peintres locaux, devant un public qui n’y voyait goutte , il en résulta que Bourdon sentit bien des sympathies, dans les hautes et basses classes, l’abandonner, et constata que son prestige était sérieusement menacé par la sottise populaire.
Cela avait lieu précisément au moment où le maître illustre était vivement sollicité par tous ses amis de revenir dans la capitale , à l’heure où le banquier Jabach et le président de Bretonvilliers 2 lui offraient la perspective séduisante des plus importants travaux.
Son hésitation fut de courte durée : renonçant à ses projets d’installation en province , comprenant où l’appelaient les véritables intérêts de son génie , il dit adieu avec tous les siens à la petite ville qui avait si bien justifié à son égard le vieil adage: Nul n’est prophète en son pays , et sans tourner la tête vers ces clochers , dont l’esprit étroit lui était maintenant trop connu , il reprit ce « grand chemin de Nismes», dont le prolongement aboutissait là-bas, à la seconde et vraie patrie de l’artiste , à la radieuse cité de Paris.
1 . Remarquons que Boissière reprenait ici textuellement les propos tenus contre Bourdon à Paris , lors de ses travaux pour l’église de Saints-Gervais et Protais.