‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 59 · DU MARDY 2 MARS IÔ · texte numérisé non relu

DU MARDY 2 MARS IÔ

Bernardine Bourdon , fille de Marin Bourdon et de Jeanne Gaultière , née le 20 de février, présentée par Jean Perrol et Bernardine Dugla.

A partir de cette date, silence absolu et complet dans tous les registres de l’Église réformée. Cette nombreuse et intéressante famille a-t-elle quitté , après le siège , la ville de Montpellier ? A-t-elle été détruite , ce qui est peu probable , au cours de la guerre ?

Nous n’avons aucun document à ce sujet nous permettant d’avancer une opinion sûre. Toutefois , l’émigration protestante après la reddition de la place est une chose constante , bien et dûment prouvée , et nous penchons beaucoup à croire que les Bourdon doivent être rangés au nombre des émigrants.

Quoi qu’il en soit sur ce dernier point , plusieurs faits se dégagent avec certitude de la longue énumération d’actes de l’état civil à laquelle nous nous sommes livré. Marin Bourdon s’est marié dans la ville de Montpellier. Il y a épousé une jeune femme qui y était née. Il y résidait un an au moins antérieurement à son mariage. S’il l’a quittée avec tous les siens , ce n’est qu’après le mois de mars de l’année 1622.

Les cahiers relatifs aux contributions , payées par chacun des habitants de la ville , viennent à l’appui de ces affirmations. Nous y rencontrons deux fois, en 1612 et 1613, sous la rubrique cabaliste simple le nom de Bourdon , et il ne saurait y avoir confusion de

notre part , vu que sa profession est indiquée tout à côté par le mot vytrier ; la cote qui lui est imposée est des plus minimes , 2 livres seulement Cette indication déjà fort intéressante , l’est moins pourtant à nos yeux que la suivante , relative à l’habitation de Marin Bourdon. Il logeait, nous apprennent ces mêmes registres, sur le sixain de Sainte-Croix , en l’isle de M. Guillaume de Védrines, auparavant de l’Orgerie 2 vieille.

Voilà donc établi le quartier et presque la rue où dut probablement naître Sébastien. Le temps a bouleversé l’un et l’autre , mais pas assez pour qu’on ne puisse les reconstituer par la pensée et surtout indiquer leur situation exacte. L’isle de M. Guillaume de Védrines était, selon toute probabilité, un pâté de maisons construit sur l’emplacement du Palais de Justice actuel3, ou dans l’espace compris entre la rue Placentin , la rue Basse et le plan du Palais , c’est-à-dire au point le plus culminant de la cité , et aussi le plus commerçant, le plus peuplé. Nécessaire est, en effet, de réfléchir qu’à cette époque la place de la Canourgue était la promenade en vogue, le lieu de réunion, le vrai centre de Montpellier.

Sa ville natale.

our lutter contre ces documents si précis et si concluants , détruire l’importance de cet acte de baptême qui place la naissance de Bourdon à Montpellier et non à Frontignan , qu’objectent nos adversaires? Une simple tradition orale, une sorte de légende.

1. Càbalisti se disait autrefois, dans le Languedoc, d’une personne intéressée dans le commerce, sans que son nom parût.

2. La rue del’Orgerie était la rue des marchands de grains, d’orge notamment; telle est l’explication de son nom.

3. Les plans de Montpellier, antérieurs aux guerres de religion, donnent au Palais de Justice le même emplacement que de nos jours, mais avec beaucoup moins d’étendue. Les bâtiments actuels ont englobé nombre de petites rues et de maisons de particuliers.

l’enfance de bourdon.

D’après eux , Marin Bourdon père aurait été appelé à Frontignan pour réparer les verrières de la vieille église. Jeanne Gaultière , malgré son état de grossesse avancé, l’y aurait suivi et s’y serait délivrée, mais aurait tenu à revenir dans sa résidence ordinaire pour la cérémonie baptismale. C’est ainsi que MM. Paulinier et Thomas essayent d’étayer leur version , en dépit du texte si net et si clair du baptistaire.

Cette hypothèse est-elle vraisemblable? A notre plus grand regret, non. A notre plus grand regret, disons-nous, parce qu’il ne nous eût point déplu de placer le berceau de l’aventureux maître dans ce minuscule port méditerranéen , de donner pour premier spectacle à ses yeux la plaine liquide aux flots de cobalt , et pour premier murmure à son oreille la berceuse caresse des vagues du golfe. Malheureusement la vérité historique ne nous le permet point , Sébastien Bourdon n’est pas né aux pieds des coteaux ensoleillés où mûrit ce cru fameux, rival des vins les plus généreux des royaumes de Valence ou d’Andalousie. La meilleure preuve en est que, de son vivant, cette tradition orale n’avait point encore été mise en circulation , ce qu’établissent surabondamment trois documents d’une extrême importance , consignés dans les archives municipales et départementales de Montpellier.

Le premier est une délibération du Conseil des Vingt-quatre , prise le « lundy VII juillet 164 y, dans la maison consulaire de la ville de Montpellier, sur l’heure de trois à quatre après mydi. » En la parcourant on y rencontre cette phrase : « A suite de quoy ledit sieur de Mûries , premier consul et viguier aurait représenté qu’il ne croyoit pas qu’il y eust aulcun dans la compaignie qui n’ait cogneu ou qui n’eust ouy parler du sieur Sebastien Bourdon, maistre peintre natif de cette ville. »

Le second est un procès-verbal du Chapitre vénérable de l’église de Saint-Pierre. 11 porte la date « du mardy troisième de febvrier 1647 du matin », et commence en ces termes : « M. Hondrac, scindic, a dit que M. Bourdon , peintre, natif de Montpellier, ayant eu de tout tenu le dessain de laisser des marques de son ouvrage dans la ville, il souhaiterait de faire un tableau pour le grand autel de la cathédrale. »

Le troisième, enfin , est un acte notarié , passé « le dix neufvième jour du mois de may après mydi » de la même année, devant Me Marye, greffier de la maison consulaire et notaire royal , entre les Consuls de Montpellier, d’une part , et Me Sébastien Bourdon , recteur en l’Académie royale de peinture de l’autre. Il y est dit que ce dernier,

« requis par Messieurs du venerable Chapitre de Saint-Pierre de faire le tableau du grand-autel de la Cathédrale , seroit venu en ville poussé par le degir de laisser dans sa patrie un ouvrage de cette importance et que lesdits sieurs Consuls voulant proffitter de cette occasion , auroient repris les suites de la négociation faicte avec ledict sieur Bourdon. »

Nous déclarons formellement, qu’à nos yeux, cette pièce clôt le débat. Inutile de se perdre dans des discussions oiseuses, après la lecture de cette minute notariée , au bas de laquelle se trouve la grande et magistrale signature de Bourdon lui-même. Il résultait des deux extraits précédents la preuve que, de son temps, les autorités civiles et ecclésiastiques de Montpellier n’hésitaient pas à le reconnaître pour un compatriote. Le second document établissait, en outre, qu’il avait conservé au cœur l’amour du clocher. Le troisième équivaut à la déclaration, signée de sa propre main, que la ville de Montpellier ' peut seule revendiquer l’honneur de l’avoir vu naître dans ses murs.

Son odyssée enfantine.

u dire de tous les biographes, Sébastien avait à peine sept ans, lorsque son père prit la résolution de se séparer de lui, et profitant d’un voyage que faisait un de ses oncles, l’envoya à Paris perfectionner les rares talents qu’il commençait déjà à révéler. Nous voulons bien croire que cet enfant, né dans la modeste boutique d’un peintre sur vitraux, eut pour jouets, dès

i . Ajoutons que toutes les estampes gravées de la main de Bourdon , et de son vivant mises en vente chez lui « au faubourg Sainct-Anthoine, proche la Halle », portent à côté de son nom l’épithète burinée par lui de monspeliensis.

l’enfance de bourdon.

son plus jeune âge, les pinceaux et les couleurs, en un mot, les divers outils servant à la profession paternelle ; nous admettons très-volontiers aussi que ses premiers essais durent être encouragés et favorablement accueillis par sa famille tout entière. Mais il nous paraît peu probable que telle ait été la cause déterminante de ce prompt et cruel départ. A défaut de ces renseignements intimes qui nous manquent parfois sur la vie de cet artiste , nous nous permettrons d’avancer quelques conjectures, tirées des événements politiques qui se déroulaient alors.

En 1622 *, c’est-à-dire à l’époque exacte où Sébastien atteignait sa septième année , la ville de Montpellier assistait au triomphe complet du parti protestant. Les églises étaient rasées , et leurs pierres servaient, d’après les instructions de M. d’Argencourt, à doubler les fortifications et créer de nouveaux ouvrages de défense contre une attaque probable des Royaux. Le premier consul Ayméric laissait traîner publiquement dans les rues l’effigie de Louis XIII et ne parlait jamais de ce souverain sans le qualifier autrement que Louiset le Bègue ou le Chasseur.

Cependant les troupes royales avançaient, s’emparant successivement de toutes les places rebelles du Languedoc. Le 14 juillet, la ville fut investie. Les plus grands noms de France et les meilleurs hommes de guerre du temps campaient dans la plaine. Sur la colline de Castelnau, l’on pouvait des remparts apercevoir les tentes du Roi, de M. le prince de Condé, du duc de Montmorency et de M. de Bassompierre, qui cherchait à gagner dans les opérations de ce siège son bâton de maréchal. M. le Prince était mal disposé à l’égard des habitants et disait à qui voulait l’entendre que Montpellier serait pillé et mis à sac. Il n’en fut rien heureusement.

Après trois mois d’héroïque résistance, de hauts faits d’armes tant d’un côté que de l’autre, et de périodes de repos, pendant lesquelles les belles dames de la ville assiégée venaient galamment promener sur les bastions et admirer de loin les élégants gentilshommes

1. Histoire de Montpellier , par le chanoine Ch. d’Aigrefeuille , tome I, partie civile.

assiégeants , une capitulation des plus honorables fut signée , par l’entremise de M. de Rohan , auprès de la Cour. D’après ses termes, les membres de la religion réformée n’étaient vaincus qu’à demi et conservaient une grande partie de leurs privilèges ; mais en réalité le parti catholique rentra triomphant et les protestants supportèrent lourdement toutes les conséquences douloureuses de la guerre.

Si nous nous demandons maintenant quel fut le sort, au sein de cette période si troublée, de la modeste famille objet de nos recherches , voici quelle réponse se présente à notre esprit : en admettant que le deuil ne fût point venu prendre place au coin du foyer, la ruine et la misère s’y étaient assises. Toutes les économies avaient disparu pendant ce long siège et il n’y avait plus grand espoir de travail pour le pauvre ouvrier huguenot , dans cette ville où les catholiques seuls relevaient leurs ruines. Nous estimons donc que le départ du jeune Sébastien pour la capitale eut lieu, ou bien quelques jours avant l’investissement de la place, au moment où chaque mère tremblait devant les menaces de M. de Condé, ou bien immédiatement après l’entrée des assiégés, quand le pain commençant à se faire rare dans la maison , la famille tout entière se résolut à l’émigration.

Le voilà donc parti pour son premier voyage, ce grand artiste errant, qui devait promener sa palette des collines brûlées du Latium aux montagnes neigeuses de la Scandinavie; cet admirable paysagiste qui put un jour, rappelant ses souvenirs , voir passer tour à tour devant ses yeux Venise aux palais de marbre se baignant dans l’Adriatique, et Stockholm aux temples coiffés de cuivre se mirant dans son étang glacé.

Comment lit— il la route ? Une anecdote contenue dans le mémoire lu par Guillet de Saint-Georges à l’Académie des Beaux-Arts, le 7 juin 1692 ' , répond à cette question. C’est Bourdon lui-même qui se plaisait , paraît-il , à la narrer à ses élèves , comme un exemple de la haute protection que ne lui avait jamais marchandée

1. Watelet et Lévesque, dans leur Dictionnaire des Arts, rapportent aussi cette anecdote.

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