Passeri, Vita'di Michel’ Angelo Cerquozzi
2. Sandrart, Bordonius. — « Inter Gallos quoque Romæ degentes , admodum clarus erat, maguæque industriæ...»
3. Passeri , Vita di Andréa Sacchi. — « Fu assunto al pontificato Urbano VIII, e parve veramente , que in questo tempo ritornasse il secolo d’oro per la pittura essendo un papa ameno d’ingegnio , genereso di animo , e nobile di genio , ed nipoti di lui tutti favorevoli aile belle arti.»
SÉJOUR A ROME
ia peinture, d’entendre classer la Vision de saint Romuald , son chefd’œuvre, parmi les quatre merveilles picturales de Rome. Sa manière bolonaise, son esprit sagace et réfléchi, le culte professé par lui pour Raphaël, ce qui était très-normal, et pour le Dominiquin, ce qui du vivant de ce malheureux peintre constituait une rare preuve de goût et d’intelligence , toutes ces raisons et bien d’autres avaient fait de son atelier le rendez-vous préféré des Français.
Pendant les soirées d’hiver , ce devait être un spectacle curieux de voir groupés chez lui Mignard , son intime ami Dufresnoy le futur poète latin , Sébastien Bourdon et, chose inattendue, Nicolas Poussin lui-même. Riche et protégé des Barberini, c’est-à-dire de la propre maison papale , Andréa Sacchi se donnait effectivement un luxe qui expliquait la présence chez lui du savant maître des Andelys. Il avait comme modèle l’homme le plus célèbre de toute l’Italie, le fameux caporal Léone 4 .
Ce n’était pas seulement pour la perfection de ses formes et la beauté de ses traits que les artistes prisaient si fort ce personnage. Ils aimaient surtout chez lui le rare talent avec lequel il mimait chacune des expressions de l’âme. Léone excellait à rendre la frayeur, la joie , l’étonnement , l’amour, la pitié. Il s’était livré à une longue et sérieuse étude de la concordance existant entre nos pensées les plus intimes et nos mouvements extérieurs, et était arrivé à posséder une merveilleuse science de la pantomime. N’y avait-il pas dans le jeu de cet acteur spécialiste quelque exagération ? Nous serions assez porté à le croire et attribuerions volontiers à lui ou à ses pareils la paternité de ces écarquillements d’yeux , de ces mains convulsées , de ces doigts démesurément écartés , en un mot de toutes ces poses affectées dont sont entachés les tableaux de cette époque et qui ont justement été qualifiés de gestes de muets , gesti da mutoli. Mais ses contemporains , admirateurs enthousiastes du cavalier Bernin et de son maniérisme, n’y regardaient pas de si près et prônaient
i. Passeri, Vit a di Niccolà Poussino. — «Niccolô... andô a quclla tli Andréa Sacchi , ove si spogliava il caporal Leone, que fu uno de’ modelli migliori , per lo spirito che dava ail’ attitudini , nelle quali veniva posto. »
bien haut l’intelligence et les qualités de ce précieux modèle. Il n’était jusqu’au Poussin, cet esprit si judicieux et si profond , qui ne vînt, désireux de traduire sur la toile les passions et les sentiments de l’homme, étudier les attitudes théâtrales et la mimique violente de ce comédien habilq.
L’influence de Sacchi ne s’aperçoit pas seulement dans les œuvres de Mignard et de Bourdon ; on la retrouve beaucoup plus tard dans celles des deux Boullongne et de François Lemoyne. Comme le dit avec juste raison M. Charles Blanc dans les quelques pages qu’il a consacrées à ce peintre romain, il n’y avait à son époque, parmi ses nationaux, aucun maître qui lui fût préférable. Le Poussin n’ayant pas d’élèves1, et le Dominiquin travaillant à Naples, les jeunes artistes français venus à Rome pour leur instruction faisaient preuve de goût et de bon sens en choisissant son atelier et non celui de Pierre de Cortone ou de Lanfranc. Si dans Andréa ils ne trouvaient pas un homme de génie, ils étaient du moins sûrs de rencontrer un professeur de bon conseil , capable de leur donner les meilleures leçons et incapable de leur enseigner cet art bruyant, boursouflé, maniéré , d’une grandeur factice, en un mot purement décoratif, qui était le triomphe de ses deux rivaux.
Ainsi raisonna Bourdon et bien il fit. Sous les ordres de ce maître d’une correction académique , il s’essaya à la peinture d’histoire.
i . Chacun sait que Nicolas Poussin n’a pas eu d’élèves. Il travaillait seul dans son atelier , et lorsque M. de Chantelou le pria de lui envoyer une copie des Sept Sacrements, il refit lui-même son ouvrage , ne voulant confier à personne le soin d’interpréter sa pensée. Les jeunes artistes français ou autres étaient donc dans l’obligation défaire choix d’un maître italien.
Parmi ces derniers , Bourdon eût pu s’adresser au Dominiquin. Ce grand et malheureux génie réussit, en effet, à s’enfuir de Naples en juillet 1634, arriva à Frascati en août, comme le prouve une navrante lettre datée du 1er de ce mois, et après quelque repos vint s’installer à Rome. Mais comme nous l’apprend Pietro Bellori , à qui nous empruntons ces renseignements , l’année 1635 se passa pour ce grand homme dans les larmes et le plus vif chagrin. « Dominico venuto a Roma viveva in continua afffizione , consumando i giorni inutilmente,... nel assenza e ritenzione fattagli in Napoli délia moglie et délia figliuola. » On conçoit que dans ces conditions il ne rouvrit pas son atelier et que nul élève ne put mettre à profit sa présence illustre.
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Sandrart nous apprend qu’il traitait fréquemment des sujets empruntés à l’Écriture-Sainte etplus souvent encore au VieuxTestament. Ces derniers surtout avaient le don de lui plaire. Lejeune huguenot, qui avait appris à lire dans la vieille bible paternelle, sentait se réveiller son ardeur méridionale et sa foi religieuse au souvenir de ces récits dont avait été bercée son enfance. Il traduisait les grandes pages de l’histoire du peuple de Dieu avec une ampleur d’invention , une vivacité d’esprit et en même temps une habileté de pinceau qui charmaient les connaisseurs.
Il ne réussissait pas moins bien dans les tableaux dont il empruntait l’action à la légende romaine. Lisant avec une curiosité avide les vieux auteurs, tels que Tite-Live, Suétone, Salluste ou Aulu-Gelle, il puisait dans leurs ouvrages la donnée de ses nombreuses toiles et meublait son esprit de précieux souvenirs. On citait parmi ses oeuvres une grande composition représentant Alvienus, consul de Rome, qui rencontrant les Vestales fugitives, mettait pied .à terre et offrait sa litière aux nobles vierges portant loin de la ville saccagée les vases du temple et les images sacrées des dieux protecteurs.
Le paysage historique était aussi l’objet de ses études. Il s’était proposé pour but de peindre de vastes campagnes entrecoupées de bouquets d’arbres , arrosées de petits cours d’eau et généralement animées de troupeaux nombreux, dont les rangs serrés se pressaient fuyant devant l’orage ou courant vers l’abreuvoir. Il les reproduisait sous différents points de vue , mais en leur donnant toujours je ne sais quelle grandeur biblique , quelle austérité pleine de mélancolie et de charme qui faisait songer à ces vallées de la Terre Promise où blondissait la riche moisson du patriarche Booz et la modeste gerbe de Ruth , la hâtive glaneuse , où les fils de Laban guidaient l’innombrable bétail de leur père , où les pasteurs surpris aperçurent un soir l’étoile qui cheminait vers Bethléem.
Impression produite sur Bourdon par les ruines de la capitale du monde Romain.
e dont ne parle pas Sandrart , mais que trahissent toutes les toiles de Bourdon , c’est la profonde impression produite sur lui par la vieille capitale du monde ancien. Rome et sa campagne le séduisirent comme elles avaient capté avant lui Claude , Nicolas Poussin et le joyeux Bamboche; mais ce ne furent ni ses horizons de feu , ni ses habitants aux moeurs et aux costumes pittoresques, ni sa grave et silencieuse armée de statues, dont le jeune peintre, nous allions presque dire le poète , devint amoureux. Ce qu’il aima ce furentses ruines. Il se trouva que ce français du Midi, à l’imagination ardente , à la tête folle , à l’humeur enjouée , comprit admirablement cette pensée du vieux Montaigne : « qu’il y a aussi quelque umbre de plaisir et de friandise au giron même de la mélancolie. » Il promena sa rêverie solitaire sur cette voie Appienne, bordée de monuments funéraires , dont les bas-reliefs effrités et rongés par le temps symbolisent deux fois la mort et la destruction finale. Il s’endormit sous les portiques mi-détruits des thermes de Caracalla et revit par la pensée la foule bourdonnante des baigneurs , les chevaliers aux doigts ornés de l’anneau d’or, les patriciens entourés d’esclaves et de clients , les poètes tragiques récitant publiquement leur oeuvre à des auditeurs plus que distraits, les étrangers de toute nation accourus pour admirer les merveilles de cet édifice , telles que l 'Hercule ou le Taureau, connus aujourd’hui sous le nom de Farnèse, et vierges alors de l’injure d’un séculaire enfouissement.
Il s’assit de longues heures sur les gradins du Colysée et invoqua le souvenir de ces gladiateurs aux formes athlétiques , qui parfois reconnaissaient dans la loge impériale la courtisane lascive venue la veille dans leur gymnase prostituer son corps d’albâtre sous leurs farouches embrassements.
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Voilà ce que lui racontèrent les colonnades brisées , les arcs-detriomphe découronnés , les stèles et les chapiteaux gisant dans les hautes herbes , et cette lugubre vision du passé , grandiose et désespérante, ne s’effaça plus jamais de sa mémoire , et les témoins muets de cette civilisation colossale aujourd’hui disparue eurent dès ce jour droit de cité dans chacune de ses toiles.
De même que Véronèse et les peintres de Venise aiment à placer leurs personnages dans un merveilleux palais de féerique architecture, dont les galeries élégamment décorées profilent à perte de vue leurs gracieuses et pures arcades , de même Bourdon se plaît à peindre ses héros au sein des ruines. Il leur donne fréquemment pour siège soit un autel renversé , soit un fût de colonne ionique ou corinthien, soit encore un bas-relief mutilé. Il met sous les pieds de la Vierge Marie ou de l’Enfant divin les débris d’une statue antique tombée de son socle et dans laquelle on croit reconnaître la forme et les traits de l’Apollon Pithien.
Ainsi que l’a observé avec juste raison un habile critique d’art , M. Taillasson1 , nul artiste ne sut jamais tirer meilleur parti que lui des lignes architecturales. Il les a introduites dans la plupart de ses tableaux, s’en servant tantôt pour contraster avec l’attitude trop uniforme des personnages , tantôt pour indiquer les divers plans , presque toujours pour décorer le fond de ses paysages. Mais ce n’est pas seulement à cause des services qu’il pouvait en attendre , que Bourdon semait ainsi ses toiles de ruines. Il comprenait, répétons-le encore , toute la grandeur et la beauté des monuments antiques , il sentait la profonde poésie qui se dégage des choses d’Antan.
Dans la Sainte-Famille à l’Apollon, par exemple, est-ce simplement l’œil que le peintre cherche à flatter en opposant un corps couché à l’attitude verticale des trois autres personnages? Évidemment non: c’est une antithèse plus noble à laquelle il a songé ; c’est une grande idée digne du Poussin qu’il évoque par ce rapprochement inattendu de la Vierge, calme et souriante, et du dieu païen gisant dans la
i. Taillasson, Observations sur quelques grands peintres. Paris, 1807.
poussière. L’on pourrait citer encore nombre de cas semblables dans son oeuvre. Nous nous contenterons, à l’appui de notre dire, de signaler cet emblème de la brièveté de la vie humaine chez les Egyptiens 1 et tous les peuples fils de leur civilisation , cette pyramide que Bourdon avait en quelque sorte adoptée comme sa signature 2. La crayonnait-il uniquement pour obtenir une heureuse diversion au milieu des autres lignes de ses toiles ? Nous ne saurions le croire , ayant remarqué qu’il a soin de la tronquer, suivant la coutume symbolique, toutes les fois que son pinceau doit reproduire une fin prématurée, une navrante scène de deuil. Aussi, lorsque la pointe aiguë de ce genre d’édifice se montre au milieu de l’action d’une spirituelle bambochade, la regardons-nous d’un œil assombri, comme le berger grec épelait l’inscription fatidique : Et ego in Arcadia.
L’on interpréterait mal notre pensée, si l’on concluait des quelques lignes précédentes que Bourdon était, à cette époque, un artiste d’allure rêveuse , au front chargé de nuages , au sourire plein d’amertume , un de ces jeunes désespérés que le grand siècle ne connut pas et surtout ne voulut pas chanter, mais qui eurent leur heure de triomphe et de revanche au lendemain de la Révolution française, sous le règne littéraire de Châteaubriant et de Byron. Non certes, Sébastien n’avait rien de commun avec le peintre de Salzbourg, ce héros mélodramatique, fils de l’imagination romanesque de M. Charles Nodier. Il était
1. Nous ne prétendons point résoudre ici la mystérieuse et très-savante question de la signification emblématique de la pyramide égyptienne. Nous plaçant au point de vue du xvne siècle , nous reproduisons simplement l’opinion consignée dans tous les dictionnaires iconologiques.
2. La thèse que nous émettons serait absolument paradoxale vis-à-vis d’un artiste moderne. Mais, à cette époque, l’allégorie était en grand honneur ; Félibien et autres critiques d’art expliquent tout au long dans leurs ouvrages pourquoi telle draperie d’un tableau est de couleur verte ou bleue , et la signification emblématique de ces nuances : le vert notamment symbolise la joie ; une boule marquée d’un triangle, la science. Il est convenu que la vérité est nue sous un voile noir, et que le temps n’attelle jamais à son char que des cerfs d’allure rapide.
Des dictionnaires iconologiques mettent ce fatras scientifique à la portée de tous. Nous persistons donc à croire que Bourdon, habile décorateur , très au courant des choses du métier, connaît la signification de la pyramide et ne l’emploie qu’à bon escient.
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arrivé à Rome à dix-huit ans , dans toute la pétulance et l’ardeur de la jeunesse, et le chaud soleil d’Italie, non plus que la joyeuse existence menée par les artistes ses camarades , n’avaient été de nature à refroidir ou calmer sa gaieté native, son tempérament exubérant. Mais en même temps cette nouvelle vie , ce cadre plein de grandeur et de poésie , avaient accru et porté au plus haut point ses facultés imaginatives.
Ce jeune artiste vivant dans l’atmosphère intellectuelle du Poussin, le peintre par excellence de la pensée, avait tour à tour ses heures de folie et ses moments de rêverie sérieuse. Il comprenait aussi bien la note familière et bouffonne du Bamboche que la gravité et la profondeur du maître des Andelys.
La cause de son départ.
ans cette grande ville étrangère, au milieu de cette population souvent hostile, comme nous le prouvent certaines anecdotes rapportées par Passeri1, notamment le récit d’une rixe où le Poussin ne dut son salut qu’à un heureux coup de pierre , una sassata , mettant hors de combat son adversaire le plus acharné , nécessaire était pour les Français de se resserrer et s’épauler les uns les autres. Bourdon dut avoir pour compatriotes, et par suite pour compagnons ordinaires de plaisirs et de travaux , Dufresnoy et Mignard, arrivés à Rome , le premier en 1633 , le second en 1635. Nous croyons également qu’il fut en contact avec Raphaël Trichet Dufresne , ce savant numismate qu’il devait plus tard retrouver à l’autre bout de l’Europe , à la cour de Christine de Suède , chargé de la surveillance des collections artistiques. Il n’est pas douteux qu’il fit aussi la connaissance de Périer , le courageux peintre qui , s’ennuyant en France , après un premier séjour en Italie , repassa