Idem, Vie de Sébastien Bourdon
SÉJOUR A ROME
généreux, résidait depuis quelque temps à Rome, où il se montrait le Mécène des artistes de toute nationalité et la providence de ses compatriotes. Il accueillit fraternellement le jeune homme , le couvrit de sa protection, et quittant sur ces entrefaites la ville papale, ne voulut pas laisser à un autre le soin de le rapatrier.
Avec les idées modernes, la fugue de Bourdon ne laisse pas que de nous surprendre : on se demande si, en réalité, sous le gouvernement d’un pape sage et lettré comme l’était Urbain VIII , l’intolérance religieuse était poussée si loin. Les artistes venus de Hollande , d’Allemagne, de Flandre, pays protestants, se voyaient-ils réduits à cacher soigneusement leur croyance. La chose n’est guère admissible. Il est plus probable que l’exercice public ou privé de leur culte leur était simplement interdit et leur sécurité compromise alors seulement qu’ils se livraient à des railleries ou des pratiques contraires aux dogmes catholiques. Nous croyons pouvoir appuyer cette opinion sur une anecdote qui a longtemps et faussement noirci la mémoire de Pierre deLaar et des deux Both. Nombre d’auteurs leur attribuaient la noyade dans le Tibre d’un honnête ecclésiastique venu pour les catéchiser et les menacer, un jour de jeûne et d’abstinence , où nos joyeux compères faisaient ostensiblement grasse et chère lie, dans une auberge de la rive. C’était là une aventure tragique inventée de tous points , mais qui n’eût pu trouver créance si la situation faite aux protestants eût différé de celle que nous supposons.
Malgré la brusquerie de son départ, Sébastien quittait Rome avec une bourse singulièrement plus pansue qu’à son arrivée, et l’heureuse circonstance d’avoir M. Hesselin pour compagnon de voyage lui permit de prendre le chemin de l’école pour regagner sa patrie. Traversant les Apennins, ils descendirent tous deux vers l’Adriatique, suivirent la côte et arrivèrent à Venise, dont les chefs-d’œuvre attiraient invinciblement alors , comme de nos jours , quiconque se sentait possédé de la passion de l’art. Hélas ! la patrie du Titien et de Véronèse était , à cette époque , bien déchue déjà de sa grandeur artistique. Les merveilles des grands maîtres brillaient toujours dans ses palais et ses églises , mais les fils dégénérés de cette illustre cité
n’avaient de goût et d’éloges que pour les toiles maniérées de Palma le jeune , de Vicentino et d’Aliense. Un seul peintre suivait la grande voie d’autrefois, c’était Alexandro Varrotari, dit le Padouan. Celui-là glanait dans le champ du Titien quelques rares épis d’or oubliés. Ne pouvant atteindre la hauteur sublime de ce génie et sa mâle vigueur, il cherchait du moins à l’égaler pour la grâce et le charme , et y réussissait parfois. Telle de ses créations féminines , de ses jeunes filles , de ses enfants , n’est point indigne de l’incomparable pinceau que ramassa un jour de sa main royale l’auguste Charles- Quint. Pendant le laps de temps que Bourdon passa dans cette ville , nous aimons à conjecturer qu’il vit le Padovanino et fréquenta son atelier. Dans tous les cas, il étudia le faire et les procédés de la grande École Vénitienne. Il y a notamment dans ses portraits certains tons chauds et ambrés qui ne laissent aucune incertitude sur ce point.
En dépit de ses séductions de toute nature, la capitale de la Sérénissime République ne put retenir longtemps nos deux voyageurs. Ils poursuivirent leur route , et repassant les Alpes , saluèrent bientôt les fraîches vallées de la mère-patrie.
INSTALLATION ji TARIS.
Le Mai de 1643.
E Ier mai de l’année 1643 ', nombre de Parisiens oisifs passèrent les ponts, et traversant le dédale des petites rues de la vieille cité, vinrent en l’église Notre - Dame regarder curieusement un tableau , exposé ce jour-là même sous le porche merveilleusement ouvré de l’antique métropole. Cette toile , toute fraîche encore , avait été en grande pompe apportée dans cette matinée d’allégresse par Messieurs les représentants de la riche et puissante Communauté des Orfèvres et Joailliers. C’était le Mai offert par eux , suivant l’antique coutume , à la très-haute et très-puissante Souveraine céleste , Madame la Vierge Marie1 2.
Or , l’on n’entendait sur le parvis de la cathédrale qu’un concert d’éloges et de félicitations, provenant de la comparaison établie par
1. D’Argenville , Abrégé de la vie des plus fameux peintres , t. IV : Bourdon.
2. L’exposition de la toile durait un mois , après quoi elle était accrochée sous les lambris de la cathédrale , et deux réductions exécutées par le peintre lui-même étaient offertes généralement aux syndics de la corporation.
L’histoire des Mais de Notre-Dame serait celle de notre École de peinture ellemême ; nos plus grands maîtres défileraient tour à tour devant le lecteur. Voici quelques noms à l’appui : en 1634, la Pentecôte, par Blanchard; en 1635 , Saint
la foule enthousiaste entre cette œuvre et celles des années précédentes , qui s’étalaient orgueilleusement dans l’intérieur de l’édifice. La dernière venue, bien loin d’être écrasée par ses devancières, les éclipsait au contraire complètement. Elle avait un éclat de coloris , une originalité de composition , une fierté de touche qui enthousiasmaient ces amateurs d’art accoutumés aux banalités picturales de M. Simon Vouet , premier peintre du roi et prince de l’Académie de Saint-Luc.
L’action représentée sur la toile n’était autre que le martyre et la mort du premier pontife chrétien. L’on voyait, divisant en deux parts la composition, un arbre de la croix, à demi dressé par des bourreaux de fière allure; le vicaire de Jésus, humble jusque dans son supplice, y était cloué les bras et la tête en bas , le corps dans un raccourci habile ; au premier plan une femme semblait suivre avec intérêt les péripéties de cet affreux spectacle. Il y avait dans la manière dont ce sujet était traité une liberté de facture , une fougue de jeunesse et en même temps une heureuse science des règles et des secrets de la peinture qui, nous le répétons , surprenaient et émerveillaient le public.
Quel était donc ce jeune maître inconnu ?
A cette question circulant de bouche en bouche , les initiés répondaient que les syndics de la corporation avaient eu cette fois la bonne fortune de s’adresser à un peintre de grand talent , arrivé depuis quelques années à Paris, et se nommant Sébastien Bourdon. Ils ajoutaient qu’il était âgé de vingt-sept ans environ, né dans le midi de la France, et qu’une partie de sa jeunesse s’était écoulée en Italie , ce que trahissaient du reste amplement la noblesse de son style et la hardiesse de son faire.
Pierre guérissant les malades par la vertu de son ombre ; en 1639, la Conversion de saint Paul , les deux tableaux par Laurent de La Hyre ; en 1643, le Crucifiement de saint Pierre, par Bourdon; en 1649, le chef-d’œuvre de Lesueur, Saint Paul prêchant à Éphèse; en 1652 , Saint Pierre ressuscitant Tabithe , par Louis Testelin; en 1657 > k Martyre de saint Étienne , par Lebrun ; en 1661 , la Paix soit avec vous, de Noël Coypel , e;c.
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Sa présentation à Simon Vouet.
donc Bourdon retrouvé. Il est fixé dans la capitale et nt d’y obtenir un brillant succès. Mais qu’est-il devenu •ant le long intervalle qui sépare ce jour de triomphe de l’heure triste où nous l’avons laissé ? Sur ce point, qu’il serait si intéressant de connaître, Guillet de Saint-Georges 4 nous fournit quelques détails. Nous les acceptons volontiers , ayant remarqué que les seules erreurs contenues dans son mémoire portent exclusivement sur la vie intime de Sébastien , jamais sur sa carrière artistique.
D’après lui, le riche M. Hesselin , ce maître en la chambre aux deniers qui s’était trouvé si heureusement pour Bourdon à Rome, lors de ses démêlés avec la sainte Inquisition , ne se contenta point de recueillir le jeune peintre, de le protéger contre ses adversaires et de le rapatrier. Il le mena à sa suite jusqu’à Paris, et là estimant avec juste raison que son éducation artistique était loin d’être terminée , il eut la bonne pensée de le faire entrer dans l’atelier de Vouet, alors dans toute sa gloire.
Il l’envoya donc, muni d’une lettre de recommandation, chez le vieux maître , qui ne daignant pas quitter les hauteurs olympiennes où il trônait probablement ce jour-là , fit dire au jeune visiteur de repasser le lendemain. Bourdon sortit profondément blessé d’une si froide réception , se promettant d’en tirer vengeance avant peu. Le lendemain, à l’heure indiquée, il était au logis de Vouet et introduit en sa présence. Mais cette fois c’était lui qui affectait un air hautain, des allures tranchantes.
Le prince de l’Académie de Saint-Luc n’en croyait pas ses yeux. Lui , le chef incontesté de l’École Française être traité ainsi d’égal à égal par un cadet de vingt ans ! Il se hâta de le ramener au sentiment
1. Mémoires inédits sur les artistes Français.... Paris , 1854.
du respect par quelques duretés, auxquelles Sébastien répondit sur le même ton. Du projet de M. Hesselin point ne fut question, et les deux peintres se séparèrent résolûment ennemis.
Ceci n’était pas l’affaire du généreux protecteur de Bourdon. Il chercha à tout réparer et y parvint à l’aide d’un ingénieux stratagème. Invitant Vouet à venir dîner chez lui à Essonne, dans son élégante maison de campagne, il lui montra, à la fin du repas, une toile rapportée d’Italie, dont il le priait d’apprécier la valeur. La toile, il va sans dire, était de Bourdon; inutile encore d’ajouter que Vouet la loua sans réserves et en attribua la paternité à l’un des meilleurs maîtres d’au-delà des monts. On le prévint de sa méprise et les deux rivaux se réconcilièrent , à la plus grande joie de leur amphitryon.
Après cela , Sébastien entra-t-il pour quelque temps dans cet atelier célèbre? Travailla -t- il, sous cette haute direction, aux nombreuses et importantes commandes dont était accablé le peintre du roi ? C’est ce dont Guillet de Saint-Georges ne parle pas ». Il se contente de narrer l’anecdote, disant textuellement: ce Nous affectons » d’étaler ici ingénument les faiblesses de ce jeune peintre, qui » n’ avait pas encore vingt-un ans, afin que ceux qui l’ont connu depuis » pour un des plus traitables et des plus honnêtes hommes du monde,
i . S’il n’entra pas chez Vouet, il entra toujours chez un de ses confrères non moins bien en cour. C’est ce qui résulte de son contrat de mariage, où nous lisons à la date du 9 janvier 1641 : « Noble homme Sébastien Bourdon., .peintre logeant aux galeries du Louvre. » Le noble homme est une politesse que la sacristie ou la basoche ne refusent jamais à la richesse et à la considération dont jouit le futur ; mais l’indication comme domicile des galeries du Louvre est un précieux renseignement.
Voici, en effet, quelques extraits des lettres patentes délivrées à Paris , le 22 décembre 1608, par Henri IV, et visant les peintres ainsi domiciliés. « Henry, par la grâce de Dieu. . nous avons eu aussi cet esgard en la construction de nostre gallerye du Louvre d’en disposer le bâtiment en telle forme que nous y puissions commodément loger quantité des meilleurs ouvriers et plus suffisants maistres.. et aussi pour faire une pépinière d’ouvriers... Déclarons par les présentes, .. . que les dits maistres par nous mis et logez en cette gallerye . . . ensemble ceux qui leur succéderont... puissent travailler pour nos subjects... sans estre empeschez ni visitez par les anciens maistres et jurés... et leur avons permis à chacun de prendre deux apprentis. »
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» considèrent les soins qu’il prit à changer ses emportements en » une modération singulière. »
Sébastien Bourdon , à son retour d’Italie , eut donc la rare fortune d’avoir pour le soutenir et faciliter ses débuts dans la vie, un ami puissant et dévoué , un des plus riches amateurs d’art de la capitale. L’heureuse étoile qui s’était levée sur son berceau , qui avait guidé sa route aux jours abandonnés de son enfance, veillait toujours sur lui. Elle brillera longtemps encore sur sa carrière. Sous son influence providentielle , un nouveau bonheur va lui échoir : nous voulons parler de son mariage avec Suzanne du Guernier.
ni.
Les Du Guernier.
a rmi les nombreux artistes qui jouissaient de l’estime publique, lors de la seconde arrivée de Bourdon à Paris, se trouvait un peintre protestant nommé Louis du Guernier. C’était un homme noble de naissance , de grandes manières et de profonde instruction ; un savant et un artiste sous l’enveloppe d’un gentilhomme de fière mine et de parfaite éducation.
Le moral répondait chez lui au physique : d’un abord froid et peu communicatif, il cachait sous ces dehors un fond de bonté et de courtoisie exquise. Félibien 1 , qui fut son ami et son biographe, a tracé de lui un portrait flatteur, dont nous craindrions d’effacer les contours et de diminuer la ressemblance en lui substituant une esquisse de notre main.
« Il fallait, dit-il, qu’il logeât une belle âme dans un corps si bien » fait.... Je n’ai jamais connu aucune personne de son âge qui eût » une modération et une sagesse égales à la sienne — Ses bonnes » moeurs et son mérite personnel m’engagèrent à l’aimer et à le voir » souvent. Sa conversation était douce et agréable, ses divertisse-
i. Félibien, Entretiens sur la vie et les ouvrages des plus excellents peintres , t. IV, p. 164. Paris . 1688.
» ments innocents ; tout était sérieux en lui, il n’y avait rien de » chagrin; on respectait son abord , on ne l’appréhendait pas... Il » aimait la musique, touchait fort bien le téorbe, se plaisait à la lecture » de bons livres, en jugeait fort bien, ne parlait jamais de sa religion ;
» s’il parlait de la nôtre, c’était d’une manière sage et honnête...
» Dans toutes ses actions on voyait toujours quelque chose de noble » et de généreux... Il était en réputation pour bien faire les portraits,
» et on peut dire celui qui les réussissait le mieux pour la ressem- » blance ; car bien qu’il en fît d’un si petit volume qu’on les mettait » dans des bagues, cependant ils ne laissaient pas d’être fort res- » semblants. »
Quant à l’histoire de cet artiste elle tenait du roman et mérite d’être racontée. Du Guernier était de souche aristocratique , le petit-fils d’un magistrat haut placé dans la hiérarchie parlementaire de Rouen. Pendant les troubles de la Ligue , son grand-père jetant bas la toge avait pris l’épée pour défendre sa foi religieuse menacée et suivi les diverses fortunes du parti protestant tour à tour victorieux ou vaincu, jusqu’au jour où moins heureux mais plus fidèle que le Béarnais, il avait trouvé la mort dans la défense de cette cause. Il laissait un fils unique, du nom d’Alexandre, qui avait reçu une excellente éducation et cultivé quelque peu, par goût, la peinture. Heureuse circonstance, car ce n’était pas seulement sa vie , mais aussi sa fortune , que le magistrat huguenot avait sacrifiées aux intérêts de sa religion.
Alexandre, entièrement ruiné, dut se décider à passer la Manche. Il se réfugia en Angleterre , et là connut la misère et les tristesses de cette existence d’émigré , si bien décrite par la plume éloquente de M. de Chateaubriani.
Comme deux siècles plus tard les élégants gentilshommes du camp de Coblentz, il se vit dans l’obligation d’exercer un métier. Versé dans la connaissance de plusieurs langues, il chercha des élèves à qui les enseigner. Par un bonheur providentiel il en trouva quelques-uns et vécut ainsi misérablement jusqu’à l’heure où, les troubles apaisés, il put enfin rentrer en France. Mais ses tribulations et ses revers n’avaient pas pris fin en touchant le sol de la patrie. Il revenait aussi
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pauvre qu’au jour de son départ , sans titres ni papiers , surtout sans protection suffisante pour se faire restituer ce qui restait encore debout du patrimoine de ses aïeux.
Dans ces circonstances, il gagna Paris; car la capitale a toujours eu le don d’attirer à elle les millionnaires avides de plaisirs , comme les besogneux avides de gain. Lui, du reste, avait calculé juste: s’il n’y retrouva pas la haute situation et la fortune de ses pères, il y rencontra du moins une honnête aisance et ce qui vaut mieux le bonheur. Renonçant au maigre état de professeur de langues (la grande ville en foisonnait), il résolut de s’adonner à la peinture. Le genre par lui choisi fut celui des portraits en miniature. Il ne tarda pas à y réussir parfaitement , et n’abandonna plus une carrière qui satisfaisait à ses besoins matériels sans froisser l’élévation de ses goûts. Lorsque sonna pour lui l’heure du mariage , ne s’embarrassant d’aucun préjugé nobiliaire, il prit femme dans une honnête famille de roturiers, la fille d’un brave artiste, son rival et son ami. Elle se nommait Marie Dauphin et était native de Troyes. Cette jeune femme se montra toute sa vie digne du choix de son époux , et lui donna quatre beaux enfants , dont l’aîné fut précisément Louis du Guernier.
Hélas ! ce bonheur domestique devait être de courte durée : une maladie inopinée enleva Alexandre à l’affection des siens , alors que ces derniers , encore en bas âge , étaient loin de pouvoir se suffire à eux-mêmes. La place du père revenait au plus âgé d’entre eux. Louis dut, malgré son extrême jeunesse, consoler et soutenir sa mère, subvenir par son travail aux besoins du ménage, veiller à l’éducation et à l’avenir de deux sœurs cadettes et deux frères puînés. C’est à cette école, au milieu de ces occupations et de ces soucis de toute heure, que son esprit se mûrit , prit ce cachet austère et sérieux dont parle si élogieusement le naïf auteur des Entretiens.
Fils et petit-fils de peintre , Du Guernier avait dès son enfance manié le pinceau sous les yeux paternels. Habile dans son art, intelligent , instruit, d’une nature fine et délicate , il possédait toutes les qualités voulues pour satisfaire la clientèle essentiellement aristocratique de sa maison.
Aussi les lourds carrosses empanachés ainsi qu’un dais de cathédrale, les chaises roulantes douillettement ouatées , les grasses et reluisantes mules de prélat , les fiers genets d’Espagne à la crinière ondoyante et touffue comme la chevelure d’une brune Sévillane , continuèrent-ils à s’arrêter et stationner longuement devant la porte de son modeste logis. Les raffinés de la Place Royale , anx vignottes hardiment retroussées , à la rapière querelleuse plus enrubanée que la houlette d’une bergère Watteau , vinrent comme par le passé faire résonner leurs éperons d’or sous le toit du gentilhomme artiste.
La plupart de ces grandes dames , qui jouèrent si bien sous la Fronde les héroïnes guerrières à la façon du Tasse , et dont l’une , nouvelle Armide, séduisit jusqu’au grave Turenne lui-même , tenaient à honneur d’avoir leur port de reine reproduit par le pinceau du savant miniaturiste. C’est qu’il savait enfermer ses compositions dans un cadre si merveilleusement étroit , réduire ses portraits à des proportions si minuscules ! Quoi de plus gracieux, par exemple, que ces peintures sur émail contenues dans le chaton d’une bague , d’un de ces joyaux artistiques ciselés et ouvrés par la main patiente des maîtres-orfèvres de ce siècle magnifique? Et quel précieux livre d’heures, que celui dont nous parle le bon Félibien !
C’était M. le duc de Guise, appelé en Italie après la mort de Masanielio, pour y recouvrer le royal héritage des princes de la maison d’Anjou, qui désireux d’emporter un vivant souvenir des beautés radieuses et point trop cruelles de la cour de France, était venu prier Du Guernier de vouloir bien enluminer à son usage un missel de genre nouveau. Il s’agissait de prêter aux poétiques Saintes de la légende sacrée , aux chérubins paradisiaques les contours ravissants de visage , la physionomie séduisante de ces aventureuses duchesses , dont les titres nobiliaires constituent le livre d’or du roman historique moderne. C’était là un prêt que le galant seigneur considérait comme n’étant point de nature à offenser les membres des célestes phalanges, une substitution toute mondaine dont s’accommodait fort sa piété.
Ce caprice fantaisiste fut réalisé, et le descendant du Balafré eut la satisfaction, au cours de son expédition malheureuse , de pouvoir
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feuilleter, sous le ciel d’azur des deux Siciles, ce consolant vade-mecum artistique, bien différent de la petite bible de Gustave-Adolphe et du sombre Wallenstein.
Mais les nobles clients de Du Guernier ne prisaient pas seulement son rare talent de miniaturiste , ils appréciaient fort aussi la loyauté et la droiture de son caractère , le charme de sa conversation. Ils savaient gré à cet homme de naissance d’avoir conservé, au milieu des revers, la dignité et la distinction de sa race. Ils s’intéressaient à la situation de cette sympathique famille , et devenaient pour elle en peu de temps tout autant de protecteurs et presque d’amis.
Et comment eût-il pu en être autrement ? Se figure-t-on cet atelier où travaillaient côte à côte trois beaux jeunes hommes, dont l’aîné n’avait point encore vingt-neuf ans, et deux gracieuses jeunes filles, leurs sœurs cadettes, presque aussi habiles qu’eux dans l’art du dessin ? Quel touchant tableau , que celui de ces chevalets juxtaposés, de ce travail commun, de cette amitié fraternelle qu’augmentait encore l’identité de goût et de profession. Louis souvent laissait là le pinceau pour se plonger dans l’étude. Il s’était mis à rechercher la solution de ces profonds mystères de la céramique , dont Bernard Palissy a emporté le secret dans la tombe. Son esprit grave et réfléchi connaissait les fièvres, les joies et les désespérances de l’inventeur. Il passait de longues heures en présence de ses fourneaux, surveillant les divers degrés de cuisson de la pâte, combinant les métaux, rêvant de retrouver ces savantes couleurs des vieux céramistes, ces joyaux dont l’éclat ne le cède point à celui de gemmes précieuses extraites du sol. Et tandis qu’il s’absorbait dans ses problèmes, c’étaient ses frères puînés Alexandre et Pierre, qui recevaient les puissants visiteurs; c’était la main mignonne de leur sœur, Suzanne ou Marguerite, qui crayonnait avec une délicatesse toute féminine la tête pensive et songeuse de Mlle, de La Fayette, l’amie du roi, ou le minois rose et mutin de la spirituelle confidente de la reine, Mme. la duchesse de Chevreuse.
i. Félibien, t. IV, p. 161, et Dictionnaire biographique de Jal.
Le Mariage de ‘Bourdon avec Suzanne du Guernier.
’ est dans cette maison, telle que nous venons de la décrire , que Sébastien Bourdon fut conduit , sans doute par sa bonne fée. Il confia à Louis du Guernier, son aîné de deux ans , ses joies et ses désillusions, ses grandes espérances et ses heures de découragement.
Louis comprit bien vite tout ce qu’il y avait de vrai talent , de fougueuse ardeur , d’ambition louable dans l’âme de ce jeune peintre méridional, ignoré encore de la foule. 11 s’intéressa à lui, l’aida de ses conseils, de son amitié. Une intimité de jour en jour plus grande s’établit entre ces deux hommes d’un tempérament si différent, l’un vif, emporté, laissant régner en maître chez lui la folle du logis, l’autre froid, doux et réfléchi; mais semblables de cœur , animés de la même aspiration incessante vers l’idéal , et de plus unis par le plus fort des liens , la communauté de croyance.
Bientôt les deux jeunes gens cimentèrent cette affection d’une manière indissoluble : Bourdon , appréciant à leur juste valeur les qualités sérieuses de Mlle, du Guernier , la demanda en mariage. La jeune femme1, veuve d’un premier époux, dont elle avait été la compagne quelques mois à peine , et depuis longtemps revenue sous le toit paternel, n’était pas sans avoir remarqué le nouvel ami de ses frères. Elle avait ri de ses lazzis, admiré sa verve endiablée, écouté le récit piquant de ses voyages et la narration douloureuse
i. Suzanne avait épousé à vingt-un ans Nicolas Colsonnet. De cette union était né un fils posthume, déjà défunt lors du second mariage; c’est ce qu’indique le contrat civil passé entre elle et Bourdon , devant Me Marreau , notaire. Il est dit dans cet acte que les futurs conjoints déchargent Marie Dauphin de «rendre aucun » compte de la tuition qu’elle a eue de ladite future épouse et du posthume. » Rappelons pour expliquer ceci, qu’au xvne siècle, la minorité durait jusqu’à vingtcinq ans ; or Suzanne étant née environ en 1 6 1 S et n’ayant pas par conséquent en 1641 atteint l’âge voulu pour être majeure , était retombée, durant sa viduité, ainsi que son enfant, sous la tutelle maternelle.
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de son existence enfantine. Elle avait compris l’âme généreuse cachée sous cette enveloppe originale , et entrevu l’horizon de gloire réservé à cet artiste de génie. Aussi agréa-t-elle de grand cœur son offre, et la famille put compter un membre de plus.
Dans les archives du Palais de Justice de Paris, M. Jal, feuilletant les registres de l’Église réformée de Charenton Saint-Maurice, a eu la bonne fortune de découvrir la date exacte de cette union. C’est le 13 janvier 1641, que le pasteur en fonctions bénit le mariage de « Sébastien Bourdon, peintre à Paris, fils de défunct Marin Bourdon, » peintre à Montpellier, et de Jehanne Parise », avec « Suzanne » du Guernier , veuve de feu Nicolas Colsonnet , vivant ingénieur » à Paris. »
Ces quelques lignes contiennent pour nous nombre d’indications intéressantes. Et d’abord , la preuve du décès de Marin Bourdon avant cette époque , point sur lequel se taisent absolument les livres mortuaires de la ville de Montpellier. En second lieu, l’âge précis des deux conjoints: Sébastien atteignait alors sa vingtcinquième année. Suzanne avait vingt-trois ans. C’est à vingt-un ans qu’elle était devenue la femme de Nicolas Colsonnet. L’on voit combien courte avait été par conséquent cette union première.
Nous remarquons enfin une particularité relative à l’appellation de la mère de Bourdon. Le ministre la désigne par ses noms de baptême 1 et omet le nom patronymique de Gaultière, ce qui aurait pu nous préoccuper, si nous avions connu moins exactement les actes de l’état civil qui la concernent. Du reste, ces irrégularités sont fréquentes dans les registres de l’époque, et nous en trouvons un second exemple dans le mot Colsonnet , diminutif de Collissons.
Mais il existe un autre document , de la plus haute importance, plein de détails curieux et instructifs, qui éclaire d’un nouveau jour
1 . Jeanne Gaultière épouse Bourdon, était fille de maître Paris Gaultier, orfèvre à Montpellier. Un usage méridional, qui s’est conservé dans le peuple et régnait alors dans toutes les classes, voulait qu’on féminisât le nom patronymique aussi bien que le prénom. Elle devait donc être communément appelée Jehanne- Pari se Gaultière, et pour 11e pas la confondre avec d’autres Gaultière , filles d’un maître de poste de Montpellier , Jehanne-Parise.
cette partie , la plus ignorée peut-être , de l’existence de Sébastien : le contrat de mariage des deux époux 1 * * 4.
C’est dans l’après-midi du 9 janvier 1641 , quatre jours avant la cérémonie nuptiale, que le grave Me Marreau, notaire royal dans la bonne cité de Paris , se transporta dans cette maison , sise « sur le quai de l’Isle du Palais , regardant le quai de la Mégisserie », où tous les Du Guernier, alors célibataires , logeaient en commun chez dame Marie Dauphin , leur mère. Là étaient réunis pour la circonstance les proches des deux familles et leurs plus intimes amis.
Du côté de Sébastien , à défaut de ses père et mère défunts , noble homme Isaac du Vernes , un gros bourgeois de Montpellier. Pierre le Sage, marchand-joaillier, Claude Rousselle et Jean Girard, orfèvres, enfin son inséparable compagnon Louis Boullongne, fort à point revenu d’Italie, et un autre jeune peintre nommé Jean le Sage.
Du côté de sa fiancée, Louis du Guernier d’abord, auquel l’acte reconnaît le titre d’enlumineur du roi, puis son frère Alexandre, ensuite honorables hommes Paul et Jacques Belliard, orfèvres, Antoine Vigeon, bourgeois de Paris, Jean Chauchon sieur de Brenault, exempt des gardes du roi , cousin par les femmes , Mathieu Aulmont , autre enlumineur du roi, dame Suzanne Belliard, marraine et parente de la future; enfin, parmi quelques autres témoins, noble homme Denis Gibert , avocat en Parlement.
Nous supposons que ce légiste avait dû tremper dans la rédaction du contrat, car il était hérissé de toutes les formules et précautions légales imaginables. Les deux conjoints se mariaient sous le régime exprès de la communauté , mais avec une série d’articles additionnels destinés à en modifier les conséquences, notamment : l’exclusion de la communauté des dettes antérieures au mariage, la clause de franc et quitte en faveur de la femme
1 Cette pièce, découverte par M. Eudore Soulié , dans les minutes de
Me Marreau , notaire au xvne siècle ( archives de Me Simon , notaire , rue
Richelieu, n° 85 ), a été relevée par M. Troubat , dans un intéressant article aujourd’hui inséré dans l’ouvrage ayant pour titre: Plume et pinceaux. Nous la
reproduisons en sou entier à la fin de ce volume.
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seulement et non des siens , et le droit pour le survivant des deux époux de choisir et prendre par préciput et avant partage tout et autant de biens meubles de la communauté qu’il voudrait, sans toutefois excéder une valeur de quatre cents livres tournois.
Suzanne apportait en dot mille livres en deniers comptants , huit cents en meubles et ustensiles d’hôtel , et douze cents en une petite maison située sur le pont Marie , du côté de l’église Saint-Paul. Cet immeuble ou la somme représentative de sa valeur n’entrait pas dans la communauté ; il restait propre à la femme et son remploi au cas échéant était prévu et spécifié.
De son côté, Sébastien, qualifié de noble homme , logeant aux galeries du Louvre , reconnaissait à sa fiancée , comme douaire , mille livres tournois.
Sans être bien versé dans la connaissance du droit et des formules juridiques , tout lecteur comprendra, en présence de cet acte et des chiffres énoncés, qu’il ne s’agissait point ici de l’union de deux artistes mettant en commun leur travail et leurs espoirs futurs, ayant pour plus clair apport leur bonne volonté et leur affection mutuelle ; mais de l’alliance de deux honnêtes familles, dont les représentants jouissaient déjà d’une certaine aisance et possédaient un modeste mais suffisant avoir.
Tor trait de Sébastien ‘Bourdon.
R rivé s à ce point de notre étude, nous commettrions un oubli regrettable et cette biographie présenterait une grave lacune , si nous tardions plus longtemps à crayonner le portrait physique du maître de Montpellier.
Sébastien s’est peint lui-même plusieurs fois, soit isolément, soit sous les traits d’un personnage épisodique, dans ses grandes compositions. Nous citerons notamment la Chute [de Simon le
magicien et la Visite de César au tombeau d’Alexandre , comme présentant cette particularité. Nous croyons aussi avoir reconnu une fois ses traits décidés et énergiques parmi les héros d’une bambochade. Il est tel cavalier, coiffé d’un large sombrero, botté et éperonné, drapé dans un ample manteau, la taille enserrée dans un justaucorps de buffle, fumant une pipe bourrée de pétun sur le seuil d’une hôtellerie de campagne, qui offre avec lui une ressemblance presque fraternelle.
Quant à ses portraits proprement dits , ils sont nombreux , mais malheureusement pour la plupart apocryphes. C’est ainsi que nous refusons de ranger parmi eux celui qu’on voit au Louvre , repré- \ sentant un homme d’environ quarante-cinq ans , assis , tenant entre ses mains une tète antique , qui d’après le livret serait celle de Caracalla. Voici à ce sujet l’opinion de M. Jal, par nous pleinement partagée: «Que cette peinture soit de Bourdon, je le veux; mais » que le personnage soit Bourdon lui-même , j’en doute. Ce Bourdon » ne ressemble point aux autres. » Cette dernière phrase peut s’appliquer encore au prétendu portrait accroché dans l’une des salles du premier étage de l’École des Beaux-Arts.
Nous admettons plus facilement l’authenticité du Sébastien Bourdon arrangé par Rigaud , que grava Laurent Cars , lors de sa réception à l’Académie royale en 1737. Cette œuvre avait été donnée, le 26 juillet 1634, au corps académique , par Hyacinthe Rigaud lui-même. Henri Hulst , dans son intéressant catalogue , nous apprend que l’habile portraitiste avait simplement peint « l’habillement et les » autres accompagnements. » Est-ce bien là la vérité ; n’avait-il pas retouché quelque peu le visage, adouci le faire vigoureux mais un peu brutal de Bourdon? C’est ce que M. Charles Blanc n’a pas pensé , et c’est une reproduction de la gravure de Laurent Cars qui figure dans sa remarquable Histoire des Peintres. Avant lui , D’Argenville avait agi de même relativement au cartouche qui se voit dans son Abrégé.
Pour nous , nous trouvons plus sûr de suivre l’exemple de Mariette, qui s’était fait envoyer par un de ses amis de Montpellier,
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Bourdon pinx.
Ed. VïCarsal <icl.
TORTRAIT DE SÉBASTIEN TÜURDON
tel qu’il est peint par lui-même dans la Chute de Simon k magicien.