IMP. J. MARTEL
INSTALLATION A PARIS
M. de Bon, président en la Cour des Aides, Comptes et Finances ', un dessin au crayon. Pourquoi le savant annotateur de YAbecedario d’Orlandi s’était- il adressé à un montpelliérain ? La réponse est aisée : il n’ignorait pas que Bourdon s’était peint , dans la Chute de Simon le Magicien , désireux de laisser une œuvre magistrale, signée de sa propre image, à ses compatriotes, et il tenait cette peinture pour le plus authentique de tous ses portraits. En voici la description détaillée, écrite par nous en présence de la toile.
C’est une curieuse et originale physionomie, que celle de ce contemporain de Louis XIII et du grand cardinal, placé au milieu d’un groupe de Romains , vêtus à l’antique , s’extasiant à l’envi devant le miracle de l’apôtre. L’on dirait que l’auteur du tableau, se mettant debout sur la droite , derrière son œuvre, a soulevé d’une main curieuse la toile et passé sa tête , d’un ovale allongé , maigre et osseuse , dans l’espace ainsi établi entre le cadre et la peinture. Il semble de là regarder , par-dessus l’épaule d’un de ses personnages , l’effet produit par sa composition et écouter les louanges admiratives ou les jalouses critiques échangées à son endroit par les spectateurs ses concitoyens. Une expression d’amère ironie et de mâle fierté court sur tout son masque. Sa chevelure blonde , longue et touffue , vraie crinière de fauve , ombrage de quelques mèches indociles son front large et bien dessiné , encadre son visage et vient retomber négligemment sur ses épaules. Sous l’arcade sourcilière , l’œil , d’un gris clair , de cette couleur étrange chantée par le Dante , laisse passer à travers la paupière un regard d’acier, vif et perçant. Le nez est franchement aquilin , aux ailes fines et mobiles. Les lèvres , étroites et serrées , semblent prêtes à lancer le sarcasme, à se retrousser ironiquement pour donner passage à la raillerie mordante. Une légère moustache courte et rare, une mouche toute petite et de même couleur que ses cheveux accompagnent
1. Ce dessin au crayon se trouve au musée du Louvre. Nous devons à la courtoisie bien connue de M. Henri de Chennevières d’avoir pu le voir de fort près, et lire au revers la mention de sa provenance, écrite de la main de Mariette lui même.
les lignes de la bouche. Le menton est un peu fort. L’ensemble tout entier et chacun de ses traits révèlent la note triple et dominante de ce caractère: intelligence, esprit, énergie. On remarque autour de son col , s’enlevant sur l’étoffe sombre du pourpoint , les anneaux d’une chaîne d’or. Nous avons tout lieu de penser que c’est là un souvenir de son voyage en Suède , un cadeau dû à la générosité de Christine ou de Charles-Gustave ’ .
Il est un fait dont nous avons été bien souvent frappé en feuilletant les vieux ouvrages d’art ornés de vignettes , notamment YAcademia
i . Le savant Arckenholtz , dans ses Mémoires concernant Christine de Suède , s’exprime en ces termes, au sujet des Français appelés par la reine à Stockholm : «Tous ces Messieurs,.... et des excellents artistes même, comme Bourdon , » Nanteuil et Parise , fameux peintres et graveurs , ne manquèrent pas de tirer » de cette généreuse princesse de bonnes pensions ou d’en être gratifiés de » quelques présents considérables ou d’autres marques d’estime » Le con-
sciencieux historiographe néglige d’indiquer de quelle nature furent les « présents » donnés spécialement à Bourdon ; mais , dans les deux pages précédentes , il est plus explicite à l’égard de trois sommités littéraires de notre nation , Balzac, Scudéry et Ménage. Voici les textes: «L’éloquent Balzac ayant reçu en présent » de Christine une chaîne d’or, pour ses ouvrages qu'il lui avait envoyés , il » l’en remercie dans sa réponse en disant : Que d’une même chaisne, Sa » Majesté avait fait et lié deux prisonniers. — Mais de tous ces savants-là , » personne ne fut si avant dans les bonnes grâces de la reine que Ménage.... » Quand il lui dédia les ouvrages de Balzac en latin , elle lui envoya une chaîne » d’or de quinze cents francs. — M. de Scudéry ayant donné à Christine » de si grands éloges, on aura de la peine à ajouter foi à un fait que le P. Niceron » rapporte de lui , savoir : qu’elle lui avait offert et destiné une chaîne d’or » de mille pistoles , s’il voulait lui dédier son Alaric , mais à condition qu’il » ôterait de cet ouvrage le nom du comte Magnus de la Gardie ,... qui avait alors » encouru la disgrâce de la reine ;.... que celui-ci ( Scudéry) lui avait fait cette » réponse, que : « Quand la chaîne d’or serait aussi grosse et aussi pesante que celle » dont il est fait mention dans l’histoire des Incas , il ne détruirait jamais l’autel où » il avait sacrifié. » Racontant le départ du médecin Bourdelot , Arckenholtz dit encore : « Le prince de Suède lui fit présent d’une chaîne d’or avec son portrait » dans une boîte couverte de diamants ; le prince Adolphe lui donna aussi le » sien, quoiqu’ils eussent tous deux une aversion mortelle pour lui , mais pour » plaire à la reine, il fallait l’imiter. »
Après ces nombreuses citations, nous ne pensons pas émettre une hypothèse bien audacieuse en supposant que Bourdon comptait parmi les « présents considérables » rapportés de Suède , la grande chaîne d’or qui orne son portrait dans le tableau représentant la Chute de Simon le Magicien. Ce tableau a été, en effet , exécuté cinq ans après la date de son retour de Stockholm.
INSTALLATION A PARIS
picturœ eruditœ de l’allemand Sandrart, c’est la parfaite harmonie existant la plupart du temps entre le portrait des maîtres célèbres et le genre de leur talent. Ce serait à croire que chez le peintre plus que chez tout autre , la flamme intérieure illumine le visage , la pensée repétrit le masque et le façonne pour ainsi dire dans un moule nouveau. Quel poète, quel romancier eût créé, au cours de ses rêveries, tête plus idéale que celle du Sanzio, plus élégante que celle de Van-Dyck , plus noble que celle du Titien , plus songeusement belle que celle de l’auteur de la mélancolie du grand Albrecht Dürer.
Et dans l’Ecole Française cette observation n’est-elle pas confirmée par l’austère et grave physionomie du Poussin et de Philippe de Champagne ? Ne sont-ce pas là les traits qu’on se plairait à supposer au génie dont les immortelles œuvres ont nom Diogène, le Déluge , ou V Arcadie. Se figurerait-on autrement l’ami du grand Arnaud, de Nicole , de Biaise Pascal , l’artiste qui dans une page magistrale fit asseoir pour convives , autour du divin maître , les solitaires de Port-Royal ?
Ah ! certes , si l’un ou l’autre eût oublié de nous laisser son image retracée par sa propre main , la postérité ne l’eût point conçue différente.
Et la pâle et douce figure d’Eustache Lesueur , opposée au dur et fier visage de son rival , de Lebrun , ne nous raconte-t-elle pas tout au long l’histoire entière de leur vie, la diversité de leur caractère , de leur tempérament artistique , la supériorité du premier , le succès définitif du second ? Ne dirait-on pas que le favori de l’astreroi , souverain lui-même du monde des arts , a copié jusque dans son aspect physique son auguste et tout-puissant maître ?
Eh bien ! cette observation nous est revenue plus que jamais en mémoire à la vue de la toile commandée à Sébastien Bourdon par le Chapitre de Montpellier.
Oui , voilà bien l’homme qui , à trente-six ans , marié , père de famille , professeur à la naissante Académie de Peinture, partit pour Stockholm , aussi prestement que s’il eût été mandé à Versailles par
ordre du roi. Nous nous l’étions toujours imaginé ainsi, ce vaillant peintre , et mis face à face avec lui , nous n’avons tien trouvé à changer au portrait que notre esprit s’en était fait d’avance.
Nous avons seulement remarqué sur ses traits une expression d’amertume et de tristesse , un air sceptique et désabusé dont l’explication nous a été aisément fournie par la date même de la toile. A l’heure où Bourdon peignit ce tableau , la quarantième année avait déjà sonné au cadran de sa destinée. Il avait perdu une à une les folles espérances de la jeunesse, et vu s’évanouir le rêve de gloire caressé un instant par son âge mûr. Après avoir été le premier peintre de la reine de Suède, il s’était trouvé tout d’un coup replongé dans la médiocrité peu dorée qu’il avait cru fuir en gagnant cette cour lointaine. Et maintenant, fatigué par ses longs voyages et par un travail sans relâche, mécontent de lui-même et des autres , il rencontrait encore des ennemis et des critiques jusque dans sa ville natale , nous dirions presque à son foyer.
Mais c’est là un point sur lequel nous nous expliquerons plus tard ; qu’il nous suffise pour le moment de faire observer qu’à cette époque, c’est-à-dire en l’année 1657, les traits de Sébastien Bourdon, tout en restant les mêmes, avaient perdu de la fraîcheur et de l’éclat qu’ils avaient seize ans plus tôt, et que c’est à nous, à notre pensée à leur restituer la douceur de tons, la pureté de lignes et pour tout dire d’un mot la jeunesse. Ainsi faisant, nous connaîtrons aussi exactement l’époux de Mlle, du Guernier que ceux de ses contemporains qui eurent l’honneur insigne d’être témoins de son mariage.
"BOURDON A L’ACADÉMIE
Ses Rivaux au lendemain de son mariage.
andis que l’enfant couronné qui devait un jour recevoir de ses courtisans et mériter de l’histoire le pseudonyme de Roi-Soleil , grandissait obscurément au milieu des fureurs de la guerre civile et étrangère , — ouïssant de son palais du Louvre ces refrains ironiques et ces mazarinades du Pont-Neuf, où la verve française flagellait à l’envi la cupidité et la fourbe du cardinal Mazarin , — curieuse était la physionomie du vieux Paris. Bien savant homme eût été celui qui aurait discerné alors , au milieu des convulsions sociales de la grande cité , la gestation du plus glorieux siècle de notre monarchie.
Cette observation , vraie à tous les points de vue , l’était surtout vis-à-vis des arts, qui ne s’accommodaient guère de cet état de luttes incessantes , et qui ne comptaient pas d’ailleurs à cette époque les illustres représentants dont ils s’enorgueillirent quelques années plus tard.
Maître Simon Vouet, après une longue et heureuse carrière , où sa médiocrité avait reçu à souhait l’encens et les honneurs dus au seul génie , vieillissait et voyait pâlir l’éclat de sa renommée. Lebrun , laissant derrière lui de brillants débuts, venait de partir, en 1642, pour l’Italie et devait y passer six années. Le Poussin et Claude étaient de cœur et de fait devenus depuis longtemps romains. Mignard et son ami Dufresnoy vivaient auprès d’eux , et s’ils
n’avaient pas perdu tout espoir de retour, du moins renvoyaient-ils aux calendes grecques leur rentrée dans la mère-patrie.
Si l’on se demande donc quels rivaux pouvaient disputer à Sébastien Bourdon le premier rang , au lendemain de son mariage ou mieux au lendemain de l’exposition du mai de 1643, l’on ne trouve que Philippe de Champagne, Lesueur, La Hyre et Stella. Il suffit n’est-ce pas de nommer ces maîtres, si dignes de respect et d’estime, pour constater que grande ne pouvait être la concurrence par eux faite au peintre dont nous traçons ici la biographie.
Pour ce qui est d’abord de Lesueur, né la même année que Bourdon , mais d’un caractère aussi doux et timide que celui de ce dernier était vif, remuant et impétueux, il n’avait aucune des qualités voulues pour violenter le succès , et devait attendre longtemps encore son heure. Ce n’est qu’en 1649 que nous voyons la Confrérie des Orfèvres, cette sorte d’écho de l’opinion publique, lui commander son mai annuel. Ce n’est qu’en pleine Fronde , tandis que le régiment de Corinthe accomplit ses prouesses burlesques, que le président Lambert songe à lui confier, concurremment avec Lebrun , la décoration de son élégant hôtel de Saint-Louis en l’Isle.
Si nous passons maintenant à Philippe de Champagne , nous constatons qu’un événement douloureux pour son cœur de père allait venir, en 1644, refroidir singulièrement son ardeur au travail et son empressement à accepter les princières commandes , telles que décorations de cloîtres ou de palais. A cette date, il devait voir sa vertu austère, sa dévotion rigide, soumises à une terrible épreuve : l’entrée en religion de sa dernière enfant , la seule qui survécût. Dès ce jour de deuil et de sacrifice , son amour de la solitude , l’ascétisme de sa vie , nous disent ses biographes , redoublèrent. Il ne se contenta plus d’être l’ami et le portraitiste des solitaires de Port-Royal , il devint encore leur émule en piété , et mérita par ses pratiques religieuses de toute heure l’honneur insigne que lui accorda plus tard la mère Angélique , en l’inscrivant dans son nécrologe de l’illustre compagnie.
Restent La Hyre et Stella. Le premier, déjà atteint des cruelles
BOURDON A LACADÉMIE.
souffrances de la maladie à laquelle il devait succomber, cette hydropisie dont nous entretiennent ses chroniqueurs ; le second, délaissant le pinceau pour le burin , se complaisant au milieu de ses neveux et de ses nièces à graver ces sujets champêtres , ces scènes de la Passion qui ont , mieux que ses tableaux , sauvegardé de l’oubli sa mémoire : tous deux, d’ailleurs, doués d’un talent froid et sage , que devait éclipser facilement la fougueuse verve de Sébastien Bourdon , alors dans tout le feu de sa jeunesse et la mémoire pleine des brillants souvenirs , des savantes leçons des maîtres d’Italie.
Il n’est donc pas douteux que les premières années qui suivirent son mariage durent être, pour Bourdon, les moins agitées de sa carrière. Sans concurrents redoutables, chaudement recommandé par M. Hesselin au monde des gens de robe, et ce qui valait mieux encore à celui delà haute finance, il venait d’acquérir par cette alliance l’aristocratique clientèle des Du Guernier, c’est-à-dire la cour et les princes du sang.
De 1642 à 1648 , il nous apparaît comme la personnalité la plus en vue de la jeune Ecole Française. Les commandes lui arrivent de toutes parts. C’est M. Hesselin , le riche président en la chambre aux deniers , qui jugeant son protégé dans la plénitude de son talent, le charge de décorer son élégante villa d’Essonne. Le mai des orfèvres en 1643 a mis en goût le Chapitre cathédral de Chartres, et voici que les chanoines réclament de lui un Martyre, de saint André. « Dans une belle maison de la rue Richelieu, qui appartenait à » M. Monerot, un des fermiers généraux, et qui depuis a été appelée » l’hôtel de Grammont», il est mandé, nous dit Guillet de Saint- Georges 1 , pour peindre une chapelle et un cabinet. Nous n’en finirions pas si nous voulions continuer cette énumération des oeuvres sorties de son pinceau à cette époque. Terminons, en citant une étrange toile oii l’artiste avait représenté Mercure tuant Argus , et qui lui valut le quatrain suivant tourné par le poète Scudéry, à la façon des concetti du célèbre cavalier Marini 9 :
1. Guillet de Saint-Georges, Mémoires inédits sur les artistes français. Paris , 1854.
2. Charles Blanc , Vie des peintres. Ecole Française : Sébastien Bourdon.
Oh! Bourdon, sur la peinture ,
Dont tu charmes l’univers ,
On voit autant d’yeux ouverts Comme en a fermé Mercure.
Ce dernier trait nous prouve que ce n’étaient pas seulement les raffinés de la Place Royale et les belles frondeuses que Sébastien rencontrait dans l’atelier de son beau-frère Louis du Guernier. Il y avait lié , en outre , connaissance avec les beaux esprits du temps , les gens de lettres habitués des ruelles et adulés des précieuses , les poètes, romanciers, critiques d’histoire et d’art; toutes personnes dont l’amitié était fort désirable , car elles dirigeaient , alors non moins impérieusement que de nos jours, le courant de l’opinion. La vivacité de son esprit, ses reparties promptes, ses saillies heureuses , devaient le faire bien venir d’eux et n’y manquèrent point. Nous aurons à constater plusieurs fois , en effet , au cours de cette étude , que Bourdon fut le portraitiste et l’ami des célébrités littéraires de son siècle.
Fondation de l’Académie de Peinture et Sculpture.
e bonheur de Bourdon était-il donc complet ? Sa situation absolument prospère ? Une grave raison nous en fait douter : nous voulons parler du triste état où se trouvaient à cette époque les hommes de mérite exerçant dans la capitale la profession de peintre ou sculpteur. C’est là un point capital de cette étude et qui mérite quelques développements.
Deux siècles et demi environ avant le règne de Louis XIV, en 1391, la communauté des peintres avait reçu de Messire le Prévôt des Marchands des statuts et règlements fixes , à l’instar de ceux qui régissaient les autres corps de métier. C’était là une excellente chose , aussi profitable aux intérêts des particuliers qu’à ceux bien entendus des maîtres eux-mêmes.
BOURDON A LACADÉMIE.
Le droit conféré aux jurés, — généralement choisis parmi les plus honorables et les plus habiles de la corporation, — de visiter les ateliers ou boutiques , surveiller les matières employées par les doreurs et enlumineurs leurs confrères , saisir les ouvrages entachés de fraude ou de vol et infliger diverses amendes proportionnées aux délits, n’avait rien que de normal et d’équitable , tant que l’art resta simplement l’accessoire de l’industrie. Mais du jour où , sous l’influence de la Renaissance italienne, la peinture commença à jouer chez nous un tout autre rôle, du jour où l’artiste remplaça l’ouvrier, où l’art sorti de ses langes voulut s’élancer vers le libre champ de l’idéal, ces mêmes prérogatives devinrent la plus dangereuse et la plus funeste des entraves à l’égard de la jeune École Française. Il existait sans doute un moyen d’échapper à cette situation et aux mesquines tracasseries qui en découlaient : c’était l’obtention du titre de peintre du roi. Le premier privilège de cette nature remontait à 1399, au règne de Charles VI. Mais depuis lors, il avait été délivré tant de ces brevets, les derniers monarques en avaient fait un tel abus , que sous Louis XIII les brévetaires formaient une vraie légion , abritant dans ses rangs nombre de médiocrités déplorables.
En outre , la jurande n’avait jamais reconnu légalement leur indépendance : elle les tolérait, mais sans abandonner vis-à-vis d’eux aucun de ses droits. Bien au contraire , dans ces derniers temps, effrayée de leur chiffre allant toujours croissant, elle avait songé à les actionner en justice , afin de faire constater juridiquement l’autorité absolue qu’elle prétendait avoir conservée à leur endroit.
Il ne restait donc aux hommes éminents, jaloux d’assurer à tout prix leur indépendance , qu’un seul moyen, mais d’une réalisation difficile , celui de se réfugier en quelque asile impénétrable à la maîtrise , tel qu’une demeure princière ou bien encore un cloître.
Les choses en étaient là, lorsqu’au début de l’année 1646, les maîtres et jurés, probablement sous l’incitation de ces brouillons qu’Henry Testelin qualifie dans son Histoire de l’Académie de «suppôts de la jurande», se décidèrent à frapper un grand coup, véritable déclaration de guerre.
Se transportant au logis des sieurs Levesque et Bellot, peintres du roi , ils saisirent leurs oeuvres et les assignèrent au Châtelet , en validation de ladite saisie. Cette première juridiction ne leur ayant point été favorable et leur opération déclarée nulle, ils en appelèrent au Parlement et adressèrent à ce corps la plus curieuse et la plus insolente des requêtes. En voici la substance: «Défense au roi aussi » bien qu’à la reine d’avoir plus de quatre à six peintres attitrés ; » défense à ces dits peintres, en dehors des travaux exécutés pour le » compte du souverain, de faire quoi que ce soit sans l’autorisation des » maîtres, ce à peine de confiscation ; inhibition de tenir boutique, de » vendre directement leurs œuvres au public, etc., etc. » Ce qui est encore plus surprenant que le libellé de cette étrange requête , c’est le bon accueil fait à ce factum par le Parlement. Il est nécessaire, poulie comprendre, de se rappeler sa date et de songer à l’hostilité ouverte qui existait déjà entre le Louvre et le Palais , où notamment le vieux Broussel, surnommé le président Je dis ça , ne laissait échapper aucune occasion de se poser en défenseur des petites gens contre la Cour.
Tous les peintres, du roi furent donc assignés pour avoir à y répondre , ceux qui avaient leur logement au Louvre 1 aussi bien que les autres. Une seule exception fut faite en faveur de Lebrun , revenu d’Italie depuis quelque temps, et plus que jamais le favori du chancelier Pierre Séguier.
Cette précaution ne leur assura pas la neutralité du jeune artiste. Bien au contraire , il prit en main l’initiative de la résistance. Plusieurs réunions eurent lieu dans ce but chez un de ses confrères , Juste d’Egmont. Louis et Henry Testelin, Sarrazin, Corneille y assistaient. Il y venait en outre un amateur d’art, qui avait nom Martin de Charmois, sieur de Lauré, secrétaire du maréchal de Schomberg , conseiller du roi en ses conseils.
i. Le contrat de mariage de Bourdon lui assigne comme logement , en 1641 , le palais du Louvre, mais ce n’est qu’en 1648 qu’on le voit figurer sur l’état de la maison du roi, pour gages annuels : trente livres. En 1650 et 1652 il y est inscrit pour même somme. Il n’obtint jamais, comme plusieurs de ses confrères, le titre fort recherché de valet de chambre de Sa Majesté. ( Diction, biogr. de Jal. )
BOURDON A LACADÉMIE.
Courtisan habile , homme intelligent et instruit , Charmois professait un goût tout particulier pour la peinture et, s’il faut en croire Félibien , ses essais méritaient d’autres éloges que ceux que l’on accorde en général aux gens du monde se distrayant en semblables ouvrages. Nul plus que lui ne s’intéressait au sort des peintres du roi , à ses yeux les seuls vrais représentants de notre Ecole nationale. Ayant eu l’occasion de suivre M. le maréchal de Schomberg à Rome , il avait pu voir de près le fonctionnement des diverses Académies italiennes, et il applaudit des deux mains à l’idée émise par Lebrun de fonder un établissement analogue dans notre capitale.
Tandis que Lebrun et les Testelin recrutaient des adhérents à ce projet , notamment dans la personne d’Errard , Van-Mol , Guillain, Lesueur, il s’occupa, lui, de rédiger une requête adressée au roi lui-même et qu’il se proposait de présenter au prochain conseil. Ce travail terminé , il invita tous les brévetaires à une réunion générale tenue en l’hôtel de Schomberg , et leur donna lecture de cette pièce , qui fut tout aussitôt couverte de signatures. Au premier rang s’inscrivirent Sébastien Bourdon et Louis du Guernier.
Nous n’avons pas la prétention de faire ici l’historique détaillé de l’Académie de Peinture, et nous renvoyons à l’ouvrage si précis et si curieux de Testelin le cadet 1 ceux qui désireraient de plus amples renseignements ; nous avons simplement voulu constater que Bourdon fut l’un des fondateurs de cette institution si glorieuse. Il fit plus: il l’épaula de toutes ses forces ; temps, travail, argent, démarches , crédit personnel , il n’épargna rien de ce qui pouvait assurer son triomphe. C’est là certainement, pour qui étudie sa vie, l’une des faces les plus méritoires et les plus honorables de sa carrière.
Les débuts de l’Académie furent terriblement durs et difficiles. La maîtrise essaya par tous les moyens, et souvent les plus déloyaux, ruses, intrigues, chicanes de toute sorte, de renverser cette puissance
i. Mémoires pour servir à l’histoire de l'Académie de Peinture , par Henry Testelin, publiés pour la première fois par M. A. de Montaiglon. Paris, 1852.
rivale. Lorsqu’on parcourt les délibérations premières de nos académiciens , on éprouve une vive surprise en voyant figurer parmi eux nombre de maîtres absolument oubliés aujourd’hui. C’est là une pure injustice. Si tous ne méritaient point par leur talent de voir l’histoire enregistrer leurs noms , ils en étaient dignes à tout le moins par les services signalés qu’ils rendirent à la jeune École Française. On peut dire d’eux qu’ils combattirent le bon combat , et que c’est à leurs opiniâtres et patients efforts que la France dut la haute place qu’elle occupa, quelques années plus tard, dans le monde des arts libéraux. Avant eux , Claude , Nicolas Poussin , Moïse Valentin vont planter leur atelier au-delà des Alpes ; après eux, Watteau , Lemoyne , Boucher , Latour et David restent dans la mère-patrie et y vivent libres , aimés , respectés de tous.
Du rôle et des fonctions que remplit en cette compagnie Maître Bourdon.
o ici en quelques mots l’exposé des circonstances particulières où Sébastien Bourdon dut , comme académicien, payer de sa personne. Nous abandonnons ici l’ordre chronologique, pensant que cette;étude ne saurait que gagner en précision et en clarté dans le groupement en un seul chapitre de tous les faits spéciaux au rôle de Bourdon dans l’Académie.
La requête élaborée par|M. de Chamois fut lue par lui en conseil de régence, le 20 janvier 1648. Anne d’Autriche, outrée des insolentes prétentions de la maîtrise , fut d’avis un moment de la supprimer.
On la calma, et l’Académie fut constituée séance tenante. Au cours de février , on procéda à l’élection des douze anciens : Lebrun, Errard , Bourdon , La Hyre , Sarrazin , Corneille, Perrier, Baubrun , Lesueur, Juste d’Egmont, Van Opstal, Guillain furent désignés; M. de Charmois investi des fonctions de directeur. Le mois de février
BOURDON A LACADÉMIE.
échut en partage à Charles Lebrun , qui eut ainsi l’honneur d’ouvrir les cours ; celui d’avril , à Sébastien Bourdon 1 .
Quel était au juste le rôle d’un ancien ? Le voici : surveiller l’école, ouverte tous les jours non chômés de trois à cinq en hiver, de six à huit en été , poser le modèle , corriger les travaux des élèves, en un mot se tenir à leur disposition pour tous conseils relatifs à l’étude de leur art. En outre, gérer les fonds , veiller à la rentrée des cotisations, tenir compte de toutes dépenses et frais d’entretien. Les douze anciens se partageaient la besogne , à raison d’un mois l’un, et ce fut le sort, au lendemain de leur élection, qui fixa pour chacun d’entre eux sa période d’exercice. Inutile d’ajouter que ce modeste titre honore infiniment Bourdon , témoigne hautement de l’estime professée à l’endroit de son caractère et de son talent par ses nombreux confrères.
Mais , dès que l’Académie est ainsi organisée , chaque membre se met à rivaliser de zèle ; trois chaires nouvelles sont créées : le chirurgien Quatroulx professe l’anatomie , Chauveau la géométrie, Abraham Bosse la perspective. Les jeunes élèves accourent de toute part. L’école installée dans l’hôtel de Clisson , rue des Deux Boules, près la rue du Chevalier du Guet , devient en quelque sorte trop exiguë. Il n’est pas jusqu’aux gens du meilleur monde, se piquant du goût des beaux-arts , qui ne veuillent 'assister à ses séances , alléchés par la curiosité du spectacle. Il y a là deux modèles vivants parfaits de formes , et — détail charmant qui peint d’un trait l’esprit d’économie présidant à toutes choses — celui des deux qui vient d’abandonner la pose se délasse dans les fonctions de concierge , passant ainsi tour à tour de la fière allure d’un héros antique à celle beaucoup plus modeste d’un portier vigilant.
Cependant la jurande ne se tient pas pour battue. Elle a déjà fait opposition à l’enregistrement des lettres patentes concernant les statuts de l’Académie. En janvier 1651, elle présente une requête
1 . Disons une fois pour toutes que ces renseignements sont tirés des mémoires d’Henry Testelin , corroborés par les Procès-verbaux de l’Académie royale de Peinture , publiés pour la première fois paraA. de Montaiglon. Paris, 1875.
au Parlement, pour procéder sur l’instance du règlement y pendante, sans s’arrêter à l’arrêt du conseil du roi du 20 janvier 1648.
Cette requête , dans l’esprit des maîtres , est plutôt une menace destinée à effrayer les académiciens et les amener à transiger que la pièce initiale d’un futur procès. Le 4 février, ils demandent en effet à leurs adversaires une conférence en présence de M. de Charmois. Elle a lieu le 17. MM. Errard , La Hyre, Guillain, Bourdon, Lebrun , Testelin y représentent les intérêts de l’Académie. Le 25, ce dernier corps , assemblé extraordinairement , délibère sur les propositions des jurés.
Va-t-on plaider? Lebrun , Testelin , Bourdon le désirent. Errard , et à sa suite la majorité de la compagnie , opte pour la transaction.
Le 13 juillet 1651, par acte passé Marion et Hauffroy, notaires au Châtelet, honorables hommes Baubrun , Guillain , Lebrun, Errard,
Bourdon, etc prennent M. Hervé, conseiller en la cour de
Parlement, « pour arbitre dudit différend d’entre eux et lesdits maîtres et jurés. »
Ici , Sébastien Bourdon entre en scène plus personnellement encore. L’Académie choisit trois de ses membres, triés sur le volet , pour la représenter à cette heure capitale : Errard, qui a pris dans son sein l’initiative de la conciliation , et qui a conservé dans le camp adverse nombre d’amis ainsi qu’une grande influence ; Testelin, le secrétaire et « le cœur de l’Académie » , pour nous servir de l’expression figurée dont il a signé lui-même une célèbre brochure ; enfin Bourdon, que l’énergie de son caractère , la vivacité de son esprit, la fécondité de ses idées désignent tout naturellement pour une lutte où la déloyauté , l’intrigue et la chicane vont être les armes constantes des adversaires.
Plusieurs pourparlers ont lieu sous la présidence de M. Hervé , et le 4 août se conclut chez lui l’importante affaire de la jonction. Voici dans quels termes l’auteur anonyme des Mémoires pour servir à l’histoire de l’Académie en rend compte : « Ces derniers ( les députés » de la maîtrise ) ouvrirent la séance par un tour de subtilité , ou » plutôt d’impudence , vraiment digne d’eux et de ceux dont ils
BOURDON A LACADÉMIE.
» étaient les représentants, et qui constatait bien évidemment le plan « d’iniquité sur lequel l’on vient d’être prévenu. Le voici ce tour :
» à mesure que dans les débats préparatoires l’on fut convenu d’un » des articles qui devaient composer l’acte de la jonction , l’on avait » eu la précaution de faire signer cet article par les parties stipulantes.
» Le premier de ceux qui avaient été arrêtés en cette forme , portait » en termes exprès que chacun des deux corps jouirait de ses » privilèges distinctement et séparément. Dans la copie qu’en » rapportèrent ici les députés des maîtres , cette disposition était » changée et était tournée dans le sens absolument opposé . Il y » était dit que les maîtres jouiront de tous les privilèges de » l’Académie, comme réciproquement les académiciens jouiront de » tous ceux de la maîtrise. Cette copie ainsi falsifiée avait été glissée » négligemment devant les notaires , lesquels avaient commencé à » instrumenter en conformité. M. Testelin, qui avait le coup d’œil » d’une justesse infinie , démêla cet odieux manège ; il le releva » d’un ton qui déconcerta ceux qui en étaient les auteurs et en » demanda justice à M. Hervé. Ce magistrat en fut indigné , mais » sut se contenir; il se contenta de faire corriger cette clause.... Il y » eut quelques autres discussions ensuite, mais sans importance. »
Le souvenir laissé en cette occurrence par Sébastien Bourdon dans l’esprit du haut magistrat , arbitre de ce différend, fut des meilleurs '. Quelques années plus tard, M. Hervé ayant à commander une grande toile pour la troisième chambre des enquêtes , songea à lui. L’artiste, qui revenait alors de Suède , choisit ou reçut pouf sujet de son tableau le Christ et la femme adultère. Bourdon interpréta dignement cette éternelle leçon de modération donnée aux juges de ce monde , et cet ouvrage prit rang parmi ses meilleurs.
Mais revenons à la jonction de la maîtrise et de l’Académie. C’était là , il faut en convenir, une idée détestable. Il n’y eut pas de tracasseries et d’incartades que ne commissent les maîtres et jurés.
i. Le 2 mars 1652 , Bourdon fut encore délégué auprès de M. Hervé, avec Vignon et Testelin , dans le but de remercier ce haut magistrat de scs bontés et lé prier d’aider à l’homologation des lettres patentes et du contrat.
Un mois ne s’était pas écoulé , que leurs insolences avaient forcé M. de Charmois à se démettre de ses fonctions de directeur. Les académiciens , désolés de ce résultat , lui dépêchèrent quatre d’entre eux pour le supplier de revenir sur sa décision; ce furent MM. Errard, Juste , Vignon et Sébastien Bourdon. Leur mission délicate , inscrite dans les registres de l’Académie au mois de septembre 1651, réussit et M. de Charmois voulut bien reprendre la qualité de chef et continuer à les honorer de sa bienveillance. Nous ne sommes pas surpris de voir Bourdon intervenir cette fois encore. Le secrétaire du maréchal de Schomberg l’avait en estime particulière. Il le lui avait prouvé en le chargeant du soin de reproduire ses traits. C’est ce portrait, gravé par Louis Simoneau , le 29 mai 1706, pour sa réception à l’Académie, qui figure dans le catalogue de la calcographie du Louvre.
M. de Charmois n’avait-il pas, du reste , rempli les fonctions de secrétaire auprès du maréchal de Schomberg, durant les longues années où ce sympathique grand seigneur avait été chargé du gouvernement de la ville et citadelle de Montpellier? Nous ne le savons ; mais positivement, résidant à l’hôtel de Schomberg, il devait connaître de longue date Bourdon, qui de même que tous ses compatriotes était un client et un familier de ce logis , dont le maître était resté le meilleur ami et le protecteur bienveillant de ses anciens subordonnés '.
Laissant maintenant de côté le trop long récit des vexations inventées successivement par les jurés pour ruiner la compagnie rivale, arrivons d’emblée au relèvement de l’Académie, en 1655, sous la direction de M. de Ratabon , intendant de la maison du roi, courtisan des plus écoutés par la régente , et surtout par le cardinal Jules Mazarin.
1. Dans un duel notamment qui eut lieu en 1654 , sur la Place Royale , entre Montpelliéraius au sujet d’une querelle née en province , le second de M. le baron de Brissac ayant tué le second de M. d’Albijoux , gouverneur de la ville de Montpellier , se réfugia tout aussitôt à l’hotel de Schomberg , y fut parfaitement accueilli et protégé.
BOURDON A LACADÉMIE.
Les nouvelles lettres patentes enregistrées par le Parlement en janvier 1655 furent lues en grande pompe le 3 juillet de la même année, dans une séance solennelle, aux deux corps réunis. La maîtrise furieuse de se voir jouée, se retira tout entière après cette lecture. Le mardi suivant , l’Académie , débarrassée par cette retraite volontaire des jurés, procéda à l’élection de ses dignitaires. Aux termes des statuts additionnels , ils se composaient de quatre recteurs , chargés trois mois chacun de la haute surveillance , et dont l’un devait en outre remplir les fonctions de chancelier , douze professeurs , un secrétaire et un trésorier. Lebrun , Bourdon , Sarrazin et Errard furent désignés pour le Rectorat. Voici dans quels termes les mémoires de l’Académie apprécient cette élection: « Un choix si heureux et si digne que celui » où l’assemblée se signala en ce jour, ne répandit pas au dehors » moins d’éclat et ne releva pas moins la réputation de l’Académie , » que tous les accroissements de privilèges et de grâces dont le roi » venait de favoriser sa restauration . »
Dispute entre Bourdon et Lebrun.
L fut décidé, peu de temps après, que chaque académicien échangerait son brevet, délivré par M. de Charmois, contre un nouveau , expédié et signé par M. de Ratabon. Cette mesure, de si peu d’importance , fut l’objet de la plus vive résistance de la part d’ Abraham Bosse, le célèbre maître-graveur1. Ses
1. Au plus fortde la lutte entre l’Académie et la maîtrise , soumises toutes deux à l’arrêt de jonction , Testelin , craignant de voir les maîtres triompher dans tous les votes , par cette raison que chez eux les quatre jurés en charge et tous les anciens titulaires y prenaient part , tandis que du côté des académiciens les douze anciens seuls et le secrétaire jouissaient de semblable droit , avait eu l’idée de conférer le titre d’académicien avec ce pouvoir à Quatroulx et à Bosse. Le premier, refusé par l’assemblée, cessa de dépit de professer l’anatomie. Le second, accepté, ne se montra point aussi flatté de cet honneur qu’on avait le droit de s’y attendre, et fit insérer dans ses lettres de provision deux ou trois bouts de phrases complémentaires, entre autres, qu’il enseignait la perspective et les dépendances, et plus loin, au
SÉBAST1FN BOURDON.
confrères épuisèrent à son égard tous les moyens d’action : prières, menaces rien n’y fit. M. de Ratabon, outré de cet entêtement, se livra même à une sortie contre lui si intempestive et si autoritaire, qu’elle eut pour seul résultat de froisser l’assemblée sans ébranler son obstination. Dans la séance suivante, plusieurs membres proposèrent de sommer une dernière fois Bosse d’avoir à s’exécuter, à peine d’expulsion.
Passons ici la plume au secrétaire de l’Académie: « Leur sentiment » déplut à M. Bourdon; contre son ordinaire, il le repoussa avec » humeur, et , en se fâchant de plus en plus , lâcha quelques » expressions aigres et choquantes, qui portèrent particulièrement » sur M. Lebrun. Celui-ci les releva aussitôt, et peut-être un peu » trop vertement. Sur quoi querelle en forme et paroles assez vives » de part et d’autre , qui n’eussent pas manqué de s’échauffer encore, » sans la sage entremise de quelques collègues estimés et aimés des » deux contendants , dont la prudence rompit le cours de ce débat. » L’assemblée se rompit d’elle-même.
» La brouillerie de deux hommes du mérite et de la réputation de » MM. Lebrun et Bourdon, ne pouvait subsister sans porter un » préjudice notable aux affaires de l’Académie. Aussi la Compagnie » n’oublia-t-elle rien pour la faire cesser. Elle députa ce qu’il y avait » parmi elle de plus haut ', pour travailler à la réconciliation de ces » deux hommes capitaux. La négociation ne fut pas difficile à être » conduite à bien. Ils étaient prévenus l’un pour l’autre d’une estime » sincère et parfaite. Tous deux étaient animés d’un véritable esprit » d’union et de paix; et si ce n’était pas avec la même élévation de
sujet de sa nouvelle dignité les mots suivants, comme il en a été prié par l’Académie. Testelin se] prêta complaisamment à ces rectifications qui lui paraissaient insignifiantes. Elles ne l’étaient point aux yeux de Bosse.
i. Du samedi 6 novembre 1660:... « Considérant que à l’ocasion dudit sieur » Bosse , il est arrivé combustion entre plusieur personne de la Compagnie quy » sont en division , la Compagnie a résolu qu’elle travaillera inséçamment à la » réunion de ses membres , et Messieurs Evrard et Corneille on esté nomez pour, „ avecq les parties , rechercher les moïeus de pasification , avecq charge de » convoquère au plutôt une assemblée , extraordinaire et générale, pour pasifier et » terminer toutes les affaires. » ( Procès-verbaux de l’Académie Paris , 1875. )
BOURDON A LACADÉMIE.
» sentiments , c’était du moins avec des intentions d’une égale » droiture et d’une égale pureté. Et telle était la suavité , la politesse » de leurs mœurs , que pour se rapprocher l’un de l’autre , chacun
» de son côté était disposé à faire le premier pas Un généreux
» oubli fut réciproquement proposé pour toute condition de » raccommodement. Un embrassement loyal et fraternel y mit le » sceau et termina ce démêlé pour toujours. L’Académie compta » parmi ses jours heureux celui qui ramena ces deux grands hommes,
» qu’avec raison elle considérait comme deux de ses plus illustres » et plus solides soutiens. La confusion tomba enfin sur l’auteur de » tous ces derniers désordres. »
Ce que n’ajoute pas Henry Testelin dans ses mémoires, c’est qu’il contribua puissamment pour sa part à amener cette confusion. Abraham Bosse , dans son dépit, ayant voulu élever une école rivale de celle de l’Académie et y poser le modèle , reçut l’ordre très-exprès du roi d’avoir à la fermer. Cet incident fournit le sujet d’une épître 1 satyrique et surtout d’une caricature des plus vives , qui mirent en joyeuse et belle humeur tous les ateliers de Paris, et dont l’histoire a toujours attribué la paternité au spirituel secrétaire.
Que si l’on était désireux de savoir la raison de cette dernière boutade du caractère ombrageux et querelleur de Sébastien , la réponse serait celle-ci : la communauté de profession et de croyance constituait d’abord entre Bourdon et Abraham Bosse un double lien. Leur parenté d’esprit évidente , que trahit notamment la comparaison des bambochades de l’un et des spirituelles eaux-fortes de l’autre , leur égal penchant à saisir promptement et rendre avec originalité le côté pittoresque et bouffon des hommes et des choses , avait accru cette liaison. Une véritable amitié s’en était suivie, ainsi que des relations de famille, dont il existe quantité de preuves , celle-ci entre
i . En voici quelques vers , tout-à-fait dans le goût de Scarron :
Je scay que vous ferez de l’dne ,
Maistre Abraham ; mais Dieu me damne,
Je sçauray bien vous faire aller Et je vous sçauray bien sangler,
Si près du cul , mon cher compère ,
Qu’il ne faudra point de croupière.,.
autres : le 21 janvier 1648, Abraham Bosse avait tenu sur les fonds baptismaux , par-devant M. le pasteur de l’Église réformée de Charenton Saint-Maurice, le troisième enfant de Bourdon. Il est donc assez normal que Sébastien fût d’avis de patienter encore et essayât une dernière tentative en faveur de ce coreligionnaire et intime ami.
Mais c’est assez nous étendre sur cette querelle. L’Académie avant d’être atout jamais constituée et acquérir le repos , eut à subir encore de nombreuses crises ; la plus terrible et la dernière fut l’enregistrement des lettres patentes approuvant les nouveaux statuts du 24 décembre 1663. La maîtrise, sous la direction de Mignard, avait formé opposition, et plusieurs magistrats du Parlement se montraient gagnés à sa cause. Un membre de la compagnie proposa alors de nommer un nombre compétent de députés pour aller solliciter les juges. « Il sut faire composer cette députation de ce qu’il y eut dans » l’Académie de sujets les mieux au fait de nos affaires, les plus » distingués par leur esprit et leur capacité, et les plus en état aussi de » payer de leurs personnes au besoin, ce furent : MM. Lebrun, Errard,
» Bourdon, Champagne, Van Opstal , les deux Beaubrun, De Sève » l’aîné, Mignard l’aîné, Nocret, Sarrazin et Corneille. M. Testelin...
» y fut ajouté comme par acclamation. Ce que ces treize hommes » ont fait à cette occasion pour les beaux-arts et pour notre heureuse «institution mérite une reconnaissance éternelle. C’étaient les mêmes » qui, détachés et séparément, avaient inutilement travaillé à faire » revenir nos juges prévenus ou mal informés. Tout ce qu’ils em- » ployèrent de zèle et de soins... est au-dessus de ma faible expression » et les doit à jamais faire considérer comme les seconds pères de » notre établissement. »
Après ce dernier extrait, ce n’est plus dans les mémoires de Testelin que nous étudierons le rôle de Bourdon académicien; nous allons interroger les procès-verbaux mêmes de l’Académie et transcrire celles de leurs indications que nous jugerons les plus intéressantes.
C’est ainsi que nous constaterons que Sébastien , en tant que recteur, était chargé du quartier de juillet, succédait à Lebrun et
BOURDON A L’ACADÉMIE
transmettait ses pouvoirs àErrard. Nous y verrons encore qu’en juin 1650 et octobre 1656, plein de zèle pour les intérêts de l’Académie, il s’était volontairement offert à remplir le rôle de professeur, pendant les mois dont les titulaires se trouvaient empêchés , et avait remplacé en août 1658 le malheureux Louis du Guernier, déjà souffrant du mal qui devait l’enlever bientôt à la sympathie universelle. Renseignement plus important encore au point de vue de sa biographie , nous lisons, sous la date du vingt-sixième jour du mois de juin 1 666 :
« Cejourd’huy l’Académie estant assemblée, a esté présanté une lettre » de Monsieur Bourdon , par laquelle il a prié la Compagnie de » nomer quelqun pour faire la fonction de sa charge 4 dens le » quartier suivant, n’y pouvant agir à cause de l’indisposition dont » il est empesché. »
Le 3 juillet 1666, «MM. Rabon et Coèpel rapportent, qu’ayante » par ordre de la Compagnie veu Monsieur Bourdon, et luy faict » entendre que la Compagnie avoit, suivant sa demande, pourveu » pour l’exercice du cartier pressant, mondit sieur Bourdon luy avoit » tesmoigné qu’il désiroit que la Compagnie le deschargeât entiè- » rement. » Le 10 du même mois , « Monsieur Bourdon ayant repré- » santé que les incommoditéz qui se rencontrent l’yver , et dens les » mauvèz temps de l’année , à cause de la grand distance de l’esloy- » gnement de sa demeure 2 et des incommodité particulièr de sa
1 . Il avait été fixé que chaque jour d’absence non justifiée de la part du recteur, se solderait contre lui en une amende de 3 écus. D’autre part, pour le cas d’empêchement légitime, deux adjoints avaient été nommés , qui remplaçaient le recteur en quartier , et touchaient sur sa pension une somme proportionnelle à la durée de leur service.
2. L’on trouve son adresse sur plusieurs de ses estampes , notamment la Belle savonneuse , et les numéros 2 , 3 et 7 des œuvres de miséricorde. Il logeait au faubourg Saint-Antoine, rue de Ruilly, proche la Halle. C’était donc un vrai voyage que le retour au logis , voyage non sans danger , si nous en croyons le document suivant, extrait des « Raisons pour lesquelles les estudians en la pein- » tureet sculpture ont quitté l’Académie royale. — i°... Ne sortans en ce temps » qu’à sept ou sept heures et demie , ces pauvres particuliers courraient hazard de » leur vie , comme déjà il est arrivé à plusieurs d’entre eux , s’en retournans les i> uns au faubourg Saint-Antoine et d’autres aux faubourgs Saint-Jacques et » Saint-Germain , Saint-Victor et au Marais. »
Nous lisons sur le même sujet une anedoctc fort intéressante, dans une lettre
» personne , luy empesche de pouvoir estre assidu en toute les » assemblées, a prié la Compagnie de le dispenser de ceste sujection, » en protestant d’exerser exactement la fonction de sa charge pendant » le cartier qui luy est despartit , ce que la Compagnie luy a acordé, » l’exemptant mesme de demender des excuses de son absence. »
Les Conférences de Bourdon.
es infirmités de Sébastien Bourdon devaient, bien que chroniques , présenter certaines périodes d’accalmie , car nous le retrouvons l’année d’après, le lundi 3 décembre 1667, prononçant en pleine assemblée une savante conférence. L’Académie se livrait à ces exercices oratoires sur le conseil de Colbert , et ne confiait naturellement ce soin qu’à ses membres les plus doctes. Bourdon prit la parole le septième et traita des perfections d’un tableau de M. Poussin , représentant le Sauveur rendant la vue à deux aveugles aux portes de Jéricho. Le compte-rendu de ce discours se trouve tout au long dans Félibien. « Il remarqua dans le » tableau, nous dit cet historiographe, six parties: la lumière, la com- » position, la proportion, l’expression , les couleurs et l’harmonie du » tout ensemble. » Il serait trop long d’exposer ici toutes les
de Nicolas Wleughels à M. de Saint-Gelais : « Dans ce temps on ne parlait que » de voleurs dans cette grande ville et ces pauvres garçons (Wleughels père et » Walfort ) qui étaient arrivés assez tard la veille de Sainte-Geneviève , et qui ne » savaient pas parler, se trouvèrent fort embarrassés à cheminer de nuit dans une >» grande ville qu’ils ne connaissaient pas.... Ils enfilèrent la rue Dauphine et » parvenus au carrefour qui se trouve au bout , ils arrêtèrent un homme par sa » manche ; car on portait des manches pendantes en ce temps-là. Cet homme eut » peur que ce ne fût des voleurs, mais voyant que c’était deux gens étrangers qui » bégayaient à peine ce qu’ils demandaient se rassura... Cet homme, qui ne les » entendait répéter que « peintre du roi », leur dit qu’il l’était aussi. C’était » M. Bourdon , qui leur enseigna comme il put la maison qu’ils demandaient » ( celle de M. Van Mol ) ».
BOURDON A L’ACADÉMIE
observations subtiles et ingénieuses que lui fournirent chacun de ces points de vue différents. Il résulte de cette lecture, à laquelle nous nous sommes livré , la certitude que Bourdon était aussi apte qu’homme de son siècle à disserter savamment sur toutes les branches de son art.
En 1668, Sébastien parle de nouveau cette fois sur « le Saint Etienne du Carrache » ; en 1669 , il traite des « six parties du jour » pour la distribution de la lumière dans un tableau. » Enfin , le 5 juillet 1670, quatrième et dernier entretien sur «les proportions de la figure humaine expliquées d’après l’antique. »
Il existe dans les archives de l’École des Beaux-Arts une pièce fort curieuse et croyons-nous enrore inédite, qui a trait précisément à cette conférence. C’est le discours introductif prononcé par Bourdon dans cette séance , avant de passer à la démonstration technique de ses théories. Il est écrit en entier de sa main, d’une belle écriture aisée à lire et qui ferait honneur à un calligraphe moderne. L’orthographe en est plus correcte que de coutume ; l’on voit qu’elle a été tout particulièrement soignée en vue de la circonstance. Certaines fautes d’inattention, glissées dans le texte, sont corrigées parfois ostensiblement par une répétition du mot dans l’interligne, et que nous avons placé entre crochets. Voici la copie intégrale de cet autographe précieux1 :
N° 12. — 5 Juillet 1670.