‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 126 sur 155 · SPIRITUEL · texte numérisé non relu

SPIRITUEL

que la doctrine calviniste est une cause de désespérance et de pessimisme noir, il la transforme en un optimisme rayonnant qui fait du Christ le grand libérateur spirituel. Le Christ galiléen reprend ici toute sa valeur de messager divin et de médecin des âmes. Dieu se dégage de ce particularisme étroit qui l’étouffait, et des responsabilités compromettantes qui semblaient en faire le complice de toutes les violations du droit des consciences et de toutes les laideurs humaines ; c’est l’homme qui est responsable du mal et Dieu, par ses messagers et ses prophètes, persiste, à tout jamais, dans ses sollicitations de Père, respectueux de la liberté qu’il a donnée à ses enfants, mais désireux, quand même et toujours, de les voir se décider pour la vie. Et sa recherche incessante, et ses sollicitations, et ses appels, et son activité féconde dans l’âme humaine, et ses commandements moraux et les avertissements sérieux qu’il donne à ses enfants, deviennent, dès lors, des réalités spirituelles qui répondent à ses sentiments éternels. Il est un Dieu d’Amour et de Pardon et nous y reconnaissons le Dieu de l’Evangile. C’est une religion de paix et de liberté, d’énergie humaine et de volonté triomphante, un stoïcisme chrétien, exempt de fatalisme et tout imprégné d’amour, une religion d’espoir et de joie, capable de mettre quelque lumière au sein des existences les plus

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tristes. Et cette religion, fille de l’Evangile, est bien aussi fille de la Réforme.

La justification par la foi reste la grande idée DE LA *>i centrale. Mais autant le dogmatisme farouche de Calvin la dénature, autant la pensée de Castellion l’éclaire et la précise. La foi n’est plus l’adhésion à tel ou tel dogme. Castellion distingue entre la croyance et la foi. La croyance peut flotter dans l’esprit, s’y implanter même, sans transformer l’être intime et sans émouvoir la volonté. A l’abri des plus belles croyances, peuvent se développer les plus pernicieuses inclinations, les ambitions les plus folles, les pharisianismes les plus coupables, les orgueils les plus effrénés. La foi au contraire transforme l’être intime. L’homme mauvais, ouvrant son cœur à la foi, peut se renouveler radicalement.

Sa nature mauvaise s’abolit, le vieil homme disparaît et le nouveau s’affirme, se développe, et s’épanouit, «comme une fleur divine sur un tas de fumier.» La foi étant un acte de confiance, d’abandon, un don absolu de son être tout entier, ce n’est plus l’homme mauvais, le Fils d’Adam qui vit en nous, c’est l’homme renouvelé, l’homme du Christ. La foi devient, dès lors, vraiment salutaire et comme personne ne peut se renouveler pour nous, la foi devient en notre âme une force

de régénération, d’autant plus puissante et féconde qu’elle est plus intime, plus sincère et plus personnelle. Ce sont ces idées que Castellion développe dans son quatrième dialogue, mais ici il ne s’arrête pas longtemps à des discussions théoriques. Il a compris que le protestantisme ne réside pas dans la rectitude des croyances, mais dans la fidélité à l’Evangile, et dans la nouvelle naissance. Le protestantisme, dans sa pensée, s’identifie à la religion du prophète de la Galilée, et cet homme, que Calvin et Théodore de Bèze s’étaient attachés à nous montrer sous l’aspect d’un orgueilleux irréductible et d’un libertin, va nous dire ce qu’est la foi active d’un libre croyant. Il ne s’agit plus d’adhérer à des formules, à une Somme quelconque de doctrines expurgées, à un Symbole plus ou moins apostolique ; il s’agit d’acquérir, au contact de la pensée du Maître et de l’Esprit de Dieu, une foi qui renouvelle l’individu et le place à nouveau dans le plan providentiel du Dieu d’ Amour. La grande question pour Castellion, est de faire de la religion non pas une adhésion à des doctrines ou une participation à des rites, mais une vie , une vie vécue sous l’inspiration directe du Christ, en pleine humanité, dans une consécration de toutes les heures à la volonté du Père.

Calvin s’hypnotisait dans la pensée du salut éternel qui n’est qu’une forme supérieure de l’égo-

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ïsme matérialiste. Castellion se préoccupe avant tout de la vérité, de la justice et de la pureté, c’està-dire de la vie en Dieu. Deux obstacles se dressent en face de l’homme qui veut réaliser la vie à laquelle Dieu le destine : c’est d’abord son être physique, mais c’est surtout sa volonté mauvaise. Qu’il ne désespère pas cependant. Eien n’est perdu puisque Dieu lui reste et que le Christ peut le conduire. La foi va lui permettre de se libérer de sa chair et de vaincre sa volonté mauvaise. Mais il faut citer ici les belles pages qu’il consacre à cette lutte nécessaire. Le mysticisme évangélique n’a jamais atteint cette profondeur, dans les froides dissertations des Réformateurs de Genève. L’intellectualisme calviniste ne tient pas une minute devant cette indomptable et farouche résolution de dompter en soi les bêtes fauves de la chair et de se consacrer uniquement à la volonté de Dieu.

Frédéric — Crois-moi, Louis, crois-moi, si tu veux vraiment servir le Dieu de vérité, il te faut renoncer à ton amour-propre, que dis-je ? Il faut que tu apprennes à te haïr toi-même ? 1

Louis — Me haïr moi-même, Frédéric ? Ce n’est pas une bagatelle. Et j’avoue que je n’en vois guère le moyen, car j’ai pour moi un amour extrême.

Frédéric — Oui certes, c’est une entreprise bien difficile, et elle semble au-dessus des forces humaines. Mais ici

il faut se souvenir que Dieu est une Réalité vivante ....

1 Du latin de fide ; page 216, Edition de Gouda.

DE LA MAîTMSELes choses qui nous sont impossibles ne le sont pas à Dieu. de soi Quand on l’a pour soutien, on ne doit jamais désespérer. ... 1 La chair, vois-tu, Louis, est comme une femme de mauvaise vie qui se farde et se pare et qui, par ses coquetteries et ses pièges, sollicite l’homme et le jette dans la révolte contre Dieu. C’est la chair qui fait qu’il persévère dans le péché, c’est elle qui entraîne son âme vers la mort spirituelle. L’homme qui ne sait pas, s’adonne à ses délices et s’en délecte. Mais l’homme qui sait, comprend que la chair est son ennemie mortelle et que le salaire du péché, c’est la mort. Si donc tu désires vivre, persuade-toi que tu n’as pas de plus redoutable ennemi que toi-même, c’est-à-dire ta chair, tes appétits et tes désirs égoïstes ! . . . . 2 Ensuite agis de tout ton pouvoir, fais ce que tu peux, Dieu fera le reste. ... 3 N’invoque pas de prétexte et ne dis pas qu’il est difficile de vouloir. Si quelqu’un te donnait de l’argent pour renoncer à un plaisir, tu le ferais et tu ne voudrais pas y renoncer par amour de la vérité ? Si quelqu’un te menaçait d’un geste de violence, tu te dominerais, et tu ne saurais te dominer en considération seulement du mal que tu fais à ton âme ? Tu t'abstiens de commettre une vilenie parce que ton domestique est présent et tu hériterais à t'en abstenir lorsque Dieu te regarde ? Craindrais-tu moins la présence de Dieu que la présence de ton valet ? Et si tu t’abstiens, par crainte d’une répression humaine, n’est-ce pas que tu estimes plus les hommes ? Pourquoi la crainte de Dieu ne te garderait-elle pas aussi bien que la crainte des hommes ? Tu trompes quelqu’un par un mensonge ! Si les hommes pouvaient te voir, tu cesserais de le faire. Dieu seul te voit ? Tu récidives ! Ne t’y trompe pas, celui qui fait plus par amour ou crainte des hommes que par amour ou crainte de Dieu, celui-là croit moins à Dieu qu'aux hommes !

Louis — Oh ! mon ami, ma conscience me crie que tout

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2 De fide, page 218.

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ce que tu dis est vrai, mais je me sens envahi par une indicible tristesse.

Frédéric — Te sentais-tu triste, lorsque nous parlions de la prédestination ou du libre arbitre ?

Louis — Nullement.

Frédéric — Je le crois, Louis ; c’est que la science n’apporte avec elle aucun trouble .... Elle laisse intact le vieil homme et tu pourrais connaître tous les mystères et servir le démon. Mais en discutant du renoncement à soi-même, la chair comprend qu’il faudra qu’elle cède. Elle ressemble à ces gueuses fardées et parées, dont nous parlions tout à l’heure. . . . Elle voit que l’homme veut la dompter et la vaincre et elle le harcèle de nouveaux désirs .... De là vient la tristesse .... Mais cette tristesse est la tristesse de la croix. Ce n’est pas sans raison que l’Evangile dit : «Que celui qui veut me suivre prenne sa croix et me suive. Si quelqu’un vient à moi, et qu’il ne se haïsse soi-même, il ne peut être mon disciple !».... 1 C’est pourquoi Louis, tourne ta haine contre toi-même, car tu es ton propre ennemi ! C’est toi que tu dois haïr et non les autres, car les autres ne peuvent tuer ton âme.... Si quelqu’un te dévoile un défaut de ton être intime, réjouis-toi dans l’Esprit et récompense généreusement le messager. 2 Ecoute, si quelqu'un devenait ton esclave, il devrait renoncer à soi-même, il devrait abolir en lui son indépendance et son libre arbitre. Du jour où daterait son esclavage, il devrait renoncer à ses préférences et se soumettre à ta volonté. Souvent il lui faudrait veiller, lorsqu’il voudrait dormir. Maintes fois, il devrait sortir, alors qu’il aurait résolu de rester, travailler alors qu’il était décidé à se distraire. Bref, il perdrait si bien l’usage de sa volonté, que lorsqu’on lui demanderait ce qu’il veut faire, (s’il était conscient de son état), il devrait répondre : ce qui plaît à mon maître, puisque je me suis fait sa propriété . Eh bien, mon cher Louis, c est de cette façon

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