LES PLUMES DU PAON
où c’est Dieu qui veut par elle , tout cela est bien l’esprit même de la Eéforme. Mais tout cela s’oppose directement à la doctrine de Calvin et, en partie, à celle de Luther. On se demande si les églises protestantes ne font pas depuis quatre siècles fausse route, en se réclamant du prédestination de Genève, alors qu’elles vivent uniquement et exclusivement de la doctrine de Castellion. Dans son essai de glorification calviniste, M. Doumergue en est arrivé à défendre Calvin avec des arguments empruntés aux idées de son adversaire de Bâle. Certes les doctrines calvinistes de la prédestination et du serf-arbitre n’ont pas son agrément, mais ne traduit-il pas en termes trop « généraux » 1 la formule calviniste, en disant qu’elle « avait pour but de nier la fausse autonomie de l’homme et d’affirmer un ensemble de restrictions divines à la liberté humaine. » Pourquoi donc Calvin a-t-il poursuivi d’une haine mortelle un homme qui, sans qu’on ait besoin de traduire sa pensée en termes généraux, défendait vaillamment, au péril de sa vie, les doctrines qu’aujourd’hui, au moyen de traductions savantes, on prête à Calvin lui-même. Il y a là, me semble-t-il plus qu’une généralisation. Mais voici qui est caractéristique et qui nous montre comment, lorsqu’on se laisse aller à un parti pris
1 Calvin, fondateur des libertés modernes, par Mr. Doumergue. Page 43
LA CRITIQUE DU CALVINISME
de glorification, on peut en arriver de très bonne foi à parer le persécuteur des dépouilles de la victime : « Il y a plus, écrit M. Doumergue ; par dessous la morale des œuvres, la morale de certains actes isolés, la morale atomistique du pélagianisme, l’œil du prédestination pénètre jusqu’à la cause de tous les actes, le cœur. » 1 L’œil du prédestinatien évidemment voit des choses bien profondes. Mais continuons : « La moralité n’est pas un
acte, ni une série d’actes, c’est un état. Ce qui est mauvais, c’est la nature de l’homme : ce qui doit être bon, c’est la nature de l’homme : car aucun bon fruit ne saurait croître sur un mauvais arbre. L’homme est un mauvais arbre qu’il s’agit de greffer pour renouveler , non telle ou telle branche , mais sa sève profonde. C’est la moralité en nous sauvée ! Qui greffera ? Un homme quelconque, même un prêtre ne le peut. Même l’Eglise ne le peut. Dieu seul peut changer un cœur d’homme, Dieu seul peut faire naître un homme une seconde fois. Dieu seul peut, et Dieu veut. Il le veut même si bien, qu’il le veut d’une volonté avant le temps : le décret de notre justification est éternel. Alors enfin, le cœur du prédestination est au large. Là-haut, la pureté absolue. Ici-bas la purification complète, par la grâce gratuite ! » J’aime ce lyrisme, car on croirait lire du Sébastien Castellion. M. Doumergue
1 Doümergtte.— Calvin, fondateur des libertés modernes. Page 36.