A CHACUN BIEN
aurait-il oublié que Calvin n’a jamais professé l’universalité de la grâce et qu’il n’a jamais cru au salut offert gratuitement à tous de toute éternité ? C’était un autre Réformateur qui professait cette doctrine ! C’était celui que Calvin tenait pour « un ouvrier de Satan. »
D’autre part, l’image dont M. Doumergue illustre sa pensée et qu’il emprunte aux écrits de l’apôtre Paul, cette image de l’arbre mauvais et renouvelé par la greffe, n’a absolument aucun sens dans la doctrine de Calvin, à moins qu’on ne réserve le 'privilège de la greffe heureuse à ceux dont Dieu par avance a fait choix. Car le Dieu de Calvin ne veut pas changer le cœur des hommes puisque, de toute éternité, il en a voué une grande partie à la perdition. Il ne le veut ni «d’une volonté avant le temps» ni d’une volonté occasionnelle. «Le cœur duprédestinatien» peut être «au large» mais le cœur du noncalviniste est emprisonné dans le mal nécessaire : et «la moralité n’est sauvée» ni en l’homme, ni en S0N Dieu. Mais ce qui ne convient pas à Calvin, convient merveilleusement à Castellion. Celui-ci, en effet, ne s’est pas contenté de relever l’image qu’invoque M. Doumergue dans le but de traduire Calvin « en termes non théologiques et généraux», il l’a faite sienne, il l’a longuement développée dans l’un de ces traités que Calvin poursuivait comme l’expression monstrueuse d’hé-
LA CRITIQUE DU CALVINISME
résies sataniques. Il l’a même figurée par un dessin curieux, reproduit en gravure dans son livre. La voici, dans toute sa naïveté :
Dessin original de Castellion ; extrait du manuscrit autographe du: De arte dubitandi.
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Gravure extraite de l’édition hollandaise. 1
Légende :
A : C’est le mauvais arbre, l’arbre sauvage qui ne donne point de fruit. B : L’arbre est débarrassé des surgeons qui
1 Van het Reohtveerdigh - worden .... etc. Edition de 1613, page 68. L’édition latine, qui date de la même année, reproduit la même image à la page 79 : De justificatione sententia viri pii.
poussaient au pied et il a dû subir la douloureuse suppression de ce qui constituait presque tout son être : C. Le tronc ouvert et saignant est prêt à recevoir la greffe. D, E : le tronc est greffé et la greffe donne naissance à des pousses vigoureuses. Les deux sèves se mêlent, la nouvelle sève l’emporte sur l’ancienne, l’arbre est en train de se transformer. Sa nature sauvage et mauvaise s’abolit. Il renait avec une autre nature. F. G. H. I. L’arbre renouvelé a grandi, son tronc s’est fortifié, ses branches se sont accrues. Il s’épanouit vigoureusement sous le ciel, couronné de feuillages et chargé de fruits. Mais la greffe peut être mal faite ; des pousses indociles peuvent surgir du tronc au-dessous de la ligature, la nature mauvaise de l’arbre peut reprendre le dessus.
Et ici Castellion tire un merveilleux usage de la volonté, patiente, tenace, du croyant qui puise en son Dieu, la force nécessaire pour veiller aux accidents possibles, pour maintenir l’adhérence parfaite entre la greffe précieuse et le cœur même du tronc greffé. Cette image n’a de sens, que si l’homme est doué de volonté libre, elle n’en a aucun, si, comme le dit Calvin, «Dieu ne crée pas tous les hommes en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. » 1 II me paraît donc décidément quelque peu risqué de s’en servir, pour traduire , dans le sens d’un salut offert gratuitement à tous, une doctrine qui en est la négation manifeste. Il est piquant de voir qu’ aujourd’hui les défenseurs de Calvin en sont réduits, pour rendre sa doctrine
1 Instit. Chrét. Livre III, chap. XIII : 5.
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supportable, à lui attribuer les arguments qu’il n’a cessé de poursuivre, de toute sa haine et de toutes ses malédictions, dans les écrits de sa victime. Castellion pouvait-il rêver de plus invraisemblable fortune, et n’est-ce pas là la seule revanche que, dans son parti pris de pardon et d’amour, le grand persécuté de Bâle eût souhaité ?
La publication de ces quatre dialogues devait naturellement soulever de grands enthousiasmes et de violentes querelles. Socin avait ouvert à la pensée de Castellion un champ qu’il n’avait pas connu ! Les feuilles muettes auxquelles, dans le silence qu’on lui imposait, il confiait ses plus secrètes pensées, ces feuilles, écho fidèle de sa foi vivante, sortaient de l’ombre. Celui que les Calvinistes de Genève et de Bâle avaient réussi à bâillonner ressuscitait, par l’initiative audacieuse d’un ami de la dernière heure. Sa doctrine d’espoir et de libération allait désormais se répandre comme une tramée de poudre et tous ceux qui la connaissaient allaient en vivre, la multipliant à l’infini, comme les poissons et le pain de la tradition biblique, de telle sorte que des multitudes et des multitudes s’en sont nourries et qu’il en reste encore assez pour nourrir des foules nouvelles. Ils sont innombrables, de nos jours, ceux qui en font leurs quotidiens délices spirituelles, sans savoir que c’est à Castellion qu’ils le doivent.
Pourtant ces doctrines, lancées dans le monde, devaient y jouir d’une singulière fortune. Dans le XVIe siècle même, en Suisse, c’est Samuel Hubert, pasteur de Berne et Claude Aubery, professeur à Lausanne, qui s’en font les audacieux défenseurs. En France, en Espagne, en Italie, en Angleterre, de nombreux disciples se font les échos de leur maître. En Transylvanie et en Pologne, ce sont aussi les élèves de Castellion, c’est Eauste Socin, son courageux éditeur, qui tracent dans l’âme religieuse les sillons nouveaux que doit féconder l’Idée.
Mais c’est dans les Pays-Bas que la pensée de Castellion devait vraiment reprendre vie et se mêler aux luttes fécondes, d’où allait sortir la liberté religieuse.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
On ne connaît guère l’Arminianisme dans les pays de langue française. Les rares initiés savent vaguement ce que fut Arminius et n’ignorent pas qu’on trouve encore en Hollande un brès grand nombre de ses partisans. Nous n’avons pas l’intention d’en retracer ici l’histoire. Il nous suffira de noter que c’est l’Arminianisme qui, au sein des Eglises réformées des Pays-Bas, a conquis de haute lutte la liberté religieuse et que, directement ou indirectement , il a réussi à faire triompher ses principes au sein des pays de la Réforme.
Ceux qui, aujourd’hui, jouissent des bienfaits qu’il a répandus sur le monde, oublieux du passé ou ignorants de l’histoire, se demandent ce que vient faire cet intrus dans le tumulte des idées ou des sentiments qui émeuvent la conscience moderne. J’aime à croire que ceux à qui l’histoire des idées n’est pas indifférente ne le traiteront pas de la sorte. L’Arminianisme reste la grande doctrine de libération
ESPRIT DE LI¬ BERTÉ RELI¬ GIEUSE
spirituelle qui, fille de la Réforme, a sauvé la liberté religieuse de la débâcle dont la menaçait le dogmatisme augustinien de Calvin et de Luther. Certes, Arminius n’est pas le seul ancêtre dont les libres croyants puissent se réclamer 1. Ceux qui se réclament de Socin en Pologne, ou de Menno en Hollande, savent qu’ils sont fils du même esprit de liberté religieuse. Ils savent que cet esprit de liberté religieuse qui animait leurs Réformateurs, ne s’est pas pétrifié dans leur église respective. Leurs luttes douloureuses contre l’autoritarisme calviniste ou luthérien ont impressionné l’âme de leurs contemporains. Leurs revendications sont devenues bien vite celles de tous ceux qui voulaient libérer la foi religieuse de l’autorité ecclésiastique. Leur volonté de faire triompher les principes de la Réforme a brisé les chaînes spirituelles qui liaient à un dogme imposé les consciences chrétiennes. La foi est devenue libre. Leur nom est oublié, mais leur esprit triomphe. Ils ne voulaient pas autre chose.
Notre reconnaissance filiale et émue n’a pas les mêmes motifs de désintéressement et, en ces jours de
1 Parallèlement à l’Arminianisme et dans le même plan agissaient les disciples de Menno en Hollande (Mennonites) et de Socin (Sociniens en Pologne). A remarquer que Menno dont se réclament les Mennonites se déchaînait contre ceux qui, abandonnant l’Eglise romaine, refusaient de se joindre à lui. Il traitait les Luthériens de libertins et la secte des Zwingliens lui paraissait abominable (Brandt. Histoire de la Réforme page 74 I). Ce n’est que plus tard, sous des influences nouvelles, que le s Mennonites perdirent cette intolérance.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
liberté, où l’âme ne connaît plus d’entraves, c’est pieusement que notre pensée évoque leurs noms obscurs et leur fait une auréole de gloire.
Les adhérents de Menno, d’Arminius et de Socin ont cependant conservé fidèlement leur mémoire, et les anniversaires de la Réforme sont une occasion, accueillie avec une joie toujours renouvelée, de célébrer leur œuvre de libération.
Mais il est un nom qui n’est jamais prononcé et qui pourtant, plus que tout autre, mériterait de l’être : c’est celui du libre croyant qui leva, le premier, le drapeau de la liberté religieuse et qui, dans le voisinage de Calvin, dut faire front à ses violentes attaques : Sébastien Castellion. Car, en réalité, tous ceux qui, dès la fin du XYIéme siècle prirent une part réelle à la libération de l’âme religieuse, furent, consciemment ou non, tributaires de sa pensée et de son esprit.
C’est là, peut-être, une affirmation qui, au premier abord, peut sembler audacieuse, mais qui s’impose à l’examen.
Le Calvinisme usait de tels procédés qu’il était la «oenêvh* du