‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 138 sur 155 · LES DEUX RÉFORMES · texte numérisé non relu

LES DEUX RÉFORMES

SÉBASTIEN CASTELUON

LA REMON- STBANCE

C est à ce moment qu’ils rédigèrent leur fameuse «Remonstrance»1 aux Etats de Hollande, dans laquelle ils exposaient leurs vues particulières sur les points de doctrine contestés. « Des cinq articles qui constituèrent la charte officielle ou Remontrance de 1610, écrit M. Buisson 2, les quatre premières sont exactement et presque littéralement les conclusions des quatre dialogues de Castellion sur la prédestination, l’élection, le libre arbitre et la foi. La cinquième proposition n’était, dans sa rédaction première, que la conclusion, non moins littérale, de son traité sur la possibüité de l’obéissance parfaite, et ce n’est que, plus tard, qu’en creusant leurs spéculations, les théologiens remonstrants en firent une formule plus dogmatique.» Je n’oserais pas adopter cette affirmation de M. Buisson sans réserve. Il n’y a pas eu deux rédactions des cinq propositions remonstrantes : il n’y en a eu qu’une et les légères corrections qu’on lui a fait subir, plus tard, n’en ont modifié ni l’allure, ni le caractère 3. L’é-

De là vint le surnom de Remonstrants que leur donna le peuple. C’est cette désignation qu’adoptèrent plus tard les Eglises qui se formèrent selon l’esprit d’AEMiîttus, mais à l’époque historique que nous étudions, il n'y amit pas d’église remontrante. Il y avait une tendance remontrante ou arminienne qui n’était que le reflet ou l’écho de « l’esprit beüianiste * et cette tendance, cet esprit, s’opposaient dans les Eglises Réformées à la tendance

et à l’esprit de Calvin. C’était la tendance libérale et la tendance orthodoxe.

2 Tome II page 326.

. * Voir la magistrale étude du Dr H. G. Groeneweqen : De Remonstrantie. Leiden 1910.

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troite corrélation de forme sur laquelle M. Buisson insiste, ce parallélisme littéral ne me semblent nullement établis. J’ai fait des recherches sérieuses à ce sujet et je ne puis souscrire à cette opinion. Aussi bien, les rédacteurs de cette Remonstrance (en particulier Uytenbogaert) étaient en état de rédiger eux-mêmes une formule résumant leur pensée, et cette démarcation littérale eût mal répondu aux besoins du moment. Les Remonstrants se trouvaient LES RBM0N-

STRANTS ET CAS-

dans une situation particulière. Certes, dans le rapide TELLI0N exposé des doctrines nouvelles qui légitiment tout leur effort, dans l’affirmation de leur notion religieuse, il n’est pas une pensée, pas une affirmation, pas une hardiesse, pas un mot qui n’ait son équivalent dans Castellion dont ils connaissent tous les ouvrages. Mais ils sont suspects de pélagianisme, d’arianisme, et dans l’obligation de se défendre de ces redoutables hérésies, ils vont atténuer autant que possible les affirmations audacieuses qui montent de leur être intime à leurs lèvres. Ils doivent à leur cause, et à ceux qui espèrent en elle, de mettre une sourdine, pour ne pas indisposer leurs frères orthodoxes. Et s’ils s’étaient attachés à lier leur pensée à la conclusion d’un des dialogues de Castellion, ils n’eussent jamais pu lui donner la forme atténuée dont ils l’ont revêtue. C’eût été non seulement un acte inutile de servilisme littéral, mais encore une insigne maladresse, étant donné la sus-

picion qui pesait sur l’œuvre de Castellion. Maintenant que, même dans leur 'préoccupation si légitime d'arrondir les angles de leurs hardiesses dogmatiques , ils n’aient pas émis une pensée, écrit une phrase, un mot, qu’on ne trouve dans les écrits de Castellion, c’est naturel, car le Réformateur de Bâle n’était pas un révolutionnaire, et il avait appris à ses dépens, hélas ! combien il était nécessaire de donner aux vérités qu’il professait une forme adoucie et atténuée. C’est même ce qui frappe le plus, quand on parcourt ses œuvres. On y sent une intense force délibération que semble maintenir, volontairement, les mots qui veillent à son expansion. Mais il serait vain de chercher l’équivalent textuel et littéral des cinq articles des Remonstrants dans la conclusion de ses dialogues.

Ce qui est infiniment plus important, c’est de voir sourdre, à un siècle de distance, au cœur même d’une Eglise qui s’affirme calviniste avec force, une source dont l’eau limpide, à travers des méandres mystérieux, descend les montagnes de Bâle, où Castellion avait creusé son puits.

Cela, certes, est plus important, et Castellion qui n avait ni l’orgueil de ses idées, ni un sot amour propre d’auteur, eût trouvé, dans ce fait, la plus douce des récompenses. Et sa plus grande joie eût été d’entendre exposer librement ses idées personnelles, sans qu on citât son nom, ou qu’on se référât à ses ou-

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vrages ! C’eût été pour lui la preuve irréfutable qu’il avait exprimé du vrai, et le vrai n’a pas d’autre patrie et il n’a pas d’autre Père que Dieu. C’est ainsi que Castellion comprenait Vhonneur de Dieu. Il laissait à Calvin et à ses partisans le droit de le comprendre d’autre sorte.

Les Calvinistes de Hollande, formés à son école menaces d’exil d’intolérance et d’orgueil spirituel, se seraient cru infidèles s’ils s’étaient montrés pacifiques. L’honneur de Dieu exigeait qu’on imposât leur doctrine « sous peine de mort ou de bannissement. » 1 « Si une telle chose arrive, s’écriait P. de Hooft, le bourgmestre d’Amsterdam, nous sommes perdus ! 2. . »

Le danger était, en effet, très grand. L’effervescence parmi les Calvinistes se manifestait de telle façon qu’on en était à redouter des troubles sérieux. Le dessein des autorités ecclésiastiques était connu de tous : on devait chasser les remonstrants wallons ou néerlandais de l’Eglise Réformée. Le vieux dilemme calviniste prenait une forme nouvelle : la soumission ou l’exil. Mais il n’allait pas tarder à s’imposer

1 Second discours de P. de Hooft. Cité par Brandt Livre XX p. 413.

2 « Il semble que le clergé calviniste ait chassé la paix et la charité hors du monde, et c’est une sorte d’hérésie que de censurer sa conduite. Il n’est rien cependant, de l’Ecriture Sainte, qui nous soit plus recommandé que l’amour et l’humanité. . . . S’il était possible d’inspirer de la modération à ncs ecclésiastiques, cela contribuerait extrêmement à rendre la Réformation universelle. ... Il est absurde d’assujettir le peuple aux opinions de certains hommes mélancoliques et hypocondriaques, et surtout d’étrangers qui s’imaginent qu’il n’y a point de religion parmi ceux qui ne croient pas aveuglément tout ce qu’ils disent.» Page 415.

CASTELLION À LA RESCOUSSE

avec force. L’heure est grave. C’est l’esprit même de la Réforme , ce sont ses principes, c’est le libre examen, la souveraineté de la conscience, c’est le drapeau, c’est l’ Evangile de liberté et d’amour gui sont en péril. C’est une question de vie ou de mort.

Alors, comme par enchantement, on voit surgir les oeuvres du vieux lutteur de Bâle. Les ouvrages déjà édités, trouvent de nouveaux éditeurs. Les ouvrages latins, sont traduits et publiés. Les manuscrits mêmes sortent de leur cachette et voient enfin le jour. Ils attendaient, depuis plus d’un demi siècle, qu’une main amie les éveillât de leur long sommeil. Mais s’ils avaient eu les yeux de la « Belle au Bois dormant» que le Prince Charmant éveillait de son rêve, ils n’eussent pas éprouvé ses naïfs émerveillements devant la nouveauté des choses. Rien n’était changé. Le dogmatisme calviniste était aussi intransigeant : les autorités ecclésiastiques étaient aussi tatillonnes et jalouses, aussi orgueilleuses et tyranniques, que du temps de Calvin. La libre recherche était traquée comme une bête malfaisante. La foi libre était considérée comme un péril. Le support fraternel et la tolérance étaient plus que jamais une coupable faiblesse ou un manque de fidélité ! La critique des doctrines du Calvinisme triomphant équivalait a un crime. Et je me repré-

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sente l’âme de Castellion, son âme piense et douce, son âme de candeur et de foi, ressuscitant avec ses manuscrits, et contemplant le triomphe du Calvinisme ! Quelle tristesse et quelle amertume elle eût éprouvées ! Quel découragement ! Quel dégoût, quelles révoltes aussi, contre cet orgueil spirituel des pharisiens de la Réforme qui, aveugles et sourds, voulaient, au nom dn Dieu de Vérité et de Lumière, imposer aux autres leur surdité et leur crever les yeux ! Et je me figure qu’il se serait lancé dans la lutte avec tout son enthousiasme de soldat de l’Esprit, de pionnier de la conscience, d’initiateur religieux, de Réformateur conscient et de Libérateur d’âme !

Ceux dont la pensée, à travers les siècles va chercher pieusement la sienne, ceux qui l’aiment, pour les souffrances imméritées qu’on lui imposa, pour son héroïsme, pour son œuvre immortelle et pour ses géniales intuitions spirituelles, dont ils se sentent tributaires, ceux-là, dans leur être profond, gardent une gratitude émue aux libres croyants hollandais qui, ressuscitant sa pensée à une heure si grave, la jetèrent, palpitante de vie, dans la lutte engagée. C’est pour cette lutte, que dans sa modeste chambre de Bâle, il l’avait confiée à ces feuilles fragiles que le moindre souffle pouvait disperser, mais qu’une main amie pouvait aussi vivifier !

Elles allaient reprendre vie en pleine bataille,

dans un pays où toute une pléiade d’esprits libérés soutenaient contre le Calvinisme envahisseur, les principes de la Réforme. Le danger étant pressant, c’est le livre de combat que l’on édite : c’est l’admirable Réfutation du libelle de Calvin qui soutenait le droit de punir, de mort, les hérétiques : 1 c’est le Contra libellum Calvini. L’éditeur anonyme ne pouvait mieux choisir, et dans sa préface, il ne mâche pas les mots. Elle est trop significative pour n’être pas citée ici, au moins en partie :

«Aux nouvelles maladies, écrit-il, il faut de nouveaux remèdes. Mais quand on voit les hommes atteints de maladies connues depuis longtemps, on sort les remèdes anciens.

La maladie, ou plutôt le mal mortel, qui consiste à vouloir juguler la conscience d’autrui est un mal bien ancien. Il avait sévi pendant longtemps, et ses victimes étaient innombrables. V int la Reformation. On crut qu’une ère nouvelle allait se lever sur le monde. Mais chose extraordinaire, ceux-là même qui avaient le plus gémi de l’oppression des consciences, à peine libérés par Dieu de la contrainte doctrinale, n’ont eu rien de plus pressé que d’imposer aux autres l’intolérable domination dont ils avaient tant souffert. Et cela avec une rigueur aussi implacable que leurs adversaires de la veille ; si bien que les gens raisonnables et les magistrats prudents en étaient littéralement stupéfaits. Les opprimés d’hier, qui avaient reclame avec tant de force la liberté de conscience, n étaient pas à l’abri des abus du pouvoir en matière de

Edition de 1612, avec en appendice le récit de la mort de Servet ; des extraits des ouvrages de Calvin ; des thèses en latin, d’origine hollandaise, concernant la punition des hérétiques ; la lettre à Bleesdyck ; des annotations de critique biblique ; des extraits de la Défense ; la Préface au roi d Angleterre ; la Defense devant les Sénateurs de Bâle etc.

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conscience, qu’ils songeaient déjà à abuser eux-mêmes de celui qu'ils avaient conquis dans le 'petit coin du monde où ils étaient devenus les maîtres. Reniant, sans scrupule, leurs doctrines de liberté spirituelle, ils adoptèrent l’attitude de leurs oppresseurs, et punirent de mort ceux qui ne voulaient pas souscrire à leurs opinions personnelles. C’est ainsi que M. Jean Calvin, le fameux professeur de Genève, poursuivit et persécuta Michel Servet, L’ayant fait arrêter à cause de ses opinions religieuses, il le fit juger et brûler vif. . . . Ses convictions étaient hérétiques, direz- vous, impies, blasphématoires ? C’est possible. Mais il les tenait pour bonnes, divines, il les croyait conformes à la parole de Dieu, puisqu'il s’est efforcé de les justifier en s'appuyant sur la Bible ! . . . .

Le tuer pour ses convictions, n’est-ce pas user de contrainte en matière de conscience ? N’est-ce pas un abus de pouvoir en matière de foi ? N’est-ce pas d’une atroce cruauté ? Mais le pire est que Calvin, pour excuser sa conduite, n'a pas craint de défendre cette odieuse doctrine, qui consiste à donner aux magistrats le droit de punir les hérétiques par le glaive. Il a même osé proclamer que ceux qui nieraient ce droit, seraient sciemment coupables du même crime d'hérésie ! Théodore de Bèze va jusqu’à dire que c’est de ce droit sacré que dépendent l'avenir et le salut de l'Eglise !

Heureusement, ces libelles criminels ont été réfutés, et ils l’ont été avec force .... par le très pieux et très érudit Castellion. Et c'est cette réfutation que je publie dans ce livre. 1

« A quoi bon, direz-vous, ressusciter les morts ? Et pourquoi relever tout ceci ? Je vais vous le dire. S’il est sous le soleil, un pays où l’on ait détesté et haï la contrainte en matière de conscience ou, ce qui est tout un, la mise à mort des hérétiques, s’il est un pays où l’on s’y soit opposé, où on l'ait

1 loi on lit dans la préface de la traduction hollandaise, parue l’année suivante : « Il est vieux déjà, il a passé entre les mains d’un grand nombre. Mais il n’a été imprimé en latin que l’année dernière et j’en édite aujourd’hui la traduction. »

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