‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 139 sur 155 · CALVINISTES · texte numérisé non relu

CALVINISTES

combattue à outrance, c’est bien notre libre N éerlande. S’il est un endroit où l’on ait souffert, où le sang ait coulé, où l’on ait fait des sacrifices sans nombre 'pour abolir cette plaie, c’est bien notre pays. . . . Guerres meurtrières, combats sanglants et sur terre et sur mer, sièges tragiques, dévastation de bourgades et de villes, nous avons tout subi. Les nobles puissances qui président aux destinées de notre nation, ont toujours professé que la première et principale cause de la révolte du pays fut la tyrannie de l’Inquisition et l’intolérable contrainte qu’elle faisait peser sur les consciences.

« Tel est le fondement même de notre florissant Etat ! Qui pourrait supporter qu’on cherche à l’ébranler sous une fausse apparence de ferveur religieuse et de zèle divin ? . . . . Ceux que le parti pris n’a pas rendus tout à fait aveugles, ont reconnu à leur plumage les tristes oiseaux qui, venus de l’étranger, 1 où ils avaient sali leur nid, nichent aujourd’hui dans nos églises, et s’y installent commodément sinon au-dessus, tout au moins à côté des Dieux ! »

Suit ici le détail des vexations et des multiples abus de pouvoirs, auxquels s’étaient livrés les autorités calvinistes :

« On a raillé impudemment les meilleurs ouvr iers de Dieu, qui ne le cédaient à personne ni en érudition, ni en sainteté, ni en amour de la commune patrie. On les calomnie, on les traite d impies, au moindre soupçon d’une divergence doctrinale avec ceux qui, sans aucun droit, s’approprient la souveraine direction de l’Eglise....

«Et voici la merveille: ceux qui, dans leur ministère pastoral, dans leurs conférences, s’efforcent d’apporter quelque apaisement à l’humanité déchirée, ceux qui ne calomnient personne, qui ne condamnent pas, qui parlent avec douceur

Le bourgmestre d’Amsterdam, C. P. de Hooft, avait fait, avec plus de modération, la même remarque. Gomar, le farouche Calviniste était né à Bruges et avait longtemps demeuré dans le Palatinat.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

et proclament la tolérance mutuelle et l’amour fraternel, ceux-là, non seulement on les tient pour suspects, mais on les fuit, mais on les traque, on les dénonce du haut de la chaire ou dans des libelles passionnés, comme s’ils voulaient étouffer 1 toute religion et précipiter la ruine de l’Etat. . . .

On a fait croire au peuple que la Religion, dans ses principes essentiels, est menacée de destruction, et, par des calomnies sans nom, on a réussi à dresser les communautés contre leurs conducteurs spirituels .... Et ces fauteurs de troubles se plaignent des désordres qu’ils créent. A les entendre, la paix n’est possible et le calme ne peut renaître au sein de l’Eglise, que si les pasteurs qu’ils ont compromis et qu’ils emmuselleraient volontiers, se soumettent à leurs pieuses directions ! . . . .

En vérité n’est-ce pas là une contrainte intolérable et une violation des droits de la conscience individuelle ? Eh • quoi, tous ces ministres érudits, pieux et pacifiques, dont s’honore le pays devraient être jugés par 3 ou 4 zélateurs ! Ils devraient être interrogés comme des écoliers qu’on contrôle? Ils seraient ligottes à quelque nouveau formulaire qu’on fortifiera journellement de nouvelles doctrines, pour semer encore de nouvelles discordes 1 ... .

«... .Dieu de bonté ! où donc ces gens-là veulent-ils nous conduire, en leur sainte fureur ? Où s’arrêtera leur ambition et leur tyrannie?.... Devons-nous voir encore de pauvres chrétiens pendre à des gibets ou prier dans les flammes ? Au lieu d’un pape qui vivait loin de nous, et que nous avons ' rejeté, en verrons-nous, dans notre pays même, une demidouzaine ou plus encore, s’asseoir sur un trône pontifical pour réglementer la foi de chacun ? »

Et après cette émouvante apostrophe, Fauteur

1 En hollandais « smooren » qui signifie aussi « faire cuire à l’étouffée » Pour ne pas revenir sur cette préface que le traducteur hollandais n’a fait qu’amplifier, j’ai joint ici, sans autre indication, les deux textes.

de la préface, s’adresse à son lecteur et c’est avec des accents de prière qu’il les supplie de ne pas prêter les mains à de semblables complots qui constituent de véritables trahisons :

« Leoteur aimé, ne souillez pas votre âme de sang. Demandez ardemment à Dieu qu’il nous préserve de cette criminelle doctrine, qu’il ouvre enfin les yeux de ceux qui la pratiquent encore dans la chrétienté, qu’il garde nos magistrats de l’introduire sur notre sol, et qu’il leur donne assez de sagesse pour distinguer la vraie mère qui veut que son enfant vives de la mère menteuse qui demande sa mort !

Et puisse ce traité, dont nous vous recommandons l’usage, servir à votre bien ! »

C’est à ces circonstances que le Contra lïbellum Calvini doit d’avoir vu le jour et j’ai le sentiment que s’il eût été permis à Castellion d’exprimer un vœu à cet égard, il n’eût pas souhaité d’occasion plus propice. Son livre est exempt de ressentiment personnel : il n’écrivait que pour empêcher la criminelle erreur de l’Inquisition, d’envahir la Réforme. Il n’écrivait que pour affirmer les ' immortels principes de l’ère qu’il rêvait. Et les amis inconnus qui ressuscitaient sa vigoureuse réplique aux doctrines impies de Calvin, réalisaient, à un demi-siècle d’intervalle, le souhait inexprimé de son âme persécutée.

A dire vrai, ils n’obéissaient guère à ces considérations sentimentales: leur dessein était plus positif. Ils avaient besoin de défendre leur liberté me-

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

nacée : ils appelaient à la rescousse le vieux lutteur de Bâle.

Il est inutile de dire quelle colère souleva cette publication parmi les Calvinistes. Mais leurs protestations montraient qu’on avait frappé juste. L’édition latine était à peine épuisée, dans les milieux intellectuels, que paraissait, en vue d’une vulgarisation plus grande, une traduction hollandaise. La préface, revue et considérablement augmentée, portait la discussion devant le peuple et troublait, dans leur quiétude, une foule de braves gens qui aimaient à se reposer sur l’autorité des docteurs. L’agitation était à son comble : l’église d’Amsterdam semblait acquise dans sa presque totalité, aux idées de tolérance et de libre examen. Mais il fallait gagner le pays tout entier. C’est alors que Pieter Arentzoon prit V initiative d’éditer, en hollandais, tout ce qui restait de V œuvre complète de Castellion. Et il dédia son édition aux « Nobles, hauts et puissants Seigneurs des Etats de Hollande et de Frise. » Sa lettre ouverte aux autorités du pays, vaut que j’en donne ici une traduction fragmentaire. Après un exorde d’une belle tenue, concernant la fondation de la République et la victoire remportée sur les despotes religieux qui, dans leur incommensurable orgueil, «prétendaient sonder les cœurs et les reins et se substituer à Dieu, » l’éditeur entame la question brûlante. Il s’élève contre « ceux qui,

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