‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 2 sur 155 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a déjà longtemps — c'était au lendemain de la publication de ma thèse sur Sébastien Castellion — la Revue Bleue publiait un article d’un de mes juges en Sorbonne, M. Alfred Rambaud. L’éminent historien exprimait un vœu : « Pourquoi les œuvres, au moins « les œuvres françaises de Castellion. ... ne trouver aient- « elles pas un éditeur?.... Entre ces deux intolérants « de génie, Calvin et Bossuet, pourquoi ne pas faire une « place à un écrivain bien plus rapproché de nous « par les idées, à l’auteur de la préface au « Traité « des hérétiques » et du « Conseil à la France « désolée ? . . . . Il serait bon que Castellion s’avançât « lui-même à la barre de la postérité et plaidât sa cause, « non plus devant le Sénat de Bâle, mais devant cette France « nouvelle, devant cette humanité nouvelle dont il a contribué « à préparer V avènement. (x) »

(x) Revue 'politique et littéraire (Revue bleue). 6 Août 1892, article d’Alfred Rambaud : « Un précurseur de la tolérance religieuse. »

TI

On peut considérer comme une réponse à cet appel le volume que oient de publier M. Etienne Giran. Ne semble-t-il pas, en effet, que, sortant de l’ombre et du silence après plus de trois siècles, l’humble professeur du Collège de Genève et de l’Université de Bâle, l'avocat de Servet, le défenseur des hérétiques, le premier protagoniste de la liberté de conscience religieuse vienne réclamer la place que lui doit la société moderne ?

Par une coïncidence qui n'est peut-être pas sans portée, le livre de M. Giran paraît en Hollande et en France au moment même où l’on réédite, à Genève, le rarissime petit volume de 1554 (2).

Dans cette réapparition d’une personne et d’une œuvre oubliées, il ne faut pas voir une fantaisie d'érudits. Ce fait particulier se rattache à plusieurs autres qui sont d’ordre général. Il y a une raison de fond à cette faveur imprévue qui remet en honneur l’ancêtre le plus authentique du « Christianisme libéral ». Surtout dans les pays où s'est établie la Réforme française telle que l’avait modelée le génie de Calvin, un travail profond s’est accompli, en

(2) Traité des hérétiques, à savoir si on les doit persécuter et comment on se doit conduire avec eux selon l’advis, opinions et sentences de plusieurs auteurs tant anciens que modernes [par Sébastien Castellion J, réimpression publiée par les soins de M.M. Albert Olivet et Eugène Choisy. Genève. Jullien , Edition citée dans le cours de cet surnage, page 176.

TU

ces derniers temps. Ce n'est pas seulement une révision des données de l’histoire que l'esprit critique rend nécessaire : il se fait comme un retour de la conscience chrétienne sur elle-même. Elle s’aperçoit, même en scrutant le passé, qu’il y a plus de choses dans la religion que les religions n’en ont ou. Elle reconnaît qu’alors, pas plus qu’ aujourd’hui, le sens du divin, cet épanouissement du sens moral, n’a pu s’enfermer tout entier dans les cadres rigides d’une orthodoxie.

De là l’effort nouveau pour mieux comprendre les origines mêmes de la Réforme. Dans son principe et dans son élan vital, la Réforme dépasse tous les Réformateurs. Aucun d’eux n’en a épuisé l’inspiration, quelques-uns l’ont gravement altérée, Calvin plus gravement qu’aucun autre, parce que son erreur portait sur un point vital : la liberté de la conscience humaine.

Dans la longue mêlée de la bataille, tant que le nouveau monde religieux se débattait contre l'ancien pour conquérir le droit à l’existence, on a pu, on a dû peut-être, associer étroitement jusqu’à les confondre le protestantisme et le Calvinisme. Aujourd’hui un irrésistible sentiment de la réalité nous avertit de mieux distinguer la paille du bon grain, le catéchisme de l’Evangile, le dogme de la vie. La théologie ne s’identifie plus avec la religion : il faut que l’une passe, pour que l’autre dure. Aussi ne faut-il

pas laisser dire que l’on renie la tradition protestante quand on se permet de corriger et d’élargir la tradition calviniste. Remettre en lumière les revendications de liberté que Calvin, Théodore de Bèze et leurs trop fidèles disciples ont réussi à étouffer, par la persécution ou par la discipline, ce n’est pas faire tort au protestantisme, c’est lui restituer la part d'honneur qui lui a été ravie.

M. Giran — et c’est l’originalité de son ouvrage — trace le tableau lumineux de tout un côté de notre histoire systématiquement omis ou dissimulé, par crainte de ternir la gloire de Calvin. Cette crainte heureusement n’a pas prévalu, au sein du protestantisme, sur le souci et le respect de la vérité. On a vu, en ces dernières années, les hommages rendus à la mémoire de Servet, les manifestations imposantes auxquelles ont pris part tant d’églises et d’associations, filles de Calvin, condamnant sans hésiter sa doctrine et sa conduite dans la « tragœdia servetana. » Mais cet éclatant désaveu de la dernière survivance de l’antique fanatisme prend une force toute nouvelle et se double d’un sentiment de juste fierté quand il peut s’appuyer sur des protestations toutes pareilles qui avaient retenti, aussi énergiques et aussi claires, au pied même du bûcher de Champel. Il n’est donc pas vrai qu’il ait fallu attendre trois siècles pour découvrir que l’Etat ni l’Eglise n’ont le droit de brûler l’hérétique, ni même de poursuivre, comme

un crime , l’hérésie, ce nom ancien du délit d’opinion. Castelllon l’avait dit, Castellion l’avait crié à la Suisse et à la France, à l’heure même où le Réformateur trahissait la Réforme.

Et le a pauvre proie d’imprimerie qui posait pour tout l’avenir la grande loi de la tolérance », suivant le mot de Michelet, loin d’être un isolé, un mystique, un visionnaire dont un éclair aurait quelque jour traversé les nuages, était le porte-parole de tout un peuple de braves gens qui, d’instinct, avaient trouvé la formule des temps modernes et l’opposaient à l’âpre intolérance de leurs propres théologiens. Ce mouvement spontané s’était affirmé en plein seizième siècle. M. Giran nous le montre , se continuant jusqu’à la Révolution. Il apporte, en particulier, un surcroît intéressant d’exemples décisifs, empruntés à certaines pages trop peu connues de l’histoire religieuse des Pays-Bas.

Tous ceux qui ouvriront ce volume en subiront l’attrait. Ils sauront gré à l’auteur d’avoir su faire revivre, avec tant de vérité, cet homme d’autrefois qui parlait exactement comme un homme d’aujourd’hui, avec cette seule différence qu’à tenir ce langage, il risquait sa vie.

Ferdinand Buisson

Paris, 8 Septembre 1913.

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