AVANT-PROPOS
Il ne serait pas superflu d'indiquer ici, ne fût-ce que d'une façon sommaire, les raisons de cette publication.
Sébastien, Castellion est si peu connu que bien des lecteurs se demanderont s’il était vraiment urgent de lui consacrer une étude aussi. . . . massive. Mais étant données les proportions qu’a prises mon livre, j’ai le sentiment qu’on me pardonnera de garder pour moi la « belle préjace » que je méditais.
Je tiens seulement à avertir les lecteurs, dont la pensée religieuse est fille de la pensée de Calvin, qu’ils ne trouveront pas dans ces pages, l’écho de leur enthousiasme pour le prodigieux a Réformateur» de Genève. Je ne me suis pas préoccupé d'élever un monument nouveau à sa gloire. D’autres s’y sont exercés, et ils l’ont fait avec une telle maîtrise, que je tiens à leur en laisser tout l’honneur.
Je conseille donc aux personnes pieuses qui tiennent Calvin pour un saint homme de Dieu, de ne pas lire mon
xn
livre : leur idole risquerait d'y laisser un peu de sa dorure et j'en aurais une peine extrême.
Je n'ignore pas qu’un grand nombre de libres croyants, dégagés des dogmatismes morts et des ecclésiasticismes asservissants, mettent une certaine coquetterie à proclamer son génie et sa volonté de puissance. Je n’y contredis pas, mais ils expriment si bien, et si souvent, leur sentiment qu’il me paraît inutile d'y insister.
Ma pensée se tourne plus volontiers vers ceux qui, laissés dans V obscurité, par l'ignorance ou l’ingratitude des hommes, attendent, depuis des siècles, qu'on leur fasse justice! Et de ceux-là, est Sébastien Castellion. C'est pour cette raison que j’ai décidé de consacrer ces pages à l’étude de sa pensée, de son activité et de son influence. Et alors même que je ne réussirais pas à atteindre ceux pour lesquels j’écris, je me considérerais comme suffisamment récompensé par l’émotion que j’ai éprouvée à vivre dans la communion de cette âme de héros de la conscience, d'initiateur religieux et d' émancipateur moral.
D autres m’ont précédé dans cette voie et c’est avec un sentiment très vif de reconnaissance que j'ai suivi les sentiers qu’ils avaient tracés.
Tous les lettrés, curieux des origines de la Réforme connaissent la magistrale étude que M. Ferdinand Buisson a consacrée au modeste et génial Réformateur de Bâle.
XITÏ
Elle constitue, pour les biographes de Castellion, une source d'une merveilleuse richesse et il y aurait plus que de la témérité à ne pas s’y reporter avec empressement. 1 Il me parait presque inutile de dire que je m’en suis largement inspiré. Mais M. Buisson m’en voudrait lui-même si je disais que son heureux labeur a épuisé le champ de la recherche. Aussi, me laissant docilement conduire par lui, le suivant, presque pas à pas, dans la succession naturelle des événements historiques, je me suis efforcé d'en analyser la portée, en vue du dessein que je me proposais et qui diffère sensiblement de son œuvre de pure documentation. D'autre part, amené par simple scrupule de conscience, au contrôle rigoureux de ses citations, je me suis trouvé en face d'éléments nouveaux qu’il avait dû laisser de coté ou qu’il n’avait pas pu atteindre. Malgré la crainte de voir grossir démesurément mon livre, que j’aurais voulu plus bref, j’ai cru devoir traduire de nombreuses pages, inédites en français ou en langues modernes, qui me paraissaient essentielles et qu’on lira peut-être sans ennui.
Pour les citations, même pour celles que fait aussi M. Buisson, j’ai voulu me reporter aux sources et, sauf de très
1 Sébastien Castellion. Sa vie et son œuvre, 1515 — 1563. Elude sur les origines du Protestàntisme libéral français, par Ferdinand Buisson. Deux fort volumes. Librairie Hachette et C»«- Boulevard S < Germain 1892.
rares exceptions, donner une traduction faite directement sur le texte original ou sur des traductions hollandaises du XVIe siècle, lorsque le texte latin faisait défaut. En ce qui concerne les citations françaises, j’ai renoncé, après beaucoup d’hésitation, à l’orthographe particulière des écrivains que je cite. Je considère que le style seul suffit à dater le texte et que, dans un livre de vulgarisation, les difficultés orthographiques seraient un sérieux obstacle. Or, les discussions théologiques, éparses dans ce livre, sont déjà une suffisante complication.
J’ose toutefois espérer que, parmi mes lecteurs, ceux que ne laissent pas indifférents l’histoire des idées ou simplement les origines de la Renaissance religieuse, trouveront quelque intérêt à lire ces pages que je leur dédie.
Etienne Giran
Amsterdam, 12 Juillet 1913
Errata
Les protes hollandais se sont livrés à quelques fantaisies orthographiques. D’autre part de petites bavures se sont glissées dans le texte. Je relève ici celles qui risqueraient d’ induire en erreur les lecteurs confiants :
Pages
Lignes
Lisez :
12 et 13
m’appelai, consignai
d’Arande
oh. Il : 3
dilemme
luthéranisme
fer as
dernière 1.
prœceptor
rehaussa
abstraits
conclut-il
bon sens
il beuglait
dernière L
nous-même#
en marge
de l’Eglise
Wurtemberg
multiplia
reclamer contre
Vandal
Ménégoz
avant-dem. L
on voit que Calvin . . .
se rapportaient
en marge
Art. 56
répression
pu
conseil
telle
Jugé*
Roi
lob
Pages
Lignes
Lisez :
11 faut
claire
grand’ peine
note 1
né en 16 18
marge
calvinistes
infamies
note 2
flagi lia
imposteur
marge
un épisode
étant une
interpréter
note 1
page 196
marge
remèdes
témérité
avaient
pécheurs
pécher
qui soit
méleut
renaît
avant dernière
quotidiennes
ce livre
dernière 1.
auxquels
marge
Le s ... du X F/ème
note 2, 1. 6
nos
fut
Les Remonstrants
c07wcience
Harnack
Pourtant
audacieuse
note
of rationalism
dépassée
DE LA RENAISSANCE A LA RÉFORME
La Renaissance avait semé partout ses germes de libération. L’imprimerie, avec une abondance de fée généreuse, répandait à profusion les textes les plus rares. Les humanistes, penchés sur l’âme antique, s’émerveillaient d’y trouver tant de vie profonde. Les étudiants s’exaltaient à l’idée de marcher sans lisière et leur esprit impatient, secouant les vieilles méthodes de la scolastique, se grisait de liberté. Comme par une illumination soudaine, des réalités insoupçonnées, surgissant du mystère des siècles, émergeaient en pleine lumière, radieuses, enthousiasmantes, créatrices d’énergie, de beauté, d’espoir et de foi.
Les lettres, les sciences, les arts, la religion, tout se renouvelait comme à une fontaine de Jouvence, On eût dit que, sous de nouveaux cieux, se levait une terre nouvelle.
La
Renaissance
La
Renaissance À Lyon
Castellion
La terre et les cieux étaient restés les mêmes, mais c’est avec d’autres yeux qu’on les considérait. La libre recherche avait touché le monde de sa baguette magique ! L’humanité s’ouvrait à une vie d’enchantement.
Dès le commencement du XVIème siècle, les grands imprimeurs de Lyon l’emportaient sur ceux de Paris, et ce n’était pas seulement une élite de typographes, venus de tous les horizons, qui se groupaient autour des presses du plus illustre des imprimeurs du temps, c’était une élite de correcteurs, comme Etienne Dolet et François Rabelais.
La jeunesse studieuse, attirée par le nouveau collège de la Trinité, s’initiait aux classiques latins et grecs sous la direction d’excellents pédagogues.
Jean Raynier *, Barthélémy Aneau 1 2, deviennent le centre de toute une activité jeune et ardente.
Des groupes littéraires se forment selon les études, les goûts, l’affinité d’esprit ou même selon le pays d’origine. C’est ainsi qu’un de ces petits cénacles d’humanistes semble s’être formé surtout de jeunes gens sortis de la Bresse et de la Savoie : Les Allobroges et les Sabaudos. Parmi
1 Jean Raynier, principal du Collège. Il avait une assez grande réputation d’éloquence.
2 Aneau enseignait la rhétorique. Né à Bourges, il avait été condisciple d’AMYOT, de Calvin et de Théodore de Béze.
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
ces derniers, faisant peut-être un peu contraste avec cette jeunesse brillante qui se pressait autour du collège, se trouve un jeune homme dont les essais poétiques, en latin et en grec, ont déjà trouvé quelques bienveillants suffrages. C’est un étudiant d’origine modeste. Il avait quitté Saint-Martin-du- Fresne, son village natal 1, avec sans doute un bagage littéraire assez maigre. Peut-être les leçons d un brave curé de campagne Pavaient-elles initié aux mystères des déclinaisons latines. On ne sait. Quoiqu’il en soit, il portait en lui toute l’énergie de cette race tenace et laborieuse qui avait su victorieusement résister à la domination des moines du Bugey. Son père, Claude Chatellion était un humble et brave paysan sans culture, mais honnête et probe, et cette honnêteté scrupuleuse, cette probité austère, avaient fait sur l’âme de son fils Sébastien une impression que le temps ne devait jamais effacer. Elevé à cette rude école des montagnards savoisiens, le jeune Sébastien Chatellion y avait puisé cette résistance des rocs granitiques qui subissent sans émoi les pires injures et contre lesquels les avalanches et les tempêtes viennent se briser, sans autre pouvoir que de les affiner, de les polir et de les rendre plus résistants.
Ce n’étaient pas les subsides paternels qui pou-
1 Dans la partie Nord du Bugey, à 5 kilomètres environ de Nautua (Ain).
vaient lui permettre de suivre à Lyon des cours de haute culture.
Comment le jeune provincial parvint-il à vivre f Par quel prodige de volonté triomphante arrivat-il à vaincre les difficultés d’ordre matériel qui s’opposaient à ses études ? On ne le saura sans doute jamais. La seule chose qui soit certaine, c’est que les premières années furent très dures ; plus d’une fois, sans doute, la faim le tenailla. Avec quelle impatience il devait attendre les maigres envois paternels ! Quels soucis, quelles inquiétudes, quel tourment ! Jusqu’à la fin de sa vie, il garda le souvenir de ces années de labeur et de misère. Mais, un jour,, un bonheur inespéré lui vint. Il fut appelé dans une famille aisée, comme répétiteur peut-être ou comme secrétaire, et sa joie fut si vive qu’elle avait encore gardé, au seuil de la vieillesse, la fraîcheur et la naïveté de ses jeunes ans :
«Je me trouvais, dit un des interlocuteurs de son entretien concernant la Foi, dans la situation la plus misérable, lorsque je fus appelé dans une famille noble et fortunée. J’ai encore présent à l’esprit le changement qui, à cet appel, se fit en moi. J’étais donc libéré : plus de soucis, plus de ces inquiétudes qui m avaient tourmenté jusqu’alors ! Aussi, comme mes parents devaient m’envoyer une petite somme d’argent, je me suis hâté de leur écrire de n'en rien faire ; qu’en effet je ne manquerais plus d’argent désormais.
«D’avance je me représentais la demeure, les heux, les personnes chez qui j’allais habiter, quoique je ne les eusse jamais vus.»
Cette situation modeste qui le mettait à l’abri du
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
besoin était pour lui un évènement considérable. Il pouvait désormais se livrer à ses études. Il est même probable que ses obligations professionnelles, loin de l’en détourner, les lui rendaient plus faciles. De toute façon, vers 1538, il était mêlé, et de très près, à la vie du collège. Très lié avec Gilbert Ducher 1, il faisait partie de son groupe littéraire, et ses poésies latines et grecques étaient insérées dans les Epigrammes 2. Elles y étaient d’ailleurs en fort bonne place.
Nicolas Bourbon, Jean Baynier, Maurice Sève, seuls, qui étaient les grandes célébrités du moment, passaient avant lui et c’est délibérément avec les poésies de Barthélémy Aneau, de Charles Fontaine, de Jean des Touches, de Sainte-Marthe, et de Du Moulin que Gilbert Ducher place celles du jeune Savoisien.
Il convient de noter ici que Sébastien Chatellion n’avait pas encore 23 ans. Et déjà dans ce milieu de lettrés et de latinistes, il occupe une place que beaucoup de jeunes professeurs, formés aux savantes méthodes du Collège, auraient pu envier ; mais sa modestie devait sans doute lui attirer des sympathies bien profondes, car on ne trouve pas trace de la moindre jalousie ou de la moindre animosité à son égard.
1 Probablement professeur au Collège.
3 Sorte d’ Anthologie.
Castellio q Castalio ?
Alors qu’Etienne Dolet se rend insupportable par ses vivacités d’humeur ou ses violences, Sébastien Chatellion voit s’accroître et se resserrer autour de lui son cercle d’amis.
On lui dédie des poésies latines qui nous le montrent comme un homme d’étude dont les goûts dénotent un grand amour de l’indépendance et dont la vie, toute de sérieux, d’austérité et de labeur, force l’estime.
Déjà, il semble n’accorder de valeur à la forme littéraire que dans la mesure où elle sert de vêtement ou de parure à l’idée.
Les jeunes Bartholomé, Jean Argentier, Philibert Girinet, l’écossais Florent Wilson, forment avec Gilbert Ducher le cercle étroit des amitiés de Sébastien Chatellion.
Tout ce petit monde avait latinisé son nom, et ce n est pas un des côtés les moins curieux de cette époque. Les jeux de mots étaient fréquents dans ces milieux de vie exubérante, et il n’était pas rare qu une pointe de fantaisie fanfaronne mît sur ces noms encore obscurs un peu de la gloire antique.
C’est ainsi que Sébastien Chatellion s’appela désormais Sébastianus Castellio ; mais cette traduction, dans le goût de l’époque, ne satisfait pas ses amis et, dans les poésies qui lui sont dédiées, c est au «Sabaudo Castalione» au Savoisien Castalion qu on les dédie. On n’avait changé qu’ une
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
voyelle dans le nom propre, et pourtant cette voyelle devait être, plus tard, pour le jeune humaniste, une source de grands regrets et l’occasion d’une des plus émouvantes confessions que jamais homme ait faite.
Ses amis avaient identifié son nom à celui de la nymphe Castalie, dont la fontaine était voisine du sanctuaire d’Apollon à Delphes et proche des gorges du Parnasse. Cette fontaine était pour les Romains la source de toute poésie, et les plus grands poètes passaient pour s’y être abreuvés.
Castellio devenant Castalio, le jeune Savoisien devenait par là-même un fils plus particulièrement chéri de la divine inspiratrice.
Certes, l’hommage était cherché, mais alors que son outrance en était la meilleure excuse et qu’on aurait dû ne trouver dans cette fantaisie d’adolescents que l’exaltation de jeunes cœurs enthousiastes, on y a vu une pensée d’orgueil.
Sébastien Castellion (c’est ainsi que nous l’appellerons désormais) craint d’avoir montré en cette circonstance une coupable vanité. Et c’est devant Calvin que, vers la fin de sa vie, il s’en accuse, pour mettre en lumière qu’il a bien tué en lui toute pensée d’orgueil :
«Oui, j’ai eu de la vanité, je l’avoue, je le déplore et j’en ai honte aujourd’hui. J’avais une sotte et juvénile confiance dans mon savoir : il arrive trop souvent à ceux qui étudient les lettres et les langues anciennes, d’y attacher plus d’importance
qu’à l’esprit (aux choses religieuses). Et, pour te montrer combien je suis loin de vouloir excuser mes fautes, je te découvrirai, à toi et au monde, pour ma punition et à ma honte publique, un trait de vanité que tu as sans doute ignoré (sans cela, l’ aurais-tu passé sous silence ?) mais je veux, en le détestant moi-même, le faire détester de tous.
«Comme je vivais à Lyon, tout jeune, avant d’aller te trouver à Strasbourg, il arriva un jour que quelqu’un, au lieu de m’appeler de mon nom accoutumé, Castellion, me nomma Castalion. Ce nom, rappelant la fontaine des Muses, me plut aussitôt, je me l’appropriai et, abandonnant le nom paternel de Castellion, je m’appelais désormais Castalion.
« Bien plus, je consignais ce nom en acrostiche dans les premiers vers de mon petit poème grec : « Le Précurseur» ; c’était mettre en évidence jusque devant la postérité, mon sot orgueil !
«Je confesse ces choses dont j’ai déjà rougi bien des fois, à part moi, en y réfléchissant, depuis que j’ai mieux connu la vérité, accusé par ma conscience plus forte que mille témoins. Aussi renonçant désormais à cette gloriole grecque, puisque je trouve aujourd’hui l’occasion que j’ai souvent cherchée, je désire qu’on m’appelle de mon nom de famille Castellion. Je n’ignore pas que quelques-uns pourront s’emparer de cet aveu ds ma faute pour me la reprocher. Qu’importe ? Cette humiliation même est profitable, à moi d’abord dont l’esprit a besoin d être abaisse autant qu il avait voulu s’élever, et aux autres qui, instruits par mon exemple, apprendront à ne plus s’exposer en s’élevant ainsi à tomber de plus haut. Je sais, en effet, combien c’est là une maladie commune, surtout chez les gens de lettres, et combien peu s’en aperçoivent. Puisse cette leçon penetrer bien avant dans leur cœur». 1
Que ceux qui n’ont jamais eu de plus coupables pensées lui tiennent rigueur de cette fantaisie lit-
1 Défensio, page 355—57.
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
téraire si fréquente dans le monde d’humanistes où il vivait. Pour nous, c’est avec une émotion pieuse que nous nous penchons sur cette âme d’humilité, dont le «mea culpa » était d’une candeur qui touche au sublime. On y voit, arrivés à leur plein épanouissement, ce sérieux, cette austérité profonde qui attiraient au jeune Sébastien Castellion tant de vive sympathie.
Aussi bien, on se tromperait étrangement si l’on La Renaissance se figurait que la Eenaissance lyonnaise, à laquelle EBLIGIETJSB il prenait une part si active, se bornait à l’étude des classiques ou à la rénovation des lettres françaises.
Les questions religieuses et morales n’étaient pas négligées. Elles prenaient même, dans certains cercles, une importance capitale, et l’orientation que prit l’activité du jeune Castellion semble indiquer qu’il n’était pas étranger à ces préoccupations.
Il est vrai de dire que personne n’y était étranger.
L’étude de la Bible, et en particulier du Nouveau Testament qui commençait à se trouver entre toutes les mains, faisait naître des besoins nouveaux. Insensiblement toutes les valeurs religieuses étaient mises en discussion et, sans qu’on songeât le moins du monde à sortir de l’Eglise, on sentait l’impérieuse obligation de la réformer dans ce qu’elle avait de trop scolastique ou de trop révoltant. Les savants, les artistes, jeunes et vieux, comprenaient qu’il y
La réaction CATHOLIQUE
avait toute une œuvre de restauration à entreprendre.
Les humanistes qui s’ingéniaient à restituer à la pensée de Virgile ou d’Horace toute sa valeur, s’ingéniaient de même à restituer au Christ son vrai caractère.
Un grand nombre de prélats se montraient favorables au mouvement. L’évêque du Mans, Briçonnet, l’évêque d’Oloron, Gérard Roussel, l’évêque de Saint -Paul -Trois -Châteaux, Michel d’Araude, avaient de grandes sympathies pour les audacieux qui essayaient d’entraîner l’Eglise dans une voie nouvelle. Le roi lui-même encourageait les novateurs. Mais l’idylle ne pouvait durer.
Le mouvement qne les protestations enflammées du moine Luther en Allemagne avaient fait naître, prenait des proportions inattendues. A peine né, le protestantisme faisait des progrès inquiétants. En France même, le fléau menaçait d’exercer ses ravages. — Des mesures s’imposent. A dire vrai, le Pape Paul III n’est guère enthousiaste, mais, derrière lui, Caraffa veille : l’Inquisition espagnole renaît de ses cendres. Elle s’installe en Italie, car les idées professées à la cour de Marguerite de Navarre troublent profondément le peuple. Le Saint Office se dresse devant les empiètements des novateurs. Les Jésuites entrent en campagne. Jusqu’alors, il n’y avait eu que des répressions occa-
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
sionnelles. Par exemple, les placards d’Antoine Court contre la Messe avaient suscité, en 1534, une politique de répression, mais elle avait peu duré. Dès 1538, les décisions de l’Eglise s’érigent en mode de gouvernement. François 1er devient l’exécuteur de la volonté papale, et la persécution commence.
Que vont faire les humanistes ? S’incliner ? les Résister ? L’alternative tragique ne semble pas s’être posée comme un dilemne bien impérieux à la conscience de tous. S’incliner, pourquoi ? Qui donc peut pénétrer dans la profondeur de l’être intime ? Pour qui professe-t-on sa religion ? Pour soi, n’est-ce pas ? Il n’est- donc pas nécessaire de publier ses convictions à tous les carrefours ; l’essentiel est de rester libre au fond de soi-même et d’y adorer le Dieu auquel on croit ! — Résister, pourquoi % Quel intérêt peut-on trouver à souffrir le martyre ? A qui cela profite-t-il % Le problème est-il résolu par la mort du croyant ? Et la généralité des humanistes lyonnais s’étonnaient de cette folie nouvelle qui jetait des hommes, jusqu’ alors sains d’esprit, dans ce qu’ils tenaient pour des extravagances sentimentales !
Erasme, Rabelais, Dolet, Despériers, plus accessibles cependant aux mobiles élevés de cette noble passion du sacrifice, déploraient l’entêtement
de ceux qu’elle possédait. Mais à côté de ces humanistes prudents, aux arguments de sagesse et dont la haute philosophie semblait leur faire un devoir de se tenir à l’écart des troubles dangereux, il y avait toute une foule de jeunes gens inquiets, émus, vibrants, troublés, qui regardaient avec effarement la prudence de leurs amis ou de leurs maîtres! Et leur sympathie allait vers la foule obscure des martyrs qui affrontaient la mort pour affirmer leur foi.
Les débuts de Sébastien Castellion était de ceux-là. Le la réforme protestantisme naissant n’était pas pour lui quelque chose d’inconnu. Comme tous ses contemporains, il voyait dans la Réforme tentée par Luther, une application aux choses religieuses de l’esprit qui animait la Renaissance, et c’est avec un intérêt croissant qu’il axait suivi les efforts des novateurs. C’était bien à la Renaissance, en effet, que se rattachaient les hardiesses de Zwingli 1 qui, le premier, en 1516, à Glaris, avait élevé la voix contre les prétentions du Pape et les doctrines de l’Eglise:
1 Zwingli (1481 — 1531) né dans le canton de Saint-Gall en 1481, curé à Glaris 1506 — 1516. De 1516 à 1518, il mène une campagne de prédication contre les superstitions catholiques. Appelé comme chanoine à Ziirich, il crée un mouvement contre l’Eglise Romaine et, enl525, le Sénat et les Bourgeois abolissent la Messe, transforment les couvents en écoles et suppriment le célibat des prêtres.
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
«Platon, écrivait-il, a aussi bu à la source divine,
«et si les deux Caton, si Camille et Scipion «n’avaient pas été vraiment religieux, auraient-ils « été si magnanimes ? »
C’était bien là, la grande leçon qui se dégageait de l’humanisme des lettrés. Communiant avec l’âme antique, ils y découvraient tous les jouis les traces du Dieu vivant, de façon plus manifeste.
Et la conclusion s’imposait de l’Universelle Révélation et de l’action éternelle de l’Esprit immanent au monde ! Elle n’avait pas encore trouvé de formule, mais déjà elle était contenue toute entière dans cette hardie déclaration du Réformateur de Zurich: «Tout ce qui est vrai — quel que soit «celui qui le dit — est parole de Dieu . »
On ne pouvait être plus catégorique. Dès son origine, la Réforme s’affirmait comme un principe de protestation contre tous les monopoles religieux, contre les autoritarismes, contre les exclusivismes dogmatiques. Un semblable mouvement de libération spirituelle ne pouvait laisser indifférente la nature ardente et généreuse de Sébastien Castellion, et c’est peut-être parce qu’il avait trop espéré en Zwingli, dans sa jeunesse, qu’il le jugera plus tard si sévèrement, en l’associant, avec quelque vivacité, aux tyranniques proscriptions de Calvin ; mais c’est surtout de Luther 1 qu’on La réeobme de
- Lütheb
1 Luthep. (1483 — 1546) d’abord moine puis professeur de philosophie et
s’occupait dans les milieux catholiques désireux de réforme. Sa protestation contre les indulgences avait trouvé une approbation presque unanime. Sa comparution devant la diète de Worms axait fait une impression profonde. On citait ses paroles et il semblait qu’une force nouvelle se fût levée sur le monde : «Si l’on ne me persuade pas par «l’Ecriture, disait-il, ou par des arguments clairs
de théologie à Wittenberg. Il s’émut de la corruption du clergé Romain au cours d’un séjour qu’il fit à Rome. En 1517, il s’élève contre les indulgences et rédige 95 thèses qu’il affiche sur les portes de la cathédrale. Mais il n’avait pas encore rompu avec le Pape qui le cite à Augsbourg pour s’expliquer devant son légat Cajetan. Après une discussion retentissante à Leipzig, le Pape l’excommunie. Il brûle la bulle du Pape en 1520. Convoqué à la diète de Worms (1521) il refuse de se rétracter. Il est mis hors la loi, mais l’électeur de Saxe le fait enlever pendant la nuit et le fait conduire à la Wartburg où il reste 9 mois. Accueilli à Wittenberg, il essaie d’enrayer les violences de Carlstadt,sonami, qui a soulevé la jeunesse, et dont les idées révolutionnaires, menacent de soulever les paysans contre les seigneurs. En 1524, Luther quitte son habit de moine et, l’année suivante, il se ma rie avec Catherine de Bora. Mais voici que la diète de Spire (en 1529) confirme la décision de Ja diète de Worms. Luther et ses doctrines sont à nouveau condamnés. C’est alors qu’un certain nombre de princes et de villes libres protestent auprès de l’Empereur contre la décision de la diète. A partir de ce moment les Reformés sont appelés Protestants. Réunis à Augsbourg, les Protestants exposent leurs principes et donnent un exposé de leurs croyances dans une confession de foi appelée: «Confession d’Augsbourg»(1530). Afin de fortifier et de défendre la Réforme, les Etats protestants forment une ligue défensive (Ligue de Smalcalde). En 1532, on signe la Paix de Religion qui reconnaît aux Protestants la liberté de leur culte.
Afin de bien situer les diverses personnalités de la Réforme dans cette période un peu confuse, il convient de noter que Calvin, à ce moment-là, n’avait pas encore quitté l’Eglise. Il jouissait d’un bénéfice ecclésiastique auquel il ne renonça que le 4 Mai 1534.
Le mouvement protestant était organisé et en plein développement en Suisse et en Allemagne, avant meme que Calvin ait fait le moindre geste contre l’autorité de l’Eglise.
DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME
«et péremptoires, je ne puis ni ne veux rien ré- « tracter ; car il n'est ni sûr ni prudent d’agir «contre sa conscience. Me voici : Je ne puis autre- «ment ; que Dieu me soit en aide !»
C’étaient des paroles nouvelles qui portaient en germe toute la Eéforme ; c’était la négation hardie de l’autorité du Pape, des conciles ou des diètes. C’était l’affirmation de l’individualisme spirituel et de l’absolue souveraineté de la conscience. Le doute n’était plus permis ; l’attitude de Luther était la proclamation très nette du libre examen en matière de foi : «Chacun, écrit-il, croit «à ses risques et périls, et chacim doit s’assurer «lui-même si sa foi est bonne .... Personne ne peut «m’obliger à croire ou à ne pas croire. . . . Prends «garde que nulle chose de la terre, si grande qu’elle «soit, ne te détourne, contrairement au témoignage «de ta conscience, d’une croyance que tu as toi-même «reconnue et estimée divine. 1 . . . . La conscience «de l’homme vaut plus que mille témoins. Au «jugement de Dieu, nous ne serons jugés d’après «aucun autre témoignage que d’après celui de «notre conscience. Ce témoignage est supérieur «à celui du monde entier. 2 La conscience ne doit «être soumise à personne.» Ses déclarations sur la foi étaient aussi hardies : «La foi est l’hommage
1 Dr. Martin Luther’s eâmmtliche Schriften, Tome X, p. 453.
5 „IbicL T. XII, p. 1430.
La